Christoph Eberhard· 25/02/2001
E-mail : c.eberhard@free.fr
Le Droit et lexcision - Évaluation critique
de la fonction de Justice et de la production du droit en France
(contribution au Colloque National " Les violences à lencontre des femmes et le droit en France ", Université Paris 8 Saint Denis, 21 & 22 novembre 2000)
Il sagira dans cette contribution de réfléchir aux problématiques juridiques que révèle lexcision en France autant quant à ce qui concerne lexercice de la fonction de justice que quant à ce qui concerne la production du droit. Nous adopterons pour ce faire un point de vue de sociologue/anthropologue du Droit qui nous mènera de la problématique particulière du Droit et de lexcision à une interrogation plus fondamentale sur les enjeux contemporains de la Justice et du Droit dans la France contemporaine le défi majeur semblant être celui de la multiculturalité croissante de la société française qui demande une approche plus dialogale du Droit pouvant louvrir à linterculturalité. Nous y reviendrons. Notons seulement ici quil sagira avant tout pour nous douvrir des pistes de réflexion potentiellement fructueuses plutôt que de proposer des solutions définitive, pistes qui pourront être approfondies lors du colloque européen sur " Les violences à lencontre des femmes et le droit dans lUnion Européenne " en octobre 2001. Cest donc avant tout à un certain regard, à un certain questionnement que nous aimerions convier notre lecteur et il semble que lillustration dune manière possible de nouer la problématique du Droit et de lexcision de manière heuristique peut sembler utile.
Nous commencerons par délimiter lobjet de notre recherche (1) avant de cristalliser à travers un questionnement socio-anthropologique du Droit, visant une compréhension approfondie des mécanismes de lexercice de la fonction de justice et de la production du droit en France, une problématique particulière qui fera émerger le " sujet " de cet article, celui de lexcision comme prisme permettant de réfracter nos pratiques et logiques juridiques pour en permettre critique et enrichissement. (2). Pour souligner la pertinence de cette approche, il sagira ensuite de justifier le choix de notre objet par rapport à nos questionnements (3). Enfin, conclurons-nous sur les perspectives qui se dessinent à travers notre approche et sur la méthodologie scientifique quil sagira de mettre en uvre pour les approfondir (4).
(1) La délimitation de lobjet : lexcision dans la perspective de lexercice de la fonction de justice et de la production du droit en France
Lexcision et la fonction de justice
Depuis le début des années quatre-vingt, des excisions pratiquées en France ont donné lieu à la saisine des autorités judiciaires, dont les décisions ont alimenté des débats souvents vifs autour de cette question dans lopinion publique française, et surtout dans les milieux éducatifs et judiciaires (Allaix 1992 : 133) .
Lapproche juridique française de lexcision est caractérisée par une absence de réglementations spécifiques. Il existe deux types de mesures susceptibles dêtre appliquées : dune part lexcision constitue une atteinte à lintégrité physique ouvrant la voie à une responsabilité pénale de ses auteurs, qui peut être délictuelle (homicide involontaire, violences à enfant de moins de quinze ans ou omission de porter secours), ou criminelle (violences à enfant de moins de quinze ans dont il résulte une mutilation, une amputation ou la privation de lusage dun membre ou la mort) ; dautre part lexcision peut aussi caractériser un état de danger pour la mineure qui la subit ou en est menacée et peut ainsi donner lieu à une intervention du juge des enfants dans le cadre dune procédure dassistance éducative (Allaix 1992 : 134).
Au pénal, les parquets peuvent à partir des textes apprécier les circonstances de chaque espèce et décider de classer laffaire ou de la poursuivre, et dans le cas dune poursuite de décider sur les moyens de la poursuite (Allaix 1992 : 135). Mais à côté de réponses répressives la justice peut aussi intervenir en termes daide apportée au mineur et à sa famille sous la forme de la procédure dassistance éducative, relevant de la compétence du juge des enfants, qui peut être déclenchée si ce dernier constate un " danger " pour lenfant et qui peut se concrétiser sous formes de mesures daction éducative en milieu ouvert ou de placement de lenfant (Allaix 1992 : 139-142).
Lexcision et la production du droit
Ainsi donc, il nexiste pas de réglementation spécifique de lexcision en France. Les évolutions récentes liées à la juridiciarisation croissante de lexcision ont cependant mené, dans les années 1984 et 1985 à linitiative du ministère des Droits de la jeunesse et du Centre de formation et détude de la Protection judiciaire de la jeunesse, à une série de travaux de réflexion sur le sujet. En 1990, suite à de nouvelles affaires, ces travaux ont été repris à la suite dun comité interministériel du 2 juillet 1990 qui a chargé le Secrétariat général à lintégration de mettre en place un groupe de travail interministériel sur la question. Ce dernier, qui était présidé par le ministère de la Justice et qui a travaillé essentiellement au cours du premier semestre de 1991, a procédé à de nombreuses auditions en vue détablir un état de lieu de la question (Allaix 1992 : 133-134).
Il apparaît intéressant de se pencher sur la genèse de ce qui pourrait aboutir à une réglementation. Et il peut être utile déclairer et de mettre en perspective la situation française par un détour dans dautres pays européens ainsi quau niveau de la Communauté européenne. La Suède et la Grande-Bretagne par exemple possèdent des législations spécifiques quant à lexcision qui sont répressives mais nont pour linstant pas encore été appliquées. LItalie par contre, dans la pratique accepte " officiellement " lexcision en permettant que " des hôpitaux du système national de santé pratiquent linfibulation et la clitoridectomie sur des fillettes africaines. " car sinon " il est assez probable que les parents des interressées se tourneraient ailleurs. Il vaut mieux donc accepter de mettre, à notre corps défendant, les dispensaires publics à leur disposition. " dixit le secrétaire dÉtat italien, position très critiquée notamment par lOrdre des médecins italien (Allaix 1992 : 143-144). Le Conseil de lEurope ne sest pas directement penché sur la question, la pratique de lexcision ne touchant pas ses états membres, mais a cependant soutenu incidemment des campagnes d " éducation " dans des pays en voie de développement car il estime " que cest essentiellement par léducation que les pratiques en question disparaîtront peu à peu des contrées qui les connaissent encore (...) " (Allaix 1992 : 143). Notons enfin quen général lexcision se heurte aux droits de lhomme, et plus spécialement aux droits de lenfant et de la femme (Allaix 1992 : 145-149).
(2) La construction de lobjet : le traitement juridique de lexcision comme prisme permettant une perspective critique sur lexercice de la fonction de justice et de la production du droit
" Une science rigoureuse du droit se distingue de ce que lon appelle dordinaire la science juridique en ce quelle prend cette dernière pour objet. " afin de " (...) voir dans le droit et la jurisprudence un reflet direct des rapports de force existants, où sexpriment les déterminations économiques, et en particulier les intérêts des dominants, ou bien, comme le dit bien le langage de lAppareil, réactivé par Louis Althusser, un instrument de domination. " écrit Bourdieu (1986 : 3). Dans les pages suivantes nous essayerons de mettre en pratique ce point de vue critique externe. Il ne sagira pas pour nous détudier lexcision ou son traitement juridique pour " eux-mêmes ", dun point de vue interne au droit, mais nous allons nous en servir comme dun prisme, ce qui nécessite une distanciation critique par rapport à notre objet. En effet, un prisme peut servir à capter puis à réfracter quelques rayons de soleil qui peuvent ensuite être étudiés. Poser comme prisme le traitement judiciaire de lexcision nous permet de focaliser " la lumière diffuse " de la fonction de justice et de la production du droit. En essayant de les étudier à laide dun problème précis nous pouvons espérer faire émerger leurs mécanismes cachés grâce à leur concrétisation, leur " focalisation " dans un cas despèce. De même quun prisme décompose la lumière blanche dans toutes les couleurs de larc-en-ciel qui la composent, et nous fait par là prendre conscience du caractère non homogène de celle-ci, de même lobservation du traitement juridique de lexcision nous permet de nous rendre compte des composantes de lexercice de la fonction de justice et de la production du droit. Elle nous permet de dévoiler, derrière une apparence de neutralité et dhomogénéité juridique, leurs liens avec le domaine de la politique, des médias, de lopinion publique. Lanalyse du traitement juridique de lexcision avec les yeux dun sociologue/anthropologue du droit nous permettra ainsi, le droit étant autant une pratique quune " science ", de sortir du " discours du droit sur le droit ", et pourra nous ouvrir des voies pour accéder à une connaissance plus approfondie des phénomènes juridiques.
Ainsi se cristallise à partir de notre objet de recherche, le sujet de recherche du Droit et de lexcision comme moyen dévaluation critique de la fonction de Justice et de la production du droit en France.
(3) La justification du choix de lobjet par rapport à nos questionnements
Pour Jacques Commaille, dans la lignée de Pierre Bourdieu, " la sociologie politique du droit conçoit le juridique comme un révélateur privilégié des processus sociaux généraux et, plus spécifiquement ce qui nous importe ici : les processus de production de la loi comme susceptibles de rendre compte des mécanismes de production sociale ou de domination symbolique, au nom du fait que leffet duniversalisation produit par le droit constitue un des mécanismes (...) à travers lesquels sexerce la domination symbolique (...), limposition de la légitimité dun ordre social. " (Commaille 1994 : 33 ; Bourdieu 1986 : 3). Nous élargirons ici cette perspective à lexercice de la fonction de justice, la justice dans sa forme de " gardienne de la méta-raison " de la société étant un instrument privilégié de la mise en oeuvre de la domination symbolique du droit par son application dans les cours de justice.
Dans ce contexte de réflexion sur la " domination symbolique " et sur " limposition de la légitimité dun ordre social ", la pertinence du choix du traitement juridique (et judiciaire) de lexcision comme objet de recherche apparaît dentrée de jeu. En effet, " (l)e droit nest pas seulement disposition concrète, il est symbole, symbole de la façon dont les hommes se représentent ce que doivent être leurs relations mais aussi symbole comme moyen dimposition pour certains hommes investis dautorité (morale, juridique, politique) dune représentation juste des relations au sein du monde social. " (Commaille 1994 : 10). Or le problème de lexcision a son origine dans la confrontation de deux ordres sociaux, liés à des cultures différentes, ayant chacun sa légitimité et doté chacun dun propre ordre symbolique et dun sens propre du " juste ". On pourrait ainsi percevoir à premier abord (lhypothèse sera ensuite à vérifier), comme Jean Dubois, la finalité de la judiciarisation de lexcision comme étant de " parvenir à la substitution dun ordre symbolique à un autre : celui constituant notre société, ou vécu pour tel, au lieu et place de la symbolique du migrant. " (Dubois 1993 : 113). Nous sommes donc avec le traitement juridique de lexcision au coeur du problème de limposition par lEtat dun ordre symbolique aux personnes résidant sur son territoire par lexercice de la violence légitime sous forme de lautorité juridique. En analysant lexercice de la fonction de justice dans les cours à propos de lexcision nous pourrons ainsi analyser les mécanismes utilisés et voir comment ils reflètent l" ordre symbolique étatique ". Mais aussi gagnerons-nous peut-être des nouvelles vues sur ce qui constitue cet " ordre symbolique " qui ne cesse dêtre influencé par le monde politique, social et médiatique. Il se pourrait bien que le " juste " incarné par une justice gardienne de la méta-raison de lEtat ne soit quun aspect de lincarnation de cet ordre symbolique - à côté dun " juste " plus négocié, senti plus facilement dès lors quon est confronté à des problèmes interculturels mais qui reste pertinent pour la compréhension du symbolisme de notre justice dans son fonctionnement " normal ", monoculturel, et qui serait plutôt illustré par une justice/idée desprit public ou de la justice comme opérateur du social. Ainsi à côté de la symbolique de lordre imposé il y aurait peut-être une tendance vers un ordre plus négocié, et plus près de l " esprit public " que de l " esprit de lEtat " reflétant un changement dans la perception par la société de lEtat. Il serait intéressant détudier comment le traitement du problème de lexcision lors de différents procès a reflété lune ou lautre de ces approches et dessayer de comprendre ces différences, les enjeux qui les sous-tendent et les manières dont elles sinsèrent dans le tissu social et politique. La réflexion pourrait ainsi sétendre, partant de lanalyse dun cas extrême où il existe conflit ouvert entre deux représentations du monde dont lune est étatique et a tendance à simposer excluant lautre, vers une réflexion sur les rapports entre une justice de lÉtat associé à l " ordre public " voulant simposer " par le haut " et une justice/idée desprit public " par le bas " partagé par des groupes habitant son territoire. Comme le dit Étienne Le Roy dans un contexte un peu différent (par rapport aux pistes à défricher à propos de la hiérarchie, de lordre et de lunitarisme dans une perspective anthropologique sur la négociation dans le droit) : " Lobjectif fondamental est de faire émerger des règles du jeu social (pour nous : du jeu judiciaire) qui soient à la mesure des problèmes que rencontrent les acteurs de la vie sociale (pour nous : judiciaire) quand, pour diverses raisons, le mode formel ou officiel de mobilisation du Droit (écrit et étatique) (pour nous se reflétant surtout comme exercice de la justice sous forme de gardienne de la méta-raison sociale dictée par lÉtat) est inopérant ou évanescent (ou pour nous : semble insatisfaisant). " (Le Roy 1996 : 347). La prise de conscience de ces différentes règles du jeu possibles à lintérieur du système existant peut permettre, outre de révéler les règles du jeu et les acteurs qui en partie déterminent ces règles, de repenser la fonction de justice de manière à sadapter aux exigences et représentations actuelles, en " sortie de modernité ". Il se peut que notre recherche puisse nous permettre dappréhender le côté " religieux " ou " sacral " de notre justice, ce que Jean Dubois exprime, en sappuyant sur Sigmund Freud, en écrivant : " La judiciarisation poursuit la double perspective de dissoudre les tensions antinomiques entre laltérité et la communauté et de faire participer le groupe entier à notre modèle de société. (...) Laccession au nouvel ordre symbolique se déroule sur le mode de lobéissance à une autorité supérieure et extérieure. De manière identique à la religion, lautorité judiciaire décide, arrête, "impose à tous uniformément ses propres voies pour parvenir au bonheur et à limmunité contre la souffrance." (Dubois 1992 : 162). Il se peut aussi que nous trouvions à côté de cette " règle du jeu ", des règles plus " négociées ", plus proches des citoyens ou des habitants du territoire étatique concernés.
Quant à la production du droit, létude du cas de lexcision est intéressante dans la mesure où il nexiste pas de réglementation spécifique et que pour linstant cette situation paraît insatisfaisante, les tribunaux nétant que depuis récemment confrontés à ce problème. Il serait intéressant de relever à quel point dans lexercice de la fonction de justice se crée une certaine manière daborder le problème de lexcision, créant ainsi un véritable " droit de la pratique " ou un case law (expressions qui peuvent sembler hérétiques dans un contexte français) qui pourrait influencer une future réglementation par le droit positif. Il semble possible ici dobserver une production du droit, du moins partielle, " par le bas " - du moins dun point de vue sociologique ; dun point de vue juridique, en effet, avant la promulgation dune loi spécifique, la pratique des cours reste construite comme une application, une interprétation des lois existantes. Dailleurs si une loi, même inspirée par la pratique des juges, devait être votée, elle serait considérée comme émanant du législateur. Mais dun point de vue sociologique la non-existence dune forme officielle ou la mise en forme officielle ne devrait pas nous aveugler sur les pratiques et représentations effectives du corps judiciaire qui constituent à mon sens du droit (voir le cas de certaines coutumes judiciaires). Une question essentielle consiste en outre à sinterroger sur les raisons de la judiciarisation de lexcision dans les années quatre-vingt alors que ce problème nétait pas judiciarisé avant. Ainsi peut-on pousser encore plus loin lanalyse dune production du droit " par le bas ". On pourrait dégager pourquoi, sous quelles conditions, répondant à quels intérêts, un domaine dabord non judiciarisé se judiciarise, pouvant ainsi donner naissance à une pratique judiciaire suivie (ou non) qui pourrait même aboutir finalement à une réglementation législative. Dans cette perspective il apparaît clairement que si ce ne sont pas des groupes de pression qui font officiellement la loi cest cependant deux quorigine dans notre cas la production du droit et non pas de l " État " qui se rendrait compte abstraitement que lexcision est un domaine quil devrait réglementer pour le bon maintien de lordre public.
Enfin, serait-il pertinent dobserver comment émerge (ou non) une réglementation spécifique de lexcision dans le dialogue entre différents groupes de pression, dont lordre judiciaire, ainsi que pourquoi et dans quelles circonstances. Sagit-il dune production du droit de type " dogmatico-politique " orienté surtout par une recherche defficacité juridique maximale en la matière ou plutôt dune production du droit de type " pragmatico-politicien " résultant du jeu de relations entre appareils administro-politiques où par exemple des intérêts par rapport à une certaine politique dimmigration pourraient avoir une influence importante ? La non-production de la loi peut être soumise aux mêmes questions : nest elle pas produite par absence de besoin, par stratégie politique, par manque de clarté sur le sujet, par linfluence de certains groupes de pression ?
Nous avons maintenant brièvement soulevé les pistes de recherche que nous laisse entrevoir le traitement juridique de lexcision comme objet de recherche censé nous aider à mieux comprendre les mécanismes de lexercice de la fonction de justice et de la production du droit. Voyons maintenant comment poursuivre tous ces questionnements, comment les lier entre eux et interrogeons nous sur les perspectives quils permettent douvrir.
(4) La méthodologie de la recherche, la construction de la problématique et les perspectives ouvertes
Ce qui nous importe "cest de se servir des façons dont le droit est produit comme un exceptionnel révélateur des conditions sociales, culturelles, économiques et politiques propres au contexte historique où il est produit. (...) "la question juridique est aussi une question sociale et politique et le problème de la recherche est de tenter de saisir la complexité de ce quon pourrait considérer comme un système dinteractions multiples entre ces niveaux de sens." (Commaille 1994 : 18-19). Nous avons déjà eu un aperçu de la complexité de notre recherche, liée au caractère de létude du droit comme révélateur du social, dans notre partie précédente. Il est donc primordial que nous ayons une approche méthodique nous permettant de ne pas nous " perdre en cours de route ". Il ressort clairement de la perspective choisie que lapproche se devra dêtre diachronique, cest-à-dire quelle devra essayer de rendre compte de lévolution du traitement juridique de lexcision, qui elle seule peut permettre déclairer des mécanismes démergence de pratiques ou de lois. Elle devra en outre être " polychronique " dans le sens où il ny a pas Une évolution à suivre, mais différentes évolutions dans différentes parties de la société (le monde juridique, mais aussi politique, lopinion publique, les différents groupes de pression etc ...) qui interagissent et influencent la cristallisation dune certaine manière daborder juridiquement lexcision en France. Outre cette recherche dans des " mondes sociaux " différents, elle devra nécessairement être documentaire (ouvrages et rapports scientifiques sur le sujet, extraits de presse etc. ) tout autant quempirique (interviews de juges, de parlementaires, de membres dassociations liées à la problématique de lexcision ...) (cf pour les choix méthodologiques : Commaille 1994 : 34ss).
Une hypothèse quil semblerait fructueux de mettre à lépreuve est que le traitement juridique de lexcision en France permet de révéler les mécanismes cachés de lexercice de la fonction de justice et de la production du droit. Par son côté " extrême ", confrontation directe à une logique sociétale autre, très forte connotation politique, effet de " choc " dans lopinion publique, mise en question de valeurs fondamentales protégés par les droits de lhomme, il semble que le traitement juridique de lexcision étudié dans des perspective socio-anthropologiques du droit permettent de dégager des enjeux majeurs dans notre manière de penser la production du droit et ladjudication de la justice en dans la France contemporaine. En effet, si le cas de lexcision peut montrer très clairement comment lÉtat tente dorganiser " par le haut " la société, il montre en même temps quen fait sous cette image de la réglementation " neutre par en haut " se cache tout un jeu dintérêts de divers groupes, qui ne sont même pas toujours représentatifs de toute la population de lÉtat concerné, ni même des groupes concernés, faisant ainsi émerger sous (ou peut-être à côté) dune apparence consensuelle une réalité sociale agonistique et conflictuelle, qui nous rappelle, comme lécrit Michel Alliot (1983 : 207) que " (le) Droit est à la fois lutte et consensus sur les résultats de la lutte dans les domaines quune société tient pour vitaux. ". De plus le traitement juridique de lexcision permet peut-être de dégager des alternatives qui sont actuellement en train démerger sous forme dune justice plus négociée, ou plus près des besoins ou représentations des justiciables, ou des " communautés de justiciables ". Cette réflexion pourrait ainsi, à travers un exemple précis, et en dégageant les mécanismes actuels de lexercice de la fonction de justice et de production du droit ainsi que leurs possibles alternatives et les enjeux liés aux choix entre ces différentes alternatives, contribuer à éclairer et à alimenter le débat autour des formes plus démocratiques de justice et des formes plus participatives de démocratie ainsi que le débat qui y est lié sur la redéfinition du rôle de lÉtat et de lacceptation dun pluralisme juridique (cf par ex : Cotterrell 1996 : 315 ss). La portée de ce travail ne se limite donc ni à une simple meilleure compréhension de notre droit actuel, ni uniquement à un éclairage sur lattitude à adopter face au problème du traitement juridique de lexcision, mais nous mène au-delà vers une réflexion sur la transition de nos sociétés modernes vers de nouvelles formes du " vivre ensemble " quon les appelle postmodernes (cf par ex : Arnaud 1990, de Sousa Santos 1995) ou " transmodernes " (Le Roy 1999) ou autrement, mais qui ont ceci de commun quelles font éclater nos pratiques, logiques et représentations modernes par leur confrontation à linterculturalité et à la complexité croissantes.
Quant à la problématique et à sa construction, on pourrait les nouer de la façon suivante : la colonne vertébrale, la ligne directrice de la recherche sera la préthèse présentée ci-dessus. Largumentation peut se structurer de manière " kairologique " (kairos en grec désigne le temps qualitatif), dans le sens quelle suivra lévolution logique des trois étapes successives suivantes (mais qui ne le sont pas nécessairement en réalité - dans notre cas nous ne savons pas si la troisième se présentera) : Dans un premier temps on sintéressera aux facteurs qui ont fait que lexcision sest trouvée judiciarisée en France à partir du début des années quatre-vingt alors quelle ne létait pas avant, ce qui permettra de jeter une lumière sur les mécanismes d" offre et de demande de justice". Dans un deuxième temps on abordera son traitement différent lors des différents procès qui ont eu lieu depuis le début des années quatre-vingt. Outre la relativisation de la notion d" exercice de la fonction de justice " en général, en nous montrant la différence de cet exercice dun tribunal à lautre selon son environnement, les gens qui le composent (différentes personnalités de juges, de procureurs ...), cette analyse comparative permettra de dégager les mécanismes et les alternatives en jeu, possibles dans le cadre institutionnel actuel. Ainsi dans le cas de lexcision, lexpérience montre que par la convocation dexperts anthropologues, de médiateurs interculturels, par une approche plus neutre et moins émotive des procureurs, par un souci plus grand de compréhension et de recherche de solution que de condamnation, lexercice de la fonction de justice peut changer du tout au tout, dune imposition stricte dun ordre par la violence, à larrivée dun ordre qui peut être partagé par tous ceux qui sont concernés (cf surtout : Verdier 1993 : 149 ss). Ce biais permet de renouer la réflexion sur lexercice de la fonction de justice et de son organisation en intégrant des perspectives sociologiques et anthropologiques extrêmement enrichissantes. Dans un dernier temps, il pourra sagir détudier lémergence dune réglementation législative, en étudiant, si une telle réglementation nexiste pas, des projets ou des propositions éventuels ainsi que les raisons faisant quune loi est ou nest pas préparée et votée. Une telle étude permet déclairer la participation du justiciable à la justice, non plus simplement sous la forme dune demande de justice de sa part pouvant mener à une judiciarisation de ce qui ne létait pas avant (et rendant ainsi " indispensable " à la survie de la société, et donc régulé, quelque chose qui nétait pas perçu comme tel avant), ni dans son interaction directe avec le corps judiciaire, mais par rapport à sa participation à la production du droit qui est censé sappliquer à lui.
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