Eve HERPIN
LĠIMPACT DU RELIGIEUX DANS LE FONCTIONNEMENT
POLITIQUE ET SOCIAL DU NIGERIA ACTUEL
Mmoire de DEA ÇEtudes africainesÈ option
anthropologie juridique et politique sous la direction de Monsieur Moustapha
DIOP
Universit Paris I Panthon-Sorbonne
UFR des Etudes Internationales et Europennes
Septembre 2004
Eve HERPIN
LĠIMPACT DU RELIGIEUX DANS LE FONCTIONNEMENT
POLITIQUE ET SOCIAL DU NIGERIA ACTUEL
Anthropologie juridico-religieuse et dynamique
dĠune socit complexe
INTRODUCTION GENERALE
I. Sujet. LĠimplication du religieux dans le fonctionnement politique et social du Nigeria. Il sĠagira d'une part, dĠtudier comment le fait religieux est instrumentalis pour permettre lĠappropriation violente des ressources nationales et dĠautre part, montrer comment le fait religieux peut permettre le retour une cohsion nationale.
II. Pourquoi le Nigeria ? Le Nigeria est malheureusement peu connu ou, sĠil lĠest, cĠest au travers de sa mauvaise rputation : lourd pass historique, longues dictatures militaires, coups dĠEtat successifs, corruption gnralise, grande criminalit, etc. Ce pays semble donc premire vue, caractris par la violence. Alors pourquoi sĠy intresser ? Trois raisons lĠexpliquent. LĠune est personnelle, jĠy ai vcu mes six premires annes. JĠen ai gard un trs bon souvenir mais celui-ci est forcment fauss, partiellement hors de la ralit, ou plutt peu objectif puisquĠil est celui dĠun enfant. Mon intention est donc de redcouvrir le Nigeria avec lĠÏil cette fois, de lĠanthropologue. La seconde raison est plus gnrale: cĠest lĠextrme richesse de ce pays, son dynamisme toute preuve et la fiert de son peuple qui mĠont donn lĠenvie de mĠintresser ce vritable sous-continent. La troisime et dernire raison est le fait que le Nigeria me semble tre un parfait terrain dĠexprience pour apprhender la gopolitique mondiale actuelle : celle dĠune opposition Occident - Orient ou ce Çchoc des civilisationsÈ[1] dont on entend souvent parler aujourdĠhui.
N de partages et dĠassemblages coloniaux arbitraires, le gant nigrian est la seule fdration africaine avoir maintenu son unit aprs le dpart du colonisateur britannique, au prix de graves convulsions dont la moindre nĠest pas la guerre civile qui a divis le pays en 1967-1970 du fait de la tentative de scession du ÇBiafraÈ, qui a mu lĠopinion internationale. LĠexploitation de gisements ptroliers importants lui a permis de se poser en puissance rgionale, tout en le soumettant un boom conomique suivi dĠune crise dĠautant plus grave que sa population s'accrot et que la fivre de lĠor noir lĠa conduit ngliger une agriculture jadis florissante. Comme dans beaucoup de pays ptroliers, ces processus ont provoqu une dstructuration profonde de la socit nigriane, marque par lĠexode rural, une expansion dmesure des villes, une corruption gnralise et un clivage croissant entre une minorit privilgie contrlant la redistribution de la rente ptrolire et menant un train de vie ostentatoire et une masse de plus en plus pauvre, aujourd'hui frappe par la crise du march et du ptrodollar local - le Naira -, les mesures de rajustement structurel imposes par le F.M.I., le chmage, lĠinflation. Cette situation dsastreuse est aggrave par lĠincapacit du pays se donner des institutions politiques stables[2]. Aprs presque un demi-sicle dĠindpendance, dont 60% du temps a t rgi par les dictatures militaires, la dmocratie (ou ÇdemocrazyÈ selon les Nigrians) tarde sĠinstaurer.
III. Difficults rencontres.
La premire difficult a t la dlimitation spatiale de
la monographie. La question sĠest pose de savoir sĠil tait intressant de
limiter lĠtude la rgion Nord, celle-ci tant actuellement en pleine
(re)conversion ou dĠtudier le Nigeria dans son ensemble. Finalement, jĠai opt
pour lĠanalyse du Nigeria dans son entier. Ce choix est justifi par la volont
de tenter de trouver des hypothses de solutions permettant le retour une
cohsion sociale nationale. Pour cela, lĠobservation des antagonismes et
mcanismes existant travers lĠensemble du pays sĠimposait. La seconde
difficult que jĠai rencontre est lie lĠenqute de terrain : point dĠ
Çobservation participanteÈ selon lĠexpression de Malinowski[3].
LĠorganisation complique, le niveau de scurit et le temps ncessaire un
sjour sur place ont limit mes entretiens. Ceux-ci se sont rduits la
rencontre avec des spcialistes du Nigeria (Marc Antoine de Montclos par
exemple ou lĠex Ambassadeur de France au Nigeria), des fidles dĠglises
vangliques (lors dĠun sjour au Gabon). Une tentative auprs de lĠAmbassade
du Nigeria Paris a t rapidement courte devant le peu de disponibilit des
fonctionnaires prsents. Enfin, la troisime difficult concerne la sensibilit
du sujet religieux. Il est en effet dlicat dĠaborder de front ce thme et
certaines rponses apparaissent difficilement traduisibles en langage
scientifique (ou rationnel).
Il s'agit de dfinir l'angle sous lequel la socit en question va effectivement tre examine pour mieux prciser la diffusion de l'Autorit dont elle dispose et son impact sur la population. Population qu'il nous faut prciser, pour dterminer qui s'adresse le pouvoir qu'on voquera. En effet, Çl'univers de la jeune Haoussa marie 14 ans, Katsina dans l'extrme nord du Nigeria la frontire du Niger, est bien diffrent de l'tat d'esprit du golden boy dchu qui s'impatiente dans sa Beetle chauffe blanc sur une bretelle d'autoroute d'un faubourg de LagosÈ [4]. Pays de contrastes aux 250 ethnies, le Nigeria se divise grossirement en trois groupes, dominant chacun une des trois rgions imposes par le carcan colonial le long du ÇYÈ dessin par le fleuve Niger et son affluent la Bnou : les Haoussa au nord (33%), les Yorouba au sud-ouest (21%) et les Ibo au sud-est (18%). Il ne faut cependant pas oublier les minorits de la Middle Belt (Birom de Jos, Tiv de la Bnou, Nup de l'Etat du Niger, Idoma du Plateau etc.), extrmement actives dans le processus nationaliste et indpendantiste du pays. Mais ne rsumer la vie politique et l'avenir du Nigeria qu'en un clivage fond sur des oppositions tribales [5] serait bien trop rducteur.
V. Expos succinct sur le Nigeria : ses avantages et ses difficults. Pays pourtant si riche par sa diversit, voire sa complexit, le ÇGiant of AfricaÈ qu'est le Nigeria demeure malgr tout trs peu connu de nos concitoyens franais ou europens. On le confond souvent avec le Niger, ancienne colonie francophone. Les Anglais ne sont pas meilleurs lves puisque lorsqu'on leur demande de citer les noms de quelques anciennes colonies britanniques, ce sont invitablement les mmes qui reviennent : l'Afrique du Sud d'abord, le Kenya ensuite voire le Zimbabwe. Mais le Nigeria semble inscrit aux Çabonns oublisÈ. Il est pourtant le gant de l'Afrique Noire de par son poids dmographique (130 millions d'habitants, un Africain sur cinq est nigrian), de par sa taille (presque un million de kilomtres carrs), et surtout de par sa manne ptrolire et gazire (97% des ressources gouvernementales en 1989-1990). Ces trois caractristiques ont pu laisser esprer un moment les perspectives d'un dveloppement ÇautocentrÈ[6]. Mais le gant a encore pour l'instant des pieds d'argileÉ trs fragiles.
Voisin la fois craint et respect, le Nigeria endosse par ailleurs une sulfureuse rputation, faite de paradoxes : une renomme la fois de prsomptions, d'a priori et de brusquerie. D'un ct, les lites nigrianes sont incontestablement les plus nombreuses d'Afrique Noire (les 36 tats de la Fdration ont presque tous une universit, le premier prix Nobel africain de littrature fut un Nigrian[7], c'est l'une des plus grosses productions cinmatographiquesÉ), de l'autre, l'engrenage infernal de la violence ne semble pas vouloir cesser (depuis la guerre du Biafra en 1967). Les clivages socio-conomiques ns de la corruption gnralise, la justice expditive de la junte militaire ou la justice instantane d'une foule en colre sont malheureusement bien ancrs dans le paysage nigrian. Dans les embouteillages, on peut parfois lire sur les vitres arrires des voitures des autocollants rsumant bien le quotidien tendu du Nigrian moyen : ÇLife is WarÈ ou ÇNo Money, No FriendsÈ.
Malgr son entre frntique et dsorganise dans la
modernit apporte par l're du tout ptrole, les traditions sont restes trs
vivaces. Elles ont survcu malgr les rgimes militaires qui se sont succds
et pour qui les croyances n'taient pas vraiment une priorit. Le Nigeria est
une Rpublique (res-publica : la Çchose publiqueÈ)
laque depuis 1961, ce qui implique thoriquement une scularisation du pays.
Or cette sparation du politique et du religieux ne semble en ralit que pure
illusion. Ceci est d'autant plus vrai depuis le retour du pays un rgime
civil en 1999. La transition a t radicale puisqu'elle a d marquer le passage
d'un systme de pouvoir autoritaire un systme plural (mais pas encore
pluraliste). Les bases du pouvoir reposaient jusque l sur des alignements
locaux mettant l'accent sur l'unit culturelle rgionale plutt que sur les
groupements religieux universalistes. Il tait en effet dans l'intrt du vieux
politicien de rsister des modes d'action politique purement sectaires. La
nouvelle gnration n'a plus de telles inhibitions dans sa recherche des bases
d'un pouvoir spcifique.
VI. Importance du phnomne religieux au Nigeria : Idologie et religion jouent un grand rle dans la vie publique nigriane, non seulement au niveau du discours mais galement au niveau des alignements stratgiques (si importants dans la course au pouvoir Çl'union faisant la forceÈ). La question religieuse a pourtant largement t ignore dans le pass du Nigeria. Le colonisateur britannique a toujours fait en sorte de maintenir les clivages prexistants quĠils soient conomiques ou culturels. Aujourd'hui, mme si la majorit des auteurs prfre tudier le Nigeria sous l'angle conomique, l'axe thologique est pertinent. La richesse du champ symbolique et religieux au Nigeria mrite que l'on en fasse une tude profane. Il est un lment incontournable quand on s'intresse aux socits politiques africaines en gnral et aux processus de dmocratisation en particulier.
Il peut encore parfois exister certaines rticences de la part de la communaut scientifique apprhender le phnomne religieux, non pas en tant que fait mais en tant que phnomne social total. La religion est en effet un objet de connaissances sociologique et anthropologique trs prcieux dans la comprhension d'une socit donne. Plusieurs philosophes et sociologues tels que Hegel, Comte, Durkheim ou Weber, ont contribu lgitimer une approche profane et non plus mystique. L'intrt anthropologique de ce mmoire rside dans le fait d'aborder la religion dans ses relations avec un autre objet dont la sacralit n'en est pas moins permanente, savoir le pouvoir politique. Il est prciser qu'il s'agit de l'tude de la religion comme une totalit[8] et non de la considration du fait religieux lui-mme, notion tout fait subjective sans apport spcifique mon essai. L'angle thologique permet la mise en valeur de l'homme dans ses rapports avec le politique mais galement dans ses rapports avec les autres hommes. L'Homme, tre de culture, change et volue. Avec lui, la socit laquelle il appartient. Le Nigrian est dans sa forte majorit, comme les Africains en gnral, fortement empreint de religiosit ; et il ne manque pas de le rappeler, de faon plus ou moins anime.
VII. Mthode. Le regain de ferveur auquel on assiste au Nigeria ne doit pas tre seulement expliqu au regard de la crise conomique, de la pauvret, de lĠexclusion sociale, de la globalisation, de la faillite du modle de dveloppement et de modernisation. Ce renouveau du phnomne religieux, en tant que fait social total, doit tre compris comme la participation une politique identitaire. La dmarche privilgier aujourdĠhui est lĠaspect institutionnel et/ou identitaire. Les mouvements religieux tant des mouvements sociaux parmi dĠautres, ont leur sens politique propre. Il sĠagit donc, pour mieux les comprendre, de rendre compte de lĠhistoricit des relations entre le politique et le spirituel[9].
Il faut galement se mfier de lĠapproche culturaliste relguant lĠexpression du religieux comme une solution par dfaut. Souvent la religion est-elle restreinte une fonction de signification ; or le champ dĠaction quĠelle investit est appropri, adapt, et parfois mme dtourn par les croyants eux-mmes.
Le mmoire qui suit va donc porter sur lĠanalyse de thmes dfinis, savoir le religieux et le politique. Le contexte est aussi dlimit dans lĠespace et dans le temps, il sĠagit du Nigeria contemporain. Le souci dĠune totalit explicative et la comprhension dĠune socit dans sa globalit nous contraignent de rapprocher plusieurs domaines complmentaires tels que lĠconomie, la sociologie ou lĠhistoire. La mthode historique sera dĠailleurs privilgie dans la premire partie. Quelques petites remontes dans le temps permettent souvent dĠclairer un prsent un peu confus. LĠhistoricit des objets en anthropologie confirme le fait que toutes les socits sont le fruit ÇdĠune production continue et jamais acheveÈ[10]. Enfin, on usera galement de la mthode comparative ( double chelle) afin de confronter les expriences issues dĠautres contres, pouvant apporter une illustration complmentaire.
VIII. Pertinence du paradigme thologique : justification thorique. Les formes du discours religieux ne sont pas indpendantes de l'organisation gnrale de la socit qui le produit ni des reprsentations qui lui sont associes. Le discours religieux est normatif. Par l, il revt aussi un caractre pdagogique. C'est, pourrait-on dire, la fonction sociale de la croyance en tant que rgulateur des rapports entre les tres humains. Chaque religion prne a priori une sorte de code de bonne conduite : le respect de l'autre et la prohibition de toute intolrance. Mais ceci n'est vrai qu'au stade du discours. La pratique, au fil du temps, s'loigne de la lettre que le texte revt, parfois mme de son esprit. Notons qu'une mutation des faits est souhaitable ; une adaptation de l'usage religieux au monde contemporain est ncessaire l'homme pour progresser avec son temps.
Les thories sociologiques rvlent ainsi que la religion n'est pas rductible une exprience subjective, une forme irrationnelle de la conscience ou encore la trace d'une tape ÇprimitiveÈ du dveloppement de l'humanit selon l'optique de Feuerbach. Durkheim en France et Weber en Allemagne soulignent que le phnomne religieux constitue une dimension essentielle de la socit humaine, un fait social total. Durkheim fournit une dfinition simple de la religion qui Çest un systme solidaire de croyances et de pratiques relatives des choses sacres, c'est--dire spares, interdites, croyances et pratiques qui unissent dans une mme communaut morale appele Eglise, tous ceux qui y adhrentÈ [11]. Nous reviendrons plus loin sur cette distinction que fait lĠauteur entre sacr et profane. Dans tous les cas, le fait religieux participe grandement l'enseignement d'une valeur bien connue de la pense confucenne dans les socits asiatiques : l'obissance. Il y a de la norme dans le religieux.
IX. Politique et religieux.
Il faut constater le caractre inextricable des rapports
entre ces deux termes. LĠide, courante dans les dmocraties occidentales,
dĠune sparation nette entre religieux et politique revient relguer le ple
religieux au domaine priv, alors que le pouvoir politique rgnerait, en toute
autonomie, sur les espaces publics. CĠest un moyen dĠaffirmer en quelque sorte
quĠil y aurait dĠun ct Çle gouvernement du mytheÈ, de lĠautre Çles conduites
rationnellesÈ. Entre les deux domaines semble sĠimposer une cloison tanche,
lĠexemple franais de la sparation de l'Eglise et de l'Etat tant
particulirement parlant. Cette conception plutt occidentale de diffrencier
nettement et lgalement ce qui relve du ÇTemporelÈ de ce qui constitue le
ÇSpirituelÈ, peut tre remise en question par une approche critique incitant
redfinir et repositionner l'interdpendance du couple Çpolitique-religionÈ.
Plusieurs questions doivent tre pralablement poses pour montrer lĠaxe choisi :
- QuĠest ce qui dtermine lĠadhsion des individus une communaut (spirituelle, identitaire, associative etc.) ? (Partie I chapitre 1)
- Comment sĠorganisent les pouvoirs rgissant la vie en socit ? (Partie I chapitre 2)
-
NĠy a tĠil pas ncessairement conflit ou concurrence entre les Ministres
politiques et les Ministres du Culte ? Entre les Administrateurs du
visible et les Experts du monde invisible ? (Partie II chapitre 1)
- Enfin, ces pouvoirs qui sĠaffrontent rgulirement dans une relation dynamique ne sĠefforcent-ils pas dĠenraciner leur lgitimit lĠun dans lĠautre : le politique dans le religieux et le religieux dans le politique ? (Partie II chapitre 2)
SĠil existe une permanence du Çthologico-politiqueÈ[12] et une opposition entre ces deux termes, il nĠen reste pas moins que ces notions fondamentales constituent un couple li par une longue histoire. Cette histoire met en lumire une multiplicit de formes et de transformations. Aussi, les relations entre les autorits politiques et religieuses se modlent-elles constamment pour composer de nouveaux paysages sociaux.
Dfinition des termes : Il nous faut prciser lĠpistmologie du mot religion. Si lĠon se rfre la Grce Antique o le religieux est partout et nulle part et o il apparat sous les formes les plus diverses, elle peut tre dfinie comme un mode de vie sociale. La ou les religion(s), depuis toujours, trouvent leur fondement sur des valeurs fortes et respectes des communauts permettant ainsi la construction des socits et organisations humaines. Elle est dans ce cas, un langage, une manire de communiquer. Selon la dfinition classique dĠun dictionnaire, la religion est ÇlĠensemble de croyances et de dogmes dfinissant le rapport de lĠhomme avec le sacrÈ[13]. La religion consisterait ainsi en un systme de rites et de croyances relatifs au sacr. Mais le dictionnaire anthropologique est plus prcis puisquĠil prvient de ne pas tomber dans le pige de lĠopposition sacr contre profane. Celle-ci nĠest en effet plus si nette aujourdĠhui. La relation humaine la transcendance tend se confondre de pus en plus avec la relation immanente des hommes entre eux.
LĠanthropologie religieuse a galement su viter la
confrontation entre Çla religionÈ et Çles religionsÈ. Marcel Mauss crivait en
1902 : Çil nĠy a pas, en fait, une chose, une essence appele
Religion : il nĠy a que des phnomnes religieux plus ou moins agrgs
dans des systmes que lĠon appelle des religions et qui ont une existence
historique dfinie, dans des groupes dĠhommes et dans des temps dterminsÈ[14]. Marcel
Mauss partage ces phnomnes en trois groupes : les ÇreprsentationsÈ (mythes,
croyances et dogmes), les ÇpratiquesÈ (actes et paroles) et les ÇorganisationsÈ
(glises, ordre dĠaffiliation, collges). Il propose lĠexpression de systmes
religieux pour dsigner les modalits dĠarticulation entre ces trois ensembles.
Le politique est dfini simplement comme lĠensemble des pratiques, faits, institutions et dterminations, relatifs lĠorganisation du pouvoir dans lĠEtat, son exercice. DĠun point de vue anthropologique, le politique est aujourdĠhui conu comme processus ; cĠest lĠaction plus que les structures qui doit tre analyse. Les thoriciens de lĠaction politique prennent pour objet lĠinteraction dĠindividus et/ou de groupes dans les rapports de pouvoir. Certains traitent le politique comme un jeu auquel sĠappliquent deux sortes de rgles : les rgles normatives (rgles du jeu officielles acceptes par les adversaires) et les rgles pragmatiques (rgles officieuses issues de la pratique et de la coutume) que mettent en Ïuvre les stratgies concurrentes.
La notion de Çsystme politiqueÈ, thoris par lĠcole fonctionnaliste britannique, a dĠabord plus t caractrise par sa structure que par son fonctionnement[15]. Le systme politique, composant essentiel de l'organisation sociale, fonctionne, se dveloppe et trouve son quilibre au sein de celle-ci. Le souci de maintenir lĠunit du groupe face dĠventuelles menaces extrieures (ou intrieures) fait du systme politique une instance de contrle de lĠemploi de la force. La nature du politique peut tre regarde de trois manires : soit elle est perue comme ralit instrumentale, soit comme une instauration spcifique du social, soit les deux de faons simultanes. Remarquons ce niveau que la perception de la nature de la religion nĠest pas diffrente, elle est mme identique : instrumentale et sociale, deux faces dĠune mme mdaille.
CĠest pourquoi la mise en relation de ces deux axes, critres privilgis dans lĠtude des mcanismes internes dĠune socit donne, mĠa sembl opportune. Le choix de la monographie nigriane mĠoffre un terrain dĠinformation privilgi. Pour reprendre les questions pralables poses page 10, la problmatique de lĠanalyse qui va suivre peut se rsumer en une interrogation : comment retrouver une cohsion sociale au Nigeria en transformant la concurrence politico-religieuse en vritable alliance oeuvrant pour lĠintrt gnral et un futur harmonieux ?
XI. Problmatique et annonce de plan. Nous prendrons pour point de dpart ceux qui constituent lĠme du pays qui nous intresse, les Nigrians eux-mmes. La socit nigriane se caractrise par une grande htrognit, et ce dans presque tous les domaines de la vie sociale. Si elle peut paratre source de conflits, sa diversit fait aussi sa richesse. Si de nombreuses divergences peuvent tre trouves chez les Nigrians dĠun bout lĠautre du pays, au moins un point commun doit tre relev plus quĠaucun autre : une ferveur religieuse omniprsente. Mais aujourdĠhui cette foi en Dieu devient lĠinstrument privilgi dĠune poigne dĠhommes atteint par la Çvis dominandiÈ (le dsir de pouvoir). Ces effervescences religieuses peuvent soit stimuler, soit ralentir les reconstructions politiques. Un culte peut tre en alternance lĠinstrument dĠun pouvoir ou lĠarme dĠune contestation. LĠutilisation du fait religieux, la plus visible, fera lĠobjet de notre premire partie. Mais aprs avoir mis en exergue cette apparente domination du temporel sur le spirituel, nous mettrons en lumire dans la seconde partie, la vritable interdpendance qui existe de fait entre les deux pouvoirs. Comme le politique travaille sur la religion, la religion travaille sur la socit. LĠun aidant lĠautre se maintenir et lĠalliance des deux pouvant permettre dĠÏuvrer pour le bien-tre du peuple nigrian. Le Nigeria tient alors dans ses mains les cls de son propre destin.
LĠAfrique montre une relative stabilit dans la rpartition des grandes masses, notamment entre les espaces islamiss et christianiss. Aires et frontires religieuses traduisent, un moment donn, un tat des lieux, mais celui-ci nĠest toutefois pas fig. Le domaine gouvernemental n'est videmment pas pargn par de tels changements, particulirement au Nigeria qui a toujours connu une scne politique des plus mouvementes. Les coups d'Etat successifs, la corruption gnralise et les ptrodollars obligent le Çgant africainÈ faire face une rcurrence des tensions et des conflits internes, consquence directe des diffrentes forces centrifuges qui le caractrisent. Pays complexe par sa grande htrognit sociale, le Nigeria se distingue aussi par une extrme richesse accentue par cette complexit qui lui est propre. La structure sociale du Nigeria a largement volu au fil du temps, subissant volontairement ou non les influences du monde extrieur. Premire population d'Afrique de par son nombre, la socit nigriane se caractrise aussi par sa trs grande diversit. Mais son htrognit, avec plus de 250 groupes linguistiques, ne doit pas faire oublier les ensembles scants. Le premier d'entre eux est la puissance du religieux omniprsent au sein de chaque communaut, quelles que soient ses croyances.
Le Nigrian est par essence fortement empreint de religiosit, en tmoigne le nombre incalculable d'glises et mosques qui longent les rues, quelle que soit la ville, quel que soit l'Etat fdr dans lequel on se trouve. Au-del du fond et de la forme de la pratique religieuse, la ferveur de la foi est la mme pour un Ibo chrtien de Yola ou un Haoussa musulman de Kano ou de Maiduguri. Mais aujourd'hui, le fait religieux tend tre de plus en plus disqualifi ou suspect parce que, mal connu, il est assimil l'extrmisme. Tout croyant n'est pas obligatoirement intgriste. A l'heure o est de plus en plus voque une rsurgence de l'islamisme traditionnel, surtout depuis le drame du 11 septembre 2001, c'est l'expansion du Christianisme, plus prcisment de l'Evanglisme, qui semble la plus rapide. Le Nigeria nous offre un terrain d'tude privilgi sur le sujet puisqu'il se caractrise par une parit islamo-chrtienne au niveau quantitatif. Il faut prciser ici que c'est par pure commodit mthodologique que l'on fait une analyse bipolaire de la socit nigriane entre chrtiens et musulmans. Il ne s'agit pas de crer une dichotomie nette entre un Nord dit musulman et un Sud dit plutt chrtien mais juste de mettre d'abord en avant l'ensemble des facteurs qui participent leur opposition mutuelle, pour ensuite faire ressortir de ce constat leur complmentarit permanente, souvent invisible puisque occulte par des conflits rcurrents trs mdiatiss.
LĠIslamisme, en tant quĠidologie, met la religion au service du politique : ce qui parait logique lorsquĠon connat l'interpntration du politique et du religieux prconise par le Coran. Le phnomne est apparu dĠabord dans les annes Trente au sein du monde arabe avant de s'tendre lĠensemble du monde musulman dans les annes soixante-dix (le point dĠorgue tant la rvolution iranienne lĠorigine de la Rpublique islamique dĠIran en 1980). Il faut souligner la dimension sociale et politique dĠun mouvement rvolutionnaire dont les lites se recrutent non parmi les thologiens, dtenteurs du Droit et garants de lĠordre moral, mais parmi la jeunesse tudiante. LĠidologie islamiste prne un renouveau de la socit qui devrait, en retournant un Islam pur et vritable, radiquer lĠinjustice sociale et conomique impute lĠEtat sculier et, au-del, son ÇprotecteurÈ, savoir lĠOccident colonialiste[16]. LĠinstitution dĠun Etat islamique au nord du Nigeria apparat pour beaucoup comme le dernier espoir, Çla dernire cartoucheÈ pouvant permettre un retour la stabilit sociale et politique.
Avant la colonisation, le Califat de Sokoto tait l'entit politique la plus affirme et la plus homogne que les Britanniques aient pu rencontrer en dcouvrant le pays[17]. Fruit du jihad (une dfinition prcise sera donne plus loin) impuls par le Peul Ousmane Dan Fodio, il sera pendant longtemps le cÏur de lĠEtat le plus puissant dĠAfrique tropicale et quatoriale. Cette puissance rayonnera pendant longtemps et ce dans tous les domaines : conomique dĠabord avec une agriculture vivrire dveloppe, politique ensuite avec un Etat islamique fort et respect, et enfin social avec une population satisfaite des dcisions de son gouvernement. SĠappuyant ainsi sur un pass prestigieux, la socit musulmane du Nigeria revendique le droit de choisir le systme qui doit la gouverner, systme devant tre en conformit avec les valeurs qui sont les siennes.
L'histoire des Etats haoussa, qui se situaient au nord-est de l'actuel Nigeria, est connue depuis le XIe sicle. L'origine des Haoussa et de leur langue reste sujette controverse. Le mythe des ÇSept HaoussaÈ qui attribue un fondement commun sept cits (Biram, Daura, Gobir, Kano, Katsina, Rano et Zaria) ne fournit pas dĠindication historique[18]. Il ne fait pas de doute, en revanche, quĠentre les XIe et XVIe sicles, leurs anctres construisent des villes en exerant leur hgmonie sur les communauts environnantes.
Les changes commerciaux et culturels transsahariens sont dĠemble intenses, ce qui expliquerait lĠhomognisation des divers parlers en une langue commune, le haoussa, et lĠorganisation politique trs centralise que connaissaient les cits habe[19]. Des marchands musulmans, Mand venus du Mali, sĠinstallent dans les villes haoussas au XIVe sicle et y introduisent lĠIslam. LĠorganisation des rseaux commerciaux mands, dont la consquence principale est lĠimportation de la religion musulmane, inspireront les Haoussa. LĠitinraire de Begho Kano (acheminement de la noix de cola) va prendre une importance croissante. Kano et Katsina sont les villes qui bnficient le plus de cet essor. Les lites politiques adoptent lĠIslam, au moins titre officiel, ds la seconde moiti du XVe sicle. Aprs la chute de lĠEmpire songha (fin du XVIe sicle), lĠaxe principal du commerce transsaharien se dplace vers lĠest. Cela profite aux Haoussa dont le pays devient le plus prospre du Sahel. La ville de Kano en sera le principal carrefour commercial et la plus peuple des cits.
Au XVIIe sicle, Kano et Zaria souffrent des attaques rptes des Junkun, cavaliers venus du sud-est (autour de la Bnou). Pour maintenir leur prpondrance, les classes dirigeantes renforcent leur pouvoir : les sarkis [20] cherchent se muer en monarques absolus. Ces classes dominantes, tout en adhrant nominalement lĠIslam, continuent en pratique de recourir aux croyances traditionnelles pour tayer leur autorit. La majorit de la population tant encore fortement attache aux coutumes originelles, celles-ci restent un atout primordial dans l'tablissement dĠune autorit lgitime. Cependant, lĠessor commercial impuls par les Mand et repris par les Haoussa, fait malgr tout progresser un Islam plus conforme. Deux camps commencent se former : dĠun ct les chefs traditionnels issus de lĠaristocratie sarki, de lĠautre les musulmans rformateurs, sorte de missionnaires prnant le retour lĠIslam du Prophte Mahomet. Des tensions de plus en plus fortes se font alors sentir, divisant et par l amoindrissant la force politique globale de la rgion.
N en 1754 dans le Gobir, le Peul Ousmane dan Fodio (dit le Shehu) va suivre Agadez lĠenseignement religieux dispens par un Targui. A son retour, il organise une communaut islamique en vue dĠobtenir des rformes. Ousmane prche en peul et en haoussa pour dnoncer les pratiques idoltres des rois habe et leur non-respect de la Charia. En 1802, le roi de Gobir tente de le faire assassiner ; Ousmane arme alors ses partisans et refuse de quitter le pays. Le conflit est dsormais ouvert. En 1804, il lance avec ses hommes le jihad[21], qui se propage vive allure. Deux raisons en expliquent le succs : lĠextrme mobilit des cavaliers peuls qui surprend, et les promesses faites la population dĠune administration plus juste.
A partir de 1808, les Haoussa participent eux aussi au mouvement. Ousmane dan Fodio, avec le soutien des Fulani (nom nigrian des Haoussa), organise une rbellion arme contre l'Islam impie des rois habe dcadents. Est vis, entre autres, le roi de Gobir qui est reproch un laxisme religieux : dans son royaume, le syncrtisme domine et le port du turban pour les hommes et du voile pour les femmes est interdit[22]. Paradoxalement, lĠexpansion la plus spectaculaire sĠopre dans des zones auparavant sans Etat, Bauchi et Adamaoua, dont les populations taient demeures animistes. Sont balayes toutes les structures traditionnelles de pouvoir restantes des rgions sahlo-soudaniennes depuis le Macina (rgion du delta intrieur du Niger dans lĠactuel Mali) jusquĠau Cameroun.
Entre 1803 et 1807 sont ainsi fondes les bases d'un Etat
moderne avec lĠtablissement dĠun pouvoir politique dont les Sultanats du nord
du Nigeria, plus ou moins confondus avec le rseau urbain, constituent le
meilleur exemple. A son apoge, le Califat de Sokoto couvre plus de
400 000 kilomtres carrs (soit une surface peine infrieure au territoire
franais actuel).
A la mort du Shehu, en 1817, son fils Mohammed Bello lui succde et prend la tte du Califat de Sokoto. Selon une formule clbre, Çl'Islam est religion et pouvoirÈ (dn wa dawla). Tout comme le Prophte, Mohammed Bello est la fois le chef militaire et le Commandeur des croyants. Le titre de Calife sera conserv par ses successeurs. Le Califat englobe une quinzaine dĠEmirats, tous les mirs sont des Peul. Aujourd'hui encore les mirs de Kano ou Katsina doivent imprativement tre musulmans et fulani. On observe ainsi les traces toujours trs visibles que lĠexpansion politico-militaire de lĠIslam a laiss dans lĠespace africain en gnral, nigrian en particulier. Le Shehu demeure ce jour une rfrence oblige pour tous ceux qui tiennent un discours sur l'Islam. Toute entreprise islamique doit en effet se penser dans la continuit et l'actualisation de ce grand chapitre de l'histoire.
C'est cette union retrouve qui est encore et toujours recherche, l'instauration d'un Etat unique, islamique, reprsentant l'ensemble de la communaut musulmane et veillant sur elle. Descendant direct du Prophte selon le mythe rgional, le Sultan de Sokoto[23] est aujourdĠhui encore le notable musulman le plus puissant du Nigeria. Il dtient le plus haut pouvoir puisqu'il est non seulement Commandant de la force arme mais galement Commandant de la croyance religieuse ; il a entre ses mains les pouvoirs temporel et spirituel. Cela dit mme le Calife vicaire de Dieu sur Terre se doit de respecter la loi telle qu'elle est ordonne par Dieu. Premire, ternelle, coexistante Dieu, la loi musulmane est ainsi un gage d'quilibre, la garantie d'un certain ordre. LĠEtat islamique de Sokoto durera prs dĠun sicle, faisant preuve de cette stabilit institue. Mais la force du colonisateur sera plus grande et le territoire passera progressivement sous la domination britannique au dbut du XXe sicle.
La ville de Sokoto fut soumise en 1903. Modle religieux et politique car personnifiant la grandeur spirituelle et matrielle de la rgion nord nigriane d'une poque donne, le Califat de Sokoto se place dans les esprits du Nord tel un reliquat de la puissance musulmane. C'est lui qui inspire les penseurs contemporains, les intellectuels islamiques, les tudiants nigrians mais aussi les rvolutionnaires plus marxisants ou populistes qui manifestent dans les grandes villes du nord (comme Katsina ou Zaria) leur volont de retrouver un Etat islamique authentique, dnu de toute rfrence une quelconque occidentalisation[24]. Tout un courant rformateur se fonde ainsi sur les oeuvres anciennes pour tenter de rsoudre les problmes contemporains. Il s'agit l de justifier une entreprise rformatrice par la continuit historique, continuit orthodoxe et qui se rattache strictement une poque donne et mystifie. CĠest sur ce mythe historique que se fonde la population nigriane actuelle pour revendiquer sa volont dĠune socit plus quitable. LĠavenir dĠune telle justice, selon eux, passe obligatoirement par lĠtablissement dĠun Etat islamique et donc une application conforme de la loi islamique
LĠtablissement dĠun Etat islamique part entire ncessite la remise en cause de certains acquis. Il demande lĠinstitution de nouveaux pouvoirs et la disparition des anciens. Mais pour qu'il y ait lgitimit du pouvoir, il faut que celui-ci soit reconnu par le peuple.
Sans qu'il soit besoin de sonder l'homme de la rue, on sait qu'au Nord-Nigeria sont organises depuis quelques annes de nombreuses manifestations populaires pour l'tablissement d'un Etat islamique (dans les villes de Zamfara en 2000, de Kano en 2001, etc.). La population n'hsite pas user du libre droit d'expression que lui confre la constitution rpublicaine[25] pour crier sa volont d'un retour l'Etat islamique historique. Le petit peuple, lass de ne pouvoir accder une vie dcente, aprs l'exprience dictatoriale militaire comme avec le nouveau rgime civil mis en place en 1999[26], a mis ses derniers espoirs dans cette loi divine devant mener Çla voie droiteÈ. La popularit de la loi islamique ne peut tre nie. La vision qu'a l'Occident de la Charia s'analyse essentiellement l'aune des mdias, pour la plupart relays par des journalistes occidentaux et chrtiens.
La Charia ne doit pas tre vue comme lĠincarnation dĠun mal
absolu, la concrtisation dĠune rgression sociale, mais dĠabord et avant tout
comme lĠdit permettant lĠunification dĠun groupe se reconnaissant travers
les mmes valeurs et la mme histoire. Rappelons quĠ lĠpoque de la gense de
la Charia, lĠIslam clair connat son ge dĠor au moment o le Moyen-Age
chrtien baigne encore dans un obscurantisme sanglant (avec lĠInquisition).
L'alphabtisation des habitants de Tombouctou cette poque, grce des
coles coraniques structures, tait bien suprieure celle de la France. La Charia doit tre ressentie comme le moyen de mettre en place une
vritable homognit, celle-ci ratifiant la rgulation sociale dont a besoin
une socit laisse pour compte depuis des annes.
Ainsi, sous la pression populaire, une nouvelle application de la Charia commence voir le jour. Il ne sĠagit cependant pas, comme on a tendance le croire, dĠune nouveaut au Nigeria. La Charia est depuis longtemps en vigueur mais elle tait jusquĠen 2000 strictement rduite au domaine civil, c'est--dire aux affaires relevant du droit de la famille, mariages et successions. Les autres domaines juridiques devaient exclusivement respecter la Constitution fdrale du Nigeria, constitution rpublicaine et laque. La nouveaut de lĠapplication de la Charia rside donc uniquement dans son extension au niveau pnal. Le premier Etat fdr avoir consacr cette extension fut lĠEtat du Zamfara en fvrier 2000. AujourdĠhui douze des trente-six Etats de la Fdration appliquent la loi islamique dans sa plus large expression et peuvent, ce titre tre qualifis dĠEtats islamiques[27].
Mme si les raisons lectorales ont srement prsid l'acceptation par les Gouverneurs de la mise en place des revendications populaires, pour la premire fois des chefs politiques nigrians suivaient l'opinion publique plutt que ne la menaient. CĠest un fait historique au Nigeria quĠune revendication issue de la rue se soit concrtise par une application politique des dirigeants. Un Gouverneur, celui de Kano, considr comme hsitant sur la question de la Charia fut malmen, injuri et finalement lapid par la foule alors quĠil prononait un discours. Il dut, pour se maintenir au pouvoir, reconnatre cette revendication du peuple et accepter de la mettre juridiquement en Ïuvre. Cette situation, nouvelle pour le pays, met la lumire sur un embryon de dmocratie. La dmocratie tire ses racines de la libert : libert de penser, libert de dire, libert dĠexpression. Ce serait, selon certaines dfinitions, le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple[28].
Dans le cas nigrian, le peuple semble avoir cri sa volont et celle-ci semble avoir t entendue. Paradoxalement, dans nos dmocraties occidentales, on omet souvent de librer cette expression lorsquĠelle nĠest pas conforme au Çpenser correctÈ. La mise en place de la Charia fait couler beaucoup d'encre, mais le problme est que les participants aux dbats dfendent gnralement tous un mme point de vue : une vision archaque de la loi islamique. Or de nombreuses personnes, de tout ge, sexe ou horizon estiment que l'application de la loi islamique est ncessaire et juste si elle est actualise aux spcificits du monde contemporain. Selon eux, il est difficile de voir les effets positifs dĠune telle rforme mais tout a fait ais de diaboliser des effets ngatifs bien plus visibles court terme.
Si le christianisme ne fut pas impos dans le nord par le colonisateur, le Gouvernement sous-tendait malgr tout les valeurs occidentales dans les structures de l'Etat et touchait la vie quotidienne des musulmans. L'introduction du dispositif juridique britannique restreignait l'application de la loi islamique au domaine civil ; cette limitation en dfaveur d'une partie de la population a cr une frustration musulmane certaine. Trois avantages dcoulant dĠune application conforme de la Charia sont noter : le pluralisme juridique, la dmocratie intgratrice[29] et la valeur dĠquit.
Quelques Nigrians expatris donnent, sur un site Internet[30], leur avis sur les bienfaits dĠune telle rforme. Le premier dĠentre eux met en avant le pluralisme juridique quĠil considre bien plus juste que lĠimposition gnrale et unilatrale dĠun systme unique, en lĠoccurrence le systme scularis dĠune Rpublique laque. En tant que musulman il ne se reconnat pas dans ces valeurs sous-tendant une vision chrtienne du monde. La pense chrtienne se caractrise en effet par une relle diffrenciation entre le spirituel et le temporel : Çrendez Csar ce qui est Csar et Dieu ce qui est DieuÈ avait rpondu Jsus aux Pharisiens[31].
ÇSecularism,
the division between religion and State, is a Christian concept and belief. Why
should Muslims have to live under Christian rules and ideas ? Let the Muslims
be ruled by Sharia and non-Muslims by their own laws. In the Islamic states of
the past Christians and Jews were able to have their own courts and maintain
their own legal systems - why can't non-Muslims extend this tolerance to
Muslims in Nigeria ?[32].
Un autre argue que lĠun des critres de la dmocratie est bien la libert de choisir son Gouvernement et se demande pourquoi les populations du Nord ne pourraient pas, tout comme celles du Sud, lire les dirigeants quĠelles dsirent.
ÇWe
often talk about democracy and allowing people to choose what they want. My
question is : Would we allow People to choose Sharia if they want it ? The
Muslim of north Nigeria want it, and since it would only apply to them
(Muslims), why are the rest disallowing it ? Where
is the freedom then ? È
Enfin, cĠest la valeur dĠquit qui caractrise la pense islamique. Gouvernants comme gouverns se doivent de respecter la loi, ce quoi la population nĠest pas habitue avec lĠAdministration fdrale actuelle.
ÇI
believe that Sharia can work only if applied to all classes of the population.
There can be no exceptions. The Prophet Mohamed said with regard to the issue
of equality in punishment that if his daughter were to steal he would cut off
her hand. So, as it stands right now, we have to make Sharia apply evenly to
all (Muslims) while respecting all the rights of non-MuslimsÈ.
A travers ces revendications populaires on distingue une relle volont de se dmarquer de l'Etat central, laque, Çreprsentant le vice et la dcadenceÈ dĠune lite chrtienne corrompue. L'instauration de la Charia doit aussi tre comprise comme une dfiance envers le Gouvernement fdral. A la veille de Indpendance, l'Islam tait dj utilis comme un vecteur de revendication politique. En ce sens, de telles protestations du peuple, lorsqu'elles aboutissent une concrtisation par l'extension de la Charia dans un Etat fdr, semblent correspondre l'mergence d'une vritable dmocratie. Cette dmocratie permettant la majorit de s'exprimer (au niveau de lĠEtat fdr) pourrait constituer une avance significative dans un pays o l'autoritarisme est une tradition ancre de longue date dans lĠorganisation politique. La dmocratie intgratrice pourrait tre une seconde tape, plus long terme.
La religion, vritable ÇcimentÈ populaire puisquĠelle fdre et solidarise la communaut, devient ici un rgulateur social. Elle sert de fondement une socit ancienne et dote d'une histoire riche. Elle est un dnominateur commun ayant une premire fois permis le retour une certaine stabilit et une uniformit des structures politiques et juridiques. L'Etat islamique reste dans l'inconscient populaire la solution tous les maux et problmes.
Selon la vision islamique du monde, la premire loi qui sĠimpose aux hommes est celle de Dieu. Elle sĠimpose tous, commencer par les dtenteurs du pouvoir. Par nature, elle nĠest pas un outil de manipulation ; au contraire, cĠest elle qui dans un Etat islamique fonde la lgitimit du pouvoir. Il faut savoir que la majeure partie de ses prescriptions nĠest pas tire du Coran mais est le fruit dĠun consensus constructif et volutif de thologiens juristes contemporains des premiers sicles de lĠHgire. Depuis le IXe sicle cet ÇeffortÈ dĠinterprtation perdure mais il a t repris dans divers espaces, selon diverses mthodes et se trouve donc dsormais sur la voie permanente de l'unification[33]. Un couple solide va aider lĠEtat islamique nigrian entriner la justification de cette application nouvelle de la Charia : le Droit d'abord, relay ensuite par lĠducation coranique.
La Charia est la loi religieuse musulmane dtaillant les obligations issues du Coran ou de la tradition (sunna). CĠest la Çvoie droite prescriteÈ (par Allah), qui regroupe la totalit des commandements de Dieu. Il convient de rappeler que le Coran, rdig en 632 la mort de Mahomet, est le recueil des propos du Prophte qui l'ange Gabriel avait transmis la Parole de Dieu. Le Coran contient donc la dernire des prophties, et donc l'ultime vrit, la seule transcription ÇauthentiqueÈ de la Rvlation divine[34]. LĠIslam tant une religion minemment sociale, toute activit humaine doit thoriquement entrer dans les quatre catgories juridiques prdfinies qui vont du strictement interdit (haram) au permis (hallal)[35]. Dans un Etat islamique, la loi islamique rgit l'ensemble de la socit musulmane locale par des rgles s'appliquant tous. En ce sens, elle est gnrale et impersonnelle et donc obstacle toute discrimination et bnfique l'unit du groupe et sa cohsion. Les obligations lgales que prescrit le Coran ont t au fil du temps codifies avec des variantes locales. La Charia, en tant que loi unique et sacre parce que divine, apporte quant elle un rel ordre dans la vie quotidienne de tout musulman et a fortiori garantit la stabilit de la vie publique. De plus, son caractre divin permet dĠimposer un plus grand respect de la part des fidles : ceux-ci tant plus prompts entendre lĠordre de Dieu que ceux des dirigeants, lgislateurs de lĠAssemble, faibles par essence car nĠtant que Çsimples cratures du tout-puissantÈ.
La loi musulmane joue indiscutablement un rle de consolidation sociale dans le sens o elle renforce, dans un esprit galitaire, une mme culture par le biais de normes gnrales et impersonnelles puisquĠelles ne s'adressent personne en particulier mais l'ensemble de la population se trouvant en terre d'Islam. Notons que thoriquement, au Nigeria, les Chrtiens peuvent exciper de leur appartenance confessionnelle pour chapper aux dispositions pnales du droit islamique (c'est le fruit d'un compromis issu des dbats l'Assemble constituante de 1999)[36]. Rgissant l'ensemble de la population et l'ensemble de rgles, elle vise redonner confiance un peuple dmuni, bris par une crise conomique interminable, frustr de ne pas participer la rpartition des richesses nationales. Avec cette extension de la loi islamique tous les domaines du Droit, la Charia devient un vritable mode de vie. Elle rgit ainsi les rgles sociales, cĠest--dire ce qui concerne le comportement de l'individu dans sa vie publique et prive. Elle gouverne les lois civiles, lĠindividu dans ses rapports avec les autres. Enfin, depuis 1999, elle prend en compte les lois pnales[37], ou lĠhomme dans son rapport l'Etat. Elle vise par cette compltude moraliser un peuple tout entier. L'apport de la Charia semble trs bnfique quant l'ordre qu'elle tablit. Son exercice autoritaire sert poser de faon claire les limites ne pas dpasser pour ne pas tre sanctionn. On peut aisment comprendre que le climat de tensions diverses qui anime priodiquement le Nigeria lgitime une politique temporairement plus svre, au moins durant la pose des premires briques de la stabilit. En instaurant l'galit de tous devant la loi, la Charia et par extension l'Etat islamique semble imposer un Etat de Droit part entire.
La Charia suscite d'immenses espoirs qui se dclinent souvent sur le registre de l're millnariste du passage une re nouvelle de paix, d'abondance et de Çbonne gouvernanceÈ. Les dirigeants des Etats fdrs s'efforcent d'assurer un niveau de vie dcent leur population. Dans l'Etat du Zamfara par exemple, le Gouverneur a mis en place une police et une justice non corrompues, a promu une politique salariale gnreuse et juste pour les fonctionnaires et les jeunes diplms et rachte rgulirement des crales pour rguler la hausse des prix pendant la saison sche. Selon Murray Last, Çsa politique n'est pas seulement islamique, elle se rclame aussi de l'Etat ProvidenceÈ[38].
La loi islamique prne une justice quitable et identique pour tous. Gouvernants comme gouverns se doivent de la respecter. Ce principe fondamental de la loi dicte la soumission de l'Etat (islamique) au Droit qu'il dicte (interprtation de la loi divine). CĠest un autre critre de l'Etat de Droit. Il faut aussi noter qu'il nĠy a que peu ou pas de corruption au sein des tribunaux islamiques comparativement aux tribunaux du Sud o celle-ci est historiquement implante. Les juges musulmans sont plus proches du peuple et c'est une justice bien plus facile d'accs que n'importe quel autre tribunal fdral. Les tribunaux appliquant la Charia sont galement souvent saisis pour des litiges d'ordre commercial. En effet, mme des non-musulmans s'y rfrent car les affaires y sont traites avec une plus grande rapidit, une relle justice et se caractrisent par l'efficacit du remboursement des dettes[39].
Les sanctions violentes (parfois qualifies de ÇbarbaresÈ) imposes par la Charia sont abondamment commentes. Pourtant l'aspect pnal ne reprsente que 5 % de cette rglementation[40]. LĠOccident a frquemment une vision caricaturale de l'application de la Charia : ÇRduire la richesse de la loi islamique - reconnue par les plus grands spcialistes du Droit compar - aux seuls chtiments corporels, cĠest un peu comme si lĠon prtendait rsumer toute la mdecine aux seules amputations chirurgicalesÈ[41] rappelle Hani Ramadan dans Le Monde. On se souvient de l'affaire Amina Lawal ou le cas de Safiya Hussaini, toutes deux condamnes en 2001 et 2002 tre lapides pour adultre. Ces cas avaient mobilis l'ensemble des mdias occidentaux et la communaut internationale et l'on pourrait ainsi en dduire qu'elles n'ont t acquittes que grce cette intervention extrieure. Or, concrtement, aucune condamnation la lapidation n'a t excute au Nigeria : tous les pourvois en appel ont t entendus et les demandeurs disculps.
Cette stabilit juridique semble tre un dfi au Droit contemporain dont les textes se succdent et s'abrogent un rythme de plus en plus rapide. La stabilit du Droit dans une organisation sociale privilgie la stabilit politique de la communaut. Cependant l'application de la Charia telle qu'elle est faite dans les nouveaux Etats islamiques du Nord-Nigeria pose la question de la compatibilit de lois antiques avec l'idal moderne des Droits de l'homme : peut-il y avoir fidlit une tradition religieuse sans tomber dans l'archasme ? La rponse cette question pose par Odon Vallet[42] devrait forcment tre positive l'heure actuelle. La nouvelle intelligentsia musulmane travaille dĠailleurs sur le sujet. Il sĠagit pour elle de trouver les moyens de concilier une pratique orthodoxe de lĠIslam tout en y intgrant le progrs de la modernit[43]. Aprs la loi, ou plutt le Droit Çjuste et quitableÈ que prnent les tenants de lĠEtat islamique, le relais est pris par lĠcole. LĠducation apparat comme la pierre angulaire dĠune politique ÇdveloppementalisteÈ.
A leur arrive au Nord-Nigeria, les Britanniques
dcouvrirent un systme d'ducation islamique solide et bien tabli. En pays
haoussa, la base de ce processus tait constitue d'coles coraniques (makarantar
allo) dans lesquelles un matre enseignait aux enfants
l'alphabet arabe et les versets du Livre sacr. C'est dans ces tablissements
qu'taient forms les Oulmas destins remplir
les fonctions de scribe, de magistrat ou de thologien. Les colons
s'efforcrent ainsi d'imaginer des mthodes de nature relativiser la coupure
absolue entre l'cole occidentale et l'cole musulmane. Ceci par ralisme
politique, pour viter le rejet de l'cole qu'ils importaient et par respect
des valeurs locales. Pour faire perdurer les liens qu'ils entretenaient avec
les chefs, lment cl de l'Indirect Rule[44],
les Britanniques s'intressrent particulirement l'ducation de leurs fils.
Dans cette perspective, l'instruction coranique fut introduite dans les coles
gouvernementales. En 1933, tait cre la Kano Law School o taient enseigns
ct de l'anglais, le droit malkite et plus gnralement les tudes arabes.
En 1947, l'tablissement devint la School of Arabic Studies et constitue
aujourdĠhui lĠuniversit de Kano, lĠAbdullahi Bayero University.
L'interdiction faite aux missions chrtiennes d'aller dans le nord dispenser un enseignement de type chrtien et le maintien, voire l'augmentation (de 6 en 1918 768 en 1930) des coles coraniques, tandis que les coles primaires diminuaient (de 95 en 1928 87 en 1930)[45], a creus immanquablement un foss entre Nord et Sud en matire de dveloppement. La fonction publique nigriane concentre une partie de la petite lite yorouba trs tt duque par les missionnaires. Cette capacit des sudistes occuper la place publique au Nord a commenc interpeller certains dirigeants. A l'image d'Abubakar Gumi[46] en 1979, ceux-ci refusent de se laisser gouverner par des ÇinfidlesÈ, et souhaitent dfendre leur religion contre l'emprise grandissante des Chrtiens et lĠimplantation de plus en plus forte de valeurs issues de lĠOccident.
S'appuyant sur le souvenir d'Ousmane dan Fodio, l'une des missions que s'est fixe l'lite musulmane du Nord est de rattraper son retard en matire ducative et de lancer un jihad de l'ducation. Ç98% des individus impliqus dans des affaires de vol, d'abus ou d'usage de faux sont issus des coles laquesÈ selon les dires du fils du Shehu[47]. Partant du constat que l'cole de type occidental encourage le vice et la perversion, l'lite musulmane du Nord affirme l'urgence qu'il y a rtablir l'ordre et la morale de chacun au travers d'une ducation uniquement islamique. Ce vritable Çeffort de guerreÈ pour une ducation musulmane renouvele fut d'une ampleur ingale en Afrique Noire. Il s'agit d'une vritable politique d'Etat visant doter le Nord d'une lite spcifique, fruit de l'association des valeurs anciennes et nouvelles et susceptible de se substituer aux cadres europens... et sudistes.
Le Prophte a dit dans un hadith clbre : Çseuls ceux qui possdent le savoir peuvent interprterÈ. L'ijtihad ou Çl'effort d'interprtationÈ a pris son essor aprs la rdaction du Coran en 652 de l're courante. Il consiste formuler de nouvelles rgles adaptes l'volution des socits en s'inspirant des ououls[48]. Seul le lettr, le savant clair est apte lire et comprendre le Coran. Le Livre devra galement et uniquement tre lu en arabe pour avoir autorit. On est en droit, ce propos, de se demander si le lgislateur haoussa du Nord matrise la langue du Prophte lorsqu'il tire de ce qu'il lit, les prescriptions qui rgiront l'ensemble de la vie publique et prive de ses concitoyens.
Plus gnralement, le savoir consiste propager par tous les moyens disponibles la parole de Dieu, le message de l'ange Gabriel au prophte Mahomet. Tout comme les Berbres de l'Ar l'auraient fait aux Haoussa du Nigeria (IX-Xe sicles) puis les marchands mand partir du XIVe, aujourd'hui encore l'Islam doit tre transmis de bouche oreille pour perptuer son extension toutes les gnrations (d'ascendants descendants) et toutes les couches sociales de la population. Tout musulman doit faire connatre la foi qu'il a en son Dieu. La vise hgmonique des tenants actuels du Droit islamique au Nord-Nigeria se concrtise dans la multiplication des coles coraniques dans lesquelles les enfants sont, ds leur plus jeune ge, instruits grce l'apprentissage par cÏur du Coran et sa rcitation voix haute durant de longues heures. Cette ducation ne laissant gure de place la rflexion personnelle, faonne de parfaits petits sujets totalement obissants et forms aller eux-mmes perptrer le discours au nom d'Allah tous les infidles. Aprs l'instruction, les punitions exemplaires font savoir ceux qui en douteraient que la Çvolont de DieuÈ doit tre respecte. Ce respect forc n'est autrement inspir que par la crainte. Mais cette crainte institue en dogme fait partie dĠune mthode disciplinaire organise. La tradition haoussa suppose que la connaissance ne peut s'acqurir que par l'loignement, la frustration et la privation. Les lves sont donc ds leur plus jeune ge recruts par les alaramomi qui les emmnent loin de leur ville d'origine, Çle savoir ne pouvant s'acqurir sans connatre la faimÈ selon un proverbe haoussa[49].
Les universits du Nord-Nigeria, spcialises dans l'enseignement des sciences religieuses, sont de vritables bastions politiss. Les tudiants participent rgulirement des campagnes de dsobissance civile dans lesquelles ils condamnent les jeunes hommes buvant de la bire ou les jeunes femmes ne portant pas le voile. Les tudiants du Nord veulent leur tour ÇduquerÈ. ÇLa religion est l'opium du peupleÈ disait Marx, elle permet de surveiller les masses populaires, de les formater en quelque sorte, de faon mieux les guider et les matriser. LĠextension de la Charia au domaine pnal annonce par plusieurs Etats fdrs du Nord sonne, pour lĠinconscient populaire, l'avnement dĠun radicalisme islamique qui effraie. LĠassimilation trop facilement faite du terrorisme lĠintgrisme et de lĠintgrisme lĠislamisme, creuse le terreau dĠun radicalisme ou extrmisme chrtien dĠautant plus dangereux quĠil est invisible.
Le Nigeria possde en effet, et contrairement ce que l'on pourrait penser au premier abord, la plus importante communaut protestante du continent africain. Il est le second pays protestant au monde, aprs les Etats-Unis. A l'heure o l'on ne parle, au travers des mdias occidentaux, que de Charia brutale et de tribunaux islamiques, le nombre d'Eglises protestantes, plus discrtes, ne cesse de crotre. Cette monte en puissance de ces ÇEglises du RveilÈ ne semble pas inquiter. Pourtant, au-del de leur nombre et de leur diversit, c'est leur puissance allie une organisation bien pense qui devrait attirer l'attention. DĠune cinquantaine, le nombre dĠEglises pentectistes au Nigeria est pass deux cent cinquante[50] selon le Pentecostal Fellowship Movement of Nigeria. Cette mare vangliste qui dferle depuis la fin des annes 80 concide avec la dgradation politique et conomique du pays. Touchant le proltariat urbain comme la classe moyenne, brise par les plans dĠajustement structurels, cette vritable thologie du profit a contribu faire de la religion chrtienne ÇlĠun des secteurs conomiques nigrians les plus dynamiquesÈ selon Africa Confidential[51]. SĠil est le premier pays musulman dĠAfrique de par son nombre, le Nigeria est galement le premier pays protestant du continent.
Ë l'inverse de lĠIslam qui a su maintenir sa prsence, voire la renforcer au sein de la jeunesse tudiante, le christianisme nĠa pas su sĠadapter aux volutions dĠune socit en qute de changement. Pas assez attractif pour les jeunes, srement pas assez dynamique pour une nouvelle population qui a grandi dans une socit mondiale des plus actives, catholicisme et protestantisme anglican classique tendent s'estomper. CĠest lĠEglise no-protestante, regroupant celles quĠon appelle les ÇEglises de l'EveilÈ, qui seule a su sortir du cadre historique pour pouvoir durer, voire se dvelopper encore. Elle a su investir dans un premier temps le terrain social, celui-ci lĠaidant conqurir ensuite le domaine politique. La liturgie y est plus chaleureuse et plus participative que dans les espaces protestants classiques. Sont tisss de vritables liens avec les populations les plus dshrites. Celles-ci se sentant abandonnes par les pouvoirs publics, il est dĠautant plus facile de leur redonner confiance pour, ultrieurement, mieux les ÇguiderÈ.
Le protestantisme
historique import par les Britanniques lors de la colonisation du Nigeria tend
se rsorber pour laisser place aux mouvements de type no-protestants. CĠest
la fois une adaptation aux temps et une conqute identitaire que les
Nigrians chrtiens manifestent dans ce regain religieux. Il sĠagit de
retrouver la confiance dvoye par le biais de croyances plus proches de leurs
traditions originelles. DĠabord directement exporte dĠEurope puis impose aux
populations locales, la religion protestante sĠest graduellement transforme
grce une rappropriation culturelle allant Çau-delÈ dĠune pratique
orthodoxe. CĠest la naissance dĠune relle culture religieuse endogne que
l'on assiste au Nigeria (et dont de nombreux prcheurs pratiquent dsormais un
proslytisme conqurant en Afrique centrale).
Le long de la cte du Golfe de Guine sĠest dvelopp ds le XIIe sicle le clbre royaume du Benin[52], Etat purement africain. Il aurait t fond par la dynastie des Ogiso et a atteint son apoge au XVe sicle. Pendant le rgne de lĠOba[53] Ozulua, un marchand portugais nomm Alfonso dĠAveiro, vint au Benin (1485-1486) et y tablit des relations commerciales. Ayant nou des liens de sympathie avec lui, lĠOba dlgua un Ambassadeur qui raccompagna Aveiro chez lui, Lisbonne. Les navigateurs portugais furent ainsi les premiers Europens dcouvrir la cte. Ce sont les rois Olu[54] Itsekiri qui vont entretenir des relations conomiques et religieuses durables avec eux. En 1597 monte sur le trne Eyeomasan. Il reoit une ducation portugaise en Angola et sera lĠun des rares Africains de lĠouest du XVIe sicle avoir t christianis. En 1600, il envoie son fils Atuwatse tudier Coimbra[55] avec une bourse du roi Philippe III du Portugal. De retour en 1611, Atuwatse est ainsi le premier Nigrian avoir tudi en Europe ; il est couronn en 1625. Son successeur confirmera lĠouverture du royaume aux Portugais puisquĠen 1652, il crit une lettre au Pape pour lui demander lĠenvoi de missionnaires au Nigeria. Plus tard le Pre Potazio fera construire le monastre de Saint-Antoine, premier du genre dans le pays et connu aujourdĠhui sous le nom de Satoni (il est situ dans la ville de Warri).
Mais cette apparition du Christianisme au Nigeria n'est quĠune parenthse. En effet, en 1735, le roi Atogbuwa rompt brutalement avec cette politique dĠchanges nigeriano-portugaise. Il supprime la religion catholique, ferme les glises et rtablit les cultes paens et animistes. Le Christianisme ne reviendra que bien plus tard et sous la forme du Protestantisme, dans la foule de la colonisation britannique. Certes cette premire tentative de christianisation ds la fin du XVe sicle dans le Royaume de Bnin a eu son importance mais elle ne fut finalement quĠun bref pisode ne remettant pas en cause les croyances coutumires. Si Rome ne fut pas indiffrente cet embryon dĠEglise noire qui eut son premier Evque consacr en 1519 et sa premire Sainte, le dclin du royaume conjugu au dsintrt de lĠEurope pour lĠAfrique aprs la dcouverte de lĠAmrique, la fit sombrer dans lĠoubli. CĠest la colonisation du XIXe sicle qui devait bouleverser le panorama de lĠAfrique, dans tous les domaines, y compris la religion. La trilogie Çmilitaire, fonctionnaire, missionnaireÈ fut particulirement efficace, les missionnaires ayant dans bien des cas constitu lĠavant-garde de la pntration coloniale.
Une expdition sur le fleuve Niger est commandite en 1841 par la Socit pour lĠExtinction de la Traite Ngrire et pour la Civilisation en Afrique. Elle tourne la catastrophe, le tiers de lĠquipe est dcime par le paludisme. Puisque les Europens ne survivent pas au climat du Nigeria, dcision est prise de faire vangliser le continent par les Africains eux-mmes. Recrut parmi les esclaves librs et lettrs de la Sierra Leone, Samuel Ajayi Crowther devient le premier Evque anglican noir. Les esclaves affranchis sont en effet le fer de lance de la mission de lĠEglise missionnaire dans le delta du Niger, et des missions baptistes et mthodistes en pays yorouba[56]. Seule la barrire de lĠIslam dans le Nord va ds lors arrter la progression des missionnaires. Les activits vanglisatrices et ducatives des missions ont cependant largement contribu faonner le paysage politique du Nigeria moderne. Pour plus de pntration sociale, le Nouveau Testament est traduit en yorouba en 1851. Les compagnies de commerce, ayant dĠabord considr avec suspicion les activits des missionnaires, taient ensuite reconnaissantes de ce que les Eglises leur fournissaient comme commis de bureaux pour administrer les comptoirs[57].
Le Christianisme sĠest ainsi implant durablement dans le pays, dans la partie mridionale principalement. Mais depuis le XIXe sicle, la socit nigriane nĠa cess de se transformer, de sĠmanciper du joug colonial pour crer sa propre identit, Çinventer sa propre religionÈ selon lĠexpression de Jean Pierre Chrtien[58]. Le Christianisme nigrian dĠaujourdĠhui sĠaccommode largement dĠun contexte local particulier : il tire effectivement ses origines du Protestantisme anglican import par les colons, mais sa pratique quotidienne actuelle dsigne un no-Protestantisme certain. Ce no-Protestantisme pourrait mme tre qualifi de Çtrans-ProtestantismeÈ puisquĠil traverse la fois le courant protestant initial et les croyances endognes pr-coloniales. Pour plus de simplicit tymologique, il conviendra dĠutiliser un terme gnraliste : le Pentectisme. Celui-ci sera dfini plus prcisment dans la partie B.
Le boom des Eglises pentectistes a dbut au cours de la dernire dcennie, poque trouble pour lĠAfrique. CĠest le Nigeria qui a t le plus fortement touch par cette explosion religieuse. Cette dflagration sĠexplique doublement : il est tout dĠabord le pays le plus peupl du continent, ensuite il est srement lĠun des plus dsorganiss. Deux facteurs qui crent un contexte favorable lĠmergence de nouveaux mouvements, surtout lorsque la fonction officielle de ceux-ci est dĠaider les personnes dmunies, abandonnes par lĠEtat. Le Mouvement de la confrrie pentectiste du Nigeria, qui avait 50 pasteurs en 1990, en compte aujourdĠhui 250. La moiti des panneaux le long des grands axes routiers de Lagos signalent l'ouverture de nouvelles Eglises. Si lĠAfrique du Sud est le plus gros exportateur africain sur le plan commercial, le Nigeria est son quivalent sur le plan vanglique[59]. Les Eglises pentectistes nigrianes se dveloppent dans toute lĠAfrique et gagnent l'Europe et les Etats-Unis.
Avant de poursuivre, donnons quelques dfinitions
permettant de mieux distinguer les diffrents mouvements religieux runis sous
la bannire ÇEglises no-protestantesÈ. Au sein du Christianisme, on distingue
le Catholicisme et le Protestantisme. Le premier est la religion des Chrtiens
reconnaissant lĠautorit du Pape (successeur de Saint Pierre) en matire de
dogme et de morale. Le second recouvre lĠensemble des Eglises et des
communauts chrtiennes issues de la Rforme, leur doctrine[60].
Le Protestantisme se veut une attitude commune de pense et de vie, qui est
essentiellement constitue de la fidlit lĠEvangile.
ÇEglise EvangliqueÈ est le terme gnrique englobant les divers courants no-protestants. Ils se rclament d'un courant ÇrevivalisteÈ, c'est--dire motivs par une volont de rveiller les Chrtiens assoupis dans une foi devenue routinire. Ce mouvement est apparu il y a un sicle au sein du Protestantisme anglo-amricain ; il se divise en plusieurs branches : le courant Pentectiste et le courant Charismatique.
Les Eglises Pentectistes, galement issues d'un courant no-Protestant, sont nes au dbut du XXe sicle aux Etats-Unis. Au nom d'un retour aux sources de la Bible, ce courant met l'accent sur le don divin miraculeux (la ÇrencontreÈ avec Jsus-Christ), la gurison par la prire ou encore l'engagement volontaire du croyant. Le courant vanglique donnera naissance, au milieu du sicle, au courant charismatique. Ce dernier emprunte au courant pentectiste la croyance aux dons miraculeux, il se caractrise par de vibrantes runions de prches, de prires avec des orchestres, y compris de rock ou de rap vangliques, de pleurs, de transes, d'exorcismes publics, des impositions des mains, de gurisons miraculeuses, un grand dvouement aux autres, une disponibilit constante au service de l'Eglise. Les Eglises nigrianes procdent gnralement dĠun jumelage des deux mouvements : pentectistes et charismatiques se reconnaissant autour des mmes valeurs et pratiques.
La Doctrine vanglique, dont la terre d'lection reste l'Amrique, est aujourd'hui le courant qui progresse le plus dans le monde depuis la Seconde Guerre mondiale. Ceci au dtriment de l'Eglise catholique, des Eglises protestantes historiques, et mme de l'Islam. Les chiffres dcrivent cet essor colossal : de 4 millions en 1940 (sur un total de 560 millions de Chrtiens)[61], les Evanglistes sont aujourd'hui 500 millions sur 2 milliards de Chrtiens (1 sur 4). On estime que 52 000 conversions se produisent par jour[62]. Harvey Cox, professeur de thologie Harvard[63] prdit que le courant vanglique devrait toucher, l'horizon 2050, un disciple du Christ sur deux et qu'il deviendra ainsi la religion dominante du XXIe sicle.
A Ibadan par exemple, ce qui frappe immdiatement l'esprit du visiteur, au del du grand nombre de taxis et d'autobus, c'est le nombre incroyable dĠglises et de mosques. En allant de l'universit d'Ibadan l'Institut d'agriculture tropicale, soit environ sept kilomtres, on ne rencontre pas moins de cinquante glises, allant des Orthodoxes la nouvelle vague des Pentectistes, portant toutes sortes de noms : Ministre de la foi, Eglise de la Bible Vivante, Eglise Internationale du Sauveur, Eglise du Christ Roi, Ministre du Messie qui vient, Ministre de la Vie de Prire, etc. Notons que quelques mosques fondes par diverses sectes islamiques sĠy dveloppent aussi. Pour donner une ide de la diversit des Eglises que lĠon peut trouver au Nigeria, il suffit de se reporter au recueil prsent par Aaron Shields et Chris Joslin le 30 juillet 1999. Cette liste rpertorie les 106 glises no-pentectistes prsentes entre les villes de Ibadan et dĠAbeokuta.
Les Evangiles deviennent donc, en quelque sorte, la pierre angulaire d'une politique de conqute universaliste. Mais comment cela s'explique-t-il ? Comment ce mouvement, des plus rcents, russit-il s'tendre de la sorte, s'imposer aussi bien aux Etats-Unis (pays le plus riche du monde) qu'en Afrique (continent le moins dvelopp) ? C'est cette question qu'il nous faut d'abord tudier. La pauvret, le dsespoir des populations locales, le sentiment d'abandon, la fuite de l'Etat, l'inscurit sont autant de causes expliquant la facilit avec laquelle peut s'enraciner un groupe religieux - mais pas seulement -. L'aura sacre, le charisme que le chef dgage, cette sagesse qu'il endosse, le luxe quĠil reflte, mais surtout la mise en place de rituels particuliers sont autant de signes participant lĠintrt constant (et grandissant) dĠune population dsoriente et en qute de guide.
Selon les pasteurs Çpour vaincre le diable, il nĠy a rien construire : il suffit de lire la BibleÈ[64]. La doctrine vanglique repose sur quatre piliers : lĠautorit de la Bible, la vracit historique des Ecritures, la conversion par une rencontre avec Jsus-Christ, lĠimportance de lĠvanglisation. Il est noter que mise part la rencontre avec Jsus-Christ, ce mouvement partage trois piliers avec lĠIslam : lĠvanglisme nĠa pas de fondateur proprement parler ; il se caractrise par un rejet total de la remise en cause des Ecritures par les dcouvertes de lĠarchologie ; il refuse la thorie de lĠEvolutionnisme, par une dnonciation de lĠEglise catholique et du dialogue Ïcumnique. Ces trois points stigmatisent nettement la sparation entre les Eglises vangliques et les Eglises protestantes historiques. Marginal jusquĠ la Seconde Guerre mondiale, le courant vanglique ou pentectiste a dbord le cadre anglo-saxon grce, entre autre, au zle missionnaire du prdicateur Billy Graham dit le ÇPape protestantÈ et lĠaide quĠil recevait de la Maison Blanche (Guerre Froide obligeait).
Le mouvement sĠest facilement rpandu en Amrique Latine dĠabord, puis en Afrique Noire avant dĠinvestir, depuis la chute du mur de Berlin, la Russie, la Chine, lĠInde et mme le monde musulman. Le courant vanglique sĠexporte aussi facilement que le fast-food, le Coca Cola ou le rap et sĠenracine partout. Le Pentectisme qui cherche revivre des expriences spirituelles analogues celles du jour de la Pentecte telles qu'elles sont dcrites dans les Actes des Aptres, privilgie avant tout l'motionnel et respecte la Bible Çau pied de la lettreÈ.
Le mouvement pentectiste, issu de la religion protestante nĠest pas proprement parler qualifi de secte. Il participe depuis quelque temps dj au dialogue Ïcumnique et est donc reconnu ce titre comme groupe religieux lgal et lgitime part entire. Mais depuis quelques annes se dveloppent de nouveaux mouvements que lĠon qualifiera de no-pentectistes car prnant une pratique allant plus loin encore que le Pentectisme traditionnel. Considrant comme actuels les dons de lĠEsprit Saint, ils mettent en Ïuvre un usage encore plus prononc des rituels coutumiers. La prophtie, lĠexorcisme et la gurison tels que rapports dans le rcit de la Pentecte des Actes des Aptres sont traduits littralement, et deviennent une source dĠabus dans la pratique religieuse. Si les rituels religieux sont importants du point de vue de lĠorganisation quĠils apportent aux messes et sa thtralisation, ils peuvent galement tre utiliss de faon perverse dans le simple but de concrtiser un fanatisme des plus dangereux voire, dans le pire des cas, de justifier la mort de groupes entiers.
Le fondamentalisme se dfinit comme la prservation stricte des croyances traditionnelles, orthodoxes, religieuses, telles que lĠinfaillibilit des critures et lĠacceptation littrale des penses. Il se caractrise aussi souvent par un fort conservatisme religieux et social, par une certaine intolrance rvlant la volont de sĠimposer, sinon par la manipulation, par la force physique. Tout fondamentalisme porte en lui un proslytisme plus ou moins agressif et revendicateur dĠune supriorit sur lĠautre car possdant La vrit. LĠobjectif poursuivi par cette partie est, plus quĠune description monographique concernant le seul Nigeria, de mettre en lumire une certaine forme de christianisme, celle dont on entend que trs peu parler, dissimule par un extrmisme musulman, lui, plus ouvertement prononc. Les nouvelles Eglises ou Eglises du rveil tendent de plus en plus sĠimplanter au Nigeria, comme dans dĠautres pays dĠAfrique de lĠOuest, la RDC en particulier.
Les glises prophtiques (dont lĠAladura, au Nigeria est la plus connue) bases sur la prire ont commenc se dissminer travers le continent africain au cours des annes 1920, et parmi les Yoruba, elles ont tabli de fortes racines avec la cration de la socit des Chrubins et des Sraphins. Joseph Ayo Babalola[65], leur instigateur, a prch un rveil chrtien, attaquant les pratiques religieuses traditionnelles avec agressivit et jetant au feu ftiches, idoles, et autres objets de sorcellerie. Ecrasant de la sorte les formes traditionnelles de cultes, on peut qualifier ce mouvement de fondamentaliste. L'glise du Christ Apostolique, fonde en 1955, a pris le nom d'une dnomination britannique ce qui a faciliter son implantation. Aprs la mort de Babalola, l'glise a continu de crotre et dans les annes 1990 elle comptait environ 500 000 membres, avec une croissance annuelle d'environ 15 000 personnes. Elle possde 2 sminaires, 26 coles secondaires, et un collge pour former des enseignants. Elle compte aussi des missionnaires en Afrique de l'Ouest et outre-mer, parmi les Nigrians expatris, aussi loin que Houston au Texas.
Une forme de fondamentalisme chrtien merge aujourdĠhui par le biais de mouvements transnationaux fortement prdicateurs. Dans la fourmilire urbaine dĠune ville telle que Lagos, o la construction frntique de modernits locales va de pair avec les attentes et les promesses d'un capitalisme millnariste, lĠarrive de ces nouveaux mouvements est trs bien accueillie. Les ÇEglises nouvellesÈ insistent sur la puissance extraordinaire du Saint Esprit et la dimension miraculeuse de la religion. Leur mergence est dj significative dans les annes 70 mais sĠimposera plus amplement au Nigeria dans les annes 90. Cette nouvelle vague dĠun christianisme parfois ÇdviantÈ, se caractrise par la ÇdiabolisationÈ du non-converti, qui relverait du monde du diable. Se convertir est alors une ÇrenaissanceÈ, qui implique des comportements rigoureux, des rituels prcis respecter et une vie dans la foi de manire pratique. Le rituel est particulirement intressant en lĠespce. Il est la pice matresse dĠun processus de thtralisation.
Dans le final de LĠhomme nu, Claude Levi Strauss propose dĠtudier Çle rituel en lui-mme et pour lui-mme, afin de comprendre en quoi il constitue un objet distinct de la mythologieÈ et dĠen Çdterminer ses caractres spcifiquesÈ[66]. Dans son Manuel dĠEthnographie[67], Marcel Mauss avait singularis la religion proprement dite au sein de tous les phnomnes religieux par les caractres de Sacr et dĠobligation qui lĠaccompagnent. Le champ gnral des pratiques et reprsentations sĠorganise en cultes que lĠethnologie dfinit de faon extrmement spcifique et en rapport avec des catgories sociologiques prcises. CĠest donc travers les rituels que sont reprs les rites qui seraient gestuels (positions), oraux (prires), ngatifs (tabous).
Les thmes majeurs sont la gurison, l'vanglisation, la prosprit (la pauvret tant un signe du diable). Trois thmes qui sĠaccordent parfaitement au contexte africain. Au centre de leurs ides : la proximit de lĠApocalypse. Celle-ci rend donc totalement inutile toute rforme dĠordre social. Mais cette ide de fin du monde tend dresponsabiliser le fidle qui se retrouve en position de soumission mettant tous ses espoirs dans la personne du chef. LĠtablissement dĠune telle inluctabilit de la vie terrestre renforce le charisme du prtre, cens faire le pont entre Dieu et les hommes. Celui-ci dtient ds lors entre ses mains la capacit de convaincre une population socialement abandonne.
Les glises fondamentalistes en effet (et particulirement, parmi elles, les glises pentectistes et les mouvements apocalyptiques) consacrent une grande attention la figure de Satan, aux dmons et au combat entre le Bien et le Mal. Cette image facilite lĠentreprise de certains prtres avides de pouvoir et surtout dĠargent. Les pasteurs de certaines glises - appeles Çde rveilÈ- sont les premiers entretenir la croyance aux enfants-sorciers. Bon nombre dĠentre eux entretiennent le mythe pour sĠenrichir financirement en demandant aux parents de payer sĠils veulent pouvoir dlivrer leur enfant. Bnficiant d'une influence et d'une crdibilit sans limite, ils s'autoproclament ÇdsensorcelleursÈ. Ils se mettent ainsi dĠoffice en scne, tel un mdecin qui soulagerait les douleurs du corps (et de lĠesprit). Par consquent, la position des glises vis--vis du Mal, aussi sincre qu'elle puisse paratre premire vue, produit pourtant des tensions contradictoires au sein mme du champ social. En ce qui concerne le phnomne des enfants-sorciers, le rle des glises est ambivalent, partag de manire gale : elles sont la base du problme de la sorcellerie et elles en fournissent la solution locale. Ce sont les prtres qui dtectent Çles dmonsÈ ayant colonis lĠenfant et ce sont eux qui vont lĠen gurir. Ils crent ainsi eux-mmes la maladie, stimulus privilgi leur permettant dĠapprocher lĠindividu.
Dans ce processus, le rituel prend toute son importance : il est le moyen de catalyser les espoirs, de persuader du bien-fond de la manÏuvre. Filip de Boek[68] dcrit bien lĠenchanement du crmonial qui doit mener lĠenfant la dlivrance. Les crmonials deviennent pratiquement des instruments de dfinition et de regroupement sociologique des membres dĠune communaut. Les rituels deviennent ainsi les moyens les plus rputs pour remettre un certain ordre, ordre social forcment diffrent de celui prexistant la crise.
Filip de Boek raconte lĠensemble de rituels mis en place par les Eglises. La priode de rclusion, pendant laquelle ces enfants vivent le plus souvent dans des conditions plutt lamentables en termes de nourriture et d'hygine, peut s'taler de quelques jours plusieurs semaines, voire des mois, en fonction de la gravit des cas en question. Au cours de leur rclusion les enfants sont soumis une priode de jene et de purification rituelle. L'administration gnreuse de laxatifs et de vomitifs vise nettoyer les corps des enfants-sorciers. Cette premire tape cre dj un contexte qui aidera plus tard structurer le Çrituel d'aveuÈ ou de confession de lĠenfant. Cette priode constitue donc un moment crucial dans tout un processus de scnarisation qui aide modeler une exprience de crise. Quelques jours aprs ce moment crucial de la confession publique, le pasteur procde l'organisation d'un certain nombre de sances d'exorcisme, appeles ÇdlivranceÈ ou Çcure d'meÈ. L'enfant est plac au milieu d'un cercle de femmes en prire, souvent mme en transe, qui tombent rgulirement dans des tats de glossolalie, signe de la prsence du Saint-Esprit. Devenu le point focal de ce puissant rituel de prire, l'enfant est alors soumis plusieurs reprises des formules d'exorcisme et l'imposition des mains. Dans beaucoup de cas, les parents ne sont pas trs coopratifs et la question de la rintgration de lĠenfant demeure problmatique : les parents et les proches restent souvent trop effrays pour accepter de nouveau un tel enfant dans leur milieu. C'est d'habitude dans de tels cas, beaucoup trop frquents, que par la suite les enfants sont forcs de vivre dans la rue. La secte des Chrubins et Sraphins, trs prsente au Nigeria, use galement outrance de la diabolisation du monde. Les forces du mal sont omniprsentes et il faut leur rendre hommage pour pouvoir vivre. Cet hommage est souvent constitutif dĠun sacrifice, signe de dvouement suprme.
Commenons par prciser que le terme ÇinstrumentalisationÈ n'apparat pas dans le dictionnaire de la langue franaise. Cependant il est aujourd'hui largement utilis dans le langage courant. Mme si son synonyme ÇmanipulationÈ reflte tout autant la ralit que l'on souhaite ici dmontrer, le mot ÇinstrumentalisationÈ parait plus appropri pour le titre du chapitre car il sous-entend un instrument, un outil. L'outil privilgi dans les manipulations de masses modernes, et ce travers tout le globe, est bel et bien la religion. D'un point de vue gnral, la manipulation est la mise en place d'une manÏuvre destine tromper[69]. Elle est aussi l'influence exerce sur des groupes nombreux, sur l'opinion au moyen notamment d'une propagande massive.
Loin d'tre restreinte, l'instrumentalisation du religieux se caractrise par une utilisation trs large de l'espace et du temps. Elle touche toutes les confessions, tous les pays, toutes les classes sociales mais galement toutes les poques. Si l'on a tendance croire que notre priode contemporaine est davantage sujette de tels emplois du spirituel, il faut se rappeler les mthodes des empereurs des VIe et VIIe sicles arguant du Christianisme pour garantir l'unit de l'Empire face aux agressions extrieures. A l'heure actuelle semblent effectivement se multiplier les conflits dits religieux : par exemple la guerre civile en Irlande, l'enjeu du Cachemire entre l'Inde et le Pakistan, les troubles en Indonsie et aux Philippines ou plus rcemment, l'intervention amricaine en Irak. Dans ce contexte, deux hypothses expliquent cette qualification rapide des faits. Soit ce sont les belligrants qui cherchent justifier le conflit par l'aura religieuse, soit ce sont les opinions publiques qui les qualifient ainsi par la projection de leurs idologies ou phantasmes, se dispensant ainsi d'une analyse complexe des vritables causes. Le Nigeria n'chappe pas ces dsignations htives. C'est toujours une minorit qui arrive convaincre la majorit populaire de jouer le rle de troupes armes. Celles-ci sont aux ordres de chefs faisant jouer des oppositions communautaires cres artificiellement. Leur confrontation rciproque aboutit une totale radicalisation des identits et ce, dans l'unique but d'accder aux richesses nationales.
La socit nigriane est aujourdĠhui en proie de multiples troubles, lĠactualit nous le confirme tous les jours. Ces guerres intra nationales ont dj fait des dizaines de milliers de victimes et se poursuivent pourtant. Mais pourquoi ? Telle est la question que nous devrons nous poser. Comme Hobbes[70] qui a bti une vision pessimiste de l'homme : celui-ci est par nature agressif ou Çl'homme est un loup pour l'hommeÈ, certains penseurs du Moyen Age estiment que la mise en place d'une domination ferme, d'un pouvoir matrisant la faiblesse humaine est inluctable. Hobbes ne prtend pas que l'homme est mauvais par essence, il affirme seulement qu'il est enclin la querelle. Une vie communautaire est justement possible grce la loi instaure par le Souverain dont la puissance garantit le respect. Respect qui, pour Hobbes, ne peut exister que dans la crainte du Monarque. Il faut croire, au vu des innombrables conflits que connat le Nigeria, que ce n'est pas le respect vou aux dirigeants qui caractrise le ressentit de la population leur gard. C'est une socit en dfiance constante vis--vis des gouvernements. Maltraite, oublie, la socit nigriane tente de combler ces carences par l'invention de systmes parallles qui ont parfois des consquences tout aussi dangereuses que la non-action de l'Etat. La violence entrane la violence et le ÇSouverainÈ Obasanjo semble dpass par ce cercle vicieux. Les conflits peuvent cependant tre considrs comme une porte d'entre intressante pour analyser une structure politique et son volution. Ils caractrisent un moment privilgi d'analyse de la socit. Le conflit met en lumire un disfonctionnement social, une crise ; tenter de la dissquer peut tre un moyen de trouver des esquisses de solution au(x) problme(s) en place.
Selon Max Herman Gluckman, la notion de conflit doit aider rendre compte des faits qui Çloin de menacer l'unit du corps social, illustrent plutt la capacit intgrative du systme qui l'organiseÈ[72] Un conflit et son mode de rsolution peuvent faire l'objet d'une mise en scne rituelle qui va librer l'expression d'une rvolte contre l'ordre social et la dissoudre en mme temps. Le conflit est, premire vue, facteur de dsordre durable engendrant un certain chaos, mais il peut aussi avoir une fonction positive, et ce particulirement dans la vision africaine du monde, en devenant facteur d'un ordre nouveau. Tout comme le monde serait n du chaos (et non du nant comme le veut la pense judo-chrtienne), le rsultat chaotique d'une guerre permet l'assainissement des liens, un rquilibrage, et donc un renouveau bnfique en gnral. En Afrique subsaharienne, lĠexception notable de lĠAngola et du Congo belge, la dcolonisation nĠavait pas provoqu de guerres civiles. Or, celles-ci deviennent aujourdĠhui possibles, parce qu'une partie de la population, en particulier dans la jeunesse, est disponible pour les enthousiasmes guerriers. Les vnements de Cte-dĠIvoire montrent que le risque existe, mme dans les rgimes considrs comme les plus stables. Dans une situation de dsesprance, la guerre civile apparat pour beaucoup comme prfrable la paix, parce quĠelle est un moyen rapide de redistribution des avantages matriels et symboliques. Alors que la paix conserve les ingalits, la guerre redistribue. Le Nigeria nĠchappe pas ce constat. Il est lĠun des pays dĠAfrique o la criminalit urbaine est la plus leve. Et la violence nĠa pas de limite spatiale, elle est tout aussi prsente dans les campagnes les plus recules, se substituant un Etat non seulement dfaillant mais galement souvent absent. Les milices prives ont depuis longtemps pris la place dĠune police fdrale corrompue au mieux, inexistante au pire. LĠactualit qui fait ressortir aujourdĠhui la multiplication des conflits dĠordre religieux ne doit pas dissimuler les causes relles dĠune telle dflagration.
Dans les mgapoles nigrianes se dveloppent, depuis plusieurs dcennies maintenant, des explosions de dlinquance, de criminalit provocatrice, une violence de plus en plus exacerbe. Le pays semble avoir mauvaise presse depuis longtemps. Bernard Henry Lvy[73] le souligne implicitement lorsquĠil relve que Michel Leiris ne parle pas du Nigeria dans son Afrique fantme, rcit de lĠexpdition Dakar-Djibouti de 1931[74]. La description que B.H.L. fait de Lagos montre en quelque sorte ÇlĠenfer sur terreÈ. Une ville de plus de six millions dĠhabitants qui ne bnficie pas de plan d'urbanisme, de rseau dĠgouts, o le tlphone ne fonctionne pas et o les coupures dĠlectricit sont si courantes que lĠon a rebaptis la NEPA (National Electricity Power Authority), la rgie nationale dĠlectricit, Never Expect Power Again[75]. Le banditisme a connu son apoge pendant le boom ptrolier des annes 80, alors que le pouvoir civil dliquescent et corrompu de la seconde Rpublique ne matrisait plus la situation. Le retour lĠordre avec les putschistes militaires a t accueilli avec soulagement par la majorit silencieuse. Mais ce fut au prix dĠexcutions publiques des voleurs sur la plage d'Ikoyi, de jugements sans avocat, de dtentions sans procs etc. que le calme et l'ordre revinrent peu peu. Mais la corruption des anciens gouvernants avait laiss place une brutalit gratuite : Çabus de la police politique (la National Security Organization ou la State Security Service, sinistrement abrge SSS), rpression aveugle des brigades anti-meutes de la Mopol (Mobil Police), affubles de casques de gladiateurs et surnommes "kill land go" (elles tuent puis sĠen vont)È[76].
Les contrecoups de cette discipline de fer face une jeunesse dsoeuvre, subissant des carts sociaux amplifis par la crise nĠa fait qu'entretenir cette violence du quotidien. Paradoxalement, l'arrive au pouvoir du gouvernement civil en 1999 semble avoir encore amplifi cette violence. Le ptrole et ses alas, sĠils permettent lĠenrichissement rapide de quelques uns, accroissent aussi la misre et les dmunis s'appauvrissent d'avantage. Cette colre populaire dĠune foule de Nigrians ne profitant jamais des recettes du pays participe l'accroissement de lĠinscurit[77]. La peur qui dcoule directement de ces ractions de violence contribue au repli des populations vers des solidarits communautaires centrifuges. Aprs les ingalits conomiques, lĠextension de la Charia au domaine pnal dans douze Etats du nord ravive les craintes et provoque les tensions. La loi islamique devient le prtexte privilgi pour justifier des manifestations de violence voire des massacres organiss (par de hautes sphres). Les ractions de vengeance se faisant rarement attendre, cĠest une vritable dflagration de colre populaire laquelle on assiste et devant laquelle le gouvernement sĠavre impuissant. Impuissance ou irresponsabilit des dirigeants, on se posera la question plus tard dans notre tude. Les conflits dits dĠordre religieux semblent se multiplier depuis lĠimplantation de la loi islamique en 2000. QuĠil sĠagisse dĠmeutes, dĠincendies volontaires dĠglises ou mosques ou dĠattaques de milices armes, la rputation du Gant africain se ternit encore et encore.
En fvrier 2000, plus de deux mille personnes ont t tues lors dĠune manifestation chrtienne contre la charia dans la ville de Kaduna. Les affrontements sĠtaient ensuite tendus au sud-est faisant prs de 450 morts Aba (Etat dĠAbia). Quelques jours plus tard, un rassemblement religieux organis par lĠvangliste allemand Reinhard Bonnke dans la localit dĠOsogbo (Etat dĠOsun) donnait lieu des protestations, celles-ci se soldaient par la destruction de huit glises. Mais plus que la nouvelle application de la Charia, lĠanne 2001 et lĠaprs 11 septembre ont ouvert la porte de nouvelles explosions de violence. Le 13 octobre 2001, les manifestations organises contre les bombardements en Afghanistan ont tourn lĠmeute, faisant une centaine de victimes, pour la plupart chrtiennes, aux portes du Sabon Gari de Kano. ÇCĠest la plus violente raction populaire lie lĠaprs 11 septembre quĠait connue la planteÈ.[78]
Le cercle infernal de la violence sĠtait enclench. En novembre 2002, des militants musulmans avaient protest contre un article du journal This Day, paru le 16 novembre et concernant lĠlection de Miss Monde devant se drouler au Nigeria. L'auteur de l'article, Isioma Daniel, avait laiss entendre que le Prophte Mahomet aurait approuv le concours de beaut et aurait srement pu choisir l'une des reines de beaut pour pouse. Ceci a sonn comme une injure dans les milieux fondamentalistes, un crime de blasphme. Une fatwa (dit religieux) dicte par le gouvernement pro-islamiste de lĠEtat de Zamfara a t lance, exhortant les musulmans tuer le journaliste. Le gouverneur adjoint de Zamfara remarquait ce propos que le cas sĠapparentait celui de l'crivain Salman Rushdie, condamn mort par le dfunt leader iranien l'Ayatollah Khomeini. ÇA l'instar de Salman Rushdie, le sang du journaliste de This Day peut tre versÈ, aurait-il soulign[79]. Dans la mme semaine le plus important Conseil islamique du Nigeria, Jama'atu Nasril Islam runi la demande du sultan de Sokoto, chef des musulmans nigrians, annulait la sentence de mort : ÇLe Gouvernement de l'Etat de Zamfara n'a pas l'autorit d'dicter des fatwas et il faut ignorer la fatwa qu'il a miseÈ, indiquait un communiqu sign par le secrtaire gnral du Conseil. L'lection de Miss Monde n'a donc pas t ralise au Nigeria.
La violence des uns entranant les reprsailles des autres, le 2 mai 2004 a vu la mort de centaines de musulmans, tus coup de mitrailleuses par une milice chrtienne. Le nombre de victimes a t valu six cent trente selon lĠAFP[80]. Une semaine plus tard, une bande arme chrtienne attaquait le village de Yelwa, faisant quarante neuf morts parmi les musulmans. Les deux groupes qui sĠopposaient taient peut-tre chrtiens et musulmans, mais lĠarticle ne prcisait pas quĠils taient surtout issus de deux communauts, au mode de vie diffrent. Les uns taient agriculteurs sdentaires, les autres leveurs nomades et se disputaient des terres de pturage depuis plusieurs gnrations dj. Ainsi en quatre ans, prs de dix mille personnes ont trouv la mort dans des conflits qualifis dĠinterreligieux par les journalistes occidentaux. Mais derrire ces apparences, cĠest bel et bien lĠaccs aux ressources qui est toujours en cause. QuĠil sĠagisse de la ÇjusticeÈ instantane en ville o des voleurs sont brls vifs, un pneu autour du corps, par la foule hystrique ou bien de groupes entiers qui sont massacrs dans les villages plus reculs, cĠest toujours la frustration de la rpartition inquitable des richesses nationales qui avive les tensions. Le voile religieux permet la justification de tels actes mais ne les concerne en ralit qu'indirectement. CĠest pourquoi il convient d'tre trs prudent la lecture dĠarticles justifiant les faits de la mme manire que le ferait un religieux avec un texte biblique ou coranique.
Les conflits rcurrents qui traversent le Nigeria sĠinscrivent forcment dans une certaine logique. LĠapparente question religieuse ne peut pas tout expliquer, cette analyse est trop htive, insuffisante et manque d'objectivit. Pour tenter d'aller plus loin, nous userons de la notion de ÇguerreÈ prise au sens large, la guerre comme moyen de production de sa propre identit.
Vu lĠextrme diversit des formes que peuvent revtir les conflits, on ne peut rduire leur analyse une seule catgorie. Nous utiliserons le terme plus gnral de ÇguerreÈ mme si celui-ci peut paratre, au premier abord, disproportionn dans le cas de notre monographie. Ces conflits sont presque journaliers, ils sont violents et durables. En effet depuis plusieurs dcennies, les Nigrians se trouvent en quelque sorte bloqus dans une escalade de brutalit. Nous tenterons dĠexpliquer ces diffrents mcanismes internes, ces logiques endognes. Quelques exemples, les plus marquants, ont dj servi dĠillustration dans la partie A prcdente.
La guerre est un phnomne universel. Elle se distingue des autres formes collectives de rglement sanglant des conflits en ce quĠelle oppose des units politiques indpendantes et localises dans lĠespace. La taille de ces groupes est variable, il peut sĠagir de chefferies, de classes dĠge, dĠEtats ou de communauts locales diffrentes comme cĠest le cas pour notre tude. Leur caractristique commune est la capacit d'entretenir la matrise et l'emploi de la violence chez eux pour la retourner ensuite contre leur ennemi extrieur. La plus ou moins grande proximit spatiale ou culturelle des protagonistes dĠune guerre permet de caractriser sa nature : fonctionnaliste, utilitariste ou naturaliste[81]. La guerre fonctionnaliste a pour but de perptuer les valeurs d'une organisation sociale, l'utilitariste vise maximiser un avantage, et enfin la guerre naturaliste voque le got instinctif des hommes pour la guerre. Si le conflit nigrian se retrouve dans ces trois dfinitions, ce sont les deux premires qui doivent tre retenues. La double nature de cette Çguerre civileÈ, fonctionnaliste et utilitariste ne doit cependant pas voiler son vritable enjeu. En effet, si c'est la volont d'imposer sa vision du monde qui semble la plus apparente, c'est le but utilitariste qui nourrit rellement ces antagonismes sociaux.
D'autre part, les affrontements conventionnels des socits traditionnelles peuvent tre de deux types, soit elles sont Çun moyen de reproduction symbolique du corps social ou du cosmos, soit elles sont un mode de rsolution dĠune crise intervenueÈ[82]. La guerre comme renouvellement mythique parat insoluble, presqu'une fatalit puisquĠelle ne peut sĠaccommoder du principe de pacification. Elle est un moyen de perptuer lĠidentit du groupe (tels que les chasseurs de tte en Amazonie par exemple) et sera donc immuable. En revanche lĠaffrontement qui a pour objectif la rsolution dĠune crise a lĠavantage de renvoyer des situations o guerre et paix constituent les phases alternes dĠun mme processus et cĠest le cas au Nigeria.
Au Nigeria, lĠharmonie entre les communauts a t rompue intentionnellement et rciproquement. CĠest lĠquilibre en matire de matrise de lĠespace, dĠaccs aux ressources et de circulation des biens symboliques qui a t bris. La guerre est ici, dans une perspective clausewitzienne, une sorte de substitut une situation dĠingalit. Ces conflits rcurrents justifis au fond par le dsquilibre des richesses entre groupes, prennent au Nigeria la forme de guerre de religion. En lĠespce les ennemis relvent de deux systmes culturels diffrents : visions chrtienne et musulmane du monde[83]. Chacun tente dĠimposer sa pense, son mode de vie tant implicitement sur valoris, celui de lĠadversaire forcment dvaloris. Volont dĠhgmonie, la guerre est aussi une manire de montrer sa supriorit double niveau : de la force physique mais aussi de la force morale. La force physique met en avant la symbolique du guerrier, figure des origines ; la force morale implique une prpondrance thorique dĠune certaine sagesse. Dans cette apparence de guerre de religion nigriane, la victoire dĠun groupe sur lĠautre implique une supriorit spirituelle : mon dieu est plus fort puisquĠil mĠa permis de te vaincre. CĠest donc mon dieu qui devra dsormais prvaloir sur le tien. Mais parce quĠelle est un dtour par la violence collective, Çla guerre est lĠun des principaux vecteurs de mutation de lĠhistoire des socitsÈ[84]. Elle permet de transformer, de faon plus ou moins ponctuelle, les rapports entre protagonistes. Ces nouveaux liens permettront soit une volution commune et unie des adversaires dĠhier, soit leur loignement progressif et rciproque. Concernant le cas nigrian, cĠest la premire suggestion, plus optimiste qui semble la plus raliste. Une csure nette entre chrtiens du Sud et musulmans du Nord ou entre leveurs nomades et agriculteurs sdentaires ne peut tre viable. Cette hypothse nĠest pas envisageable car chacun des Nigrians, quels que soient son statut ou son identit, a besoin de lĠautre et se reconnat en lui malgr toutes ses diffrences. Ce sont les similitudes qui primeront sur les diffrences (mme si celles-ci demeurent toujours les plus apparentes).
La dualit religieuse entre chrtiens et musulmans au Nigeria est hisse au rang de moteur des antagonismes rgionaux et socioculturels. Cette amplification constante des diffrences les unes par rapport aux autres engendre la peur de l'autre. L'autre parce qu'il est diffrent, parce qu'il ne se reconnat pas dans les mmes valeurs que moi apparat ds lors comme un tranger. L'tranger devient l'ennemi qu'il faut absolument dtruire avant que lui-mme ne m'limine. La radicalisation des identits semble tre au Nigeria un moyen de protection contre cet ÇautreÈ. L'union faisant la force, il s'agit de se renfermer derrire une identit que l'on se cr, une identit de groupe pousse l'extrme. Le fondamentalisme joue ici le rle de refuge privilgi d'une population dsespre. Le but tant d'exprimer sa diffrence et rejeter toute autre identit que la sienne, cette dernire tant implicitement survalorise. Le contexte international aidant, le Nigeria se retrouve ainsi pris au pige d'une monte fondamentaliste de tous bords et d'hommes manipulant le fait religieux pour justifier une violence rcurrente. La violence servant leurs intrts car dsorientant encore d'avantage les fidles, ceux-ci iront alors chercher rconfort auprs de leurs Eglises.
Depuis une dizaine d'annes, l'Islam traditionnel est
remani par les courants fondamentalistes. Alors qu'on aurait pu s'attendre
une transmission venue du Maghreb, notamment de l'Algrie, c'est de l'Est
qu'est venue la fivre fondamentaliste, traversant tour tour le Soudan, le
Tchad, le Niger pour toucher presque toute l'Afrique occidentale. LĠapplication
de la Charia dans certains Etats fdrs du Nigeria atteint son paroxysme
lorsquĠelle devient le fruit dĠune interprtation personnelle et oriente
dĠhommes politiques peu scrupuleux. Cette monte d'un fondamentalisme musulman
creuse le terreau d'un fondamentalisme chrtien des plus dangereux. On parle
actuellement de jihad chrtien dans plusieurs
dizaines d'Eglises nigrianes. De ce cercle vicieux de la violence est ne la
haine de l'autre depuis plusieurs annes. Des interprtations strictement
personnelles des livres sacrs par des hommes politiques motivs par leur
propre intrt ont des rpercussions tragiques sur le corps social.
A/ La charia ou stratgie d'exclusion des
minorits
Les centres urbains sont d'avantage viss par les prches islamistes destins redcouvrir la puret de la foi que les campagnes. Mais plus qu' une avance de l'Islam en tant que tel, c'est une affirmation plus profonde de la foi musulmane quĠon assiste aujourd'hui, avec une volont de marquer l'espace par la construction de mosques ou d'coles coraniques par exemple. Mme les populations touareg, traditionnellement peu attaches une identit musulmane forte, sont dsormais sensibles au travail du renouveau islamique.
Le premier exemple de manipulation religieuse que nous citerons concernant le Nord Nigeria est celui de la campagne de vaccination organise par lĠOMS[85] et lĠUNICEF[86] en dcembre 2003. Plusieurs dizaines de millions dĠenfants, dans dix pays africains dont le Nigeria, devaient tre vaccins contre la polio. Mais des chefs religieux des Etats islamiques ont dvelopp et propag la thse selon laquelle le vaccin, cr par les Etats-Unis, visait striliser les Africains et plus particulirement les musulmans. Rsultat, prs de quatre millions dĠenfants nigrians nĠont pu tre immuniss et la maladie, qui tait presque radique dans le pays, sĠest accrue et rpandue au del des frontires nationales. Cette attitude illustre parfaitement la manipulation du fait religieux par certaines personnalits nĠcoutant que leur intrt politicien. Ceci est dĠautant plus ais en Terre dĠIslam o toute ide de scularisme est inexistante.
Le droit est intimement li la religion et par l, la charia est bien plus qu'un droit, elle induit une identit culturelle et sociale. LĠapplication actuelle de la charia, pousse son extrme, a dĠvidence de nombreuses consquences sur la vie des gens. Si la majorit des musulmans du Nord semble accepter ce gouvernement de la vie prive et publique, on peut nanmoins affirmer quĠune certaine hypocrisie existe autour des diverses interdictions religieuses prescrites. Ainsi quelques bars vendant de lĠalcool sont soumis des contraintes drastiques concernant lĠheure de fermeture, dĠinterdiction de vente aux musulmans, un certain type de musique prohib etc. Pour contourner ces prohibitions, certains buveurs invtrs ont obtenu une seconde carte dĠidentit avec un nom chrtien pour viter le fouet sĠils taient pris en flagrant dlit. Nombreux par ailleurs sont les cas de viol, o la victime est lĠunique condamne. La charia met en pratique une justice deux vitesses au sein de laquelle ce sont les plus faibles qui sont punis. Un fait rcent illustre ces arguments[87] : un homme ayant eu des relations sexuelles avec trois jeunes garons (de dix et douze ans) a t condamn pour crime de sodomie par la cour islamique de lĠEtat de Bauchi. Selon le porte-parole de la cour, les jeunes garons ont reu chacun cinquante coups de canne aprs avoir reconnu leur participation aux faits. LĠhomme a fait appel de sa sanction judiciaire et finalement, nĠa d payer quĠune amende de 3000 nairas aux enfants (soit environ deux euros).
Ainsi, si lĠIslam prconise par principe lĠquit, celle-ci nĠest pas toujours mise en application. Cette discrimination est donc prsente au sein mme de la communaut musulmane nigriane. Dans les faits, le droit islamique semble encore protger les plus forts, savoir les riches et les hommes. LĠexemple de lĠadultre ou zina[88]est frappant : La constitution du fait est diffrente selon quĠil sĠagit dĠun homme ou dĠune femme : il suffira que la femme soit enceinte pour le prouver alors quĠil faudra le serment de quatre tmoins de lĠacte sexuel pour condamner un homme. Mais lĠadultre sĠil nĠa, jusquĠ rcemment, jamais concern que la femme, connat cependant une volution nette au Nigeria. En effet, en 2002 un homme a t pour la premire fois, dans lĠhistoire juridique du pays, condamn lapidation pour avoir eu des relations sexuelles avec la femme de son voisin[89]. La femme a jur sur le Coran quĠelle avait t hypnotise par son amant. Elle a t innocente sur la foi de son serment alors que lĠhomme, ayant avou, a t condamn tre lapid. Il a fait appel et a t acquitt.
La doctrine prne par lĠIslam du Nord ne rassemble pas tous les musulmans du Nigeria. De nombreux clivages demeurent, particulirement parmi les musulmans yorouba. Ceux-ci prfrent un Islam sunnite[90], moins agressif et laissant une plus grande marge dĠautonomie au fidle. Ils sont considrs par les plus radicaux comme des hrtiques quĠil faut combattre. Mais si lĠislam fondamentaliste pratique des discriminations parmi ses propres fidles, il le fait dĠautant plus envers les non-musulmans. Ce sont donc les chrtiens, plus particulirement ceux du Nord, qui font les frais dĠun tel extrmisme. Les chrtiens, depuis la nouvelle extension de la Charia, vivent de plus en plus mal cette monte en puissance de l'Islam qu'ils associent souvent dans leur mmoire aux lointaines razzias des Arabes venus du Nord de lĠAfrique imposer leur hgmonie et leur religion sur les tribus noires.
A Kano, un quartier est rserv aux infidles. En effet, la charia nĠest pas cense les concerner mais dans un Etat islamique les non musulmans deviennent des citoyens de second rang appels les dhimmis. Les dhimmis, en tant que catgorie sociale particulire, ont des droits prcis mais surtout des devoirs envers la communaut musulmane qui les accueille. Les droits se limitent une protection thorique de la part de la socit musulmane contre toute agression extrieure alors que les devoirs sont dĠabord financiers, ensuite sociaux. Les chrtiens doivent sĠengager payer trois impts spciaux : le jizah, le khart et enfin une taxe commerciale. Ils se doivent galement de respecter les couvre-feux imposs par les autorits fdres, sont privs de toutes sorties culturelles tels que le cinma, les concerts ou le thtre. A Kano, ils devront bientt se soumettre une sparation stricte des sexes dans tous lieux publics etc. Il est noter que cette lgislation est en totale contradiction avec la constitution fdrale qui prconise une galit de traitement de tous citoyens nigrians, quel que soit le lieu o ils se trouvent sur le territoire national. Mais les diffrences de traitement ne sĠarrtent pas au niveau financier puisquĠelles touchent galement lĠaspect rsidentiel. LĠexemple des quartiers de Sabon Gari[91] Kano illustre les drives dĠun droit islamique dnu de son esprit originel. Tout le paradoxe est l : certains quartiers de la ville sont totalement ferms aux non-musulmans considrs comme impurs.
Le rsultat direct de cette discrimination est la cration dĠune vritable sgrgation de fait dans les Etats fdrs islamiques. Les chrtiens qui rsident dans le nord sont obligs de vivre dans des quartiers prdtermins par les autorits locales. Ces Çnouveaux quartiersÈ sont situs la priphrie des villes, rappelant un autre degr les cits en banlieues parisiennes. Les chrtiens se regroupent donc dans des quartiers communs, ont leurs propres commerces, leurs propres coles et bien sr leurs glises. Le Sabon Gari ressemble ainsi un ghetto de type apartheid[92]. Il est lĠexpression dĠune violence symbolique (au sens de Pierre Bourdieu) c'est--dire Çqui sĠexerce dans les formes, en mettant des formesÈ[93]. Forme qui permet de produire publiquement une pratique qui, prsente autrement, serait inacceptable.
Cette force symbolique russit ainsi se faire mconnatre en tant que vritable force physique. Il sĠagit dĠun processus particulier par lequel cette violence symbolique permet lĠinstitutionnalisation dĠun pouvoir mconnu. Celui-ci parvient sĠimposer implicitement, de faon quasi-lgitime en dissimulant les rapports de force qui la sous-tendent. Le fait de reclure une minorit la priphrie de la ville cre une brutalit inconsciente au sein de la minorit chrtienne qui, mme si elle semble sĠen accommoder (il nĠy a jamais eu de rvolte ou manifestation ce sujet), construit une nouvelle violence cette fois-ci physique. Pierre Bourdieu prcise dans son Ïuvre quĠil sĠagit dĠune
Çviolence qui extorque des soumissions qui ne sont mme pas perues comme telles (É), des croyances socialement inculques. (É) La thorie de la violence symbolique repose sur une thorie de la production de la croyance, du travail de socialisation ncessaire pour produire des agents dots des schmes de perception et dĠapprciation qui leur permettent de percevoir les injonctions inscrites dans une situation ou un discours et de leur obirÈ [94].
L'apprhension des chrtiens nigrians l'instauration d'un Etat islamique porte de manire gnrale sur le fait que dans la tradition coranique, les adeptes des religions du Livre sont comme on lĠa dj soulign des citoyens de seconde classe ; citoyens qui doivent payer un tribut et surtout, n'ont pas accs au pouvoir. Ainsi, il est impossible de voir un jour un chrtien, un animiste ou un athe au poste de gouverneur dĠun des douze Etats du Nord appliquant la charia. On est ici en prsence dĠune violation totale du principe dmocratique garantissant normalement lĠaccession au pouvoir de tout citoyen national ( condition videmment de remplir des critres dĠge, de comptence etc.). La Charia pose un autre problme, majeur en ce qui concerne les liberts religieuses, elle condamne mort l'apostasie. La monte en puissance des islamistes extrmistes a entran de redoutables chasses aux sorcires contre les individus suspects d'hrsie ou de blasphme. Les Ibo, principale communaut chrtienne tablie dans le nord, ont souvent fait les frais de telles accusations de sacrilge.
ÇBien avant lĠextension de la charia, qu'il s'agisse de la dcapitation ÇsauvageÈ d'un musulman converti au christianisme (et de l'exposition publique de sa tte dans Kano en dcembre 1994) ou d'un lynchage ( Sokoto en janvier 1995), les fanatiques de la charia arguent qu'un non musulman n'a qu' aller habiter dans les Etats du sud pour chapper aux foudres de la loi islamiqueÈ[95].
Suite ce nouveau point, il nous faut reprendre l'argument dvelopp plus haut (chapitre 1, section 1) de l'Etat de droit tabli par la charia ; il nous faut prciser qu'en Terre d'Islam, seul le croyant musulman est pleinement protg par cet Etat de droit. La meilleure preuve en est que celui-ci ne sera pas puni pour le meurtre d'un infidle[96].
La fermeture totale de bars et cinmas dans certaines villes du Nord, la sparation des sexes dans les lieux publics, la rpression autoritaire de la charia, son implication dans la vie quotidienne de chacun, etc. mnent implicitement les minorits chrtiennes (ne se reconnaissant pas dans toutes ses valeurs et dans ce mode de vie) fuir les territoires du nord o elles sont pourtant nes. Les prostitues ont d fuir vers la Rpublique du Niger tout comme les femmes non maries avaient t expulses lors de la scheresse du Sahel en 1973. Cette scheresse avait t considre comme une maldiction engendre par la prsence d'individus pervertis, mpriss parce qu'adoptant des attitudes occidentales, naturellement vicies pour les islamistes. CĠest lĠexplication qui prvaut encore aujourdĠhui : le retard du Nord est imput la perversion dĠtres impurs. Cette accumulation de faits, cet acharnement l'application stricte de la Loi incitent les minorits non musulmanes quitter de facto leurs terres, pourtant dtenues depuis plusieurs gnrations ; leur libert de circulation (article 41 de la constitution) sur le territoire national est alors profondment remise en cause et mme, peut-on dire, viole.
L'Association Chrtienne du Nigeria (CAN) et les activistes pour la dmocratie accusent ceux qui veulent introduire la loi islamique de vouloir dstabiliser la dmocratie naissante du pays. D'autres ont aussi condamn l'introduction de la Charia, qu'ils considrent comme une violation de la constitution, et comme un complot contre l'administration du prsident Obasanjo. Il est intressant de noter que les Chrtiens ne sont pas les seuls sĠexprimer sur le sujet, certaines sectes musulmanes condamnent cette avalanche de proclamations de la charia. Ces sectes disent que les gouverneurs ne peuvent pas imposer la Charia parce qu'ils sont des politiciens. El Zaky-Zaky, le porte-parole des sectes islamiques, dit que Çles gouverneurs n'ont pas la saintet morale et religieuse requise pour protger la chariaÈ, ajoutant que ce sont des hypocrites[97]. C'est aussi l'opinion de la majorit des musulmans du sud du pays.
Si la vie sociale dans les Etats nigrians islamiques semble tre de plus en plus difficile, la vie conomique nĠest pas plus chanceuse. Une tude faite sur la ville de Kano entre 2000 et 2004[98] montre que la charia nĠapporte pas encore la solution miraculeuse tant attendue. La croissance nĠest toujours pas au rendez-vous. Le cot de la vie semble augmenter (les transports, en particulier, car de nombreux travaux urbains sont prvus pour sparer les sexes). Les mdecins chrtiens ont ferm leurs cliniques prives, les entreprises internationales fuient la rgion, la presse la marginalise. A cause de (ou malgr) la loi islamique, le secteur bancaire sĠest vid de ses capitaux et les plus grosses fortunes ont dmnag vers Abuja. A moyen ou long terme, deux hypothses peuvent se prsenter : soit lĠadhsion populaire en baisse, soit une radicalisation du mouvement islamiste fondamentaliste estimant que la Charia du Nord Nigeria est une imposture car pas assez stricte. Ces extrmistes crient haut et fort que le pays a besoin dĠune vritable rvolution islamique fonde sur le wahhabisme[99] et non plus dĠun Islam sunnite comme cĠest le cas aujourdĠhui. Mais le paradoxe est que cet extrmisme ne reprsente quĠune petite minorit de musulmans nigrians. Une minorit qui voudrait imposer ses vues lĠensemble.
B/ Les Evangiles : politique de conqute commerciale
Le fondamentalisme vanglique est n de la rupture entre le peuple vanglique et l'lite thologique librale du XIXe sicle. Les traits caractristiques des fondamentalistes protestants procdent dĠune triple affirmation : dĠabord lĠeschatologie pr-millnariste, ensuite le fort attachement la Bible lue comme un cadastre et enfin, une idologie sparatiste.
La mthode utilise est bien pense : il sĠagit dans un premier temps pour lĠEglise de redonner confiance un individu en profond mal-tre, de tisser de faon artificielle de nouveaux liens familiaux. La force de ces paroisses rside dans le fait que le fidle protestant y est accueilli personnellement, il sort de lĠanonymat ds quĠil se prsente. Une nouvelle famille lui ouvre les bras alors que le catholique peut participer la messe tout en demeurant dans une solitude totale. Dans un second temps, le mouvement tente de crer une vritable dpendance morale et psychologique du nouveau fidle. Les sances y sont trs animes, le culte mle chants, danses et tmoignages divers. LĠambiance est conviviale, chaleureuse et solidaire. Les sances dĠexorcisme collectif y sont pratiques, elles mettent en lumire une thtralisation certaine (entretien du pasteur avec le diable, contorsionsÉ) menant une attitude communicative de lĠassemble. Selon un prtre catholique Çnous avons la preuve que des gens sont pays pour simulerÈ[100]. Toutes ces mises en scne, ce luxe dans lequel sont immergs ces tablissements expliquent que des gens simples aux prises avec des problmes insolubles puissent y trouver quelque rconfort.
Dans un troisime temps, cĠest la sance de dons que les fidles assistent. Ce moment est systmatique et incontournable. Chacun dĠentre eux est invit rivaliser de gnrosit. On applaudit vigoureusement ceux qui Çdfient le diableÈ en renforant le patrimoine de leur Eglise. Certaines dĠentre elles sont trs riches si lĠon en juge par les difices quĠelles construisent et lĠaisance dans laquelle vivent certains pasteurs, souvent millionnaires. CĠest ce que lĠon appelle la Çthologie de la prospritÈ qui pourrait se rsumer ainsi Çma russite matrielle nĠest que le reflet de ma russite spirituelleÈ. Si je suis riche cĠest que ma vie est droite et que Dieu me rcompense. On veut une religion des rsultats, des rites qui produisent un effet immdiat, qui gurissent et donnent la force dĠaffronter les problmes de survie quotidienne, ce qui ne manque pas au Nigeria !
Le no-Pentectisme est une vritable politique commerciale, un fonds de commerce des plus rentables au Nigeria o les deux tiers de la population vivent avec moins dĠun dollar par jour. Nombreuses sont les formules utilises pour amasser le plus de membres possibles et donc le plus de fonds. Les Organisations Non Gouvernementales, particulirement celles ayant leur sige en Europe ou aux Etats-Unis, si elles ne sont plus directement impliques au niveau religieux, prconisent un dveloppement par le bas sĠappuyant sur une ducation de type chrtien. Elles reprsentent un support privilgi pour apporter un discours fabriqu une population en besoin. Apparaissant comme des sauveurs, ces ONG vhiculent une confiance aveugle auprs de communauts dans le dnuement, aux prises avec de violents conflits. En position de totale soumission, celles-ci sont prtes tout accepter en change de nourriture et amnagements leur permettant de survivre. Considrant ces organisations humanitaires comme le seul moyen de sortir dĠune situation critique, la population se plie volontier aux nouvelles mÏurs exportes par lĠassociation. LĠaide passe par un dveloppement gnralement bas sur lĠducation mais celle-ci est le plus souvent dĠorientation chrtienne, considre implicitement comme la meilleure qui soit. Les Amricains, friands de ce procd, lĠutilisent en Irak en jetant de leurs avions des prospectus bibliques assortis de morceaux de pain. On remarque que les mthodes nĠont finalement que peu chang depuis la colonisation. Les procds utiliss par les ONG aujourdĠhui encore rappellent le cas des Komas, dernier peuple nigrian atteint par ce que lĠon appelle la ÇcivilisationÈ, qui ont accept de se convertir au christianisme parce que les missionnaires leur avaient apport une Çpoudre miraculeuseÈ appel engrais. Bien sr toutes les ONG ne doivent pas tre suspectes de manire identique mais, malheureusement, la manipulation religieuse (et financire) existe bel et bien.
Aprs les ONG, ce sont les biens de consommation qui sont viss par les Eglises no-pentectistes. QuĠil sĠagisse de disques compacts, de produits drivs, touristiques ou tlvisuels par exemple, le procd est le mme. Prenons le cas d'une formule de voyage trouve sur un site Internet nigrian : il sĠagit dĠune croisire de deux jours en voilier alliant dtente, luxe et religion 500 dollars par personne. Celle-ci est agrmente dĠune messe quotidienne dite par un pasteur renomm. L'annonce publicitaire affirme : ÇMore of Jesus, More of Choice, More of Flexibility, More of Value Reach out for the holiday you didn't believe you could ever find. The holiday that brings you more of everything you will ever want with daily bread from heaven through our revered general overseer, Pastor E.A Adeboye. It is really going to be Heaven on the seasÈ[101].Cette publicit se sera appuye sur le petit cran, pour un marketing plus dvelopp touchant le maximum de personnes. Les tlvisions prives nigrianes sont en effet de plus en plus la proprit des Eglises Evangliques.
Les programmes des tlvisions prives nigrianes laissent la place aux missions religieuses, animes ou produites par des pasteurs et autres responsables dĠEglises ou de sectes chrtiennes. LĠmission la plus clbre et la plus diffuse dans le pays est Atmosphere of miracle du pasteur Khris Okotie de lĠEglise Christ Embassy Church. Elle est diffuse pratiquement sur les soixante-douze stations de tlvision installes dans les 36 Etats de la fdration : les onze tlvisions prives, les antennes de la tlvision fdrale dans chaque Etat fdr et les tlvisions des Etats fdrs. On peut ici parler de vritable monopole audio-visuel. De nombreuses sries nigrianes sont exportes travers tout le continent africain. A lĠtranger, ces sries religieuses sont diffuses sur les chanes de tlvisions confessionnelles, particulirement les chanes chrtiennes. Superstitions, violence et pasteurs sauveurs d'mes composent le cocktail idal pour faire recette. Chaque semaine, la Christ Embassy achte jusquĠ 200 heures (la minute cote entre 10 000 et 40 000 nairas[102]) de temps dĠantenne sur les stations de tlvision pour diffuser ses messages dĠespoir. Elle dispose mme dĠun site Internet[103] o lĠon retrouve entre autres des vidos de prches et de miracles attribus ce pasteur qui avait dvoil son intention de se prsenter aux lections prsidentielles de 1999. Une autre mission, concurrente, bien connue localement est The Synagogue du pasteur T. B. Joshua de lĠEglise du mme nom. Ces programmes prsentent surtout des tmoignages de gurisons miraculeuses de toutes sortes. On y affirme gurir dĠune multitude de maladies y compris du sida, argument des plus vendeurs dans une Afrique affaiblie par cette maladie.
Chaque Eglise, travers ses prestations tlvises, se prsente comme Çfaiseuse de miraclesÈ.CĠest qui prsentera le plus beau spectacle. Aux yeux des spectateurs, ces tmoignages paraissent dĠautant plus crdibles quĠils passent sur le petit cran[104].
Il semble que de nombreuses personnalits nigrianes s'accommodent de cette mthode, de cette faon de faire : crer de nouveaux besoins chez lĠindividu dsorient dans un monde de plus en plus complexe et individualiste. Arguant de la fragilit de l'tre humain, elles se veulent restaurateurs d'un ordre de paix sur Terre, celui-l mme qui est voulu par Dieu au Ciel. Sans cette autorit forte et presque illimite, on se heurtera toujours des dsaccords, des conflits d'influence, des querelles entre individus, et par consquent on provoquera des guerres civiles qui renverront l'homme l'tat primitif et sauvage. Mais cette vision louable de l'organisation de la socit cache d'autres esprances, des intrts beaucoup plus gostes. L'appropriation de la religion permet aux acteurs du pouvoir de transformer un capital symbolique accumul en capital conomique, beaucoup plus concret. CĠest dĠailleurs ce qui semble tre lĠobjectif principal de nombreux fondamentalistes vangliques ou musulmans : lĠappt du gain.
Tous ces mcanismes dĠappropriation du pouvoir religieux par des hommes se dcrtant dĠoffice pasteurs ou imams, malgr la diffrence de la forme utilise, sont motivs par un objectif commun. La vritable comptition entre glises et mosques se joue sur le terrain dĠune constante recherche des richesses nationales. Cet accs aux ressources est bien sr voil par le phnomne religieux, le sacr permettant une justification plus noble de cette entreprise. Aprs avoir donn ci-dessus quelques faits concrets illustrant cette instrumentalisation du religieux au Nigeria, nous analyserons dans le premier paragraphe thorique en quoi, et dans quel but, la religion est utilise comme instrument purement politique, instrument devenant coercitif. Le second mettra en lumire la principale force du Nigeria, celle que prconise nombre de personnalits : sa puissance conomique.
D'un point de vue interactionniste, la religion prsente un ventail de formes du pouvoir : il peut en effet tre d'injonction (rgles fixes prescrites par les Ecritures), d'influence (par la manipulation exerce sur le psychisme du fidle) mais galement lgitime et lgal. Le fait religieux, au Nigeria est comme on lĠa dit, lĠoutil privilgi dĠune utilisation politique et commerciale. Economie et politique formant un couple indispensable lĠaccession au pouvoir. Le pouvoir, toujours le pouvoir, apparat comme lĠultime objectif que se sont fix une poigne dĠhommes, capable dĠuser de tous les moyens pour aboutir leur fin. Le fait religieux est ainsi lev au rang dĠinstance suprme du pouvoir, cette nouvelle autorit permettant la valorisation du capital symbolique accumul en capital financier.
A/ Le fait
religieux comme instance de pouvoir
ÇLe XXIe sicle sera religieux ou ne sera pasÈ avait prdit Andr Malraux. Partout et pas seulement au Nigeria, on assiste un grand retour des religions dans lĠespace politique. Le problme actuel nĠest pas la recrudescence du fait religieux en lui-mme mais rside dans la gestion manipule des pouvoirs Spirituel et Temporel. Selon lĠexpression de Luc de Heush, Çla science politique relve de lĠhistoire compare des religionsÈ[105]. CĠest dire quel point ces deux pouvoirs ont toujours t fortement lis. Weber dsigne lĠautorit politique comme la domination d'une minorit sur la majorit. Mais sa conception du pouvoir comme matrise de l'tat est une conception occidentale valable uniquement pour certaines socits. Le pouvoir politique est un enjeu sur lequel se concentrent les antagonismes sociaux car il permet quiconque le dtient de coordonner le fonctionnement de la socit. Il semble tre la facult de produire des effets recherchs soit sur une chose, soit sur un individu. Le pouvoir politique serait ainsi la mise en place d'un mcanisme et d'un rle social par lesquels sont effectivement prises et excutes les dcisions engageant le groupe[106]. Dans cette optique de dfinition (restrictive), il s'agit de se poser la question de savoir si le pouvoir religieux, et plus particulirement celui qui nous intresse c'est--dire Islam et Evanglisme nigrians, peut tre assimil un phnomne politique. Une certitude, la religion nigriane demeure la fois arme et bouclier contre le pouvoir politique en place.
Le religieux ne constitue pas une catgorie autonome : la
religion participe grandement la construction de la socit; elle nĠest pas
seulement source dĠidentit mais aussi systme de valeurs et de croyances. A ce
titre elle nĠest pas prserve des alas des jeux politiques. A lĠinstar des
ethnies, mais une autre chelle, elle est partie prenante des processus
identitaires. Comme celles-ci, elle peut tre instrumentalise par les
politiques. Les religions en tant que telles ne sont pas fauteurs de troubles,
mais elles sont exposes toutes sortes de manipulations ayant notamment pour
but de dsigner lĠautre afin de le livrer la vindicte populaire. Les pays
religions partages sont naturellement les plus exposs surtout lorsque aucune
relle majorit ne semble se dgager comme au Nigeria. Les rivaux en politiques
savent exploiter les reprsentations populaires, insrer du religieux dans des
conflits labelliss Nord/Sud en Afrique.
A titre comparatif, le Sud du Tchad a longtemps t le thtre tantt de pogroms contre les commerants musulmans, tantt de massacres de civils chrtiens commis par des militaires musulmans. Dans les villes du Nord du Nigeria, les massacres dits interconfessionnels sont rcurrents. Il ne sĠagit pourtant pas de guerre de religion comme on pourrait le supposer, mais de conflits violents ou de guerres civiles (voir section 1) dans lesquels lĠappartenance religieuse est exploite par les responsables politiques pour conforter les sentiments identitaires et diaboliser lĠadversaire.
Les personnages installs au pouvoir ne sont ni plus ni moins quĠun miroir dans lequel la socit doit trouver le modle de l'observation de ses propres devoirs. Pour dvelopper une relle stabilit politico-sociale, la socit doit pouvoir se reconnatre dans les dirigeants quĠelle a choisis, et les gouvernants lus sĠidentifier la socit quĠils contrlent. Et les fautes du peuple dcoulent de celles du pouvoir. Pouvoir social et pouvoir politique seraient donc intimement lis, volontairement ou non.
Finalement, le schma parat compltement renvers. Plus qu'un souhait naissant la base, l'ide d'instituer un Etat islamique, ou celle de rtablir la vrit issue des Evangiles, vient rellement du sommet : ce n'est pas le peuple qui choisit les dtenteurs du pouvoir, ce sont eux-mmes qui ÇfabriquentÈ le peuple qu'ils dsirent gouverner. Ils le modlent leur guise par diffrents biais : injonctions strictement prescrites et lourdement sanctionnes pour les uns, influence publicitaire et plus largement commerciale pour les autres. La sanction leve au rang public s'assimile une thtralisation du pouvoir : elle constitue de cette manire une sorte de propagande assurant la population de la puissance du pouvoir qui la domine. Cette gouvernance, vritable omnipotence exerce selon des idologies fanatiques, sert de justification pure et simple une conqute des mes dans laquelle seuls les chefs rcoltent des fruits. Les fidles sont manipuls dans leurs corps et leurs esprits afin de produire la plus-value tant recherche par leurs instigateurs. En ce sens ces codes d'origine divine que sont le Coran et les Evangiles assurent la domination de ceux qui les matrisent et les utilisent. Ils sont les instruments du pouvoir, dtenus par des hommes dont les objectifs, les convictions ne semblent pas toujours en conformit avec la saintet des livres, dont ils se rclament.
Notons, lĠissue de cette section, lĠinversion de stratgie
qui sĠest produite au fil du temps au Nigeria. En effet, comme cela a t
dcrit au dbut de la premire partie, lĠimportation historique des
monothismes musulman et chrtien en Afrique noire a suivi la voie du commerce.
En 2004, le rapport entre commerce et religion contient les mmes donnes mais
celles-ci sont inverses. Alors que le commerce ouvrait la voie au domaine
religieux au XVe sicle, aujourdĠhui, cĠest lĠinverse. Le fait religieux
fournit ds lors les moyens de production de nouveaux rseaux marchands intra
voire extra-nationaux.
B/ Valorisation du capital symbolique
Le discours religieux tant quĠil introduit justement un discours, conduit une relation fondamentale entre le ÇsavoirÈ capitalis par la sainte parole et le ÇpouvoirÈ que confrent sa dtention et le droit lĠnonciation. Chacun des chefs religieux en charge du domaine spirituel nigrian sĠest forg, travers les discours accumuls lors de manifestations publiques organises ou via les mdias, une vritable aura sacre les dotant dĠun charisme incontestable. Ce charisme construit de faon tout fait artificielle et opportuniste permet la cration ou lĠentretien de rseaux commerciaux des plus importants. Les reprsentants de pratiques fondamentalistes islamique et vanglique utilisent amplement ces rseaux dont le principal but est lĠenrichissement conomique personnel. Une seule et mme mthode dcoule de ces deux discours religieux : la construction dĠglise ou mosque personnelle servant de faade des trafics divers.
Comme on lĠa dj expliqu plus haut, les principaux acteurs exerant le pouvoir en Terre d'Islam ont le statut politique et spirituel de reprsentants du prophte Mahomet. A dfaut de promouvoir un clerg hrditaire, l'Islam a exalt la lgitimit familiale dynastique. SĠil existe au Nigeria une forte opposition entre lĠIslam et le gouvernement fdral, entre lĠIslam et le Christianisme, il demeure galement des rapports comptitifs dĠadversit lĠintrieur mme du groupe dĠacteurs reprsentant le renouveau islamique. Une forte concurrence s'exerce par exemple entre le marabout nigrian et les nouveaux ÇChiefsÈ ou ÇBig MenÈ des finances musulmans, chacun d'eux rvant de puissance politique individuelle (et surtout conomique). Suivant le credo wahhabite, ces nouveaux agents religieux critiquent diffrents aspects de l'Islam confrrique, responsable selon eux des dviances populaires. Le groupe Izala mnera pendant longtemps une vritable Çguerre de religionsÈ contre les confrries et le soufisme (voir chapitre 2, partie 2) considrs comme des pratiques dviantes de lĠIslam puritain traditionnel.
Ce ne sont pas des thologiens du droit qui participent au renouveau islamique du Nigeria mais des intellectuels forms dans les universits. Ceux-ci sont ambitieux et veulent avant tout faire fortune. Le religieux ayant une trs bonne cote sur le march, il sĠagit pour eux de faire fructifier leurs affaires. Derrire le masque du religieux rformiste se cache en fait de vritables hommes d'affaires ou ÇentrepreneursÈ en religion. Issus pour la plupart de l'enseignement islamique modernis, leur cursus hybride leur ferme la porte des disciplines scientifiques. Ceci limite grandement leur mobilit sociale dans une rgion profondment religieuse. Dtenant un capital scolaire fortement certifi mais incapables de le convertir en capital scientifique, ces acteurs sont sociologiquement dtermins devenir des professionnels de l'apostolat en faveur du rformisme[107]. Leur stratgie consiste accumuler un maximum de capital symbolique composante religieuse, ceci travers de multiples discours, de prches lĠintrieur du pays ou mme lĠtranger, pour mieux le convertir en capital social (ou capital de sympathie que leur portent les fidles) puis conomique. tant entendu que c'est la forme financire du capital qui semble tre la priorit de ces nouveaux investisseurs Çen religionÈ.
Un point commun se retrouve dans leurs stratgies : les
liens plus ou moins proches avec l'Arabie Saoudite[108].
Nombreux sont ceux qui ont profit de leur plerinage la Mecque pour tisser
des relations troites avec les autorits politico-religieuses et le ministre
koweitien des Affaires Religieuses. A leur retour, ils prnent un Islam
puritain, pour une rforme des comportements sociaux et religieux et un retour
aux sources. Inutile de prciser que ces discours sont prfabriqus et noncs
en change de gnreux dons provenant de Riad. Mais les rformistes,
contrairement aux fondamentalistes, acceptent que le juge ait une marge de manÏuvre
dans l'interprtation qu'il fait de la loi divine[109].
Tel fut le cas des cheicks Abubakar Gumi (futur chef du mouvement Izala) ou
Aminudeen Abubakar (groupe Da'wa et futur successeur, en 1998, du gnral
Abacha la tte de l'Etat)[110].
DĠautre part, mme si la clientle est interclassiste, ces groupes comptent de nombreux cadres et hommes d'affaires. Certains membres millionnaires se sparent parfois du clan pour construire leur propre mosque dans leur maison ou proximit, et fonctionnarisent un tudiant en tudes islamiques pour diriger la prire. De fait, la majorit des fidles de ces mosques sont issus de la classe la plus riche de la socit nigriane. Ils rejoignent en voiture de luxe la grande mosque climatise du quartier de Suleiman Crescent Kano, par exemple. Le modle de distinction rsidentiel, li l'urbanisation, tend faire de la classe sociale et conomique (plutt que la culture ou l'ethnicit) la variable sgrgative de ces nouveaux groupes religieux, dirigs par des barons de la finance, les ÇBig MenÈ nigrians. Comme le fait observer Ali Marad, propos d'un mouvement proche des rformistes, le mouvement basidien, Çceux qui cherchent un approfondissement de la foi, une puration de la croyance (...) sont assurment une minorit de croyants exigeants, d'esprits hants d'idalismeÈ[111].
De la mme faon, du ct pentectiste, lĠutilisation de btiments religieux comme vitrines des plus respectables est de plus en plus courante pour cacher en ralit des enjeux qui le sont bien moins. Ds 1997, il a t en effet dmontr que les trafiquants de drogues craient des branches locales dĠEglises vanglistes pour blanchir leurs revenus (enqute ralise par la NDE)[112]. Ils ont ainsi utilis la loi anti-blanchiment en vigueur au Nigeria. Celle-ci ne prvoit pas de contrle sur le rapatriement des donations en devises aux Eglises, notamment les fonds en provenance des Etats-Unis ou du Royaume-Uni. Dans un pays en constante rcession (depuis la crise des annes 70) et o la recherche de Dieu est aussi ncessaire que celle du pain quotidien, glises et mosques fleurissent aussi bien pour enseigner sauver son me quĠ gagner de lĠargent facilement. Des foules dĠadeptes appartenant aux secteurs les plus pauvres de la socit se pressent aux prches de ces diffrentes glises et donnent tout ce quĠils possdent, esprant pouvoir multiplier leur mise de dpart. Le scandale a rebondi depuis que Kris Okotie, ancienne pop-star devenu prcheur, a dnonc dans la presse nigriane deux de ses collgues. Okotie a en effet accus Chris Oyakhilome, un tlvangliste, et T.B. Joshua le faiseur de miracles se prtendant chamane, tous deux dirigeants dĠEglises trs populaires, dĠutiliser les activits de celles-ci pour blanchir de lĠargent en provenance de lĠtranger. Okotie, qui reconnat lui-mme vivre de la gnrosit des dons de fidles, a dclar la presse nigriane : ÇSi le gouvernement veut lutter contre la corruption, il doit commencer par les glisesÈ[113]. Le jeune prcheur faisait lui-mme rentrer au Nigeria des sommes verses sur les comptes de lĠEglise lĠtranger, et bien videmment qualifies de Çdons son gliseÈ, dĠune grande gnrositÉ
Au Nigeria, nul besoin dĠtre une ancienne pop star pour difier sa propre Eglise. Sur un site Web nigrian[114], la possibilit est offerte aux internautes de crer leur propre Eglise virtuelle, la nommer, dfinir prcisment son objet social etc. La manipulation est des plus simples, rapide et entirement gratuite. Une fois mise en place, des dons peuvent tre envoys sur le compte de lĠEglise virtuelle pour quĠelle continue se dvelopper et pourquoi pas exister rellement un jour. Inutile de prciser le caractre beaucoup moins virtuel de ces dons.
Etant donn le poids de la religion dans le champ social nigrian, il n'est pas un seul politicien ambitieux qui ne s'identifie un mouvement religieux de poids. L'homme d'affaires ayant acquis une position religieuse consquente devient chef charismatique, ce qui l'aide entrer dans la sphre politique. Celui qui veut diriger le Nigeria doit pouvoir matriser ces trois domaines indissociables que sont le religieux, lĠconomique et le politique. La russite dans l'une de ces branches tant une condition ncessaire la russite dans l'autre. Ces manoeuvres ne visent qu'un seul et unique dessein : la conqute du pouvoir. Le pouvoir fait la force de l'individu, sa raison de vivre (ou de survivre). Mais les moyens utiliss pour atteindre l'objectif fix diffrent : au Nigeria, la religion demeure le meilleur moyen de fdrer une masse de fidles manipuls et prts lutter ensemble face aux adversaires dsigns par leurs dirigeants.
Les diffrents maillons de la chane permettent, les uns aprs les autres, au simple businessman d'accder aux places dominantes de la politique nigriane. Et au Nigeria, cette fulgurante ascension au sommet de l'Etat ne peut se raliser qu' condition de matriser le champ religieux. Les rformistes l'ont bien compris et profitent, par la mme occasion, des grands avantages financiers que ces communauts religieuses peuvent procurer ; la recherche de partenaires commerciaux tissant un lien solide entre ses membres. Ceci confirme la proximit, existant entre les trois duos : commercial/politique, politique/religieux et religieux/commercial.
Le sol du Nigeria est dĠune extrme richesse naturelle, non seulement
au niveau quantitatif mais galement au niveau de la diversit de ses
ressources. Mais elles demeurent aujourd'hui insuffisamment
exploites car masques par la prminence du ptrole. Devenu en moins de
trente ans le sixime producteur mondial de ptrole, le Nigeria s'est
entirement vou cette manne inattendue, abandonnant l'essentiel de
l'exploitation des ressources qui avaient pourtant fait sa renomme ds les
dbuts de la colonisation[115].
En 1970, il tait en effet le premier producteur mondial d'arachides et d'huile
de palme, et le second pour le cacao. Trente ans plus tard, 97 % de ses
recettes d'exportation sont issues des produits ptroliers et gaziers, contre
50 % en 1970.
En 2004, le pays possde encore une norme ressource
minire. Il sĠagit d'importants gisements de charbon, de chaux, d'tain, d'or,
de plomb, de zinc, de fer, de colombite et d'uranium. Mais certains n'ont
encore jamais fait l'objet d'une reconnaissance suffisante, moins encore d'une
production srieuse et lorsqu'elles existaient, la plupart des exploitations
ont t laisses l'abandon. Actuellement, le nouveau
Gouvernement Obasanjo multiplie, comme son prdcesseur, les dclarations et
les initiatives pour relancer le secteur minier, dans une optique de
diversification de lĠconomie mais la concrtisation de ces discours se fait
attendre. La pierre chaux (3,28 millions de
tonnes), le charbon (220 000 tonnes), la cassitrite (210 tonnes en 1998) et la
colombite[116] (30
tonnes), sont les quatre minraux actuellement exploits[117].
D'autre part, le Nigeria dispose de relles potentialits agricoles. La
superficie cultive reprsente environ le tiers de la surface totale du pays,
soit la dixime au monde. Le nord est caractris
par une agriculture cralire et le sud par une agriculture de tubercules, la
Middle Belt runissant les deux. Le nord cultive le sorgho, le mil, le mas, en
association avec les arachides et le coton, ainsi qu'un peu de bl et de riz le
long des rivires et des canaux dĠirrigation mais ces exploitations sont peu
productives car relevant en majorit de petites parcelles familiales. Le sud quant lui produit du manioc, des ignames, des bananes
plantain, ainsi que les cultures qui ont fait la clbrit du Nigeria aux
dbuts de la colonisation : les palmiers huile, puis le cacao et le
caoutchouc. Les ressources de la pche et de l'levage sont galement notables.
Le Nigeria reste encore le premier producteur africain d'huile de palme, mais
ne couvre plus que les deux-tiers de la demande intrieure. Il a laiss passer
le ÇboomÈ du coton dont ont bnfici les pays du Sahel pendant les annes 70.
Il dispose encore d'un potentiel intressant en matire de gomme arabique,
tant le second producteur mondial aprs le Soudan. Enfin, le cacao est devenu
le principal produit gnrateur de devises.
Autrefois l'un des champions africains de l'exportation agricole, le Nigeria n'assure cependant plus son autosuffisance alimentaire, et doit dsormais importer pour nourrir sa population toujours grandissante. Pourtant, les spcialistes considrent gnralement quĠ condition d'investir dans un minimum d'infrastructures adquates, le Nigeria pourrait facilement satisfaire la demande intrieure tout en dveloppant une capacit d'exportation vers les pays voisins dficitaires. Cette forte potentialit de nouvelles recettes est un bon leitmotiv pour des hommes dĠaffaires ambitieux. Ceux-ci sont conscients de la plus-value quĠils pourraient apporter au pays en investissant du matriel plus moderne, et surtout de la rentabilit personnelle que cela entranerait. Par ailleurs, le Nigeria possde encore aujourdĠhui la plus importante capacit industrielle de transformation de lĠAfrique subsaharienne, compose la fois de petits industriels locaux et de nombreuses multinationales. Mais les industries textiles, autrefois florissantes, sont aujourdĠhui en rcession conomique.
Au niveau ptrolier et gazier, le pays possde un potentiel des plus
exceptionnels : ÇOil, sweet oilÈ[118]
pourrait tre sa devise conomique. Les premiers indices signalant la prsence
dĠhydrocarbures remontent au dbut du sicle. Les premiers forages ont t
effectus par Shell en 1951. De nombreuses compagnies sĠy sont ensuite
implantes. La production crot de 5000 barils par jour en 1958 2,3 millions
de barils par jour en 1979, priode o elle atteint son maximum, rapportant,
l'poque, plus de 25 milliards de dollars de revenus annuels. La moyenne
dĠextraction s'tablit aujourd'hui plus de 2 millions de barils quotidiens,
soit 100 millions de tonnes par an[119],
faisant du Nigeria le premier producteur africain, devant la Libye et
l'Algrie, le quatrime exportateur OPEP (Organisation des Pays Exportateurs de
Ptrole) et le sixime exportateur mondial. Le ptrole nigrian bnficie en
outre d'un double atout : une excellente qualit et un faible cot de
production (2 3 dollars le baril), ce qui lui confre, en conjoncture basse,
une rsistance conomique presque comparable celle du ptrole du
Moyen-Orient. Les rserves connues de ptrole sont
actuellement estimes 22 milliards de barils (dont 40 % offshore), soit l'quivalent de 21 annes de production au rythme actuel. Ce
qui est bien sr une excellente scurit pour tout investisseur dsireux de se
lancer dans cette entreprise. Paralllement, les
rserves connues de gaz naturel sont values plus de 8 000 milliards de
mtres cubes[120], ce qui
place le Nigeria parmi les dix premires rserves du monde, et reprsente un
potentiel de 150 ans de production au rythme d'extraction actuel. Or, dans ce
secteur, les potentialits nigrianes sont considrables, suprieures encore
celles du ptrole.
Cette norme richesse dont regorge le sous-sol nigrian ne cesse dĠattirer ceux qui sont dsireux de gonfler leur compte en banque. Il sĠagit de plus en plus dĠentrepreneurs locaux, souhaitant bnficier dĠune redistribution des parts du gteau national, jusquĠici ingalitaire, mais ce trsor naturel sduit nombre dĠacteurs trangers. Ceux-ci tentent par tous les moyens de sĠimpliquer dans lĠconomie nigriane et, reprenant les mthodes ancestrales, la religion apparat encore comme moyen privilgi de sĠimplanter durablement.
Les configurations actuelles de lĠAfrique sub-saharienne portent trs fortement lĠempreinte de cette comptition politico-religieuse qui accompagna le mouvement colonial. Or voici que lĠactualit la ractive : le renouveau religieux qui affecte toutes les composantes des nbuleuses chrtienne et musulmane ne peut tre analys indpendamment de son arrire-plan gopolitique. LĠessor des mouvements no-pentectistes ne bnficie-t-il pas dĠun soutien financier venu des pays anglo-saxons ? Celui des groupes islamistes, de son ct, nĠest- il pas fortement aid (voire impuls) par lĠArabie Saoudite ?
Dans lĠanalyse de la propagation des religions, on se gardera donc dĠoublier, surtout en ces temps de mondialisation, les acteurs exognes. On a dj voqu le rle missionnaire, aujourdĠhui partag par une multitude dĠONG, des Eglises chrtiennes. Elles nĠont plus lĠattitude dominatrice qui fut souvent la leur lĠpoque coloniale et se sont faites plus discrtes. Elles ne proclament plus dĠobjectifs de conversions massives et se consacrent dsormais, du moins dans leurs discours, au Çdveloppement par le basÈ. Elles nĠen sont pas moins des agents dĠinfluence des pays de lĠOccident. Quant lĠIslam, il est ostensiblement assist par quelques pays riches du Moyen-Orient, lĠArabie Saoudite en premire ligne mais aussi la Libye, les uns et les autres finanant la construction de mosques ou dĠquipements sociaux (orphelinats, coles). LĠAfrique devient un champ de comptition lĠchelle mondiale : le proslytisme religieux y rejoint les stratgies politiques, en profitant de la faiblesse administrative et conomique de ces Etats et des attentes d'une population qui se sent oublie des puissants.
La cration de liens rgionaux voire mondiaux entre les experts religieux et leur clientle sĠapparente au systme de globalisation de plus en plus prgnant. Prenons lĠexemple du prophte gurisseur nigrian T.B. Joshua, dj voqu ci-dessus : faisant de plus en plus de publicit sur ces ÇdonsÈ de rmission, celui-ci a reu de nombreux malades venant de diffrents pays europens, et pas seulement issus de la diaspora africaine (cf. Kakou Severin en Cte dĠIvoire). La qute individuelle de changement se caractrise par la recherche dĠune solution aux problmes matriels (argent, sant, travail) mais plus largement, et surtout, par la recherche dĠune Çnouvelle faon dĠtre et de vivreÈ. La recherche de cette nouvelle subjectivit dsigne un changement politique, conomique et social se traduisant par la constitution dĠune nouvelle existence thique et spirituelle. Il faut noter le caractre totalisant de lĠappartenance religieuse. La vision du monde sĠimpose avec son imaginaire de justice et de pouvoir, souvent en utilisant lĠidiome de la guerre pour exprimer sa position par rapport dĠautres visions du monde, organisations et formations religieuses. Une telle intensit dĠinvestissement ne sĠest pas vue depuis lĠpoque coloniale. On peut se demander comment ces Çunivers totalisantsÈ[121] sont appropris, critiqus, dtourns et insrs dans des logiques dpassant leur dialectique originelle.
LĠinfluence du contexte international sur lĠimaginaire et la subjectivation politique quotidienne du croyant favorise lĠimportation sur le territoire national de conflits extrieurs. Ces enjeux politiques venant dĠailleurs (par exemple le conflit isralo palestinien ou la guerre dĠAfghanistan) font alors immersion dans les espaces locaux et familiaux.
JusquĠen fvrier 2004, la paix rgnait dans lĠEtat de Yobe. LĠadoption de la charia nĠy avait donn lieu aucun mouvement de rvolte. CĠest un groupe dĠtudiants en religion appel Al Sunna Wal Jamma (les Suiveurs du Prophte), cre deux ans auparavant, qui a dclench lĠmeute. ÇFils--papaÈ de potentats musulmans, tudiants de l'universit de Maiduguri, la capitale de l'tat voisin de Borno, et jeunes dsoeuvrs, ils militent pour la rvolution et l'instauration d'un tat islamique. Trs admiratifs envers leurs ans afghans, ils ont surnomm leur chef ÇMollah OmarÈ et se qualifient eux-mmes de ÇtalibansÈ. Toutefois, les autorits nigrianes estiment, pour le moment, qu'ils n'ont aucun lien effectif avec l'organisation Al-Qada. Al Sunna Wal Jamma s'est plusieurs fois manifest pour critiquer les autorits locales, juges trop ÇmollesÈ dans leurs efforts pour mettre en pratique la Charia. Ses membres sont passs une action d'envergure le 30 dcembre 2003. Deux cents d'entre eux se sont attaqus aux commissariats de police des villes de Geidam et de Kanamma, proches de Damaturu, la capitale de Yobe, et drob des armes et des munitions. Celles-ci leur ont servi ensuite tenir tte aux forces de l'ordre appeles en renfort. Un groupe s'est retranch dans une cole primaire de Kanamma et a soutenu l'assaut de la police en brandissant un drapeau sur lequel tait inscrit le mot ÇAfghanistanÈ. Des rumeurs se font de plus en plus entendre au sujet de lĠexistence de camps dĠentranements de type jihadiste seraient tablis au Nord du Nigeria et sĠinspireraient du modle afghan. Cheikh Uthman, Prsident du Comit de propagation islamique dans l'Etat de Kano dclarait il y a deux ans que l'attaque contre l'Afghanistan constituait une agression contre les musulmans nigrians. ÇPar son option militaire, l'Amrique a finalement prouv au monde que son objectif premier n'tait pas d'attaquer Ben Laden mais l'Islam. Aucun homme ni aucune nation ne peut conqurir l'islam, c'est l'islam qui va conqurir les nationsÈ[122]. Les camps dĠentranement se situeraient dans des zones rurales recluses, difficile dĠaccs et seraient financs par plusieurs pays musulmans tels que lĠArabie Saoudite en premire ligne, le Pakistan mais galement des pays africains comme la Libye et lĠEgypte.
Les prises de position amricaines aprs le 11 septembre 2001 ont grandement remodel le paysage politique mondial. LĠinfluence au sein du parti rpublicain amricain des mouvements pentectistes regroups dans la ÇChristian CoalitionÈ ( laquelle sont troitement affilis le Prsident Bush junior et le ministre de la Dfense, Donald Rumsfield) et dĠautre part lĠassimilation de la lutte islamique comme une lutte anti-imprialiste ont de grandes rpercussions sur la socit africaine en gnral, nigriane en particulier. Le prsident Bush de confession Born Again tente de tisser des liens de plus en plus troits avec le prsident Obasanjo lui aussi Born Again : de nombreux et importants fonds arrivent de Washington pour la construction dĠglises et lĠenvoi de missionnaires propageant la parole des Evangiles. La religion chrtienne serait ainsi le support privilgi dĠune manipulation amricaine, en vue dĠun intrt national strictement personnel, politique et surtout ptrolier.
Un exemple frappant taye cette hypothse : le 11 fvrier 2003, dans un communiqu audio, diffus sur la chane Al Jazira, le jour mme de l'Ad el Kebir, la voix dĠOusama Ben Laden citait pour la premire fois le Nigeria comme l'une des Nations les mieux prpares mener Çune guerre pour la LibrationÈ. Selon des diplomates occidentaux d'Abudja, il s'agirait d'un faux fabriqu par la C.I.A[123]. Une supercherie destine rapprocher le prsident Obasanjo engag dans le camp africain contestant l'intervention amricano-britannique en Irak, vers celui de l'administration Bush[124]. Une raison moins avouable encore comme le prcieux ptrole off-shore du Golfe de Guine explique cet intrt croissant du gouvernement amricain pour un pays comme le Nigeria. Notons ce sujet que les Etats-Unis ont demand via lĠOPEP au Nigeria, son cinquime fournisseur en brut, dĠaugmenter sa production quotidienne de barils. AujourdĠhui 75 % de lĠextraction nigriane est exporte aux Etats-Unis, soit 1,5 millions de barils par jour. Les lobbies amricains souhaiteraient voir le Nigeria sortir de lĠOPEP pour quĠil double sa production ds 2020[125]. Paralllement, les Etats-Unis surveillent avec minutie lĠvolution du renouveau islamique que le Nord connat. Selon un rapport officiel amricain dict par la Commission pour les liberts religieuses dans le monde, le Nigeria et le Soudan seraient en Afrique Çles deux pays les plus proccupants en matire de libert religieuseÈ. Et la charia reprsenterait Çun dfi pour les protections constitutionnelles et pour la libert religieuseÈ[126]. Mais il n'y est pas une seule fois fait mention de l'inquitant fondamentalisme chrtien distill par le secteur des Eglises vangliques et pentectistes. En effet, bien moins connues sont ces nouvelles glises du Sabon Gari o l'on prche parfois Çla guerre sainte chrtienneÈ telle une croisade du Bien contre le Mal.
Si le politique utilise le religieux pour parvenir
ses fins, l'inverse est galement vrai. C'est une relation de rciprocit,
aprs celle d'adversit qui doit tre analyse. Le spirituel s'intgre dans le
temporel et le temporel a besoin du spirituel pour se maintenir. Mais quel
prix ? Le Nigeria connat depuis trop longtemps une violence quotidienne et
paradoxalement, celle-ci semble avoir encore augment depuis l'arrive au
pouvoir d'un gouvernement civil en 1999. De multiples tensions se font sentir
et ce quel que soit la rgion concerne. Cette colre s'exprime principalement
par le biais de conflits arms entre diffrents groupes, c'est--dire une
brutalit physique, mais elle s'accompagne invitablement d'une violence tout
aussi dangereuse : la violence symbolique. Ainsi, si l'origine religieuse est
souvent privilgie pour l'expliquer, cette situation conflictuelle cache en
elle d'autres causes beaucoup plus profondes (section 1). La diversit des
cosmogonies prsentes sur le territoire nigrian devrait permettre la mise en
valeur d'un pluralisme culturel. Celui-ci ne peut fonctionner que s'il est
accompagn d'un vritable pluralisme politique et juridique, voire d'un Çpluralisme puralÈ (section 2).
La multiplicit des conflits en prsence sur le continent africain ainsi que leur permanence font tomber certains observateurs dans lĠafro-pessimisme. Les tenants de cette vision expliquent les problmes africains par la fatalit et se demandent pourquoi ces pays Çprimitifs et sauvagesÈ nĠarrivent jamais se stabiliser comme a pu le faire la France ou dĠautres pays occidentaux. Cette perception des choses est bien sr totalement errone puisque ampute dĠune donne principale : lĠhistoire du continent noir. Le droulement de lĠhistoire africaine est marqu par un principe de servilit impose, dĠabord lĠesclavage, puis la colonisation qui a cr des nations compltement artificielles imposant des groupes qui ne sĠtaient jamais rencontr auparavant de vivre ensemble. Ces communauts sont plurielles, elles se distinguent par leur langue, leurs coutumes, leur mode de vie ou vision du monde, leurs moyens de production, leur niveau conomique etc. Autant de points sur lesquels des tensions ne peuvent quĠmerger. Ce quĠil faut aujourdĠhui mettre en avant est la culture commune qui tend se crer au fil du temps. Ce Çvivre ensembleÈ dans un premier temps impos de lĠextrieur doit pouvoir dsormais faire la lumire sur les nouveaux ensembles scants qui caractrisent une nation en construction. Comment de Çvivre ensembleÈ passer Çvouloir ensembleÈ ? On sĠappuiera, pour ce faire, sur le principe de la complmentarit des diffrences nonc par lĠanthropologue Louis Dumont.
On lĠa vu, le principe religieux ne doit pas systmatiquement justifier une qualification htive des conflits prsents sur le territoire national. En effet, de nombreuses raisons expliquent le repli communautaire dont est de plus en plus victime la population nigriane. Il sĠagit en partie de remonter le temps pour tirer de lĠhistoire les diffrents processus ayant pu participer la configuration actuelle des rapports entre Nigrians. Guy Nicolas a rpertori plusieurs motifs pouvant expliquer cette apparente division nationale. Chacun dĠeux reflte ce que lĠauteur appelle une Çcontre-polarisationÈ[129]. Cinq champs centrifuges peuvent permettre de mieux comprendre ces antagonismes internes consacrs par une explosion de conflits quotidiens : dĠabord le domaine territorial, lĠconomique, le pass et le prsent esclavagiste intra-africain quĠil ne faut pas occulter et bien sr, les champs communautaire et confessionnel ensuite.
LĠopposition Nord-Sud repose sur un clivage gopolitique rel, mme sĠil ne peut rsumer la complexit du problme nigrian. Les frontires du Nigeria actuel rsultent de lĠassociation en 1914 des deux protectorats septentrional et mridional. La Couronne britannique a maintenu une sparation nette entre ces deux bandes territoriales, dĠabord durant la priode coloniale puis a continu avec lĠinstitution du fdralisme. La rgion septentrionale (le Nord), pralablement domine par la puissante aristocratie islamique, majoritaire et conservatrice, a pu bnficier dĠun tat de statu quo grce au rgime de lĠIndirect Rule. Alors que le Sud, divis en deux rgions Est et Ouest, avait tous deux de larges revendications nationalistes, le Nord hgmonique restait soud mais administrativement proche du colon. Ces divergences politiques entrinaient, dj lĠpoque, les dsaccords Nord-Sud, les premiers tant traits par les seconds de Çlaquais de lĠimprialisme britanniqueÈ.
Outre le partage culturel existant, cĠtait dj une disparit conomique qui dominait les rapports des deux rgions. Les rserves de ptrole se situaient toutes dans la partie sud du pays, prcisment dans la rgion des Oil Rivers, dans lĠtat du Delta[130]. Le Nord, qui demandait depuis longtemps le partage de ces bnfices ptroliers, a fait construire avec lĠaval du gouvernement un pipeline gant traversant presque tout le pays. Celui-ci envoie donc directement lĠor noir depuis son lieu dĠextraction au sud jusquĠ son point de distribution au nord. Un autre facteur, et non le moindre, est celui de la concurrence des terres agricoles. Les leveurs, nomades ou transhumants, principalement les Peuls ont t contraints de modifier leurs itinraires cause de la crise climatique quĠa connu lĠAfrique de lĠOuest ces dernires dcennies. Celle-ci a provoqu une descente du pastoralisme vers le sud. CĠest la source de nombreux conflits locaux, non pas pour des raisons religieuses comme on a tent de lĠexpliquer plus haut, mais parce que le non-respect des couloirs de transhumance et la divagation des troupeaux provoquent des dgts dans les champs des paysans. Cette opposition entre agriculteurs sdentaires et leveurs nomades est devenue une des principales sources de conflits qui prennent une tournure religieuse lorsquĠils sont interprts par les mdias qualifiant les uns de Musulmans (leveurs) les autres de Chrtiens (agriculteurs). Mais lĠenjeu premier de ces affrontement demeure malgr tout celui de la terre, cl de lĠautosuffisance, et donc de la survie alimentaire.
Il convient galement de ne pas sous-estimer le poids de Çl'hritageÈ laiss par le pass esclavagiste de certaines ethnies. Il est en effet aujourd'hui reconnu que les ngriers europens et arabes ont t largement ÇassistsÈ par des appareils ngriers africains parfaitement organiss[131]. Si elle nĠa pas t la plus longue, la traite inter-africaine est la plus rcente, et demeure donc encore dans les esprits. Elle constitue en effet un facteur historique essentiel d'explication des antagonismes contemporains. Yves Lacoste n'hsite pas faire des systmes ÇafricainsÈ de traite l'un des principaux facteurs, rmanents, des conflits contemporains[132]. Il est clair que l'apparition de rapports dominants-domins a t constante dans le Golfe de Guine, principal pourvoyeur dĠesclaves, crant et entretenant de nombreuses sources de tension entre les groupes :
Ç (...) Dans bon nombre d'Etats africains, ce sont les anciennes ethnies ngrires qui exercent encore aujourd'hui le pouvoir. D'abord en raison de leur poids dmographique (elles ne furent pas soumises aux ponctions esclavagistes), en raison aussi de leur localisation littorale (et donc commerante)È[133]
Yve Lacoste parle ici des Yorouba du Nigeria. Cet asservissement pass dĠune partie de la population lĠgard dĠune autre engendre la frustration et nourrit lĠadversit. Les tribus de la cte tels les Ijaw, les Opobo et Okrika, les Efik de Calabar ou les Itsekiri de Warri, puisrent dans lĠarrire-pays ibo et ibibio leur rserve de Çmarchandises humainesÈ. Le commerce ngrier fut ensuite organis dans les rgions rurales trs densment peuples. A partir du XVIe sicle, lĠconomie de lĠempire dĠOyo (sud-ouest yorouba) sĠoriente galement vers la traite. Ainsi, le rayonnement des uns fond sur la vente ngrire des autres demeure, et reste source parfois, dĠune volont de revanche. Mais il faut savoir que ce systme de ÇproductionÈ existe encore aujourdĠhui : en 1996, selon lĠOIT (Organisation Internationale du Travail), 4 000 enfants ont t vendus l'intrieur et l'extrieur du Nigeria[134]. Il y a quelques mois, plusieurs dizaines dĠentre eux ont t librs dĠune exploitation de carrires du sud-ouest[135]. Si lĠesclavage impos (par la force conomique) demeure, lĠasservissement tolr (par lĠorganisation sociale) est galement dĠactualit. Nous prendrons, titre dĠillustration lĠexemple de la socit fulbe, minoritaire au Nigeria mais trs organise. Elle vit majoritairement dans le nord du pays et se distingue par une division accentue de la communaut en castes. En effet, depuis la fondation de lĠmirat de lĠAdamawa au XIXe sicle par les Fulbe, les esclaves constituent encore une fraction importante de cette communaut[136]. Les Fulbe ont toujours dress des barrires sociales relativement rigides qui exclu encore de leurs rangs les trangers.
Notons que le terme ÇtrangerÈ signifie aujourdĠhui encore Çqui ne fait pas partie du groupe rgional ou groupe culturelÈ mme si la personne en question est un national. En effet, un citoyen qui nĠest pas n dans lĠEtat fdr est partout victime de discriminations lgalises : il payera les frais dĠinscription dans les coles plus cher, il subira aussi la prfrence autochtone dans le travail etc. CĠest le droit du sang qui prime sur le droit du sol, situation qui pervertie totalement le caractre fdral du pays et ne cesse dĠinstitutionnaliser les adversits.
Enfin, la division en deux grandes parties de la rgion
mridionale nĠa pas favoris son renforcement. Les britanniques se sont
satisfaits de la rpartition du pays (autour du ÇYÈ que forment le Niger et la
Bnou) en trois grands groupes appels les ÇBig ThreeÈ et composs des
Haoussa, Ibo et Yorouba. Chacun dĠeux compte en effet des millions de sujets
mais en ralit ces trois gants sont entours de plus de deux cents minorits
qui ont tout simplement t occultes par le colonisateur afin de simplifier
une configuration spatiale purement politique. Cette mise lĠcart nĠa fait
quĠamplifier les mcontentements des minorits, dresses contre lĠhgmonie des
trois grands. Soudes par une mme cause et ne voulant surtout pas continuer a
tre lses, celles-ci nĠont cess de tenter dĠinvestir les postes tactiques de
lĠAdministration publique dont le premier fut lĠarme nationale. AujourdĠhui
encore les peuples minoritaires sont majoritaires dans les fonctions de police
fdrale, ce qui attise parfois certaines jalousies des uns et complexe de
supriorit des autres. Constituant ainsi une quatrime force, ils estiment
tre les garants de lĠunit nationale menace par les confrontations constantes
des trois majors. Disposant de postes stratgiques, les minorits ont ainsi
russi peu peu obtenir des rgimes militaires successifs la constitution
dĠEtats de plus en plus nombreux. Mais cette division en Etats fdrs ne
sĠavre pas tre la solution idale puisquĠ aujourdĠhui encore, ces groupes
trs profondment souds lĠpoque se disputent aussi terres, emplois,
subventions et pouvoir.
Les champs gopolitiques sont concurrencs par un troisime, fond sur lĠappartenance confessionnelle. Cette opposition semble la plus apparente aujourdĠhui. Contrairement une approche de ce phnomne en terme de ÇreligionÈ comme on a pu le voir dans la premire partie, la question confessionnelle mle troitement les rapports de lĠau-del des solidarits politiques plus profanes. Chaque groupe avait, pralablement lĠarrive du colonisateur, son propre fonctionnement politico-social, celui-ci dcoulant directement de leurs visions du monde rciproques. Ils nĠavaient eu jusque l que trs peu de contact entre eux, chacun vivant en autosuffisance[137].
A lĠouest du fleuve Niger, florissaient ds le Moyen Age les royaumes des Yorouba et du Bnin fonds par la dynastie des Ogiso. Ceux-ci ont connu une longue priode rpublicaine avant lĠarrive des premiers rois dĠIf[138]. A lĠest du bas Niger, dans la zone des forts, vivait le peuple des Ibo organis en petites communauts trs individualistes. Cette civilisation est trs ancienne puisquĠelle aurait fleuri entre 3000 et 200 avant notre re[139]. Socit ÇantatiqueÈ, lĠautorit y est plus fonde sur des relations personnelles (lĠunit familiale) que sur une contigut gographique, ainsi que sur un leader (force du prestige) plus que sur un ruler (force de lĠadministration). On a dĠailleurs souvent assimil le systme de gouvernement ibo une dmocratie directe o les dcisions taient prises par lĠassemble du village tandis que le chef nĠtait charg que du maintien de la tradition. Le sud-ouest du Nigeria fut marqu par lĠempire dĠOyo. La civilisation yorouba sĠest toujours caractrise par son urbanisation exceptionnelle en Afrique noire prcoloniale. La ville dĠOyo o sĠtablit le pouvoir politique aurait t fonde au dbut du XVe sicle par Oronmiyan dont le successeur devint le dieu du Tonnerre et de la Foudre. Chaque ville importante est dirige par un oba. LĠautorit politique de lĠoba dĠOyo est limite par un conseil de notables qui a droit de vie et de mort sur lui. Ce conseil est lui-mme contrl par la socit secrte et religieuse Ogboni. Quant au Nord il tait, avant lĠtablissement du califat de Sokoto, dj sous lĠinfluence islamique depuis le XVe sicle. Le roi Mohamed Rumfa sĠentourait de missionnaires musulmans qui renforcrent lĠautorit de la monarchie. Aprs sa conqute par le grand empereur du Songha au dbut du XVIe sicle, la ville de Katsina devint un centre rput dĠtudes islamiques.
Ainsi, on constate la grande htrognit organisationnelle qui existait entre les divers groupes peuplant le Nigeria : royaut lĠOuest, dmocratie lĠEst et Etat islamique au Nord. Chacun disposait dĠun fonctionnement social et politique caractristique et dĠune organisation religieuse particulire issue de mythes hrits des gnrations antrieures. Ces communauts si diffrentes ont t obliges, sous lĠinfluence coloniale, de faire table rase de leur pass et de vivre ensemble de faon homogne. Les Britanniques ont largement particip la conservation des clivages prexistants leur arrive. LĠIslam du Nord a t compltement sauvegard alors quĠ lĠinverse, au Sud, le Christianisme a cras les cultes ancestraux, principal support des rsistances autochtones. Si le Christianisme nĠa pu pntrer la bande septentrionale, lĠIslam a quant lui russi sĠinfiltrer en pays Yorouba. Alors que les musulmans refusaient lĠinfluence de lĠOccident et lĠcole moderne, les missions ont form une lite scolarise apte fournir un encadrement la fdration au moment de lĠindpendance. Face aux ambitions politiques et rformistes de cette minorit occidentalise, les populations du Nord craignant une remise en cause de leurs valeurs religieuses se sont rassembles derrire leurs sultans, mirs et autres leaders islamiques pour dfendre la Terre dĠIslam. Le Nord profitant de sa position dominante a donc au fil du temps russi imposer son propre contrle fdral.
Les quelques familles chrtiennes ayant migr vers le Nord se sont retrouves confines dans les quartiers extrieurs des cits musulmanes, les fameux Sabon Gari. Cette stratgie a t interprte au Sud comme un regain du jihad islamique, ce qui nĠa pas manqu de creuser nouveau le foss de la peur Nord-Sud que lĠon connat encore en 2004. La bndiction offerte par les Britanniques aux autorits musulmanes et les facilits administratives qui en dcoulaient, inquita les Nigrians des rgions Est et Ouest et les encouragrent revendiquer rciproquement un certain nationalisme. En 1944, chez les Ibo, Nnamdi Azikiwe fonda le National Council of Nigeria (NCN) et lĠanne suivante, chez les Yorouba, Obafemi Awolowa prit la tte dĠun autre mouvement indpendantiste nomm lĠAction Group (AG). CĠest seulement en 1949 quĠun parti politique, le Northern PeoplesĠs Congress (NPC), se constitua galement chez les Haoussa.
Devant la monte des tensions culturelles et politiques, les Anglais transformrent la colonie en fdration afin, thoriquement, dĠassocier plus largement les divers clans aux affaires publiques. Mais lorsquĠen 1957 ils crrent une charge de Premier Ministre fdral, celle-ci privilgia encore le groupe haoussa. Aprs lĠindpendance, les Haoussa conservrent la prpondrance politique en dirigeant les ministres les plus importants (les finances, le commerce etc.). En janvier 1966, un coup dĠEtat militaire perptr par des officiers appartenant au peuple Ibo porta au pouvoir le gnral Aguiyi Ironsi. Sa politique centralisatrice souleva lĠopposition du Nord et ds juillet 1966, les Haoussa reconquirent le pouvoir par un nouveau putsch et lĠun dĠentre eux, le colonel Gowon, devint le chef du gouvernement militaire. Les Ibo de la province orientale sĠengagrent dans la voie de la scession et constiturent sous la conduite du gnral Ojukwu la Rpublique du Biafra (le 30 mai 1967). Mais aprs trente mois dĠune terrible guerre civile, lĠunit biafraise fut finalement crase par lĠarme fdrale nigriane. La guerre du Biafra constitue encore actuellement un miroir voire un prisme permettant de comprendre lĠchec de lĠEtat au Nigeria.
CĠest pourquoi lĠopposition nigriane ne doit pas tre uniquement axe sur une confrontation entre Musulmans et Chrtiens, elle ne sĠarrte pas non plus une simple confrontation rgionale entre deux ples, Nord et Sud. Le dernier recensement lĠatteste[140] puisquĠil met en exergue la prsence, dj lĠpoque, de 28% de non-Musulmans au Nord (dont 10% chrtiens) tandis que la rgion Ouest comptait 43,4% de Musulmans (soit presque la moiti de la population). LĠEst, seul, tait et demeure totalement rfractaire lĠIslam. La rgion de la Middle Belt ne comptait alors que 37,5% de Musulmans contre 18,5% de Chrtiens et une majorit numrique de religions traditionnelles (43,6%). Les proportions ont probablement volu depuis 1963 au profit des deux religions importes. Mais le taux de 70% avanc par les autorits musulmanes semble largement exagr[141]. La stratgie volontariste de certains milieux politico-musulmans qui tente dĠunir lĠlectorat musulman lĠensemble national se heurte des positions divergentes opposant les Musulmans mridionaux leurs coreligionnaires septentrionaux. Les premiers sont peu ports politiser leur religion alors que les seconds, fortement encadrs par les monarchies musulmanes locales, sont sensibles aux appels des mobilisations lancs par divers courants islamistes radicaux se rfrant la fois aux modles diffuss par leurs homologues arabes, pakistanais, iraniens ou ngro-amricains ainsi quĠaux crits des animateurs du jihad local du XIXe sicle.
Les oppositions ou polarisations dcrites prcdemment ne doivent pas cacher les points communs runissant les diffrents groupes composant le paysage social nigrian. Ces ensembles scants sont bien prsents et leur importance nĠest pas moindre puisquĠil sĠagit principalement des cosmogonies refltant leur pense. Ces cosmogonies ou visions du monde, si elles sont diffrentes par nature, se recoupent cependant sur certains points. Celui qui nous intressera particulirement nĠest autre que le principe de soumission qui caractrise les monothismes. Plutt que de fixer notre attention sur les divergences, sur ce qui spare, lĠintrt ici est de commencer mettre en lumire les points communs, ce qui rapproche. LĠenrichissement dĠune socit passe par lĠchange des richesses culturelles de chacun et par la mise en commun de leurs avantages rciproques. Non seulement les ressemblances doivent primer sur les diffrences, mais en plus les distinctions, voire les contraires, doivent pouvoir se complter de faon enrichir lĠensemble de la communaut.
JusquĠ ce point de notre tude nous nĠavons cess de mettre en exergue les diffrences entre les groupes qui composent le Nigeria, ce qui les sparait plus que leurs similitudes. SĠils se distinguent effectivement par des visions du monde spares, celles-ci ont lĠavantage de recouper de nombreux ensembles communs parmi lesquels le principe de soumission d par le fidle son Dieu. Musulmans et Chrtiens du Nigeria sont tous monothistes, ou du moins ils se revendiquent comme appartenant lĠune des deux religions importes. Nous verrons ci-aprs (partie 2 chapitre 2) quĠen pratique les Nigrians sont tous trs fortement attachs aux religions traditionnelles hrites dĠun patrimoine commun et ancien. Mais retenons lĠhypothse thorique que seules deux visions du monde, les penses judo-chrtienne et musulmane, les reprsentent. En sĠinspirant de la thorie des archtypes sociaux labore par Michel Alliot[142], il convient dĠexpliquer chacune de ces reprsentations. Le terme Çvision du mondeÈ se rfre toute idologie, philosophie, thologie, mouvement ou religion qui fournit une approche globale pour comprendre Dieu, le monde, les relations de l'homme avec Dieu et a fortiori des hommes entre eux. CĠest un modle opratoire du monde, c'est--dire une ide que l'on se fait de lĠunivers qui nous entoure, concept bas sur ce qu'est la vie et qui commande le choix des valeurs qui primeront lĠintrieur de la socit.
Dans la vision islamique de lĠunivers, cĠest Dieu qui est
au centre. LĠtre humain est non seulement la plus parfaite des cratures mais
il reprsente galement le miroir o Dieu se regarde[143].
Aux origines de la cration, le monde ressemblait selon le Coran un miroir
sans tain. L'arrive de lĠhomme permit alors au Dieu Absolu de pendre
conscience de lui-mme. LĠtre humain, en tant que rflecteur, est au centre de
lĠunivers car cĠest son existence qui permet au monde terrestre dĠapparatre. De plus, selon une
lgende rapporte par le Prophte, lĠhomme sert de paradigme pour engendrer le
modle de lĠunivers futur. Ainsi, lĠhomme nĠest pas la copie rduite de
lĠunivers, il nĠest pas son microcosme ; au contraire, le monde apparat comme
le reflet de lĠhomme, comme ÇmacroanthropeÈ[144].
LĠhomme, qui est fait lĠimage de Dieu et qui possde une partie de son
esprit, fut envoy par Dieu pour tre son Ministre ou son Calife sur la Terre.
Ainsi la premire loi, la seule et unique, qui sĠimpose aux hommes ne peut tre
que la loi divine. CĠest elle qui gouverne lĠensemble de lĠunivers et la vie
des hommes et sĠexprime par le Coran. A une loi unique doit correspondre un Etat
islamique unitaire. Mais si Allah est unique, Mahomet est son prophte. La loi
divine doit donc tre galement recherche dans la Tradition ou sunna qui est la somme des propos divins rapports par le Prophte (les
versets). Enfin, et cĠest une troisime possibilit, dans le cas o les deux
premires sont silencieuses, la loi devra tre recherche dans lĠaccord unanime
dĠun collge de thologiens du droit musulman. La loi de Dieu sĠimpose tous,
gouvern comme gouvernant. La notion dĠquit doit primer dans toute dcision.
ÇLoin dĠtre un instrument de pouvoir, cĠest elle [la loi divine] qui fonde
sa lgitimitÈ[145].
La loi sacre est au-dessus de lĠEtat, elle lui est suprieure. LĠEtat
islamique ne doit donc rien inventer, il doit se soumettre la loi divine,
premire et ternelle. De mme quĠil ne peut y avoir quĠun seul Dieu, il ne
peut y avoir quĠun seul souverain et quĠune seule loi. Idalement la Maison de
lĠIslam est vue comme une communaut unitaire, gouverne par un Etat unique,
avec un seul souverain sa tte.
Dans la vision chrtienne de lĠunivers, cĠest lĠEtat qui est
dsormais central. LĠEtat a remplac Dieu, un culte sĠest substitu un autre.
Mais un point commun, et non des moindres, demeure : lĠunicit absolue du
principe commandant la socit. Mme si au Concile de Nice Dieu tait Çtrois
en unÈ, (unit et la consubstantialit de la Sainte Trinit : Pre, Fils et
Saint-Esprit), cĠest lĠunit qui a toujours prim dans le Christianisme. La
Parole de Dieu resta longtemps la seule norme de foi et de vie. Le Dieu de la
Bible, personnel et infini, est le crateur de toutes choses, il est
l'origine du monde n du nant ; Çreprsentation qui repose sur quatre
attributs : une puissance extrieure ses cratures, suprieure,
omnipotente et omniscienteÈ[146].
C'est la doctrine biblique de la cration. L'homme, cr son image, est le
couronnement de lĠoeuvre de Dieu. L'homme a donc reu un mandat culturel de la
part de Dieu. Ce mandat implique une loyaut de tous les jours la loi divine.
Jusque l, les visions musulmanes et chrtiennes sont
relativement proches. Mais ce qui va les loigner est cette substitution de
lĠEtat sur Dieu opre par la pense judo-chrtienne. La sparation du
Spirituel et du Temporel est implicite au Christianisme et sous-entend une
Çunit unitaristeÈ[147].
Nous prendrons lĠexemple franais pour lĠexpliquer, non par facilit, mais
parce quĠil semble le plus parlant en la matire. JusquĠ la sparation entre
le spirituel et le temporel et la soumission du premier au second par la
Constitution civile du clerg (12 juillet 1790), rgnait en France une trs
forte sacralit religieuse. Mais aprs la monarchie absolue dans laquelle le
roi tait le reprsentant de Dieu sur Terre, la Çdchristianisation
rvolutionnaireÈ a lacis la socit franaise en rejetant nettement toute
ide de droit divin. LĠinstauration de nouveaux cultes lacs tait alors
largement encourag par lĠEtat Rpublicain de sorte que, dĠune soumission
impose aux lois ÇcrationnellesÈ[148],
on tait pass une soumission impose aux lois de lĠEtat unitaire. La
sacralit tatique avait remplac la sacralit divine. LĠEtat se donne pour but
de crer un monde meilleur, de transformer la socit par le droit (le plus
souvent confondu avec la loi). La socit, dans ce contexte, tend dcharger
sa responsabilit sur lĠEtat.
Ainsi, si les deux penses musulmane et judo-chrtienne diffrent, elles se recoupent dans un principe qui leur est commun : la soumission ou ordre impos verticalement (par Dieu ou par lĠEtat) et sa sacralisation. L'heure n'est donc pas la dfense d'une cole de pense, d'une chapelle, d'un courant particulier contre un autre, mais l'affirmation d'une perspective qui unifie et rassemble par-del les engagements personnels et les appartenances confessionnelles. La soumission est lĠun des trois principes gouvernant lĠunivers des diffrentes cultures. Les trois grands principes mtalogiques de penser lĠunivers sont ainsi lĠidentification (la pense confucenne selon laquelle lĠunivers se gouverne spontanment), la diffrenciation (la pense africaine et gyptienne : deux mondes cohabitent, le monde visible sur Terre et lĠinvisible au Ciel) et la soumission.
Le principe de soumission, et cĠest celui qui nous intresse pour le moment, mane de la vision des enfants dĠAbraham. Dans le Livre de la Gense, Dieu a cr le monde et lĠa gouvern par des lois et des dcrets quĠil a transmis Mose travers les dix commandements. QuĠil sĠagisse de lĠIslam ou du Christianisme, Dieu prexiste sa cration. LĠEtre prime lĠAgir. LĠhomme se retrouve alors obligatoirement soumis un pouvoir et une loi qui lui sont extrieurs. LĠide de transcendance[149] prdomine dans cette analyse alors que lĠimmanence[150] sĠapplique aux penses confucenne et africaine. Les hommes, tous cratures de Dieu doivent soumission et respect strict de la loi ainsi impose. CĠest sur ce point que pourraient se rapprocher les deux cultures musulmane et chrtienne et, en extrapolant, les deux groupes Nigrians-Musulmans et Nigrians-Chrtiens. Le principe de soumission qui les rassemble dans leur mode dĠorganisation sociale pourrait, de plus, tre le moyen de respecter ensemble une dcision rsolutoire de conflit par exemple. En plus, celle-ci sera conforte par un enrichissement mutuel bas sur la connaissance de ce qui fait leurs diffrences. Celles-ci, lorsquĠelles sont comprises et respectes par lĠautre, se compltent jusquĠ gnrer un vritable patrimoine commun quĠil faudra se partager.
Si lĠIslam et le christianisme se rapprochent par cette domination de lĠEtre sur lĠAgir (Dieu est avant de crer et lĠEtat existe avant de lgifrer), il demeure nanmoins quelques divergences relever. Pour la pense musulmane, lĠarchtype social rsulte dĠun Çentre-deuxÈ. En effet, si Dieu est unique, il a nomm Mahomet son Prophte. Il y a ainsi deux rfrents, mme si le premier est hirarchiquement suprieur au second : le droit de Dieu prime sur le droit dĠAdam. LĠarchtype islamique est donc en position intermdiaire, il est entre lĠunitarisme et le dualisme. La complexit des interprtations au sein du fiqh (la science du droit) peut aboutir des conflits de normes entre foi et raison, entre modernisme et conservatisme par exemple. LĠarchtype social issu de la pense chrtienne est comme on lĠa vu quelque peu diffrent puisque lĠEtat moderne, vritable Çavatar lacisÈ[151] du Dieu judo-chrtien, se reconnat dans un ÇunitarismeÈ rigide et contraignant lĠuniformit. Mais ces dissemblances entre les deux penses monothistes nĠempchent en aucun cas leur complmentarit, bien au contraire. Il est vident que dans toutes socits les diffrences permettent la mise en Ïuvre dĠune cohrence collective : le paysan par exemple aura besoin du forgeron pour labourer la terre, le forgeron pour se nourrir aura ncessairement besoin du paysan etc. Pour Etienne Le Roy, Ç (É) il faut accepter de penser le jeu social comme fond sur des lments constitutifs la fois spcifiques et irrmdiablement complmentairesÈ[152]. La spcificit de chacun est ncessaire la vie des autres. DĠailleurs, nombreux sont les mythes fondateurs qui montrent lĠimpossibilit de crer une communaut harmonieuse si les individus la composant sont semblables[153].
Louis Dumont, anthropologue franais, spcialis dans lĠtude des socits indiennes sĠest longtemps intress au principe hirarchique tablissant le systme des castes. La rigidit de la religion Hindouiste est pousse son maximum en Inde avec la classe des intouchables. Mais, en dehors de la socit indienne, il remarque que des rapports ingalitaires sont prsents partout, et particulirement sur le continent africain. Les divers groupes auxquels appartient un individu, ou diffrents mondes, font de lui un lment au sein dĠune hirarchie : classes dĠge (le cadet doit obir son an), les rites dĠinitiation (un non-initi devra se soumettre la volont dĠun initi), la femme sera parfois soumise aux ordres de son mari etc. Mais lĠautorit de lĠun nĠexiste pas sans lĠexistence de lĠautre, chacun (domin ou dominant) a besoin de lĠautre pour subsister. La socit occidentale nĠest pas prte accepter ces rapports dĠingalit. LĠidologie moderne est tente de substituer le principe dĠgalit sur le principe inn de hirarchie. LĠethnocentrisme pousse penser les autres civilisations comme le contraire de la sienne. En posant lĠÇautreÈ comme (artificiellement) gal et en lĠenglobant rationnellement dans la catgorie de ÇlĠhumanitÈ, Çon se construit implicitement soi-mme comme point de rfrence de cette humanit introduisant ainsi une hirarchie cacheÈ[154]. CĠest ce principe quĠa dgag Louis Dumont de ses tudes et quĠil a qualifi dĠÇenglobement des contrairesÈ[155].On considre que nos ides, nos mythes sont forcment plus universels et donc doivent servir de modle cet autre en qute de civilisation. LĠchange est alors des plus fausss puisquĠon rduit notre interlocuteur Çune image inverse de soi-mme ne permettant pas de dcouvrir lĠ ÇAutreÈ derrire lĠ ÇautreÈ[156].
CĠest en quelque sorte ce quĠa voulu faire le colonisateur britannique au Nigeria en imposant finalement un modle tatique de type ÇmoderneÈ c'est--dire issu du sicle des Lumires, caractrisant lĠindividualisme comme la nouvelle destine des hommes. Ce systme considr implicitement comme suprieur lĠorganisation qualifie dĠantatique des socits africaines, a donc prvalu institutionnellement obligeant la population y adhrer Çbonnant-malantÈ. Alors que le Nigeria tait lĠpoque pr-coloniale, on lĠa vu, dj trs diversifi dans le rapport au politique quĠentretenaient les groupes communautaires (cf. ÇPolarisation confessionnelleÈ ci-dessus). Le colonisateur, puis les nouveaux chefs de lĠEtat nouvellement indpendant, ont ainsi suivi le modle unitariste de la vision judo-chrtienne (par extrapolation, occidentale) pour construire le pays. Mme si le fdralisme donne lĠimpression de protger la varit des identits, il en va autrement en pratique. Quand diffrentes cultures juridiques pensent diffremment le Droit, elles mettent par l en lumire les diffrents modles de socialisation quĠelles valorisent particulirement. Or ces modles ne semblent pas contradictoires mais plutt complmentaires. CĠest ce qui a fait merger lĠide dĠun principe de substitution au premier, celui de la complmentarit des diffrences. Robert Vachon crit ce propos :
Ç (....) lĠaccord et la concorde ne requirent pas ncessairement une unit formelle, idologique, doctrinale, une thorie universelle, une culture commune - au sens dĠhomognit - o les diffrences disparaissent dans un dnominateur commun (É). Donc ni monisme, ni dualisme, mais acceptation mutuelle des diffrences (dans la non-dualit). Les diffrences rehaussent justement la qualit de la concorde, de lĠharmonie et de la paix. Elles sont une condition requise pour lĠharmonie. La concorde et la paix, cĠest lĠharmonie, non pas malgr, mais dans et cause de nos diffrencesÈ[157].
Ceci nous invite commencer rflchir en terme de pluralit ou pluralisme. Les diffrences apportes par la vision musulmane la vision chrtienne et inversement doivent permettre lĠenrichissement de la communaut nigriane toute entire. Ces diffrences doivent tre agres par lĠautre et respectes par tous. Mais nous verrons dans la dernire partie quĠen plus dĠune pense islamo-chrtienne, vient se greffer dans lĠorganisation nigriane la cosmogonie africaine, trs prsente (mme si elle nĠest pas apparente) dans la socit. Cette troisime donne doit nous faire raisonner, en suivant la pense dĠEtienne Le Roy, en termes de ÇmultijuridismeÈ[158] au-del dĠun simple pluralisme.
Pour mieux comprendre en profondeur les fondements de lĠinstabilit nigriane, il est ncessaire dĠen connatre les structures politiques contemporaines. Le systme est compos de trois niveaux : le gouvernement fdral sigeant Abuja depuis 1991, les trente-six Etats fdrs et enfin, les 768 Local Government Areas (LGA). Mme si la devise de la fdration est ÇUnit et Foi, Paix et ProgrsÈ, la Rpublique du Nigeria nĠchappe aucun des cueils qui menacent un systme de gouvernement dcentralis. En effet, tout comme lĠentit gographique que constitue le Nigeria est compltement artificielle, lĠorganisation fdrale, et particulirement la redistribution des revenus, est en ralit trs centralise. Il sĠagit en pratique plus dĠune dconcentration de lĠEtat quĠune relle dlgation de pouvoirs de lĠEtat aux localits. Ainsi le discours apparat bien diffrent de la ralit administrative et ce parce que ces institutions ne refltent pas sincrement la structure sociale nigriane. Celle- ci est, on le rpte, extrmement varie. Diverses identits cohabitent sur ce territoire avec leur mode de vie rciproque, leur us et habitus. Le droit en tant que rgulateur social devra, pour tre le plus efficient, tre en conformit avec chacune des visions du monde prsentes. Or, peu de normes peuvent sĠaccorder avec la totalit. Le systme juridique cumule aujourdĠhui trois droits : le Commun Law, le droit fdral et le droit musulman. Mais pour rpondre aux attentes populaires, le pluralisme juridique simple ne suffit pas. Vu lĠextrme diversit endogne du Nigeria, cĠest un pluralisme politico-juridique que lĠon pourrait qualifi de ÇpluriversÈ qui sĠimpose.
Les Nigrians considrent le fdralisme un peu comme une sorte de gri-gri devant protger le pays des influences nfastes de la diversit ethnique[159]. C'est pourquoi il est ambigu de dfinir le Nigeria comme Çle seul tat fdral d'AfriqueÈ. En ralit, si le fdralisme a survcu tous les coups d'tat militaires, cĠest grce cette trs ancienne tradition de diversit dans les modes de gouvernement local. QuĠil sĠagisse de lĠempire dĠOyo lĠOuest, des dmocraties directes lĠEst ou du califat au Nord, cette htrognit sociale, confessionnelle et politique qui caractrise cette rgion de l'Afrique conduit aujourdĠhui une sorte de Çnon-centralisation conventionnelleÈ[160]. Paradoxalement, et malgr le critre fdral de la Rpublique nigriane, le pouvoir demeure entre les mains de lĠEtat central. La seconde ambigut est lĠaffirmation officielle de la lacit de la Rpublique nigriane alors que transparaissent de nombreux signes caractre religieux. Les institutions tentent malgr tout de reprsenter quitablement le peuple nigrian puisque Prsident et Vice-prsident de la Rpublique sont respectivement, Chrtien et Musulman.
Le Nigeria n'est pas n de la runion d'tats prcdemment indpendants comme ont pu lĠtre les tats-Unis ou encore la Suisse. Lorsque les colonisateurs ont dcid (en 1906 et en 1914) d'amalgamer les rgions disparates qui se trouvaient sur le territoire de l'actuel Nigeria, ils l'ont fait par simple convenance administrative, et non par volont d'unir dans le respect de la diversit. C'est seulement partir de 1946 que cette dispersion du pouvoir a t considre comme un reflet de la diversit, ce qui a conduit les Britanniques doter le Nigeria d'une structure qualifie de ÇfdraleÈ: de la sorte, le 1er octobre 1960, l'heure de l'indpendance, le pays tait une fdration compose de trois Etats (Nord Haoussa, Est Ibo et Ouest Yorouba).
Au Nigeria la constitution dĠEtats fdrs nĠa plus aujourdĠhui que peu de sens puisquĠon assiste une augmentation exponentielle de leur nombre. A chaque nouveau gouvernement, de nouveaux Etats apparaissaient. En janvier 1966, un premier coup d'tat militaire porta au pouvoir Aguiyi Ironsi[161]. Celui-ci, partisan d'un rgime farouchement unitaire, fut renvers par le gnral Gowon[162], qui fit du pays en 1967 une fdration de 12 Etats. En juillet 1976, le gnral Obasanjo, successeur du gnral Murtala Mohammed[163] (assassin quelque temps auparavant) ajouta sept nouveaux Etats la Fdration. Mais la palme revient Ibrahim Babangida[164], qui a cr 2 rgions nouvelles en 1989, 9 encore le 27 aot 1991, et de nombreux gouvernements locaux supplmentaires. Sous sa prsidence, les Etats-membres sont ainsi passs de 19 30 et les Local Government Areas de 304 589. AujourdĠhui on compte trente six Etats membres dans la fdration nigriane et 774 localits.
Le Nigeria a pass presque toute son existence d'Etat indpendant sous
la botte des militaires. Alors comment concilier le fdralisme, qui signifie
par essence diversit, avec l'esprit militaire, qui signifie par essence
uniformit ? La rponse donne cette question est l'une des cls du
fdralisme nigrian : en augmentant continuellement le nombre des
tats-membres, on donne l'impression de renforcer le fdralisme alors qu'en
ralit c'est le pouvoir militaire central qui tait renforc. La dcision de
dcouper administrativement un nouvel Etat se prend au centre et les conditions
requises sont bases sur des critres dmographique et dĠquit. Mais le
principe de drivation[165]
est ici totalement ni, c'est--dire que les recettes internes des units
cres sont insuffisantes pour tablir une autonomie financire de lĠEtat
fdr. A titre de comparaison, le gouvernement fdral des Etats-Unis
conditionne lĠaide quĠil verse ses Etats membres leur autosuffisance
conomique. Aucune condition nĠest pose dans le systme nigrian ce qui fait
que beaucoup dĠEtats ne dveloppent pas leurs propres ressources. Ils dpendent
alors dĠune aide fdrale toujours plus petite mesure que le nombre dĠEtats
augmente : 100 nairas verss 20 Etats revient donner 5 nairas
chacun, la somme pourrait tre double sĠil y avait moiti moins
dĠallocataires.
Ainsi, cĠest une logique de consommation que le fdralisme nigrian entretien et non une logique de production. Avec une population toujours plus nombreuse (croissance dmographique de 2,1%), ce systme risque terme dĠimploser. Au plan conomique, les comptences rgionales dpendent presque exclusivement de la rpartition des revenus du ptrole par l'tat central, ressources qui diminuent mesure qu'augmente le nombre des rgions. Cette rpartition des richesses est traditionnellement ingale : 85% des revenus fdraux vont lĠEtat central, et seulement 15% aux Etats fdrs. La question qui se pose est toujours de savoir comment partager le gteau national, et jamais comment augmenter sa taille.
Le Nigeria considre donc le fdralisme comme une sorte d'incantation destine conjurer les menaces qui psent sur un tat pluriethnique. Les dirigeants focalisent leur attention sur ses aspects plus anecdotiques, comme le respect du Federal Character Principle, selon lequel toute une srie d'attributions (qui vont des charges publiques aux commandements militaires en passant par les implantations industrielles) doivent respecter une stricte rpartition gographique selon des quotas (le mot ethnique est sous-entendu) aussi prcis que contraignants. De ce fait, beaucoup de fonctionnaires et de militaires sont engags en fonction des quotas et non de leurs capacits, ce qui peut fortement favoriser les dirigeants incomptents et multiplier les erreurs de gestion.
Le gouvernement politique nigrian se veut proche du systme amricain, savoir le rgime prsidentiel. Le modle fdral les rapproche galement mme si la comparaison ne rsiste pas la critique[166]. Mais les points communs des deux prsidences ne sĠarrtent pas au domaine institutionnel. Le chef dĠEtat nigrian et le Prsident amricain semblent avoir des visions spirituelles assez proches lĠune de lĠautre. Tout comme on peut rgulirement entendre le prsident Bush junior implorer Dieu de protger les Etats-Unis, le Prsident Obasanjo appelle lui aussi lĠaide divine dans certains de ses discours officiels. Par exemple lorsquĠil exhorte, dĠun ton pontifiant, ses compatriotes une trve dans les conflits qui ruinent le pays : ÇComme Jsus, nous devons moins nous soucier de nous que des autresÈ[167]. Ce vocabulaire thologique nĠest pas rare aujourdĠhui, la guerre contre le terrorisme, contre Çles impiesÈ, Çla croisade contre les forces du MalÈ, ou contre ÇlĠaxe du MalÈ selon le Prsident amricain sont autant dĠexpressions traduisant la justification religieuse du conflit irakien, fut t-elle artificielle. De la mme faon, on assiste sur le continent africain une christianisation du discours ivoirien qui prend pour cible la menace terroriste ou les Çpouvoirs sorciersÈ de ces terroristes. Si la pointe de religieux qui agrmente les discours dĠOlesegun Obasanjo est loin dĠtre vindicative, il nĠen demeure pas moins quĠelle est rcurrente. LĠhymne national tmoigne de cette forte implication du religieux dans les institutions nationales. Ds le second couplet, la force divine est invoque: ÇO God of creation, Direct our noble cause, Guide our leaders rightÈ[168] et le psaume termine par lĠappel lĠaide de Dieu : ÇSo help me GodÈ. Plusieurs faits illustrent cette prgnance des signes religieux eu sein mme des institutions. Dans les tribunaux fdraux par exemple, les tmoins prtent sermons sur la Bible ou sur le Coran. Lors des crmonies publiques, Prsident et Vice-prsident portent tous deux lĠtiquette de leurs religions respectives.
Le Nigeria est pourtant constitutionnellement une Rpublique laque. En d'autres mots, il n'y a pas de religion d'Etat : cette option avait pour premier but dĠviter les conflits religieux. La Constitution dfend aussi, dans son article 10, tout chef de gouvernement qu'il soit rgional ou fdral d'imposer une religion particulire la population. Le fait que cet article dĠune seule phrase soit noy au milieu dĠarticles dĠune quinzaine de lignes chacun est peut-tre la raison pour laquelle il nĠest, en pratique, pas du tout respect. En thorie, tout Nigrian est libre de pratiquer la religion qui lui plait. Le principe de lacit dans l'organisation et dans la gestion politique de l'Etat est donc souvent battu en brche. Les travaux des deux assembles constituantes de 1978 et de 1988 avaient dj t bloqus par l'exigence d'un parti islamique d'inclure la charia dans la Constitution. Dans les deux cas, cĠest la confiscation du pouvoir par le rgime militaire qui avait empch la rupture du consensus national. Aujourd'hui, le prsident Obasanjo prouve de plus en plus de difficults raffirmer le caractre non-confessionnel du pays. Le 29 mai 1999, dans son discours inaugural lors de sa prestation de serment comme Prsident, Obasanjo avait pourtant promis qu'il n'y aurait pas de Çvaches sacresÈ durant son mandat[169].
Mais sĠil doit thoriquement reprsenter la totalit des citoyens nigrians, Chrtiens et Musulmans confondus, le Prsident Obasanjo ne cache pas son appartenance religieuse propre. Il est Chrtien, Born Again et Rosicrucien[170]. Le caractre Çborn againÈ le rapproche encore du Prsident Bush. Ce dernier dit avoir eu une rvlation lĠge de quarante ans, une rencontre avec Jsus-Christ. Renatre ainsi lui a assur des allis qui lĠont aid accder au poste de gouverneur du Texas puis la Maison Blanche. Cette rencontre divine est vcue par les Evanglistes comme une renaissance ou une deuxime vie. Les Born Again Christian sont lĠun des mouvements qui composent les trs dynamiques et trs prospres Evangelical Churches of Jesus Christ. Cette Eglise est donc protestante, expansionniste et no-pentectiste mais elle se caractrise galement par une vision millnariste et apocalyptique du monde. ÇCes Eglises, qui par de nombreux aspects voquent une fdration de sectes, entendent convertir lĠAmrique avant de conqurir le mondeÈ[171]. Aprs lĠAmrique Latine, lĠAfrique est lĠescale privilgie des Evanglistes. En Cte dĠIvoire, les Evanglistes sont galement trs prsents dans lĠentourage du Prsident Gbagbo.
Au Nigeria il en va de mme autour dĠOlesegun Obasanjo, fier de citer le Seigneur dans ses discours de politique interne voire externe. On peut cependant penser que lĠappartenance du Prsident nigrian la branche Born Again rsulte plus dĠune stratgie long terme lui permettant dĠentretenir des rapports privilgis avec le gouvernement amricain quĠune relle conviction personnelle. La proximit que confre cette ressemblance religieuse permet lĠdification de liens personnels aboutissant de facto des liens conomiques (on pourrait prciser ptroliers) certains. Tout comme dĠailleurs la conversion de Bush junior lui a permis dĠentrer dans la politique. Ainsi, mme dans les plus hautes sphres de lĠEtat, la religion demeure le meilleur instrument pour accder au plus haut des pouvoirs.
Les diffrents mouvements religieux au Nigeria se prsentent comme des mouvements de Çre-moralisationÈ de la socit mais galement comme des re-moralisateurs de la politique, de lĠconomie et des pratiques dĠaccumulation. Il demeure une large indpendance des mouvements entre eux (aucune hirarchie nĠest instaure) mais en revanche, une vritable dpendance morale et financire sĠinstalle entre les dirigeants lĠgard des citoyens et des fidles. LĠautorit spirituelle du dirigeant reprsente une dimension importante de son pouvoir mais on observe un renversement dĠautorit puisque le maintien du chef religieux lui-mme dpend des ouailles. On voit l une cohrence avec le pouvoir politique dans lequel le gouvernant est forcment, dĠune manire ou dĠune autre, li aux citoyens qui lĠlisent. La souverainet demeure entre les mains du peuple mme si cela nĠest pas toujours trs visible.
Le travail sur soi impos par le religieux peut se comprendre comme une faon de se gouverner soi-mme. En cela il est indissociable, en tant quĠlment productif, dĠune forme historique de ÇgouvernementÈ compris comme structure dĠun champ dĠaction ventuel[172]. Le religieux apparat comme lĠexpression dĠune spiritualit politique car le changement de soi est une manire de changer la socit. Les mouvements religieux sont alors les sites privilgis dĠune production du politique. Il existe une interconnexion entre le processus de privatisation de lĠEtat et les modes de subjectivation religieuse des individus. LĠimportance des lobbies vangliques sur la scne temporelle montre bien cette nouvelle proximit qui rapparat entre les deux pouvoirs, politique et religieux, ceux l mmes qui devaient consacrer leur sparation. Le no-Pentectisme nĠa finalement rien a envier la non-scularisation islamique.
En gnral, les Eglises pentectistes sont lĠorigine dĠun mode de production de discours quĠelles considrent comme ÇvraisÈ sur des thmes aussi varis que la maladie, la gurison ou lĠenrichissement matriel. Elles tentent, sinon de se substituer lĠEtat, du moins de sĠy immiscer. Les universits du Sud du Nigeria sont particulirement influentes dans ce domaine. Le dpartement de sociologie des religions, notamment, laisse aux tudiants une marge de manÏuvre croissante dans la production de mmoires et thses. Ces travaux nĠont plus rien voir avec la scientificit cense les caractriser ; ils sont de plus en plus orients vers des Çsavoirs vraisÈ qui sont autant de prdications ou dĠexgses la gloire de Jsus Christ. Dans le mme esprit les facults du Nord, et celle de Zaria principalement, multiplient les travaux universitaires sur lĠimportance du renouveau islamique, batification du jihad dĠOusmane dan Fodio et de propagande massive de la charia.
Les rapports de pouvoir et des jeux stratgiques au cÏur du processus de globalisation s'expriment par la circulation des schmas, des formes de codes religieux, des prches et prdications, dĠobjets culturels ou la circulation de divers Çstyles de vieÈ. Les mouvements religieux procdent par emprunts aux uns et aux autres, ce qui peut apparatre comme une tactique dans le cadre dĠantagonismes et de relations conflictuelles. La stabilit dĠun pays nĠtant possible que si la socit se reconnat dans le miroir de la politique qui la contrle, le pluralisme religieux que connat le Nigeria devrait aboutir un pluralisme politique mais celui-ci doit tre pens de manire plurale pour respecter la multi-diversit nigriane.
II. Du pluralisme religieux au pluralisme politique
LĠexistence de champs dĠidentit communautaires susceptibles de mobiliser les citoyens de faon divergente peut mettre en cause lĠunit nationale, surtout si celle-ci est conditionne par une unit politique. Ainsi, pour viter toute division sociale nigriane, certains observateurs voquent lĠventualit dĠalternatives rgionalistes, ethniques ou confessionnelles. Mais celles-ci sont souvent rductrices car inspires de modles fondement binaire ftichisant les appartenances identitaires en question. LĠide, par exemple, de reprendre le fonctionnement politique amricain, systme prsidentiel bipartite, ne parait pas rsoudre lĠnigme nigriane car cela limiterait la politique du pays une rpartition bipolaire non reprsentative de sa complexit. Cette complexit semble en revanche parfaitement sĠaccommoder dĠun rgime plural. Le Nigeria, Çpays soumis un jeu dynamique de polarisations variables est ainsi rduit abusivement un jeu dĠopposition entre lĠEtat et au gr des options rductrices, un courant centrifuge base rgionaliste, ou un courant centrifuge base ÇtribaleÈ, ou un autre fondement confessionnelÈ[173]. Or, en pratique aucun de ces courants nĠest constamment mobilisateur. Un citoyen nigrian se distingue justement par sa grande flexibilit, il entre tour tour dans divers mondes, selon la ncessit du jour.
Dfinir le Nigeria comme un conglomrat de nations religieuses ou rgionales est donc une erreur. En effet, un sujet prt mourir un jour pour son ethnie peut sĠopposer un autre jour ses proches au nom dĠune autre cause et rciproquement. Il peut suivre aujourdĠhui un chef religieux, demain un chef tribal etc.ÉComme le remarque justement Jacques Vanderlinden[174], cĠest en prenant la perspective de lĠindividu, plutt que celle du Çsystme juridiqueÈ quĠmerge la problmatique du pluralisme dans le domaine du Droit. LĠindividu se trouve en effet confront dans sa vie quotidienne une multitude dĠordres rgulateurs relatifs ses diffrentes inscriptions sociales.
La population nigriane se distingue par lĠextraordinaire souplesse de ses positions sociales, une mallabilit toute preuve qui devrait la servir plutt que lĠenfoncer. Etienne Le Roy explique bien cette capacit des Africains combiner plusieurs statuts : un mme individu peut appartenir plusieurs mondes en mme temps[175]. Si le statut est au sens courant la position juridique, le ÇstatusÈ est dfini par Henri Mendras[176] comme reprsentant chacun des rles sociaux que peut remplir un mme individu. Dans la perspective dĠEtienne Le Roy qui lie les faits sociaux et leur ÇjuridicisationÈ, le passage de status statut apparatra comme le signe dĠune prise en charge par le droit des positions sociales ainsi dsignes. Il sĠagit dĠorienter la dmarche vers lĠacteur et non lĠaction. Ainsi lĠacteur peut simultanment appartenir une classe dĠge, un systme rsidentiel, un lignage, un parti et une religion. LĠimportant est de comprendre lĠorganisation sociale dans un sens global. Trouver un quilibre entre les dimensions individuelles, collectives et communautaires de la socit nigriane pourrait nous aider mieux apprhender les modalits de gestion du lien social qui est le sien.
LĠinscription dans plusieurs mondes de lĠindividu lui donne la possibilit de sĠadapter aux situations qui se prsentent lui et de coordonner les diffrentes rgles qui en dcoulent. Cette capacit sĠidentifier conjointement plusieurs univers ouvre la porte aux thories du pluralisme et du multijuridisme. Conformment cette pluralit des rgulations sociales, chaque acteur devra disposer dĠune position et dĠun rle dans chacun des mondes auxquels il adhre. Position et rle sont des donnes sociales dans le sens o elles sont dtermines par la socit dans leurs implications et dans leurs combinaisons. Tout changement de monde engendre forcment un changement de position sociale (status) et/ou de position juridique (statut). Le Nigrian a plusieurs identits : il peut se qualifier lui-mme de Nordiste ou Sudiste, de Musulman ou Chrtien, de Haussa ou IboÉ
LĠindividu regroupe donc en lui plusieurs ÇtiquettesÈ. Cette pluralit des identits doit permettre de faire merger lĠide dĠun possible dialogue entre ces diffrents statuts. Si un individu ÇAÈ peut changer, volont, dĠappartenance communautaire, il est alors mme de comprendre les raisons faisant quĠun autre (individu ÇBÈ) se reconnat tel moment, dans un groupe ÇBÈ. Ce groupe ÇBÈ pourra tre celui qui accueillera demain lĠindividu ÇAÈ. Ainsi cette flexibilit des mouvements dĠappartenance doit aider la comprhension des choix rciproques de chacun des individus. Suivant le paradigme choisi pour notre cas, un vritable dialogue entre les religions prsentes sur le territoire nigrian devrait permettre dĠouvrir lĠanalyse de nouvelles suggestions, celles-ci devant redonner lĠespoir de pacifier un jour des relations aujourdĠhui conflictuelles.
Ainsi, le systme fdral a pu apparatre une certaine poque comme une des alternatives permettant de grer cette pluridiversit. Mais le systme nigrian aujourdĠhui sĠavre tre un leurre puisque, tout en maintenant une autorit fortement centralise, il permet certains Etats fdrs de se dmarquer largement de la fdration, et ainsi dĠisoler profondment leur identit, jusquĠ la marginaliser. Pour viter une balkanisation du Nigeria, le politologue Arend Lijphart[177] prconise un modle ÇconsociatifÈ, celui-ci ayant lĠavantage de permettre une meilleure gestion des socits dites plurales. Il propose lĠide dĠun veto mutuel (ou Çmajorit concurrenteÈ[178]) afin de protger les intrts vitaux des minorits, par exemple dans un Snat garantissant la parit des reprsentations. Ce systme sĠaccompagne dĠune forte autonomie locale et sĠappuie sur la rgle de la proportionnalit en matire de distribution du pouvoir et dĠallocation des ressources nationales ; ce qui pourrait tre plus adapt aux besoins du Nigeria actuel. Dans le mme sens, lĠide de dmocratie intgratrice doit tre prise en compte. Elle semble reprsenter un moyen non ngligeable de respecter au mieux la pluralit qui caractrise le Nigeria. A lĠinverse de la dmocratie majoritaire qui met en avant une discrimination de la minorit, la dmocratie intgratrice repose sur le principe de partage du pouvoir politique. Celui-ci est dispers de manire protger les minorits et garantir la participation et la libert dĠexpression de tous. Dans ce systme, la qualit de la reprsentation sĠobtient par la recherche dĠun consensus et de la participation. Les divers statuts et rles sociaux sont ainsi tous entendus, chacun apportant sa pierre lĠdifice dĠun systme reprsentatif de la pluralit endogne, de la diversit culturelle que connat le Nigeria.
La pluralit des statu(t)s qui compose chacun des individus est une vritable force lorsquĠelle est mise en valeur, intgre au sein du systme politique et juridique qui gre et contrle la socit. Rappelons une fois de plus que pour garantir la stabilit dĠun rgime, dĠun pays, rien nĠest mieux quĠune reconnaissance rciproque non seulement entre gouvernants et gouverns mais aussi entre socit et politique (dans un sens plus large). Le peuple doit pouvoir se reconnatre dans le systme qui le rgit comme dans un miroir. Au Nigeria les niveaux de pluralit sont nombreux : le groupe social est lui-mme ultra diversifi (plus de 250 groupes le composent), des diffrences apparaissent aussi au sein de chacun de ces groupes (les Yorouba par exemple sont musulmans ou chrtiens), et enfin les individus eux-mmes se caractrisent par cette appartenance une multiplicit de mondes (Sudiste, musulman, chef de parti, membre de telle classe dĠge etc.).
En attendant la mise en place dĠun systme vritablement plural et multijuridique, les Nigrians pourraient commencer par apprendre les uns des autres, sĠenrichir mutuellement par le dialogue, lĠchange culturel et humain. Connatre lĠAutre cĠest apprendre le respecter. Et sĠil existe une seule valeur que lĠon pourrait qualifier dĠuniverselle, cĠest bien celle du respect. Toutes les cultures hissent cette qualit au plus haut rang, au moins en tant que requis[179].
Cet enseignement de la culture de lĠautre sĠtablit donc par le dialogue, et si lĠon suit notre paradigme de dpart, il sĠagira en lĠoccurrence de lĠchange interreligieux. Il existe au Nigeria une instance interreligieuse, mise en place par le nouveau gouvernement civil, mais celle-ci se manifeste par son inefficacit. Il sĠagit donc de trouver en quoi le systme pourrait tre amliorer et dans quel but.
Dans le Jeu des lois[180], Etienne Le Roy insre dans la septime case Çles forumsÈ, lieux de dcision, espaces de confrontation des ides. Cette enceinte publique peut remplir trois fonctions : elle est la fois un lieu de rencontre, de march et/ou de rglement des conflits. Les forums sont un cadre dĠchanges destins la recherche plus ou moins consensuelle dĠune solution au problme soulev. Le forum romain tait un espace de libert au sein duquel taient discuts les choix devant prsider au bon ordonnancement de la socit. Telle lĠassemble des vieux sages dans le village africain, runis autour de lĠarbre, la palabre[181] permet de dbattre collectivement de la rsolution du conflit en cause. Le processus de mdiation que construit la palabre (ou ngociation communautaire), en rglant les diffrends lĠintrieur du groupe, fait privilgier lĠinterne sur lĠexterne. La solution au problme doit tre trouve Çdans le ventre du villageÈ selon un proverbe wolof car ce sont les principaux concerns qui seuls sont aptes le rsoudre dfinitivement. Le forum peut tre spcialis dans un domaine particulier, il peut donc tre conomique, politique ou religieux.
Un dialogue entre les religions nigrianes pourrait ainsi tre une des solutions lĠinstabilit que connat le pays. Une mdiation interreligieuse permettrait de redfinir les nombreux diffrends. De la mme faon que le phnomne religieux est manipul pour liguer les masses les unes contre les autres, il pourrait tre utilis pour les rassembler autour de ce point commun quĠest la pit divine. Pour contrer le mal de lĠinstrumentalisation religieuse, il sĠagit dĠuser des mmes armes mais cette fois pour provoquer un rapprochement. Une mdiation religieuse pourrait donner lĠoccasion aux leaders de tout bords thologiques de converser ensemble des sujets qui les tourmentent. Les proccupations dĠun pasteur vanglique ou dĠun imam sunnite sont identiques : la rcurrence des conflits artificiellement estampills dĠune justification religieuse et ses consquences meurtrires. Initi Vatican II par lĠEglise catholique et poursuivi depuis lors, le dialogue interreligieux peut tre considr comme un signe des temps. Loin de constituer une nouvelle stratgie pour obtenir des conversions, il invite les traditions religieuses prendre conscience de leur responsabilit historique dans un monde divis. Il contribue la runion de toutes leurs ressources spirituelles dont le but est lĠenseignement de la paix, seule condition de survie dans la dure.
Le Nigeria a rcemment institu, sous lĠinitiative du prsident Obasanjo, un Comit Interreligieux. Initiative louable mais qui nĠa pas encore fait la preuve de son efficacit. Le Conseil Interreligieux Nigrian, tabli en 1999, est un corps consultatif compos de cinquante personnalits religieuses. Sa construction est paritaire et reprsentative quantitativement en ce sens que vingt-cinq chrtiens et vingt-cinq musulmans se partagent lĠensemble des travaux. En effet, la rpartition religieuse au Nigeria est trs caractristique puisquĠelle se compose quasi-galit de Musulmans et de Chrtiens. LĠarchevque dĠAbuja, lors dĠun entretien accord au magazine Voix dĠAfrique[182] affirme cette particularit nigriane : Çje ne connais pas de pays o les Chrtiens et les Musulmans sont en nombre gal, comme au NigeriaÈ. Ce comit est videmment utile, au moins au niveau symbolique, mais il est plus une vitrine quĠune association productrice de rsultats concrets. LĠaspect uniquement consultatif de lĠinstitution ne confre pas ses membres les moyens permettant des initiatives dĠenvergure. Celles-ci sont trs limites et se rduisent en pratique lĠenvoi mutuel de vÏux lors des grandes crmonies sacres tel que Nol ou le Ramadan. Pourtant, nombreuses sont les possibilits dĠdifier un vritable dialogue, constructif, entre Musulmans et Chrtiens.
La premire raison, et non des moindres, est le fait quĠil nĠexiste pas de lourds contentieux historiques entre le Christianisme et lĠIslam au Nigeria. Les rivalits engendres par la concurrence religieuse nĠont jamais dgnr en croisades organises. Pendant la priode coloniale, le pouvoir (sous lĠimpulsion de Lord Lugard) avait choisi de gouverner par lĠintermdiaire des chefs musulmans tout en veillant ce que les communauts musulmanes ne subissent pas lĠinfluence de courants panislamiques et xnophobes venus dĠAfrique du Nord et du Proche-Orient. De leur ct, les leaders musulmans accueillirent avec la plus grande rserve la culture que le colonisateur chrtien transmettait par le canal de ses coles mais il nĠy eu aucun conflit dclarer. Il faut dire quĠ la mfiance des chefs musulmans vis--vis du Christianisme apport par le colonisateur a correspondu la mfiance des missionnaires lĠgard de lĠIslam, une attitude de crainte mle de mpris.
Pourtant nombreuses sont les valeurs partages par les deux religions. Comme on lĠa expliqu plus haut, une premire ressemblance est le principe de soumission que consacre tout monothisme. Le fonctionnement intrieur (voire inconscient) du fidle, face au respect de la loi (divine ou tatique), est exactement le mme quĠil soit Chrtien ou Musulman. DĠautre part, les notions de charit envers les plus dmunis, de solidarit communautaire et de justice sont des valeurs communes lĠIslam et au Christianisme. Elles peuvent tre au centre dĠun travail collectif pour lĠdification dĠune socit plus humaine et fraternelle. Le dialogue interreligieux suppose la connaissance et le respect de lĠautre mais galement lĠapprofondissement de la dcouverte de sa propre identit religieuse. Il exige des Chrtiens et des Musulmans quĠils renoncent lĠarrogance et lĠimprialisme, souvent sources de conflits. Un prtre en visite pastorale dans un village ne peut parfois pas tre loger dcemment ailleurs que chez le chef musulman. Cet exemple devrait favoriser un dialogue de vie qui ne tient pas compte de lĠappartenance religieuse ou laisse entendre que toutes les cultes se valent. Le dialogue de vie ne fait pas disparatre la mfiance et les rivalits entre les religions prtention universelle mais au moins il est un support solide, la condition dĠun dbut dĠchange. Et tout change est naturellement bnfique. Quelques ide timides merger dans ce sens : La Confrence piscopale dĠAfrique de lĠOuest, par exemple, a cr une commission pour lĠIslam et chaque Confrence nationale a fait de mme. Elle publie des brochures qui favorisent une connaissance islamo-chrtienne rciproque.
Mais les rencontres entre les responsables chrtiens et musulmans sont jusquĠici restes occasionnelles et protocolaires. Il serait souhaitable quĠau moins dans les diocses o les musulmans sont prsents, une personne soit forme en vue du dialogue et nomme cet effet, de mme dans les Etats islamiques o vivent encore certains pasteurs ou abbs. Le Comit Interreligieux Nigrian pourrait suivre la forme fdrale du gouvernement en dcentralisant des bureaux dans les Etats fdrs les plus concerns par les conflits dits religieux. Ces antennes permettraient alors dĠengager une mdiation plus efficace car privilgiant la proximit avec les citoyens, dans des zones parfois recules et o lĠEtat est dmissionnaire. Bien sr, pour communiquer, il faut se rencontrer, cesser de sĠexclure mutuellement. Rinstaller un climat de confiance entre les diffrentes communauts destines vivre ensemble et, se partager la terre, montrer que leurs vies ne sont pas si diffrentes et que chacun peut profiter lĠautre. Crer une nouvelle solidarit inter-villageoise en se partageant, par exemple, certains lieux de culte.
Ce qui semble dominer dans la violence nigriane est cette constante rfrence la culture de lĠautre. Culture diffrente par nature donc considre comme infrieure la sienne et donc devant tre rduite voir dtruite. Claude Levi-Strauss distingue la culture de la nature grce aux notions de normes et de spontanit : Ç (É) tout ce qui est universel chez lĠhomme relve de lĠordre de la nature et se caractrise par la spontanit (É) tout ce qui est astreint une norme appartient la culture et prsente les attributs du relatif et du particulierÈ[184]. Extrapolant cette citation, il sĠagit pour nous de tenter de trouver un quilibre entre ces deux rfrences que sont la nature et la culture, la spontanit et la norme. La recherche de cet quilibre passe ncessairement par une situation de paix civile sur laquelle devra se construire une Çculture de paixÈ privilgiant le dialogue et les initiatives locales.
En Afrique, contrairement la vision, occidentale, on ne parle pas du ÇjusteÈ mais du ÇbonÈ. Le droit peut aussi avoir un rle prventif et sa finalit consister surtout dans le rtablissement de la paix sociale, au besoin par des procdures dans lesquelles la dtermination du juste et de l'injuste n'est pas toujours prioritaire. La priorit est le rtablissement d'un quilibre, d'une harmonie qui a t rompue par le diffrend qui est survenu. Il faut donc prendre en compte ce problme puis le solutionner. Pour ce faire, le principe de la mdiation apporte une formule privilgiant le rtablissement dĠune paix ÇbonneÈ, qui ne sera pas forcment juste, mais qui au moins, sera le fruit dĠun consensus. Une telle dcision, prise collectivement met toutes les chances de son ct pour aboutir une rconciliation solide et durable.
Robert Vachon crit : Ç (...) la paix ou la rconciliation nĠest pas une simple question dĠamnagement fonctionnel, rationnel, administratif, une question de ngoce, dĠaffaires. Ce nĠest pas non plus une simple question mme de calcul, de mesure, de volont et dĠintelligence de part et dĠautre. Elles requirent certes un horizon commun, mais pas ncessairement une doctrine commune, ni que nous ayons les mmes ides et valeurs. De plus une synthse ne suffit pas. La paix est une question qui fait appel non seulement une couche plus profonde de nos tres - la confiance en soi et en lĠautre - mais aussi lĠengagement de lĠtre tout entier de chacun des interlocuteurs, et donc la communion et lĠtre ensembleÈ.[185]
La mdiation semble tre le meilleur moyen dĠinstaurer cette confiance pralable afin de rgler le problme la fois de faon ponctuelle mais aussi pour le long terme. Il n'y aura pas rglement si le diffrend s'est tendu aux membres du groupe, ou au-del, et s'il peut rapparatre demain. C'est pour cela que seule une rflexion collective (o chacun a la parole) peut instaurer un rapport de confiance et rsorber un problme dans la dure. Le rglement l'amiable, fortement ancr dans les socits dites traditionnelles a beaucoup apprendre un Occident fix sur la sanction pure et simple du coupable, sanctions pr-tablies dans les textes et qui s'appliquent de faon gnrale et impersonnelle. Mais les sorties de crise passent parfois par un compromis imparfait. Mme des processus institutionnaliss de rconciliation fortement mdiatiss, et certains gards efficaces (lĠAfrique du Sud est sans doute lĠexemple le plus marquant), ne cessent de montrer leurs limites. Si la rconciliation se pense la fois comme un but en soi et comme un facteur contribuant la stabilisation de la paix, elle ne se heurte pas moins aux exigences souvent contradictoires des anciens ennemis. Deux thses sociologiques sĠaffrontent sur ce thme.
Une partie de la doctrine estime quĠune paix fonde sur des ingalits entre les groupes ennemis est une paix injuste car elle imposerait ds le dpart un rapport dĠingalit. Cette paix injuste au dpart ne peut que raviver les tensions moyen terme et donc, poser les bases de conflits futurs. DĠautres auteurs pensent que le retour la paix doit primer sur la justice elle-mme. Selon eux, la question ne doit pas se poser en terme dĠopposition entre justice et compromis ngoci. LĠintrt est de trouver, ensemble, une solution par la ngociation afin de rtablir (voire tablir) une certaine harmonie dans le groupe et renforcer ainsi les relations venir. Si un choix est faire entre ces deux manires dĠapprhender le processus de pacification, il dpend naturellement du contexte local. Pour respecter au mieux les ralits endognes et la complexit nigriane, il nous faudra procder une hermneutique diatopique (prise en considration des sites culturels) telle que thorise par Raimon Panikkar[186].
Cette mthode consiste chercher les quivalents homomorphes dans un contexte spatio-temporel donn. Trouver ces lments fonctionnels permet dĠclairer le chercheur sur les ralits endognes du terrain quĠil tudie. Ce procd oblige quitter lĠethnocentrisme qui nous domine, sans pour autant Çtre lĠautreÈ, de faon mieux comprendre les mcanismes internes de la socit laquelle il appartient. Plutt que de rflchir aux seules ides issues de notre Çendoculture[187]È occidentale il sĠagit dĠinsrer des ralits objectives, issues de lĠobservation, dans la recherche dĠune solution au problme pos. Robert Vachon, en donnant une dfinition du pluralisme, explique bien cette notion de ÇralitÈ : ÇLa ralit est un tout qui nĠa pas de parties mais des membres. CĠest lĠveil lĠautre non pas comme simple objet ou terme dĠintelligibilit, mais comme source dĠautocomprhensionÉÈ. Il ajoute que cette ralit doit tre ressentie comme un veil lĠautre Çnon comme un vide remplir, mais comme une plnitude dcouvrirÈ[188]. SĠintgrer dans la ralit nigriane, africaine en gnrale, cĠest sĠinscrire dans une logique de ngociation. La paix ne peut exister durablement quĠ condition de dcouler dĠun rel compromis rsultant dĠun dialogue entre les parties (anciennement) adverses.
LĠespace de ngociation permet, voire impose de nommer le conflit et de reconnatre lĠadversit rciproque. Ceci nĠest possible quĠ la condition quĠil rgne un quilibre approximatif des forces ainsi quĠune rationalit minimale. Cette reconnaissance implique galement la reconnaissance de lĠadversaire comme interlocuteur, y compris aux yeux de tous. Elle nĠest videmment pas une condition suffisante pour tablir une relle pacification mais elle est ncessaire au bon droulement du processus. La reconnaissance de lĠautre en tant quĠgal tisse le lien conceptuel et empirique entre les notions de pacification et rconciliation. De plus, il en assure la stabilit long terme. Aucun choix ne doit tre fait entre les deux processus, rconciliation et pacification. LĠun implique rciproquement lĠautre. Ils fonctionnent ncessairement ensemble.
Selon Pierre Hassner ÇLa victoire sur la ngation de lĠhumanit nĠest pas complte si elle nĠest pas suivie par un apprentissage de lĠart de vivre ensemble. Et celui-ci est bien le premier objet la fois du droit et de la politiqueÈ.[189] Ainsi, plus que lĠinstauration dĠun dialogue et de lĠobjectif de ngociation, cĠest un solide pacte transculturel quĠil faut laborer. Ce pacte, diffrent dĠune loi impose de lĠextrieur, merge sous une forme horizontale. Edifi par tous, il doit avoir pour ultime fin la planification dĠun meilleur Çvivre ensembleÈ. Ceci dit, on ne peut cacher le fait que lĠon aura diffrentes implications et rsolutions possibles selon que lĠaccent est mis sur le ÇvivreÈ ou sur lĠÇensembleÈ.
Cet Çtre ensembleÈ suppose comme on lĠa dit un rglement amiable du conflit. Et celui-ci, seul, peut permettre la naissance dĠun dialogue entre les groupes adverses partageant pourtant des cultures diffrentes. LĠobjectif de cet change est de trouver, ensemble, des solutions au problme qui les rapproche. Pour tre efficace dans la dure, il faut ncessairement que la discussion (et son aboutissement) soit comprhensible de tous dans la forme bien sr, mais surtout dans le fond. Et pour cela, au partage de la parole doit sĠajouter le partage culturel. C'est--dire que la solution la plus efficiente sera celle qui passe Ç traversÈ les diffrentes cultures prsente au sein du cercle de discussion se concluant ainsi par un vritable compromis ÇdiaÈ culturel.
Cette modalit de rglement repose sur de longues traditions et rvle une relle spontanit de la population combler le vide laiss par un Etat dsorganis. Ce mode de rsolution est issu de gnrations d'anctres, qui eux-mmes s'accommodaient dj de ce type de solution pour rtablir l'ordre social dans la communaut. La mdiation rsulte principalement de la vision du monde qu'ont les socits africaines, la reprsentation quĠelles lui donnent. La conception africaine de la justice rejette toute transcendance du droit, puisque n'existe aucune transcendance divine non plus. Plutt que d'appliquer en 2004 une lgislation rdige en 1804 comme dans la tradition franaise par exemple, la solution au conflit sera recherche dans l'instant et en runion.
Si lĠon a mis en vidence dans le chapitre prcdent la convergence qui peut exister entre les deux cosmogonies musulmane et chrtienne ( savoir la soumission), il nous faut maintenant faire primer lĠorigine commune des Nigrians, quĠils soient Haussa-musulman ou Ibo-vanglique : lĠAfrique. Cette multi-culturalit dont bnficie les Nigrians facilite la recherche de solution. En effet, le principe export quĠest la soumission transcendante une entit suprieure et extrieure aidera les parties respecter la dcision finale prise par lĠensemble. Celle-ci aura autorit. DĠautre part, lĠidentit africaine permet, comme on lĠa dit, de mettre en place une vritable mdiation entre groupes a priori opposs. La parole, instrument privilgi de communication, va circuler de bouche oreille autour de la table pour faire natre une relle communication dans le groupe. Le diffrend ne concerne pas uniquement les principaux acteurs, il concerne la collectivit dans son entier car le conflit peut avoir des retombes plus larges dans le temps et l'espace et toucher d'autres membres du groupe, voire la nation toute entire. Cette discussion, vritable tractation, va aboutir une rflexion collective et publique donc transparente et concerte. Cette rflexion collective, cette oralit, se distingue largement du jugement collgial des tribunaux o la procdure nĠest pas forcment comprhensible de tous et o les magistrats peuvent tre fortement corrompus, donnant grce celui qui payera le plus.
La mdiation et la conciliation sont des modes alternatifs de Rglement des conflits. Ide de compromis (plurilatral) et non de jugement (unilatral). La solution dpendra de la confrontation des acteurs, de leur discussion alors que le jugement utilise des normes pr-tablies, on connat la solution avant mme d'tre confront. Dans la distinction Çsocits modernesÈ et Çsocits traditionnellesÈ[190], il faut prciser leur pendant au niveau de la justice : les premires valorisent l'ordre impos (c'est le droit officiel qui prime) alors que les secondes valorisent l'ordre ngoci et accept (c'est le droit informel qui prime, qui est le plus utilis encore aujourd'hui). Dans l'ordre ngoci, l'homme et sa pense ne sont pas au centre du cercle. C'est le cercle tout entier qui parle et dicte : parole et coute doivent tre intgrale et aller au-del du visible, de la pense et des modles.
Pour Michel Alliot[191], la mdiation est la substitution d'un rapport de sens sur un rapport de force. Et c'est ce rapport de sens qui fait le lien social. La loi ne s'attache pas au sens propre des actes, elle ne retient que la conformit ou non de l'acte par rapport elle. La mdiation permet de restituer le sens cach (ou vol) de l'acte en question par la prise de parole qui circule et devient par l, un vritable outil entre les mains de tous. Toutes les personnes autour de la table sont mises sur un mme pied d'galit. Cette prise en charge des diffrends opre un renversement de la logique juriste pure. En effet elle montre comment les sujets de droit contribuent la cration du droit et non pas comment le droit agit sur eux.
Les civilisations les plus anciennes avaient dj dcel les bnfices apports par le rglement amiable du diffrend : l'exemple de la Chine apporte une prcision catgorique. Selon la doctrine confucianiste, lĠindividu doit se gouverner lui-mme (lĠunivers sĠtant cr seul) le droit et les recours aux tribunaux sont les pires voies pour rgler les conflits. La prfrence est donne aux prceptes moraux ainsi qu' la conciliation. Rappelons ce sujet que les valeurs sociales privilgies en Chine confucenne sont la discipline de chacun et l'ducation de tous. A Rome, pendant la priode rpublicaine, le droit priv tait galement essentiellement rgl par le recours aux coutumes des anctres.
Cette thorie de la conciliation collective est bien plus efficace que les jugements institutionnels des tribunaux fdraux. Les magistrats de la Cour Suprme du Nigeria par exemple, systme hrit de la colonisation, ne cessent de juger les mmes affaires (agression, corruptionÉ) sans jamais y mettre dfinitivement fin. On prfre punir par lĠintermdiaire de rgles importes dĠune matrice extrieure plutt que rtablir lĠordre. Or, la notion de rgle de porte gnrale et impersonnelle - la loi, le rglement - demeure largement trangre la socit nigriane, fonde sur des rgles coutumires propres chaque sous-culture rgionale, traduisant et reproduisant la rpartition des rles au sein dĠun corps social de dimension restreinte et culturellement homogne. LĠide quĠune mme rgle - de surcrot mise par des institutions anonymes - puisse sĠappliquer indistinctement des millions dĠadministrs, par ailleurs intgrs dans des rseaux relationnels leur confrant leurs droits et obligations les plus concrets, demeure, aujourdĠhui encore, peu comprhensible par le grand nombre. Ds lors, les lois, comme les dcisions rglementaires, ne sont pas ressenties comme rellement contraignantes, et la recherche de passe-droits sur une base relationnelle est considre comme un mode normal de relations avec lĠadministration[192].
Malgr toutes les disparits et contradictions voques au cours de cette recherche, lĠexistence dĠun fort sentiment national nigrian ne peut tre ni.[193]. Cette solidarit nationale, dpassant les clivages, est peut-tre encore masque par les conflits divers mais elle existe. De nombreuses bases communes permettent son renforcement. Du point de vue historique, la tentative de dnaturation identitaire impuls par le colonisateur parait renforcer les liens au sein dĠune population ayant ce mme pass. Le spectre de la Guerre du Biafra (1967-1970) encore largement prsent dans les esprits constitue un souvenir commun, le traumatisme dĠune guerre civile faisant des millions de victimes laisse un got amer au peuple entier. Au niveau conomique, la commune dpendance de tous les citoyens lĠgard des ressources ptrolires limites au sud-est affermit cette tendance. Enfin, sur un plan plus gnral, le mythe messianique dĠun Nigeria champion du continent et du monde noir cre une gloire nationale indniable. QuĠil sĠagisse de comptitions sportives (les Eagles, lĠquipe nigriane de football t plusieurs fois championne dĠAfrique), de production dĠlites intellectuelles dans les multiples universits du pays, ou du rle de mdiateur quĠendosse le chef dĠEtat dans divers conflits africains (la crise ivoirienne ou celle du Darfour par exemple), le Nigrian peut tre fier de son pays. Mais il doit rester vigilent et ne pas se reposer sur des acquis passs. Pour esprer retrouver une vritable cohsion, cĠest au plus bas de lĠchelle socio-dmographique quĠil faut agir c'est--dire lĠchelle communautaire ou villageoise.
Si la violence arme est l'expression ultime de l'effondrement du systme de gouvernance d'une socit, la rsolution de conflit (au sens plein du terme) - tout comme la rconciliation et la reconstruction - reposent donc sur la rengociation et la rforme des systmes de gouvernance, non seulement l'chelle nationale, mais tous les niveaux, en commenant par le niveau communautaire. Les initiatives locales de rsolution des conflits sont primordiales la fois dans lĠtape de destruction de la violence mais galement dans la phase de construction des structures de paix. Elles constituent en quelque sorte les fondations du processus de pacification. La paix durable ne peut pas tre impose de l'extrieur. Elle doit tre btie de l'intrieur, c'est--dire du niveau communautaire au niveau national et du niveau national au niveau communautaire.
Ces volonts doivent se retrouver dans le dialogue. Mais celui-ci ne doit pas tre entendu comme un simple change de la parole car il ne permettrait pas de voir lĠAutre dans sa totalit. Il ne doit pas tre uniquement limit un discours rationnel dĠexclusion (ton ide ou la mienne), il doit comprendre le rationnel (passs respectifs, raisons objectives) et lĠirrationnel (mythes et croyances) qui constituent la totalit de la personnalit de son interlocuteur. Le centre du dialogue doit tre dirig vers les acteurs et non pas limit au sujet (le conflit par exemple) lui-mme. DĠun rapport dialectique (limit la Raison), le lien devient ÇdialogalÈ (ouvert lĠtre dans sa totalit). Le cadre de cette forme de dialogue est alors constamment mouvant, au gr de lĠenchanement des arguments, des explications donnes par lĠune ou lĠautre des parties. Ainsi le dynamisme, impuls par la rciprocit ce nouvel change, invite chacun des protagonistes se transposer dans le ÇmondeÈ de son interlocuteur. De ce respect rciproque nat une forme de solidarit.
Trois niveaux de ÇmodlesÈ d'initiatives locales pour la paix ont t dicts par le Ministre des Affaires Etrangres et du Commerce international du Canada[194]. Celles se limitant strictement aux communauts concernes et privilgiant une rsolution du conflit Çdans le ventre du villageÈ ; les oprations stimules par des facteurs externes (notamment le transfert dĠaide) mais au sein desquels les protagonistes du conflit jouent un rle actif ; enfin, les initiatives influences par les rle des organisations nationales, rgionales ou internationales. Ces initiatives consacrent la Çtransformation dĠintuition en actionÈ[195] et sont fondes sur la crativit de la collectivit. Les ressources mentales et humaines doivent primer sur des textes exposant des solutions extrieures. La rsolution de conflit est en mme temps le processus et son rsultat.
Une opration dĠaide relevant du troisime type dĠinitiative nonc par le ministre canadien a dj t ralise au Nigeria. Lance par lĠEtat de Bendel (au centre du pays) o sĠaffrontaient deux villages, elle visait restaurer une certaine communication entre les deux groupes. Un groupe de diplms en ducation de lĠUniversit du Bnin a compil un abcdaire dĠalphabtisation rdig en afemai, langue commune aux deux communauts adverses. Le manuel mettait lĠaccent sur la ncessit de vivre ensemble, les nombreux avantages qui en dcoulaient (bnfices sociaux mais aussi conomiques et autres). LĠide a port ses fruits au dbut du processus mais elle a chou lorsque les dirigeants de lĠune des communauts ont accus les autres d'utiliser cette tactique pour maintenir leur emprise sur des terres qu'ils convoitaient.
LĠide dĠinstaurer une inter-dpendance conomique peut tre par exemple un moyen de crer des besoins communs bass sur la notion de lĠchange et de la rciprocit. Ce genre dĠinitiative a t utilis en situation dĠaprs-guerre en Europe de lĠEst (Tchcoslovaquie). Une ONG a mont une entreprise de production de laine dans un village situ dans lĠun des camps du conflit et une entreprise de production de tapis dans lĠautre. Chacun dpendait du groupe adverse pour le succs de son entreprise. La cration dĠintrts communs par le biais de la coopration a ainsi permis de rtablir les ponts entre ces deux communauts. La noix de cola au Nigeria pourrait par exemple remplacer la laine des pays froids. Les trois grands groupes Yorouba, Haoussa et Ibo ont en commun dĠtre tous fortement attachs cette petite noix. Elle reprsente en effet une forte valeur nationale, non seulement titre conomique mais galement titre symbolique et pourrait en cela aider prcher une rconciliation nationale.
Un autre procd consiste instaurer des programmes de formation sur les mthodes pacifiques permettant dĠtablir la confiance entre les clans ennemis. Le Mouvement international de la rconciliation (MIR) oeuvre dans ce sens depuis de nombreuses annes travers le monde, l'chelle communautaire et rgionale. Prsent au Nigeria, il a organis de nombreux ateliers de formation sur la non-violence. Rtablir la paix nĠest pas une mission facile. Mais celle-ci peut tre constitue de Çpetits riensÈ, de manifestations pouvant sembler une goutte dĠeau dans lĠocan mais qui, accumules, peuvent redonner espoir. Les vnements sportifs (sans avoir besoin dĠaller jusquĠaux Jeux Olympiques) peuvent permettre la modification du sens de lĠaffrontement, lĠorganisation de ftes pour les enfants aux frontires communes (comme en Bosnie)[196]
La Çtrans-culturalitÈ doit se comprendre comme un moyen de sortir du cadre trop limit de la culture unique. Mais elle est aussi plus large que la simple rencontre de plusieurs cultures. La trans-culturalit ÇtraverseÈ lĠensemble des cultures prsentes sur un territoire donn, elle les incorpore les une dans les autres. Elle est un vritable messager entre plusieurs mondes. Cette nouvelle culture doit avoir t difie par lĠensemble de la mosaque populaire. Elle est la culture de tous (les peuples reprsents), (construite) par tous, et (faite) pour tous. Pour Durkheim ÇLes passions humaines ne sĠarrtent que devant une puissance morale quĠelles respectentÈ. Seule une solution dans laquelle toute la socit nigriane se reconnat peut tre viable. Mais avant de commencer toute planification dĠun futur meilleur, lĠexigence dĠune galit des chances sĠimpose. Celle-ci permettrait a moyen terme de crer des rapports conomiques et donc sociaux entre les diverses parties du pays. Dans un second temps, nous nous rendrons compte du trs fort attachement des nigrians aux religions traditionnelles et ce, des deux cts mridional comme septentrional. Cette prpondrance de la pense animiste, prsente derrire les deux religions importes et sa prgnance, nous permettra dĠimaginer le rle de ciment social quĠelle pourrait jouer au sein dĠune population en crise identitaire.
LĠanthropologie conomique est apparue tardivement avec la thorie sur les faits et techniques de production, de circulation et dĠindustrialisation des biens. Le Çsystme conomiqueÈ est dfini comme une production matrielle qui combine des rapports intellectuels et matriels des hommes avec la nature mais aussi les rapports des hommes entre eux[197]. Lorsque lĠon voit lĠimportance de lĠconomie informelle Lagos, on voit effectivement le peu dĠemprise quĠont les institutions modernes sur les Nigrians, et ceci en ville ou en campagne. LĠconomie sĠavre tre en effet un bon support pour tudier les relations sociales tout comme elle peut tre le moyen de les rtablir, grce la notion dĠchange quĠelle vhicule. LĠobjectif principal de notre recherche est ici de dcouvrir les raisons et processus ayant amen la fonction conomique changer de lieux, de forme au cours de lĠhistoire du Nigeria et de mesurer les effets que ces changements ont entrans sur lĠvolution de la socit. Les conflits que connaissent les divers groupes aujourdĠhui sont largement issus du constant dsquilibre existant entre rgions, entre Etats fdrs, entre ethnies etc. Ces querelles ont commenc juste aprs que le colonisateur ait dmarqu les frontires internes, jusque l elles taient presque inexistantes.
Autrefois les rgles coutumires, bien ancres dans les traditions, permettaient la gestion organise et pacifique des changes conomiques. En matire foncire par exemple, le paiement dĠun tribut (lĠisakole chez les Yorouba) rglait les relations de suzerainet entre les communauts. La libert dĠinstallation dĠun individu tait conditionne par lĠapprobation du chef de village. LĠorganisation patrilinaire du groupe faisait que la terre appartenait au pre de la communaut. Cette rgulation, accepte par tous, a t remise en cause par le trac de limites artificielles. Nombreux sont les conflits actuels ayant pour cause le dsaccord sur les origines du fondateur dĠune tribu. Par exemple, Alakowe, village situ entre les villes dĠIf et dĠIllesha, fait aujourdĠhui encore les frais de telles incertitudes, engendrant des conflits rguliers. La question foncire est aujourdĠhui dnue de fondement lgal car la terre est devenue proprit publique de lĠEtat avec un dcret de 1978. Le Land Use Act veut viter la concentration foncire entre les mains dĠune mme famille. Mais la bataille pour la terre rvle le maintien du prestige des chefs traditionnels, gardiens du patrimoine, et le peu dĠincidence de la loi de lĠEtat sur la population. Il sĠagit dornavant de tenter la conciliation entre la lgitimit historique du terroir et les impratifs de viabilit conomique que sĠest fix le Nigeria pour relever sa croissance conomique.
Parce que sĠil est en ÇcriseÈ, le gant africain dtient pourtant en lui des ressources non ngligeables. En dehors de lĠAfrique du Sud, le Nigeria est actuellement gnrateur de la moiti de PNB de lĠAfrique noire et de 40% de son commerce extrieur. Ces chiffres sont dj consquents et pourtant ils ne donnent pas la pleine mesure de la puissance conomique du pays. En effet, on lĠa vu, le Nigeria est extrmement riche de ressources naturelles mais celles-ci ne sont pas exploites dans leur totalit. Le politique continue de conditionner lĠconomique et les interventions gouvernementales rpondent souvent des critres loigns des seuls soucis de rentabilit financire. La confusion est grande entre les biens relevant du domaine public et ceux relevant du domaine priv. Terre, ptrole et gaz pourraient jouer un rle trs important de reconstruction nationale en crant de nouveaux rapports entre les communauts, par lĠchange.
En effet, si les formes de circulation des biens sont subordonnes aux rapports sociaux prexistants[198], cette circulation fait aussi natre des relations humaines. LĠchange rgulier organis entre deux parties fait apparatre des besoins rciproques et donc une certaine dpendance mutuelle. Crer une interdpendance conomique entre deux rgions, deux communauts, tisse sur la dure des liens dĠordre matriel dĠabord pouvant permuter ensuite en liens relationnels. Le Nigeria exporte plus de produits agricoles (en Europe, au Canada) quĠil nĠen fournit sa propre population. LĠagriculture reprsente une des immenses potentialits du pays, avec plus de 70 millions dĠhectares cultivable (la 10me superficie mondiale) dont pourtant 30% seulement sont cultivs. Le secteur primaire ne reprsente que 29% du PIB[199] (Produit Intrieur Brut) et presque la totalit de la production agricole est issue de petits lopins familiaux. Et une grande partie de cette production part directement lĠexportation vers les pays occidentaux. Paradoxalement, le Nigeria est lĠun des plus gros importateurs alimentaires subsahariens. Continuant la seule logique dĠexportation impose par la colonisation, il vend ainsi des tonnes de cigarettes, cacao, pices, noix de cajou, riz, poissons et autres tout en tant en constante perte dĠautosuffisance. Avec une croissance dmographique exponentielle, ÇlĠinconvnient de lĠavantage du nombreÈ[200] se fait sentir.
Alors pourquoi ne pas adapter sa production aux besoins de sa population avant dĠexporter les fruits de sa production ? LĠaugmentation de la consommation du pain, par exemple, dans les diffrentes villes du pays pourrait tre lĠoccasion de cultiver son propre bl plutt que de lĠimporter en quantit astronomique du Canada. Les deux tiers de la superficie sont cultivables et en plus le Nigeria bnficie de toute la gamme des climats, du nord au sud, lui permettant de diversifier sa production agro-alimentaire. Le Nord produit de lĠarachide, lĠEst de lĠhuile de palme et lĠOuest du bois, du cacao et du caoutchouc. Mais il nĠy a que trs peu dĠchanges intrieurs, les trois rgions demeurent par nature enclaves par leur conomie. Si au lieu de fonctionner en Çmono-cultureÈ comme cĠest le cas aujourdĠhui, chacune des rgions sĠchangeaient les fruits de leur travail, alors des rapports galitaires et de rciprocit sĠinstalleraient terme. Chacun (inter)dpendant de lĠautre pour sa propre survie.
Le retard conomique de la rgion Nord devrait aussi tre
lĠune des priorits nationales. Ne bnficiant dj pas des ressources en
hydrocarbures, elle nĠa pas non plus constitu dĠaristocratie foncire et nĠa
pu profiter de la possibilit dĠtendre son agriculture aux cultures vivrires
par exemple. ÇLa grande priorit du gouvernement fdral doit tre le
dveloppement du Nord : en matire d'agriculture (relancer la culture du coton
par exemple), de systmes d'irrigation pour contrer la scheresse de cette
rgion sahlienne, favoriser l'levage, l'industrie agro-alimentaire etc. On ne
rsoudra les problmes de la fdration qu'en dveloppant le Nord.È[201]
La Guerre du Biafra a montr les dangers dĠune
concentration excessive des richesses et le risque dĠexplosion du pays qui en
dcoulait.
Les gisements de ptrole, sont concentrs dans le sud du pays, reprsentent 90% des exportations et les trois quarts du revenu national. Le pays se trouve ainsi plac dans une situation trs dpendante des fluctuations des quotas et des cours du brut. Par ailleurs, et cĠest un comble, le Nigeria est contraint dĠimporter de lĠessence et des produits raffins car les raffineries nationales, vtustes, ne sont pas entretenues et maintenant inutilisables. LĠessence quĠil achte, ceux mmes qui il a vendu son off-shore, est deux fois plus leve que la moyenne des prix pratiqus sur le march intrieur[202]. Investir dans la reconstruction de raffineries permettrait de transformer sur place le ptrole brut pour le redistribuer la population nationale dĠune part, et vendre le reste de lĠessence lĠexportation. On viterait peut-tre les grves gnrales de stations essence dont les syndicats refusent lĠaugmentation des prix du brut (due la guerre en Irak), telles quĠa pu en connatre le pays en juin 2004. Et pour revenir notre logique du dbut de rubrique, qui entendait favoriser les changes conomiques interrgionaux pour ensuite crer des liens sociaux, lĠintrt pour le Nigeria serait dĠimplanter ses nouvelles raffineries dans le Nord du pays. Le Sud produisant le brut et le Nord le transformant en essence seraient ainsi lis par ce quĠils ont tous deux de plus cher.
Le systme ducatif au Nigeria a longtemps t un atout majeur pour le pays. En effet, chaque Etat fdr a au moins une universit. JusquĠen 1994, il y avait dans les coles primaires plus de treize millions dĠenfants et 200 000 tudiants dans lĠenseignement suprieur[203]. AujourdĠhui avec un taux de seulement 45% de scolarisation, le pays connat une rcession en matire ducative. Depuis lĠeffondrement du cours du ptrole, lĠenseignement ne reprsente plus que 2% des dpenses gouvernementales. Les locaux ne sont pas entretenus et les salaires des instituteurs et professeurs diminuent. Les performances scolaires rgressent qualitativement et quantitativement. Faute de diplms, lĠadministration nĠest plus si dveloppe quĠelle ne lĠtait dans les annes 70. Le taux du personnel de haut niveau a chut de 60% 25%. Le Prsident Obasanjo, dans sa campagne lectorale, avait promu lĠEducation en principe de base du programme de dveloppement mais les efforts du gouvernement en ce sens se font toujours attendre. LĠducation, pierre angulaire de la socialisation, ne devrait pas tre nglige. En elle rsident beaucoup dĠespoirs, les enfants sont le pont entre aujourdĠhui et demain et reprsentent lĠavenir dĠun pays.
Si lĠide ne brille pas par son originalit, elle semble en tous cas tre lĠune des priorits sociale, au Nigeria ou ailleurs. Sans vouloir se faire lĠavocat dĠun universalisme de base, bien au contraire, lĠimportance de lĠ ÇEducationÈ dans son sens le plus noble doit tre releve. Partons dĠune dfinition prcise de ce que lĠon entend par l. LĠducation doit tre comprise comme le processus amenant lĠindividu se construire non seulement une culture propre mais surtout lui donner les moyens de concrtiser plus tard ses choix de vie. LĠducation peut sĠentendre comme le fait dĠinculquer des Çvaleurs, croyances, gestes et attitudes qui [leurs] seront ncessaires pour mener une vie dĠadultesÈ[204]. Mais comme lĠa soulign Abraham Kardiner le systme ducatif doit, pour tre non seulement viable mais surtout respectueux de la personne, prendre en compte la Çpersonnalit de baseÈ de lĠindividu ainsi que ses productions idologiques (religions et croyances)È[205]. SĠil a t largement critiqu en France, ce modle doit imprativement tre pris en compte au Nigeria, du fait de la pluri-culture qui y rgne. Un systme dĠcole unitaire ne peut effectivement pas tre envisag au Nigeria puisque encore aujourdĠhui, trois enseignements se partagent lĠinculcation pdagogique : les coles coraniques, les coles de type europen et enfin les coles autochtones. Ces dernires consistent notamment faire participer les jeunes la vie communautaire du village, afin de leur apprendre diverses tches du quotidien.
LĠcole sociologique franaise, empruntant Marcel Mauss le concept dĠhabitus, propose une conception plus dynamique du systme ducatif. Ensemble de disposition durable, lĠhabitus est dfini comme un creuset dans lequel les expriences passes (susceptibles dĠtre rectifies) sont intgres tel une matrice de perceptions, dĠactions et de jugements. Cette notion permet alors ÇdĠaccder la Çraison pdagogiqueÈ dĠune culture, c'est--dire aux logiques et stratgies que dveloppe celle-ci pour se transmettre et se perptuerÈ[206]. Si comme le souligne lĠcole amricaine, le but de lĠducation est la transmission de la culture[207], on peut sans aucun doute affirmer lĠinverse. Toute culture suit le but, conscient ou inconscient, de se transmettre aux futures gnrations. Seule cette transmission de la culture, vritable trsor patrimonial, peut assurer la reproduction de la vie sociale et donc sa perptuit. Rappelons que lĠobjectif ultime de toute socit est de durer le plus longtemps possible. Seulement, pour se maintenir, la socit devra galement pouvoir sĠadapter lĠenvironnement qui est le sien, celui-ci nĠtant pas immuable.
LĠintrt pour nous est donc, en observant les mcanismes internes et complexes de la socit nigriane, de proposer une forme ducative adapte aux caractristiques endognes des divers groupes. Poursuivant notre logique, la Çmulti-pluralitÈ qui distingue le Nigeria, doit se retrouver dans lĠenseignement dispens sur le territoire national. C'est--dire quĠen marge des matires choisies par chacune des coles reprsentes, il pourrait tre bienvenu de dispenser un cours ouvrant lĠlve aux cultures autres, celle de ses voisins de pallier par exemple. Cette discipline comprendrait la fois de lĠhistoire des peuples voisins, la connaissance de leur culture respective, des diffrentes philosophies rgionales et surtout lĠapprentissage des valeurs de rciprocit et de solidarit, toutes deux chres la pense africaine. LĠintroduction dĠune vritable Çculture de paixÈ comme une matire commune aux divers tablissements scolaires (publics ou privs, lacs ou religieux) de la Fdration serait un pas vers une possible pacification. Cette Çculture de paixÈ en tant que telle doit tre comprise Çcomme une transposition didactique o le domaine des ides sur la paix doit devenir "savoir" et ce savoir doit devenir "objet d'enseignement"È[208]. La culture de la paix touche les modes de penser, de raisonner et d'agir. Elle est fonde sur le dialogue, la participation, la confiance. Elle est une vritable socialisation par la paix. Et l'ducation demeure le vecteur par lequel se transmet cette culture. La ÇcultureÈ dont on parle ici est celle dfinie par Joseph Leif dans sa Philosophie de lĠducation[209] :
ÇUne
prise de conscience, par l'individu, de sa nature d'tre pensant : par l, la
culture suscite l'effort d'panouissement des possibilits dont dispose chacun.
Mais elle est aussi prise de conscience des rapports que l'tre pensant tablit
avec ses semblables et avec le milieu naturel : par l elle est effort de
communicationÈ.
Cette perspective peut apparatre pour certains comme relevant dĠune utopie mais au moins, elle est un pas. LĠEducation ne peut pas bien sr assumer tous les rles sociaux mais elle demeure malgr tout un lment indispensable au dveloppement sinon dĠune Paix partage, au moins dĠune performance administrative. La fonction publique nigriane a besoin dĠaugmenter son niveau de comptence. Elle devra pour cela augmenter ses dpenses en matire dĠducation nationale (leves seulement 2% du budget national aujourdĠhui) et peut-tre mme privilgier la rgion Nord, trs en retard dans ce domaine. Ce retard cre des frustrations rgionales, des dsquilibres certains, ceux-ci privilgiant le sentiment dĠinjustice et donc les tensions.
JusquĠ
ce point de notre tude nous sommes partis de lĠhypothse que le Nigeria
exprimait une vritable parit islamo-chrtienne au niveau quantitatif :
cinquante pourcent de la population est musulmane, lĠautre moiti reprsentant
la religion chrtienne. Il est vrai que les statistiques en Afrique en gnral
et au Nigeria en particulier, ne nous donnent que peu dĠindications scientifiques
prcises. Ceci dit, lĠanalyse profonde de la pratique de ces deux monothismes
imports directement de lĠtranger permet de constater un attachement quotidien
aux croyances, coutumes et habitus traditionnels. Les nigrians sont
naturellement proches de lĠanimisme et le rapport en chiffre serait alors de
dire que le Nigeria demeure malgr les apparences un pays regroupant cent
pourcent dĠanimistes.
Plusieurs facteurs expliquent cet apparent effacement de lĠanimisme. Son identification en tant que religion dominante nĠest pas toujours simple, tandis que lĠadhsion affiche une religion chrtienne ou musulmane est bien plus marque. CĠest en observant de plus prs les pratiques et reprsentations que lĠon se rend compte que lĠappartenance lĠun des deux monothismes nĠexclut pas le recours des pratiques animistes, bien au contraire. La religion traditionnelle, lĠinverse des monothismes, ne connat pas le proslytisme : Çon y natÈ. En revanche, lĠIslam ou le Christianisme prnent un universalisme certain, cherchant la conversion : Çon y entreÈ. Les Nigrians naissent Africains avant de se dclarer Musulmans ou bien Chrtiens. CĠest leur origine commune, leurs racines.
LĠordre vcu, celui des pratiques et des institutions, est insparable de lĠordre pens, celui des thories et reprsentations. Les points communs entre les diverses croyances qui animent le Nigeria ne sĠexpliquent peut-tre pas par lĠchange, pour le moment, mais disons par une laboration conjointe. LĠAnimisme africain est la fois un creuset et un centre de diffusion dĠinfluences traditionnelles.
La tendance soufiste a facilement pntr le monde sub-sahlien habitu aux initiations et au mystre. S'il doit respecter la loi du Coran, et il le fait souvent trs exactement, cela ne suffit pas au Nigrian. Il veut pratiquer le rite et en saisir le sens cach. Le Soufisme, qui est la dimension asctique de l'Islam, comble le vide provoqu par la disparition des cultes du terroir et l'clatement de la socit clanique. De plus la possession cre une intimit avec Dieu, avec ses anges et ses gnies, et rappelle la communication avec les anctres du village africain traditionnel. Le courant soufiste est mal aim des exgtes pointilleux du Nord qui dnoncent le mysticisme et l'adoration d'autres entits que Dieu, le Seul et Unique. Les confrries[210] soufies forment des rseaux permettant d'entretenir des changes permanents entre musulmans. Les confrries nigrianes sont la Tijania, la Qadiriya et la Ahmadia sont considres comme tant apolitiques[211]. Chaque confrrie se reconnat un matre ou Cheikh (chef), ou encore marabout. Les sultans de Sokoto suivent les prceptes de la Qdiriya (du nom de son fondateur Abd al Qdir al Jilni, au XIIme sicle), confrrie longtemps dominante Kano sous la direction du Cheikh Nasiru Kabara. Dans les annes 50, le Nigeria a connu une revivification des confrries et la rsurgence de la Tidjaniya fonde au Maghreb la fin du XVIIIme sicle et qui s'est fortement diffuse depuis. Les confrries permettent aux Nigrians de maintenir, au sein d'une si grande religion, des particularismes tribaux et des solidarits chaleureuses. Elles sont des organisations autonomes, ont leurs propres lieux saints et leurs propres chefs. Ce sont des rseaux qui permettent de recrer une ambiance familiale, un groupe soud et solidaire au sein d'un pays o l'individualisme occidental ne cesse de se rpandre. La communaut de croyants est l, malgr l'inscurit galopante des grands centres urbains, pour former une atmosphre de groupe, rassurante. Le chef de la confrrie apparat ds lors tel un bon pre de famille, garant du bien de chacun des membres quĠil considre comme des fils.
Tout le long de la limite mridionale du Sahara, lĠIslam compose avec un type de culte marginal prsentant des aspects syncrtiques nombreux et relevant des Çcultes de possessionsÈ (le culte bori aux Niger et Nigeria, songhai au Mali, ndoep au SngalÉ). Ces cultes taient encore pratiqus Alger et Tunis en 1914. Le culte initiatique consiste en un rituel au cours duquel certains esprits sont censs sĠincarner dans le corps dĠindividus ÇpossdsÈ et se manifester ainsi leurs fidles. Cette piphanie permet aux adeptes dĠentrer en communication avec ces esprits et de retirer de ces rapports avec lĠau-del des avantages matriels. La ÇpossessionÈ a lieu au cours de crmonies religieuses, base de danses, de rythmes, dĠvocations dĠesprits, de transe et dĠexorcismes. En principe, lĠaccs lĠinitiation ne rsulte pas dĠun choix personnel de lĠintress, mais dĠune maladie dont lĠinitiation est le seul remde. Le culte a un effet thrapeutique essentiel qui renforce son influence : les ÇinitisÈ servent dĠintermdiaires entre les fidles et les esprits avec lesquels ils sont en relation.
Ce culte est plus ou moins bien accept par la religion dominante mais son aspect thrapeutique lui vaut la fidlit de la population dans sa grande majorit. Les lettrs de lĠIslam les plus orthodoxes le condamnent sans appel et le combattent sans relche mais la majorit le tolre. La synthse avec lĠIslam rsulte de lĠassimilation des ÇdieuxÈ ou ÇespritsÈ possesseurs, djinns en arabe, dont le Coran reconnat lĠexistence. Ils sont une sorte de milieu surnaturel marginal par rapport au monde divin mais apparaissent tout fait lgitime dans une certaine pratique de lĠIslam. Ils ne sont pas sans rappeler le culte fait aux esprits habitant le monde invisible prn par la vision animiste.
Les procdures qui caractrisent la tenue dĠune messe dans les glises pentectistes sĠinspirent normment des lments traditionnels, propres lĠorigine lĠanimisme. Le culte y est trs anim, il mle chants et sermons enflamms. LĠassemble est debout dans la salle, lve les bras et danse sur un rythme nergique. Ce grand change communicatif se cr dĠoffice car il existe une interaction continue entre le pasteur et lĠassistance. Plusieurs pasteurs sont sur lĠestrade et scandent ensemble les paroles des Evangiles, les fidles sont libres dĠapprouver, dĠintervenir ou de rgir. Cette importance donne lĠoralit nĠest pas sans rappeler les religions traditionnelles et africaines. La messe se poursuit avec des entres de fidles en transe suivie de sances dĠexorcisme[212]. Une place non ngligeable est galement consacre aux sances de gurisons. Comme T.B. Joshua Lagos ou Kris Okhoti, les pasteurs se transforment en faiseurs de miracles, parmi lesquels la gurison est le plus demand. LĠimposition des mains du pasteur sur la tte du fidle ou sur la photo dĠun proche malade rappelle les nombreux rituels typiques de la pense traditionnelle. La gurison est lĠun des plus importants pouvoirs exerc par les chefs religieux au Nigeria, ceux-ci ayant une grande connaissance des plantes thrapeutiques, extrmement nombreuses dans les forts nigrianes.
On remarque ainsi quĠIslam et Christianisme nigrians demeurent malgr tout trs proches des pratiques ou habitus traditionnels. Chre lĠensemble de la socit, la convivialit africaine peut apporter un modle novateur pour retrouver un embryon de dialogue islamo-chrtien au Nigeria. Les relations entre ces trois groupes de religions sont dissymtriques : les conversions dĠun monothisme lĠautre restent exceptionnelles, alors que lĠanimisme constitue un stock dans lequel les religions importes puisent leurs nouveaux convertis. Cette conversion tant chronologiquement la seconde, elle ne sera toujours quĠune petite partie de lĠindividu, accroche une totalit dĠorigine, les racines africaines. Etant ainsi le dnominateur commun de toutes les communauts, aussi diverses soient elles, lĠanimisme se trouve tre un bon moyen de redcouvrir lĠautre en tant quĠhomme faisant partie du mme monde que soi.
Notre constat de dpart, comme quoi la socit nigriane serait compose, parts gales, de Chrtiens et de Musulmans se retrouve finalement fauss lorsquĠon observe de plus prs les pratiques et reprsentations quĠentretiennent les individus. La socit nigriane serait ainsi 100% animiste. Face au conflit Islam/Christianisme cĠest donc la vision animiste qui devrait pouvoir faire le lien, recrer une cohsion sociale. Mais on a vu dans le chapitre prcdent que le Conseil Interreligieux du Nigeria nĠest compos que de 25 chrtiens et 25 musulmans. Et aucun reprsentant animiste officiel ? On peut pourtant penser que des reprsentants de la spiritualit africaine pourraient lgitimement trancher le dbat, faire tampon entre deux idologies universalistes. LĠextrme tolrance des religions traditionnelles permet la coexistence dans une mme communaut dĠadeptes de plusieurs religions.
Le premier effort thorique sur lĠanimisme provient du britannique E.B. Tylor. La notion recouvrirait ÇlĠme qui serait au fondement de la croyance humaineÈ[213]. Selon cette thorie, lĠexprience du rve conduit croire au ddoublement de lĠme et plus gnralement la prsence dĠune me dans les objets inanims. Etablissant une quivalence entre lĠme et lĠesprit humain, lĠanthropologue construit un modle qui mne de la catgorie des esprits infrieurs celle des divinits-espces et enfin, de ces dernires aux divinits qui gouvernent la nature et la vie des hommes dans sa globalit. LĠanimisme exprime une division de lĠunivers entre le monde visible (celui des vivants) et le monde invisible (celui des esprits).
La tradition animiste repose sur l'ide que l'univers est construit sur le fondement d'une circulation d'nergie. L'harmonie de cet univers est recherche dans l'interdpendance et la complmentarit. L'ordre actuel du monde existe grce la complmentarit des contraires. Chaque facteur dtient en lui son corollaire oppos. L'quilibre est trouv dans la pluralit car la diversit (comme la diversit des dieux) fait natre des contraires, dont l'opposition cre un quilibre vital. Le monde invisible a en lui des forces supranaturelles qui agissent comme de vrais contrepoids. Ces balanciers sont de vritables contre-pouvoirs au sein de la socit ; ils interdisent ainsi tout monopole de la violence entre les mmes mains. Par l, ils interdisent implicitement l'apparition d'un Etat de type occidental. Et comme la tradition amrindienne, l'animisme implique un principe de rciprocit selon lequel chacun ne peut exercer ses droits que s'il a, au pralable, fait face ses obligations.
Le Çdialogue de vie informelÈ qui rsulte de la pratique syncrtique fait primer lĠappartenance la mme famille, la mme couche sociale et lĠemporte ainsi sur le cloisonnement religieux, source de radicalisation des identits. Nombreuses sont les manifestations traditionnelles qui conservent le fort lien au terroir. Mme au cÏur de la ville nigriane, des grands centres urbains, les festivals et les coutumes qui les accompagnent sont encore aujourdĠhui dĠusage courant voire mme institutionnaliss. A If-If, en plein cÏur du pays yorouba, le festival edit commmore lĠhrone Moremi. Chez les Ibibio, le festival ekpe conclut lĠanne et le festival ofala dĠOnitsha annonce la rcolte de la nouvelle igname. A Jos, les festivits ponctuent chacune des saisons : mandyeng en avril pour appeler la pluie, jama behwol-behwol en novembre pour lĠouverture de la chasse, lyam contre la maladie et bien dĠautres encore[214]. DĠautre part, les crmonies de mariages sont le plus souvent folkloriques et animes avec des danses et de la musique traditionnelle portant le nom de nkpu. Le Nigrian moderne reste en effet fortement attach aux coutumes du mariage, il continue aussi porter pour lĠoccasion dĠamples vtements comme le riga des Haoussa ou lĠagbada des Yorouba taills dans de riches toffes. Remarquons ce sujet quĠOlesegun Obasanjo est toujours habill du costume traditionnel yorouba.
C'est aux cultes et aux rituels en gnral qu'il incombe de
rapprocher les individus, de focaliser leur attention sur l'idal collectif, de
les faire participer la force du groupe et de susciter la Çcommunion des
consciencesÈ. On observe travers tout le pays la persistance de ces signes
traditionnels, lors des crmonies mi-religieuse, mi-politique des mirs du
Nord ou des rois dans les forts du Sud. Le but principal est de retrouver une
Spiritualit Africaine, caractrise par essence par la pluralit. Cette
spiritualit est entendue comme la manire dont lĠHomme africain se rapporte au
monde, aux vivants et aux morts. Elle implique un rapport de solidarit, de
rciprocit et de responsabilit. LĠinteraction de ces trois composantes permet
terme de mettre en place une vritable autorgulation du groupe et par l, sa
cohsion. Chaque individu peut sa guise multiplier les identits mais lĠune
dĠentre elle joue plus que les autres le rle de ferment social. Elle peut
permettre, par une prise de conscience gnrale, de relier entre elles des
communauts parses gographiquement et a priori
culturellement.
La peur ne favorise pas le dialogue. Le dialogue suppose la connaissance et le respect de lĠautre. Ce respect de lĠautre, cette volont dĠchanger exige des chrtiens et musulmans quĠils renoncent lĠarrogance et lĠimprialisme universaliste dont ils se prvalent. Le syncrtisme apparat ici comme un outil double fonction : dĠune part, il est un moyen de conservation ; dĠautre part il est un moyen dĠadaptation, bref un solution pour durer. Michel Alliot explique bien la triple fonction de lĠexistence pour les africains : ÇEXISTER, cĠest principalement sĠinscrire dans lĠunivers, remplir les fonction auxquelles on est appel, durer.È[215] La spiritualit africaine est anthropocentrique (centre sur lĠhomme) et non pas thocentrique (centre sur la religion). Elle porte sur les problmes vitaux du quotidien. Ce quotidien se compose de plusieurs facettes. Il est la fois cosmique (il dpend des forces de lĠunivers), familial (la cohsion du groupe doit primer), ritualiste (les rites permettent de communiquer avec le monde invisible) et sacrificiel (lĠoffrande conserve lĠquilibre entre les deux mondes).
CONCLUSION
Notre questionnement initial tait de savoir comment le phnomne religieux interfrait dans la sphre politique et sociale du Nigeria contemporain. Partant dĠun constat factuel dĠhtrognit caractristique de cette socit, notre objectif tait de dvoiler ce que cachent certaines apparences. Du visible lĠinvisible il nĠy a quĠun pas franchir. Une analyse lgre fait dĠabord apparatre une vritable instrumentalisation de la religion, manie avec habilite pour dtourner les esprits, par quelques hommes habits de la fameuse Çvis dominandiÈ. Des faits concrets nous ont permis dĠillustrer la violence matrielle mais galement symbolique issue de la radicalisation des identits. Celle-ci tant quasi impose par la force de la persuasion, parfois mme par des entits extrieures au mouvement. Mais une analyse plus profonde nous fait remarquer que le rapport entre les deux pouvoirs politique et religieux peut tre non seulement unilatral, mais aussi bilatral. Plus quĠune manipulation, une domination de lĠun sur lĠautre, cĠest une vritable interdpendance qui lie politique et religion au Nigeria. Si le temporel utilise le spirituel pour atteindre ses propres objectifs, le religieux influence aussi beaucoup le politique et contribue fortement sa production. Non que le systme nigrian fonctionne en circuit ferm politique/religieux, bien au contraire il est trs ouvert, trs ÇdiffusÈ. Les relations troites existant entre les reprsentations du monde de chacun et lĠorganisation socio-politique qui en dcoule naturellement nous le rappellent. Enfin, et au vu de ce qui prcde, le dernier chapitre a t consacr la suggestion dĠhypothses, de perspectives de solution (privilgiant surtout lĠchelle communautaire et le dialogue interculturel) pouvant ventuellement permettre une cohsion nationale au Nigeria.
Comme prcit, si certains abusent subtilement de la
religion et de la sacralit quĠelle dgage, la religion constitue aussi un
besoin presque vital pour une socit en qute dĠapaisement. C'est une force
rassurante et mystrieuse catalysant une vritable puissance en elle. Sa
fonction consiste rgler les rapports des hommes avec des puissances
surnaturelles dans le monde invisible mais lĠon pourrait ajouter que la
croyance divine est galement un moyen d'aider au rglement de conflits (voire
de les prvenir) pouvant surgir entre personnes du monde visible. En effet,
nous nous sommes vite rendus compte lors de cette tude de lĠextrme
ressemblance des deux concepts que sont le Droit et le Religieux, tous deux
faits sociaux totaux Selon une dfinition du Droit donne par Etienne Le Roy
dans Le jeu des lois, celui-ci doit tre peru
comme un ensemble de faits. Il est un modle la fois conscient (un systme de
normes) et inconscient (un artefact complexe de valeurs et de reprsentations).
Il appartient une totalit sociale qui le rend statique (il consacre des armistices
sociaux) tout en le faisant reposer sur des mcanismes mouvants (des relations
sociales se transformant en relations juridiques). Si le Droit est pour Etienne
Le Roy Çle plus conscient des modles conscientsÈ, on pourrait ajouter que la
Religion est le plus conscient des modles inconscients. Ils forment tous deux
un systme complet et isonomique. Ils sont normatifs en ce sens quĠils
instaurent des rgles de conduite dictes par une entit suprieure, ils
prnent les mmes objectifs (une certaine rgulation de lĠordre) grce aux
mmes moyens (souvent la sanction). Une analyse structuraliste peut permettre
de les identifier simultanment. Enfin, spirituel et temporel relvent ensemble
de cosmogonies, desquelles dcoulent les principes mtalogiques dĠorganisation.
Le cas du Nigeria, vritable sous-continent, a lĠavantage de regrouper en lui tous les lments participant aujourdĠhui lĠactualit mondiale. Le retour du religieux dans les sphres gopolitiques semble avoir t sacralis depuis les vnements du 11 septembre 2001. Cette fanatisation tait srement dj latente, mais il a fallu une telle onde de choc pour la faire surgir ciel ouvert. Le Nigeria nous permet, tel un Çmini-monde polarisÈ, de discerner des mcanismes socio-politiques internes et externes masquant des intrts conomiques gostes en prtextant le phnomne religieux pour unir les foules. Pays deux fois plus grand que la France, premier producteur de ptrole dĠAfrique, il a galement la caractristique de regrouper sur son territoire une parit islamo-chrtienne. Ces trois lments constituent les donnes dĠun schma que lĠon retrouve, par exemple, dans la guerre mene par les Etats-Unis en Irak. LĠaccs aux ressources, tel est le vritable enjeu de ces mises en scne. Seulement, cĠest lĠaspect matriel qui prdomine, les autres ressources humaines ou mentales[216] ne semblent pas tre assez ÇcotesÈ pour lĠheureÉLe capitalisme, lorsquĠil est impos par la voie de la force (du conflit), provoque assurment la destruction des valeurs de solidarit et de responsabilit, critres de sociabilit par excellence.
Dans lĠtude du conflit nigrian, il apparat que deux logiques principales se recoupent : dĠune part un engrenage vicieux de la violence, de lĠautre des mutations sociales continues et combines des acteurs. LĠouverture du Nord la loi islamique a cristallis les passions dj prsentes. La peur de lĠautre, parce que diffrent de prime abord, assortie dĠune comptition pour le pouvoir nĠa eu de cesse de creuser les antagonismes, creuset privilgi pour voir clore les fondamentalismes de tous bords. La multiplication des allgeances et le renforcement des identits les unes montes contre les autres entretiennent en partie la crise conomique, et la crise conomique entretient la diffraction de la socit. Nombreux sont les auteurs pensant quĠune opposition faiblement constitue, comme cĠest le cas au Nigeria, devrait tre renforce par des contre-pouvoirs issus de la socit civile. Cette rflexion mrite que lĠon sĠy attarde. En effet la presse nigriane, puisque cĠest le cas qui nous intresse, se trouve tre lĠune des plus libres du continent, le droit dĠassociation lĠun des plus utiliss et des plus actifs. On peut lgitimement se demander si, paradoxalement, cette largesse donne la libert dĠexpression nĠa pas contribu transfrer le vritable pouvoir une socit civile concurrence en son sein mme. Entendons par ÇSocit CivileÈ, et conformment la dfinition de la Banque Mondiale (mme si celle-ci sĠavrera incomplte) : tout acteur qui se trouve en dehors du secteur public. La Socit Civile au Nigeria, ultra dynamique, volue sur un terrain accident o chacun tente de sĠapproprier une part du gteau national. Ce pouvoir, dplac de haut en bas de la Çpyramide socialeÈ, arrive en bout de course entre les mains des universits, dĠAssociations pour les Droits de lĠHomme ou encore de prsidents dĠassociations.
Prenons lĠexemple des associations religieuses (la Loi Fondamentale nigriane permettant largement leur constitution). Fleurissant par dizaines, elles fonctionnent comme des micro-socits des grandes villes jusquĠen zone rurale, exercent leur influence sur un terrain abandonn par lĠEtat, et sĠaffrontent comme le feraient des concurrents sur un mme march. On assiste l une transformation progressive de statut des acteurs : dĠagents associatifs, les prsidents dĠassociations deviennent agents religieux puis, entretenant des rseaux, ils deviennent agents financiers. Cette vritable mutation apparente du rle social clipse en ralit une combinaison de ces diffrentes tiquettes en un mme individu qui utilisera l'une ou l'autre en fonction de ses besoins du moment. LĠacteur est prsident dĠassociation lorsquĠil demande lĠEtat de lui verser des subventions, il est chef religieux quand il sĠagit de communiquer une idologie et homme dĠaffaire lorsquĠil conclut des marchs commerciaux. A la fin du circuit de mutation, son ultime transformation dpend de celle des fidles en membres de parti politique. LĠidologie spirituelle se noie dans le temporel. LĠagent aura ainsi russi crer lui-mme, faonner ses futurs partisans et donc futurs lecteurs potentiels qui feront de lui un homme politique. Et le politique est souvent peru, pas seulement en Afrique, comme le moyen privilgi dĠaccder au plus grand des pouvoirs. Mais, formellement, la question pourrait se poser de savoir si un groupe religieux appartient encore la Socit Civile lorsque lĠEtat nĠest plus lac (comme au Soudan par exemple) ? La question ne se pose pas encore en ces termes au Nigeria, du moins au regard des textes constitutionnels, mais dans la pratique il en va autrement.
Au sein dĠune socit qui se dsorganise, face un Etat inexistant concrtement (car non lgitim par ceux quĠil contrle), la population a besoin de se reconnatre dans des ÇguidesÈ charismatiques, et mettent leurs espoirs en ces Çsaints hommesÈ ou ÇsurhommesÈ. LĠaspect sacr que confre le religieux facilite grandement cette reconnaissance. Ne se retrouvant pas dans le systme qui la gouverne, la socit cherche le moyen de sa rdemption. Cet Etat Çse voile la faceÈ et joue le jeu de lĠEtat dit moderne, or celui-ci se limite un cadre purement thorique. Il nĠoffre aucune rfrence, ni consciente ni inconsciente, la socit. Au vu de ces analyses, une triple perspective sĠimpose. Il faut renouer trois dialogues distincts mais complmentaires : le dialogue religieux, le dialogue politique et entre ceux-ci le politico-religieux. Seule cette reprise de la communication ou ngociation, peut faire esprer une pacification et de la socit et de la politique nigriane. La politique devant tre le reflet de la socit et rciproquement. LĠassainissement simultan des rapports du sommet de la pyramide et de sa base sĠimpose donc au Nigeria afin de rechercher une valeur commune tous : le Çbon (heur) dĠintrt gnralÈ.
Si lĠon se rend compte que le pouvoir politique au Nigeria est des plus diffus, on sait aussi que la spiritualit africaine est par essence diffuse. La vision animiste du monde se caractrise par le principe de diffrenciation : lĠordonnancement des hommes et des choses procde dĠun univers organis selon les critres dĠantriorit et dĠintriorit. LĠorganisation du monde sĠest faite progressivement partir dĠun chaos initial. Ce dernier nĠest pas sans rappeler le dsordre dĠun pouvoir politique nigrian des plus dissous galement. Ainsi les potentialits qui rsident dans une reconstruction sociale grce la religion elle-mme sont importantes. Si cette sacralit du phnomne parvient mobiliser des foules entires dans un sens (la violence en est un), la religion peut galement instaurer un cadre reconnu par tous et lgitim par un consensus sur les rgles adopter et plus spcialement sur les ÇModles de Conduites et de ComportementsÈ crer. Ces derniers consacrent Çla prise en charge dĠune situation prsente la lumire du pass pour autoriser un futur au groupeÈ[217]. Les MCC seront respects grce la force du compromis et vont peu peu sĠtablir par la force de la pratique en vritables ÇHabitusÈ. Ceux-ci seront intgrs chez chaque individu de faon diffrente, en fonction de sa reprsentation du monde, son endoculture, son histoire etc. Ils pourront tre divergents dans la forme selon les groupes, mais ils seront convergents dans le fond puisque labors en communaut.
Ce sont ces divers processus qui participent la formation officielle dĠun pluralisme homogne, latent mais non encore reconnu comme tel. La spiritualit africaine, en tant que patrimoine commun et berceau des origines, devra aider solidifier ses nouveaux liens venir. Ainsi le religieux, et encore plus lĠanimisme, semble finalement tre un excellent vhicule dĠune certaine forme de dmocratie puisquĠil participe activement au pluralisme politique. La religion apporte un choix autre. Aboutissant cette conclusion, nous nous sommes demands quel systme serait le plus mme de reprsenter fidlement la socit nigriane dans sa grande diversit.
La dmocratie ou plutt ÇdemocrazyÈ pour de nombreux Nigrians est un concept difficilement objectivable. Elle est plutt une combinaison de rouages politiques et sociaux permettant parfois le renouvellement de dirigeants. ÇSi nous choisissons la dmocratie, ce nĠest pas quĠelle surabonde de vertus mais seulement pour viter la tyrannie. Nous la choisissons conscients de ses dfauts et soucieux de trouver les moyens de les surmonterÈ[218]. Georges Charachidz, expliquant le cas de lĠex URSS pendant la Guerre Froide, insiste sur lĠobjectif de Çdsidologiser la socit russeÈ. La comparaison avec la Russie peut tre intressante vu lĠimmense superficie du pays, sa grande diversit sociale, son modle fdral et lĠimportance que sa population voue au sacr. Le mode dĠapplication que prne lĠauteur serait de faire en sorte que lĠEglise, minemment prsente dans la socit, contrle (de faon morale) le Politique. Pour satisfaire les exigences du plus grand nombre, cĠest une dmocratie des petits espaces qui semble la plus respectueuse du pluralisme nigrian. De sorte que, si le politique doit tre surveill par le religieux, la dmocratie devra quant elle, tre contrle par le politique. Quand la majorit dirigeante ou lĠopposition sĠavrent inefficaces, il reste toujours le religieux comme socle solide de lĠorganisation spontane de la socit. Si lĠon dfinit la dmocratie comme Çle gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peupleÈ et la thocratie comme Çle gouvernement du peuple au nom de DieuÈ, alors un modle thodmocrate serait Çun gouvernement par le peuple, pour le peuple et au nom de DieuÈ. Ainsi, la force est produite par la cohsion sociale, elle nat de l'acceptation des individus vivant sur un mme territoire national de se reconnatre comme concitoyens les uns des autres. Ce ÇtoutÈ, qu'ils forment par leur union, prend la forme d'une entit abstraite au-dessus de chacun d'eux. La collectivit primant sur l'individualit.
Pour Durkheim[219], cette force suprieure l'individu consiste en la force de la socit antrieure chacun. Ce que les hommes adorent travers leur totem ou Dieu, c'est la ralit collective. Ë la question de savoir pourquoi la socit devient, sous une forme transfigure, objet de culte, Durkheim rpond qu'une socit a tout ce qu'il faut pour veiller dans les esprits, par la seule action qu'elle exerce sur eux, la sensation du divin : car elle est ses membres ce qu'un Dieu est ses fidles. La ÇsocitÈ est non seulement agglomrat d'individus mais aussi ÇUneÈ. Elle reprsente une force suprieure, garantissant le respect du Çcompromis dia-socialÈ [220] conclu entre gouvernants et gouverns et entre gouverns entre eux : les premiers tant censs assurer la protection des seconds et ceux-ci le respect des institutions imposes par ceux-l. Chez Durkheim, cette force anonyme et diffuse qui s'impose l'individu est bel et bien la socit en tant que ralit qualitativement suprieure et en tant qu'autorit morale suscitant respect et adoration.
Les normes religieuses, et donc sociales, puisent une grande partie de leur fondement dans une sorte de Morale ÇuniverselleÈ (regroupant les principes de dignit de la personne humaine, de respect d'autrui et de solidarit). Notons que cette universalit demeure un objectif atteindre et non une ralit objective. Elle doit tre comprise telle quĠexplique par Raimon Panikkar[221] : Çun requis plutt et non un acquisÈ. Ainsi, ce Çdroit religieuxÈ peut-il permettre, et ce doit tre son objectif, de grer la vie sociale d'un groupe, sans que celui-ci ait l'impression qu'il lui est impos. Cette gestion globale est primordiale sa stabilit. Une autre de ses fonctions (et de ses avantages) est sa prgnance faciliter le regroupement. Cette assemble de personnes-fidles lgitime les revendications de chacun. Toutes ces requtes individuelles sont formules la manire d'un compromis gnral, fruit d'une ngociation entre tous. Au moment o ces demandes sont faites et qu'elles sont entendues (mme si elles ne sont pas exauces) le groupe de fidles du dpart devient groupe politique. Il est alors interlocuteur de la sphre temporelle.
Le religieux prend alors la forme de contrepoids du politique dans le sens o il participe ( son chelle) faire changer l'Etat dans lequel il intervient. Il devient un tat intermdiaire entre la population et l'Etat, un messager. C'est en cela que l'on peut dire que le religieux fait partie de la socit civile - lieu d'avance de la socit dans le politique - , lieu de ÇdtotalisationÈ de l'Etat. Les checs des nombreuses dmocraties en Afrique nous ont appris que l'instauration de l'Etat de Droit n'est pas si simple, ni suffisante la ralisation de rformes politiques profondes. L'Etat de Droit est vide de sens s'il n'est pas articul par ce genre d'organisations reprsentant le peuple de la rue. Et encore une fois, les organisations religieuses paraissent tre une forme privilgie de cette socit civile, de part la lgitimit quĠelles endossent naturellement. En tant qu'institution sociale fortement imprgne dans l'historicit nigriane, la religion ne peut pas, a priori, tre carte du champ politique. La religion apporte beaucoup la socit ; en tant que rgulateur des rapports entre les uns et les autres. Elle permet l'instauration spontane (et presque inconsciente) de rgles de vie visant l'harmonie par ce genre d'organisations reprsentant le peuple de la rue.
Cette tude de lĠappareil socio-politique du Nigeria contemporain nous a permis de voyager dans une triple dimension recoupant simultanment trois units distinctes mais complmentaires : lĠchelle temporelle, lĠchelle spatiale et enfin, certainement la plus importante, lĠchelle humaine. La premire nous a donn lĠoccasion de remonter le temps, ce qui a pu nous clairer sur certaines situations prsentes ; la seconde a mis en exergue divers sites gographiques permettant lĠenrichissement par la comparaison ; enfin, celle des acteurs a impuls la dynamique du mouvement avec la dcouverte des mutations du statut individuel. Chaque changement dĠchelle doit regrouper lĠensemble de ces mcanismes, c'est--dire la modification des comportements, la modification des ÇstatutsÈ ainsi que la mobilisation des ressources ncessaires. Ces dernires relvent principalement de lĠinitiation, processus de socialisation par excellence. La monographie du Nigeria version Çdbut du 21me sicleÈ confirme ainsi cette temporalit tripode, processus caractrisant plus gnralement lĠAfrique, et constitu du temps des origines (le Spirituel), du temps de lĠacte (le Temporel) et celui du devenir (le Matriel).[222]
ANNEXES
ANNEXE nĦ 1 :

Carte du Nigeria en 2004 : les 36 Etats fdrs

Carte des ethnies :
Jean SELLIER, Atlas des peuples dĠAfrique, Paris, La Dcouverte, 2003.
ANNEXE nĦ
2 :


Tableaux extraits de Jeune Afrique lĠintelligent, Hors-srie nĦ 6, 2004.
ANNEXE nĦ 3 :
(Entretien retranscrit sans enregistrement, partir
de notes crites)
1. Quand tiez vous en poste au Nigeria ?
Entre 2001 et 2003
2. A quoi vous attendiez vous en arrivant sur place ? La rputation
du Nigeria s'est elle vrifie dans la ralit ?
Pays surprenant par ses dimensions : sa taille, sa dmographie, sa
varitÉ Population nigriane sans aucun complexe, lment dominant pour
comprendre le Nigeria. Les Nigrians sont trs prolixes dans de nombreux
domaines (conomique, littraire, musical, cinmatographiqueÉ). Dynamisme
extrmement fort dans cette rgion du continent.
3. Quels changements avez vous pu constater dans le fonctionnement
de l'Etat la suite du retour au rgime civil en 1999 ?
Le rgime civil tait dj instaur depuis deux ans (quand monsieur
lĠambassadeur est arriv au Nigeria). De nombreuses choses sont irrversibles
(le fonctionnement administratif par exemple). Jusque l aucun rgime civil
n'avait survcu la dictature militaire (qui a dur plus de 30 ans). En 2003,
cĠest la premire fois qu'une dmocratie issue des urnes succdait une
administration civile et dmocratique (depuis 1999). Mme si les lections ont
t entaches d'irrgularits, de fraudes et de violence, c'est dj une grande
avance.
4. Quelles ont t les consquences du 11 septembre 2001 au Nigeria
?
Le Sud, subissant une influence britannique et amricaine (la seconde
peut-tre mme plus grande encore que la premire), a montr une trs forte
solidarit envers les victimes, USA et Occident en gnral. Le Nord, quant
lui a montr une certaine sympathie pour les auteurs de l'attentat : on pouvait
voir Kano se multiplier les portraits de Ben Laden. Pousse islamiste
incontestable qui peut s'expliquer par plusieurs raisons : le Nord militaire a
dtenu le pouvoir pendant longtemps (sous colonisation + pendant dictatures
militaires), l'activit industrielle a fortement diminu. Cette perte de
pouvoirs politique et conomique peut en partie expliquer cette ferveur pour la
religion, l'islam sur lequel les hommes politiques misent pour fdrer des
masses plus facilement.
5. Dans un communiqu audio diffus sur la chane Al Jazira, Ben
Laden cite pour la premire fois le Nigeria comme "l'un des pays les plus
mrs pour mener une guerre de libration". Qu'en pensez-vous ?
Le Nigeria, et en particulier le Nord, est un terreau propice pour le
fondamentalisme musulman mais il faut y apporter des limites. La notion
d'appartenance au Nigeria reste malgr tout trs forte. On utilise l'Islam
comme moyen de contestation mais monsieur lĠambassadeur ne pense pas que ces
mouvements revendicateurs souhaitent rellement une scession. Un quilibre
existe quand mme entre le Nord et le Sud. Le Nord a besoin du Sud o se
concentrent les rserves ptrolires, cĠest un trs fort intrt conomique,
empchant toute rupture du pays. Le Nord n'est pas assez mr pour mener une
telle "guerre".
Peu de temps aprs, le Monde Diplomatique rapportait un dmenti des
diplomates occidentaux en poste Abuja et qu'il s'agissait d'un faux de la CIA
pour rapprocher Obasanjo des Amricains en vue de la guerre en Irak, qu'en
pensez vous ?
Ne se prononce pas sur la question de faux. Obasanjo est rest distant
par rapport aux USA, il n'a ni condamn, ni approuv la guerre contre l'Irak.
Mme dans le Nord, monsieur lĠambassadeur dit avoir t frapp par la
modration de la raction anti-amricaine. Des mouvements plus forts ont t
mens en Europe que dans les villes du Nord-Nigeria. Il nĠy eu que des
manifestations pacifiques alors qu'on pouvait s'attendre des ractions
beaucoup plus violentes.
Selon vous, quelle est la nature des relations entre les USA et le
Nigeria ?
Les Etats-Unis ont soutenu Obasanjo lors de sa campagne prsidentielle
en 2003. Les USA sont un grand partenaire commercial du Nigeria dans divers
domaines, notamment ptrolier : achtent 20% de leur rserve ptrolifre au
Nigeria. L'ambassadeur des USA, invit par le gouverneur de Kano, a fait un
bain de foule dans les rues de la ville sans aucun incident. Cette raction si
modre peut peut-tre sĠexpliquer aussi par la personne mme de lĠambassadeur
des USA au Nigeria, un noir amricain qui portait ce jour l un boubou
traditionnel.
6. L'extension rcente de la Charia au domaine pnal dans 12 Etats
du Nord a modifi la vie quotidienne des nigrians musulmans et non musulmans
(exemple du Sabon Gari de Kano, vritable ghetto o la minorit chrtienne est
recluse), comment les milieux vangliques du Nigeria vivent-ils une telle
avance ?
Il demeure une grande inquitude dans le Sud. Un phnomne important de
raction contre l'Islam et contre l'Eglise catholique (comme structure impose,
importe de l'extrieur) se fait sentir. Il y a aujourd'hui de nombreuses
Eglises Nationales. Celles-ci sont plus adaptes la mentalit africaine. Il
existe un trs grand syncrtisme au Nigeria, un mlange de monothisme et de
cultes traditionnels animistes.
7. De 2000 2004 plus de 50 conflits ont frapp le Nord faisant des
milliers de morts: certains estiment que le gouvernement Obasanjo ne dcourage
pas la violence (= diviser pour mieux rgner), qu'en pensez-vous ?
Concernant les nombreux conflits : le rgime militaire disposait d'un
appareil coercitif fort et autoritaire, le pays tait mieux
Ç encadr È. L'arrive du rgime civil a amene la libert de la
presse, la libert des partis politiques, la libert de manifester etc., le
propre de la dmocratie. Paradoxalement, tout ceci donne lieu des
manifestations caractre ethnique plus que religieux. Ce sont les conflits
fonciers qui priment, notamment dans le sud-est (conflits entre agriculteurs -
chrtiens et leveurs - musulmans), conflits ethniques dans la rgion du Delta
(Ijos et Ijibos par exemple)É Les groupes sont puissamment organiss, ils
volent du ptrole, le revendent par le trafic qui leur permet de financer de
nombreuses armes ; vols de commissariats galement.
Concernant l'attitude d'Obasanjo face ces conflits : oui, on peut
dire que le gouvernement Obasanjo apparat trs timide quant aux moyens mis en
Ïuvre pour rtablir l'ordre. Il tente de maintenir l'essentiel c'est--dire les
capitales politique et administrative. Dans le Sud une initiative a t prise
l'anne dernire (et non des moindres) : l'arrt des activits de Shell malgr
des intrt conomiques importants.
8. En 1999 le Prsident Obasanjo a mis en place un Comit inter
religieux, selon vous pourquoi n'est il pas concrtement efficient ?
Le dialogue interreligieux est en effet peu efficace au niveau
national. L'archevque d'Abuja est cependant trs actif ainsi que les mirs de
Kano qui se montrent favorables un dialogue. Mais cela reste insuffisant, les
questions politiques dominant toujours le dbat. Il est vrai que, mme si le
problme religieux n'est qu'une faade, une instrumentalisation par les
politiques de tous bords, le dialogue interreligieux peut tre la voie d'une
certaine pacification.
Compos de 25 chrtiens et de 25 musulmans (reprsentant la
population), pourquoi n'y a-t-il aucun animiste reprsent ?
L'animisme n'est pas, comme les deux autres religions, structur. Il
n'y a pas d'institution reprsentant les animistes. Il n'empche que le Nigeria
est un des pays africains o la religion traditionnelle tient une des plus
grande place. Particulirement en pays yorouba o certains extrmes ont pu tre
constats : des sacrifices humains sont encore aujourd'hui d'actualit, des
membres d'humains ont t retrouv sur des marchs londoniens (un torse par
exemple que des scientifiques ont russi a identifier dans un rayon de 20 Km !)
9. Comment les franais et les amricains sont perus par le peuple
nigrian et par les Autorits ?
Il nĠy a pas de racisme au Nigeria, les nigrians n'ont aucun complexe
de ngritude ou d'ex coloniss. Ils s'estiment sur un plan d'galit
noirs/blancs. Il nĠy a jamais eu de manifestation anti-blanc. SĠil apparat
problme au sein de la fdration, on ne s'en prend pas aux occidentaux sur
place comme cela pourrait se voir ailleurs en Afrique, en Cte dĠIvoire par
exemple.
10. Avez-vous remarqu une recrudescence de la religion-commerce via
la tlvision ?
Oui de nombreuses missions tlvanglistes, sur presque toutes les chanes nationales. La
religion est de plus en plus un vritable commerce qui rapporte gros. Ces
pasteurs sont de brillants hommes d'affaires tissant des rseaux de plus en
plus larges, ils ont de nombreux liens avec l'tranger (USA pour les
vanglistes et Arabie pour lĠIslam)
11. La position gographique centrale d'Abuja favorise t-elle la
cohsion des populations et par consquent la pacification des rapports entre
nigrians de religions diffrentes ?
De moins en moinsÉ Abuja tend de plus en plus devenir une ville du
Nord. De nombreux nigrians du Nord viennent s'y installer alors que rares sont
ceux du Sud venir s'y implanter. Les Nigrians du Sud ne sont souvent que de
passage Abuja, pour affaires. C'est donc une majorit musulmane qui tend
s'implanter dans la capitale.
12. Que pensez vous de l'ide du Prsident d'instaurer des quotas
ethniques au sein de l'administration ?
Monsieur lĠambassadeur se dit incertain que les quotas ethniques soient
un facteur ciment d'unit nationale. Le Liban par exemple a fait l'exprience
des quotas, des panaces : ils servent en ralit de gardes fou permettant
d'assurer une reprsentativit au dtriment de la comptence, ce qui ne serait
pas bon pour le fonctionnement de l'administration nigriane, dj assez en
difficult comme a.
13. Quelles sont, selon vous, les orientations politiques, sociales
et religieuses que le gouvernement devra entreprendre court terme afin de
permettre cette vaste fdration
de retrouver l'harmonie nationale et un "mieux vivre ensemble" ?
La grande priorit du gouvernement fdral doit tre le dveloppement
du Nord : en matire d'agriculture (relancer la culture du coton par exemple),
de systmes d'irrigation pour contrer la scheresse de cette rgion sahlienne,
favoriser l'levage, l'industrie agro-alimentaire etc. On ne rsoudra les
problmes de la fdration qu'en dveloppant le Nord.
Il faut galement mettre un terme la scissiparit des Etats fdrs :
il y a actuellement beaucoup trop d'Etats, ce qui est trs mauvais pour l'unit
nationale. En plus cette multiplication des Etats est trs coteuse et
contrarie le dveloppement local. C'est un systme beaucoup plus centralis
qu'il faudrait.
Le Nigeria est une fausse fdration : en effet, les tats ont trs peu
de ressources propres donc pratiquement aucune autonomie. Il faudrait donc une
meilleure redistribution des richesses nationales et pour que cela soit viable
regrouper les tats fdrs entre eux pour n'avoir plus que 5 ou 6 super - tats
au sein de la Fdration. Elle pourrait ainsi tre mieux gre car plus
facilement matrisable. Les 5 tats disposant alors d'une relle autonomie
financire pourrait mener bien leur politique, et ce de manire plus efficace
et plus raliste.
ANNEXE nĦ 4 :

ÇLĠEtat de lĠAfrique en 2004È, Jeune Afrique lĠIntelligent, Hors-srie nĦ 6.
ANNEXE nĦ 5 :

Le premier Ministre Abubakar Tafawa Balewa et le prsident Kennedy en 1962

Le prsident Obasanjo et le prsident Bush Junior en 2000
Des
liens troits entre les Etats-Unis et le Nigeria
ANNEXE nĦ 6 :

Carte
extraite du Monde des religions nĦ 2 : Progression de
lĠEvanglisme
Eglise If Minaret Katsina
ANNEXE nĦ 7 :

Etat
de violence dans les rues de Lagos
ANNEXE nĦ 8 :








Une diversit culturelle comme richesse naturelle.
Ç LĠuniversit nĠentend donner aucune approbation ou improbation
aux opinions mises dans les mmoires ou thses. Ces opinions doivent tre
considres comme propre leurs auteurs. È
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NWANKWO N., Ma merceds est plus grosse que la tienne, Paris, Hatier, 1985.
TUTUOLA A., L'ivrogne de la brousse, Paris, Gallimard, 1953.
UGOCHUKWU F., Contes igbos du Nigeria, Paris, Karthala, 1992.
5. Base de donnes lectroniques :
http://www.Afrik.com
http://www.afvp.org
http://www.ambafrance-ng.org
http://www.bbc.com
http://www.canada.gc.ca
http://www.christembassy.org.
http://www.encarta.msn.com
http://www.episcopalnews.com
http://www.grioo.com
http://www.in-extenso.org
http://www.islamophile.org
http://www. mouvementhumaniste.free
http://www.nigeria.com
http://www.senat.fr
http://www.rfi.fr
http:www.rollatech.com
6. Presse :
Courrier International
Jeune Afrique l'Intelligent
Le Monde Diplomatique
Le Monde des religions
Libration
Voix d'Afrique NĦ53
IRIN, AFP
TABLE DES MATIERES
INTRODUCTION
GENERALEÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...3
PARTIE
I.
D'UNE GUERRE TRIPODE:ENTRE RELIGION, POLITIQUE ET ECONOMIE....13
Chapitre 1.
Structure sociale nigriane : htroclite et religieuse......................14
Section
1. La face visible : retour radical au traditionalisme musulmanÉÉÉ...14
I. De la lgitimit historique la lgitimit
dmocratique...ÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.......15
A/ La volont affirme d'un retour l'Etat islamiqueÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.15
B/ Une revendication sociale contemporaineÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..18
II. Islam traditionnel et Etat de DroitÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...ÉÉ22
A/ La justification par la loiÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.23
B/ La justification par l'coleÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...É26
Section
2 : La face cache : monte inquitante du fondamentalisme chrtienÉ...28
I. Le Nigeria, premier pays protestant d'AfriqueÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.....29
A/ Du Protestantisme occidental au Pentectisme nigrianÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ30
B/ Evangiles et politique de conqute universalisteÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ32
II. Du Pentectisme classique au fondamentalisme dangereuxÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...35
A/ Ritualisation et manipulationÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..35
B. Gurison et
diabolisationÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...É.....37
Chapitre 2 : Instrumentalisation de la
religionÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.É....39
Section
1 : Radicalisation des identitsÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..É41
I. ÇAnthropologie de la colreÈÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.É..É41
A/ Complexit des conflits
nigriansÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..É42
B/ Notion de guerre fonctionnalisteÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ45
II. La manipulation du Coran et des EvangilesÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...48
A/ La charia ou stratgie d'exclusion des
minoritsÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ....48
B/ Les Evangiles : politique de commerceÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...É...51
Section 2. Sous le voile
religieux, l'accs aux ressourcesÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.É.57
I. Manipulation du religieux par le politique ÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.É.58
A/ Le fait religieux
comme instance de pouvoirÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.........58
B/ Valorisation du capital symboliqueÉÉÉÉÉ..ÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ....ÉÉ..60
II. Des objectifs communsÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...ÉÉÉÉ.ÉÉ...64
A/ Les enjeux : des ressources stratgiquesÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.É..É.64
B/ Les moyens : des appuis
exognesÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.ÉÉÉ67
PARTIE
2. RECONCILIATION ENTRE
TEMPOREL ET SPIRITUELÉÉÉÉ...71
CHAPITRE 1. INTERDEPENDANCE ENTRE RELIGIEUX ET POLITIQUE..ÉÉ72
Section
1. Entre divergences et convergencesÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ73
I. Des obstacles lĠunit
nigrianeÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...É73
A/ Polarisation gopolitiqueÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..É...74
B/ Polarisation
confessionnelleÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ......É..77
II. Des ensembles scantsÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.É80
A/ Principe de soumissionÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ80
B/ Complmentarit des diffrencesÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.84
Section 2. Politique plurale comme reflet dĠune socit multipleÉÉÉÉÉÉÉ..É86
I. Organisation fdrale polycentrique et
thocratiqueÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.....87
A/ Un fdralisme nigrian fragileÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...ÉÉ88
B/ Politique religieuse ou religion politique ?......................................................................90
II. Du pluralisme
religieux au pluralisme politiqueÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..É93
A/ Pluralit des mondes et des rles sociauxÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ97
B/ Ncessit dĠun dialogue interreligieuxÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...É101
CHAPITRE 2. PERSPECTIVES DE COHESION NATIONALEÉÉÉÉÉÉÉ..É102
SECTION 1. DESTRUCTION DE LA VIOLENCEÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..ÉÉ.ÉÉ..102
I. PacificationÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..É103
A/ Notion de paix civile ou paix ÇbonneÈÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..105
B/ Ncessit dĠun compromis dia-cultureÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...108
II. Solidarit et initiatives communautairesÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ109
A/ La solidarit comme principe patrimonialÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.110
B/ Exemples dĠinitiatives localesÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ111
Section 2. Construction dĠune trans-culturalitÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.111
I. Egalit des chancesÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..É112
A/ Par lĠchange conomiqueÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..112
B/ Par lĠchange du savoirÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...115
II. La spiritualit africaine comme ferment nationalÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...É118
A/ Les Nigrians et le syncrtismeÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..É118
B/ LĠAnimisme comme liant socialÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.É121
CONCLUSION
GENERALEÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..125
ANNEXESÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...É133
[1] HUNTINGTON S., Le choc des civilisations, Paris, Odile Jacob (d.), 1997.
[2] Voir la place des institutions publiques en 2004 dans le classement africain, Annexe nĦ 4.
[3] MALINOWSKI B., Les Argonautes du Pacifique occidental, Paris, Gallimard, 1963.
[4] MONTCLOS (de) M.A., Le Nigria, University of Ibadan, Karthala-IFRA, 1994, p.
5.
[5] Voir carte des ethnies, Annexe nĦ 1.
[6] LAROCHE H., La Nigeria, Paris, col. ÇQue sais-je ?È PUF, 1962, p. 5.
LĠauteur, confiant, crivait "Le Nigeria est vraisemblablement, de tous
les pays d'Afrique Noire d'obdience britannique actuels ou passs, celui dont
le prsent dj trs favorable laisse entrevoir l'avenir le plus
brillant".
[7] Wole Soyinka, pote, dramaturge et romancier,
a t laurat du prix Nobel de littrature en 1986. Son livre, Cet homme est
mort, relate ses 25 mois de
dtention en cellule (pour son soutien aux scessionnistes biafrais) aprs son arrestation
par le gouvernement militaire en 1967. Il a t plusieurs fois condamn mort
avant de sĠexiler volontairement.
[8] MAUSS M., Essai sur le don, forme et raison de lĠchange dans les socits archaques, Paris, PUF, 1950, p. 145-279. LĠauteur forg lĠexpression de "fait social total" pour dsigner un phnomne la fois reflet et expression de la logique interne dĠune socit et perceptible et analysable par un regard extrieur plus ou moins empathique.
[9] BAYARD J.F., ÇLa cit cultuelle en Afrique noireÈ dans J.F. Bayard, Religion et modernit politique en Afrique noire, Dieu pour tous et chacun pour soi, Paris, Karthala, 1993, p. 304.
[10] BALANDIER G., Pouvoir et modernit, Paris, Fayard, 1985, p. 8.
[11] DURKHEIM E., Les formes lmentaires de la vie religieuse, Paris, PUF 5e d., 1968, [d. originale 1912].
[12] LEFORT C., ÇPermanence du thologico-politiqueÈ, Temps de la rflexion, 1981, Tome II.
[13] Dictionnaire encyclopdique, Le petit Larousse, Paris, Larousse, 1997.
[14] FORTES M.,
PRITCHARD E.E., African Political Systems, Oxford, Oxford University
Press, 1940.
[15] BONTE-IZARD, Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, Paris, PUF, 2002, p. 583.
[16] THORAVAL Y., ULUBEYAN G., Le monde musulman, Paris, Larousse, 2003, p. 71.
[17] LAST M., The Sokoto Caliphate, Londres, Longman, 1967.
[18] SELLIER J., Atlas des peuples dĠAfrique, La Dcouverte, Paris, 2003, p. 98.
[19] Habes est lĠancien nom donn aux Haoussas.
[20] A la tte de chaque ville se situe un sarki kasa, un Çchef de paysÈ ou Çchef de citÈ.
[21] Le jihad souvent traduit par Çguerre sainteÈ dsigne originellement en arabe ÇeffortÈ. ÇIl dsigne la lutte srieuse et sincre aussi bien au niveau individuel quĠau niveau social. CĠest la lutte pour accomplir le bien et radiquer lĠinjustice, lĠoppression et le mal dans son ensemble de la socit. Celle-ci doit tre aussi bien spirituelle que sociale, conomique et politiqueÈ. Dfinition donne sur le site www.islamophile.org.
[22] MONTCLOS (de) M.A., Le Nigeria, Ibadan, Karthala-IFRA, 1994, p. 17.
[23] Le Sultan de Sokoto actuel est le Sultan Muhammadu Macido.
[24] AJAYI J.F.A., Political
evolution in Nigeria,
Ibadan, ULP, 1984.
[25] La libert dĠexpression de tout citoyen nigrian est dicte lĠarticle 39-1 de la Constitution Fdrale du Nigeria, chapitre 4 traitant des droits fondamentaux.
[26] Les lections prsidentielles de 1999 ont vu sortir des urnes lĠancien gnral la retraite Olesegun Obas anjo.
[27] Ces douze Etats islamiques nigrians sont, dans lĠordre chronologique: le Zamfara, le Sokoto, le Kebbi, le Niger, le Katsina, le Kano, le Jigawa, le Yobe, le Borno, le Kaduna et le Bauchi.
[28] Cette expression caractrise le principe dmocratique dans la Constitution franaise du 4 octobre 1958. Il nĠest pas inscrit ainsi dans la constitution nigriane mais il a lĠavantage dĠtre clair quant la comprhension de la notion de ÇdmocratieÈ. LĠexemple nigrian concernant la revendication dĠun Etat islamique semble merger de la rue, donc du peuple lui-mme.
[29] On expliquera le terme de Çdmocratie intgratriceÈ dans la seconde partie, chapitre 1.
[30] Site www.bbc.com.
[31] Evangiles de Matthieu, 22, verset 15.
[32] Site www.newsearch.bbc.com
[33] ALLIOT M., Le droit et le service public au miroir de lĠanthropologie, Paris, Karthala, 2003, p. 81.
[34] VALLET O., Une autre histoire des religions,
Paris, Gallimard, 2001.
[35] THORAVAL Y., ULUBEYAN G., Le monde musulman, Paris, Larousse, 2003 p. 72.
[36] Article 44 de la Constitution Fdrale du Nigeria.
[37] Le fait mme d'tendre la Charia au niveau pnal (innovation rcente) contrevient non seulement au droit constitutionnel nigrian (article 41 de la constitution fdrale) mais aussi au droit international (le Nigeria ayant ratifi la convention contre la torture et la Dclaration Universelle des Droits de l'Homme).
[38] LAST M., ÇLa Charia dans le Nord-NigeriaÈ, Politique africaine, octobre 2000, nĦ 79.
[39] ABU SALEM S.A., Introduction la lecture juridique du Coran, Bruyland, Bruxelles, 1988.
[40] SERVANT J.C., ÇAu Nigeria, la Charia lĠpreuve des faitsÈ, Le Monde diplomatique, juin 2003.
[41] RAMADAN H., ÇLa Charia incompriseÈ, Le Monde, 9 septembre 2002.
[42] VALLET O., Les religions dans le monde, Paris, Flammarion, 2003.
[43] Nous dvelopperons ce thme dans la seconde
partie, chapitre 2, parmi les hypothses de solution pouvant permettre le
retour la cohsion nigriane.
[44] Lord Lugard, Gouverneur Gnral du Nigeria
pendant la colonisation, fit prvaloir le principe de lĠIndirect Rule
c'est--dire le maintien des lois et des coutumes locales. Les chefs de
villages faisaient office de "passerelles" entre la population
nigriane et lĠadministration britannique.
[45] MONTCLOS (de) M.A., ÇNigria et Soudan : y-a t'il une vie aprs la sharia ?È, Etudes, novembre 2001, p. 447.
[46] Cheikh GUMI, ancien ÇGrand KhadiÈ du Nord, avait voqu lĠventualit de la transformation de la fdration en Rpublique islamique par le seul jeu dmocratique. Celui-ci estimait la population musulmane du Nigeria une large majorit nationale : 70%.
[47] ABDULLAHI S.U., Search of a
viable political culture. Reflections on the political thought of Sheick
Abdullahi dan Fodio, Kaduna,
new Nigerian, 1984.
[48] Les ououls sont les principes gnraux de la religion et du droit musulmans. Cf. www.lexilogos.com/arabe
[49] KANE O., ÇUn pluralisme en qute de dmocratie. Mobilisations musulmanes et rgimes militaire KanoÈ dans Religion et transition dmocratique en Afrique, CONSTANTIN F. et COULON C. (dir.), Karthala, Paris, 1997, p. 77.
[50] www.voxdei.com
[51] www.africa-confidential.com
[52] Voir carte, Annexe nĦ 1.
[53] Roi divin en pays yorouba et dans le royaume du Bnin.
[54] Roi des Itsekiri Warri.
[55] Ville du Portugal.
[56] MONTCLOS (de) M.A., Le Nigeria, Ibadan, Karthala-IFRA, 1994, p. 27.
[57] SELLIER J., Atlas des peuples dĠAfrique, Paris, La Dcouverte, 2003, p. 132.
[58] CHRETIEN J.P., LĠinvention religieuse en Afrique. Histoire et religion en Afrique noire, Paris, Karthala, 1993.
[59] ANDRE C. et M., Imaginaires politiques et pentectismes : Afrique/Amrique Latine, Paris, Karthala, 2001, p. 38.
[60] Le petit Larousse, Paris, Larousse, 1997.
[61] KAREH TAGER D., ÇChez les accros de la BibleÈ, Le Monde des Religions, nĦ 2, p. 36.
[62] ZEGHIDOUR S., ÇCes sectes qui veulent conqurir le mondeÈ, Le nouvel observateur, nĦ 2051, p. 18.
[63] COX H., Retour de Dieu. Voyage en pays pentectiste, s.l., Harpercollins Publisher, 1995.
[64] KAREH TAGER D., ÇChez les accros de la BibleÈ, Le Monde des Religions, nĦ 2, p. 36.
[65] MONIOT H., Les civilisations de lĠAfrique
Noire, Paris, Casterman,
1987.
[66] LEVI STRAUSS C., LĠhomme nu, Paris, Plon, 1971.
[67] MAUSS M., Manuel dĠethnographie, Paris, Editions sociales, 1967.
[68] BOEK (de) F., ÇLe deuxime monde et les enfants sorciers en RDCÈ, Politique africaine, nĦ 80.
[69] Dictionnaire encyclopdique Le petit Larousse, Paris, Larousse, 1997, p. 628.
[70] HOBBES, Le Lviathan, chapitre 13.
[71] MONGA C., Anthropologie de la colre, Paris, LĠHarmattan, 1994.
[72] BONTE-IZARD, Dictionnaire de l'ethnologie
et de l'anthropologie, Paris,
PUF, 2002, p. 302.
[73] LEVY B.H., ÇIn and out AfricaÈ,
Le Point, 2 mai
1992, nĦ1024, p. 54-58.
[74] LEIRIS M., Afrique fantme, Paris, Gallimard, 1988.
[75] ÇNĠattendez plus jamais de courantÈ.
[76] MONTCLOS (de) M.A., le
Nigria, Ibadan,
Karthala-IFRA, 1994, p. 282.
[77] ANIFOWOSE R., Violence and politics in Nigeria, Enugu, Nok Publications, 1982.
[78] SERVANT J.C., ÇAu Nigeria, la charia
lĠpreuve des faitsÈ, Le Monde Diplomatique, juin 2003, p. 12.
[79] Article de lĠIRIN du 28 novembre 2002.
[80] Article de lĠAFP du 5 mai 2000.
[81] BONTE-IZARD, Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, Paris, PUF, 2002, p. 313.
[82] Ibid., p. 314.
[83] ALLIOT M., Le droit et le service public au miroir de lĠanthropologie, Paris, Karthala, 2003, p. 80-81.
[84] BONTE-IZARD, Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, Paris, PUF, 2002, p. 315.
[85] OMS : Organisation Mondiale de la Sant
[86] UNICEF : Fonds des Nations Unies pour la protection de lĠenfance.
[87] MBOUGUEN M., ÇNigeria : Amina acquitte, un homme condamn lapidationÈ, sur www.grioo.com.
[88] SOURDEL D., Dictionnaire historique de lĠIslam, Paris, PUF, 1996. La zina ou Çrelation sexuelle hors mariageÈ reprsente un crime puni dĠune condamnation lapidation selon la charia.
[89] MARSAUD O., ÇLa charia nĠest pas morte au NigeriaÈ, sur www.afrika.com, article du 30 juin 2002.
[90] Ce qui caractrise lĠIslam sunnite est lĠimportance accorde la sunna du Prophte. Par sunna il faut entendre la pratique prophtique, la coutume de la communaut. Elle constitue lĠidal communautaire, le modle de rfrence des normes respecter.
[91] BAKO A., ÇThe settelment of Sabon Gari Kano. 1913-1960È, Journal of Humanities, 2000, nĦ 12, p. 61. Sabon garuruwa signifie littralement Çnouveau quartierÈ en langue haoussa.
[92] On connat pourtant le rle important quĠa jou le Nigeria dans la rconciliation sud africaine.
[93] BOURDIEU P. Raisons pratiques sur la thorie de lĠaction, Paris, Seuil, 1994.
[94] Ibid., p. 188.
[95] MONTCLOS (de) M.A, ÇNigeria et Soudan : y a
t'il une vie aprs la sharia ?È, tudes, novembre 2001, p. 451.
[96] MONTCLOS (de) M.A., ÇLe Nigeria l'preuve
de la shariaÈ, tudes,
fvrier 2001, p. 157.
[97] El Zaky-Zaky est le chef dĠun mouvement fondamentaliste, le ÇMuslim RevolutionariesÈ. Il a t emprisonn dans les annes 90 sous la dictature militaire. Il reprsente la voie chiite au Nigeria, minoritaire par rapport la majorit sunnite des musulmans nigrians.
[98] SERVANT J.C, ÇLa charia lĠpreuve des faitsÈ, Le Monde Diplomatique, juin 2003.
[99] Le wahhabisme est intimement li lĠArabie saoudite, courant privilgiant la lecture la plus rigoriste et formaliste du Coran. Il est la forme la plus stricte de lĠcole hanbalite, du nom de son crateur Ahmed ben Hanbal (780-855). Ne reconnaissant que le Coran et la Sunna, le wahhabisme condamne des pratiques de lĠislam telles que le culte des saints ou le soufisme. Iconoclaste outrance, il rejette toute forme dĠadoration des crations de lĠhomme (images, photos, tlvision etc.)
[100] ZEGHIDOUR S., ÇSur lĠEglise Universelle de Dieu au BrsilÈ, Le Nouvel Observateur, nĦ 2051 du 26 fvrier au 03 mars 2004, p. 26-27.
[101] www.rollatech.com/cloud7.
[102] A titre indicatif, 40 000 nairas = 290
euros.
[103] www.christembassy.org.
[104] PATINVOH T., article du 04 fvrier 2003 sur www.syfia.com/fr/article2970.
[105] DE HEUSH L., Le roi ivre ou lĠorigine de lĠEtat, Paris, Gallimard, 1972.
[106] Dictionnaire encyclopdique, Le petit Larousse, Paris, Larousse Livre, 2003.
[107] ROY O., propos recueillis par Henri Tincq, Le
Monde des Religions,
septembre-octobre 2003, nĦ 1, p. 48.
[108] OMOTUNDE J.P., ÇLĠArabie et lĠAfrique
noire : une histoire entache par la traiteÈ, www.africamaat.com, article du 8 fvrier
2004. LĠauteur dmontre que les liens avec lĠArabie Saoudite ne sont pas
rcents. En effet, ds le VIIe sicle lĠArabie montrait un intrt certain
pour le Nigeria. Une lettre adresse au sultan dĠEgypte par le roi africain du
Bornou (Nord) illustre le rapport de force mis en place par les Arabes :
lĠesclavagisme.
[109] COULON C., ÇLe radicalisme islamique au Sahara : DaĠwa, arabisation et critique de lĠOccidentÈ, Les nouveaux oulmas, OTAYEC R. (dir.), Paris, Karthala, 1999, p. 144.
[110] Abubakar dĠabord disciple de Gumi, va peu peu sĠen distancer pour former son propre groupe, rformiste wahhabite, contre la Rvolution iranienne mais ayant de la sympathie pour les confrries.
[111] KANE O., ÇUn pluralisme en qute de dmocratie. Mobilisation musulmanes et rgime militaire KanoÈ dans Religion et transition dmocratique en Afrique, CONSTANTIN F. et COULON C (dir.), Karthala, Paris, 1997, p. 66.
[112] Enqute de la NDLEA (New Drug Law Enforcement Agency) sur le trafic de drogue au Nigeria.
[113] ÇBlanchir au nom de DieuÈ, article du 18 avril 2004, www.rfi.fr.
[114] http://www.nigeria.com,
sur lĠune des chanes chrtiennes.
[115] La rgion des Oil Rivers tire son nom non pas du ptrole mais des palmiers huile qui firent sa richesse au temps de la colonisation.
[116] La cassitrite et la colombite sont des minerais activement exploits en tant que source d'tain, mais aussi pour la fabrication du bronze et d'autres alliages particuliers.
[117] Chiffres tirs du rapport prsent par le Snat franais, ÇLe Nigeria, un partenariat bien comprisÈ, anne 2000, sur le site www.senat.fr.
[118] Titre dĠune des Ïuvres de lĠcrivain engag Wole SOYINKA.
[119] En 1997, le total des exportations sĠlve selon la Central Bank of Nigeria 771 000 tonnes.
[120] Donnes 2004 sur le site www.fr.encarta.msn.com.
[121] MARSHALL-FRATANI R. et PECLARD D., ÇLa religion du sujet en AfriqueÈ, Politique africaine, octobre 2002, nĦ 87, p. 5.
[122] Article du 16 octobre
2001, Courrier International,
nĦ 570.
[123] SERVANT J.C., Le Monde Diplomatique, juin 2003, p. 13.
[124] Voir Annexe nĦ 2.
[125] MBOUGUEN H., ÇPtrole : le brut nigrian,
alternative pour les USA ?È, article du 06 avril 3003, sur le site
www.grioo.com.
[126] ÇReligious Freedom
Report 2000È, Bureau of Democraty, Human Rights, and Labour, sur
www.us.state.gov.
[127] RADCLIFF BROWN A. R., The Social
Organization of Australian Tribes, Glencoe, Illinois, The Free Press, 1948.
[128] MONTCLOS (de) M.A., le Nigria, Ibadan, Karthala-IFRA, 1994, p. 147.
[129] NICOLAS G., ÇReligion,
socit et dveloppement : exemple du NigeriaÈ, Paris, Culture et
dveloppement, s.d., p. 411.
[130] Les quatre cinquimes des richesses ptrolires du Nigeria se situent dans cette rgion.
[131] MEILLASSOU C., Anthropologie de l'esclavage, PUF, 1986.
[132] LACOSTE Y., ÇGopolitiques internes en
AfriqueÈ, Hrodote,
juillet-septembre 1987.
[133] LACOSTE Y., ÇAfriques blanches, Afriques noiresÈ, Hrodote, juillet-septembre 1992.
[134] ÇLutte contre la traite des enfants en Afrique Centrale et en Afrique OccidentaleÈ, article de juin 2001, ditions archives de lĠOIT, texte nĦ 39 sur le site www.ilo/public/french/bureau/inf/magazine.
[135] BANGRE H., ÇDes enfants sauvs de lĠesclavage, 74 Bninois librs au NigeriaÈ, article du jeudi 16 octobre 2003 sur le site www.afrik.com
[136] VEREECKE C., ÇThe
slave experience in AdamawaÈ, Cahiers dĠEtudes Africaines, 1994, p. 133-135.
[137] MORRE M., Dictionnaire encyclopdique dĠhistoire, Paris, Bordas, 1989, p. 3285.
[138] Ville yorouba du sud-ouest, cÏur religieux de la nation yorouba o le fils du dieu suprme Olorun aurait eu sept enfants qui se seraient partags le royaume.
[139] MONTCLOS (de) M.A., Le Nigeria, Ibadan,
Karthala-IFRA, 1994, p. 21.
[140]Le dernier recensement officiel au Nigeria date de 1963. Il est le dernier comporter des indications confessionnelles. Il est ancien mais demeure la seule rfrence en chiffre existant sur le pays car les suivants ont tous t invalids car avrs ÇgonflsÈ pour des raisons politiques par chacune des rgions.
[141] NICOLAS G., ÇDynamisme de lĠIslam au Sud du SaharaÈ, Publications orientalistes de France, 1981, p. 267.
[142] ALLIOT M., Le droit et le service public au miroir de lĠanthropologie, Paris, Karthala, 2003, p. 79-85.
[143] LEWIS B., Musulmans en Europe, Arles, Actes Sud, 1992.
[144] IBRAHIM T., ÇLĠesprit humaniste dans
lĠIslamÈ, article du 24 novembre 1993, sur www. mouvementhumaniste.free.fr.
ÇMacro - anthropeÈ : lĠhomme a grande chelle.
[145] ALLIOT M., Le droit et le service public au miroir de lĠanthropologie, Paris, Karthala, 2003, p. 81.
[146]LE ROY E., Les Africains et lĠInstitution de la Justice. Entre mimtismes et mtissages. Paris, Dalloz, 2004, p. XIV.
[147]. LE ROY E., ÇL'accs l'universalisme par le dialogue interculturelÈ, Revue gnrale de droit, vol. 26, 1995, p. 14-15. LĠarchtype ÇunitaireÈ sĠest transform en ÇunitaristeÈ, source de difficults.
[148] RUFF P.J., Adam, Eve et le serpent, Paris, Flammarion, 1989, p. 72 et p. 227.
[149] Transcendance : image verticale, le droit vient dĠen haut dĠo lĠide dĠun droit impos.
[150] Immanence : image horizontale, le droit se cre peu peu par lui-mme donc conception dĠun droit ngoci.
[151]ALLIOT M., Anthropologie et juristique - Sur les conditions d'laboration d'une science du droit, 1953-1989, Paris, LAJP, 1983, p. 226.
[152] LE ROY E., ÇL'hypothse du multijuridisme dans un contexte de sortie de modernitÈ, LAJOIE A. (dir.), Thorie et mergence du Droit, pluralisme juridique, Bruxelles, Brulyant/thmis, 1998, p 37.
[153] Le mythe de fondation Dogon par exemple avec la runion des paires de jumeaux ou celui des Bambara du Mali.
[154] EBERHARD C., ÇPluralisme et Dialogisme : Les Droits de lĠHomme dans un contexte de mondialisation qui ne soit pas uniquement occidentalisationÈ, Revue de Mauss, 1er semestre 1999, nĦ 13, p. 265.
[155] DUMONT L., Essais sur lĠindividualisme, une perspective anthropologique sur lĠidologie moderne, Paris, Seuil, 1991, p. 140-141.
[156] Ibid., p. 266.
[157] VACHON R., ÇL'Etude du pluralisme juridique: une approche diatopique et dialogaleÈ, Communication au XIe Congrs International des Sciences Ethnologiques et Anthropologiques, Qubec, Journal of Legal Pluralism, Aot 1983.
[158] LE ROY E., ÇL'hypothse du multijuridisme dans un contexte de sortie de modernitÈ, LAJOIE A. (dir.), Thorie et mergence du Droit, pluralisme juridique, Bruxelles, Brulyant/thmis, 1998.
[159] SCHMITT N., ÇLe fdralisme vaudou ! Le Nigeria l'heure de la dmocratisationÈ, sur www.unifr.ch/spc, article de novembre 1992.
[160] Ibid.
[161] Le gnral Johnson Aguiyi Ironsi, chef de lĠarme lors du premier coup dĠEtat en janvier 1966, il emprisonne les putschistes et se pose en continuateur de la lgitimit fdrale.
[162] En juillet 1966, un groupe dĠofficiers nordistes renverse Ironsi qui est tu ; le lieutenant colonel Yakubu Gowon prend le pouvoir.
[163]Le 29 juillet 1975, un coup dĠEtat men par le gnral Murtala Mohammed renverse la junte en lĠabsence de Gowon.
[164] Le 27 aot 1985, le coup dĠEtat sans effusion de sang du gnral Ibrahim Babangida renverse lĠadministration civile de Shagari.
[165] Le principe de drivation, bas sur le montant des contributions locales au budget fdral, est cens garantir lĠindpendance politique et financire des Etats fdrs mais il a t abandonn mesure que se disloquent les rgions.
[166] Le fdralisme amricain est n de lĠassociation dĠEtats unitaires pralablement autonomes alors que le fdralisme nigrian sĠest construit par dissociation dĠun Etat unitaire.
[167] Phrase entendue lors dĠun journal dĠinformation sur Radio France International en juin 2004.
[168] ÇO Dieu de la cration, dirige notre noble cause, guide nos dirigeants vers le bienÈ, ÇDonc aide moi mon DieuÈ
[169] BIA T.B., article paru dans Afriquespoir, juillet-septembre 2001, nĦ 15.
[170] Rosicrucianisme ou Rose-Croix : mouvement spirituel qui se veut tre une synthse des diffrentes religions orientales et occidentales. Sorte de philosophie de vie, proximit avec le mouvement de franc-maonnerie.
[171] ZEGHIDOUR S., ÇLes croiss de lĠApocalypseÈ, Le nouvel observateur, nĦ 2051, p. 18.
[172] FOUCAULT M., Dits et crits volume 2, Paris, Gallimard, 1994, p. 719.
[173] NICOLAS G., Les nations polarisation variable et leur Etat. Le cas nigrian, Terray E. (dir.), lĠEtat contemporain en Afrique, Paris, LĠHarmattan, 1987.
[174]VANDERLINDEN J., ÇReturn to Legal
Pluralism:Twenty Years LaterÈ, Journal
of Legal Pluralism and Unofficial Law, 1989, nĦ 28, p. 153.
[175] LE ROY E., Le jeu des lois, une anthropologie dynamique du droit, Paris, LGDJ, col. Droit et socit, 1999.
[176] MENDRAS H., Elments de sociologie, Paris, Armand Colin, 1989.
[177] LIJPHART A., Democracy
in Plural Societies. A Comparative Exploration, New Haven, Yale University
Press, 1980.
[178] LIJPHART A., ÇThorie et pratique de la loi
de la majorit : la tnacit dĠun paradigme imparfaitÈ, Revue
internationale de sciences sociales, aot 1991, Paris, nĦ 129, p. 515.
[179] Cf. la thorie de Raimon PANNIKAR sur lĠuniversalisme en tant que requis.
[180] LE ROY E., Le jeu des lois, une anthropologie dynamique du droit, Paris, LGDJ, col. Droit et socit, 1999.
[181] LE ROY E., Les Africains et lĠInstitution de la Justice. Entre mimtismes et mtissages, Paris, Dalloz, 2004, p. 42-43. LĠauteur rappelle lĠpistmologie du mot ÇpalabreÈ et explique la prcaution avec laquelle il faut lĠemployer.
[182] ÇEntretien avec Mgr John Onaiyekam, Archevque d'AbujaÈ article du 17 aot 2001, Voix dĠAfrique, nĦ 53.
[183] CROWLEY J., ÇPacifications et rconciliation : quelques
rflexions sur les transitions immoralesÈ, Cultures et
Conflits, Printemps, 2001,
nĦ41, p. 75-98.
[184] LEVI-STRAUSS C., Structure lmentaire de la parent Paris, Mouton, 1967, p. 10.
[185] VACHON R., ÇGuswenta ou lĠimpratif
interculturelÈ, Interculture,
Vol. XXVIII, 1995, nĦ 2, cahier nĦ 127, p. 10-11.
[186] PANIKKAR R., ÇLa notion des droits de lĠhomme est-elle un concept occidental ?È, Interculture, Vol. XVII, 1984, nĦ 1, Cahier 82, p. 3-27.
[187] LĠendoculture ou endo-culture est lĠessence lĠintrieur de notre culture propre. Elle est notre construction personnelle, difie par notre histoire, notre ducation etc.
[188] VACHON R.,ÇLe mythe mergent du pluralisme et
de lĠinterculturalisme de la ralitÈ, Confrence donne au sminaire Pluralisme
et Socit, Discours alternatifs la culture dominante, organis par lĠInstitut Interculturel de
Montral, le 15 Fvrier 1997, p. 7.
[189] HASSNER P., ÇMmoire, justice, rconciliationÈ, Critiques Internationales, 1999, nĦ5, p. 124.
[190] ROULAND N., Anthropologie juridique, PUF, ÇQue sais-je ?È, Paris, 1990, p. 84.
[191] ALLIOT M., Le droit et le service public au miroir de l'anthropologie, Karthala, Paris, 2003.
[192] MICHALLON T., ÇReconstructions nationales. LĠAfrique au dfi de lĠEtat pluricommunautaireÈ, Le Monde diplomatique, dcembre 2003, p. 16-17.
[193] NICOLAS G., Religion, socit et dveloppement : exemple du Nigeria, Paris, Culture et dveloppement (d.), s.d., p. 411.
[194] ÇRsolution de conflits locaux/initiatives locales pour la paixÈ, Document prpar pour le Comit coordinateur canadien pour la consolidation de la paix, le 27 janvier 1998. Sur le site www.canada.gc.ca.
[195] Cours dĠanthropologie juridique de Monsieur LE ROY, anne DEA ÇEtudes AfricainesÈ.
[196] Rapport intitul ÇCivil Society and Conflict Management in AfricaÈ, Acadmie mondiale pour la paix.
[197] BONTE-IZARD, Dictionnaire de l'ethnologie
et de l'anthropologie, Paris,
PUF, 2002, p. 218.
[198] POLANYI K. et ARENSBERG C., Les systmes conomiques dans lĠhistoire et dans la thorie, Paris, Larousse, 1975.
[199] ÇLĠEtat de lĠAfrique en 2004È, Jeune Afrique lĠIntelligent, Hors-srie nĦ 6, p. 182.
[200] MONTCLOS (de) M.A., le Nigria, Ibadan, Karthala-IFRA, 1994, p. 212.
[201] Entretien avec lĠex Ambassadeur au Nigeria, voir Annexe nĦ 2.
[202] ÇLĠEtat de lĠAfrique 2004È, Jeune Afrique lĠIntelligent, Hors srie nĦ 6, p. 183.
[203] MONTCLOS (de) M.A., le Nigria, Ibadan, Karthala-IFRA, 1994, p. 214.
[204] BONTE-IZARD, Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, Paris, PUF, 2002, p. 222.
[205] KARDINER A., The Individual and
his Society, New
York, Colombia, 1939.
[206] BONTE-IZARD, Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, Paris, PUF, 2002, p. 223.
[207] MEAD M., Une ducation en Nouvelle Guine, Paris, Payot, 1973.
[208] MAWETE S., ÇLĠenseignement de la culture la paix lĠcole primaire congolaiseÈ, 06 juin 2003, Texte nĦ 4, sur www.educaf.org.
[209] LEIF J., Philosophie de l'ducation, tome 2, Paris, Delagrave, 1967, p. 92.
[210] Mot franais qui traduit les ÇvoiesÈ ou Çchemins de DieuÈ dont les membres se disent frres.
[211] BALTA P., LĠislam dans le monde, Paris, Le Monde dition, col. La mmoire du monde, 1991, tableau p. 352.
[212] Cette description de messe pentectiste est elle tire dĠmissions diverses sur le sujet, particulirement au Brsil avec LĠAssemble de Dieu, Eglise en pleine expansion.
[213] COPANS J., Introduction lĠethnologie et lĠanthropologie, Paris, Nathan, 2002, p. 80.
[214] MONTCLOS (de) M.A., Le Nigeria, Paris, Karthala, 1994, p. 248.
[215] ALLIOT M., Le droit et le service public au miroir de lĠanthropologie, Paris, Karthala, 2003, p. 12.
[216] Telles que dfinies dans le Jeu des lois.
LE ROY E., Le jeu des lois, une anthropologie dynamique du droit, Paris, LGDJ, col. Droit et socit, 1999.
[217] Les ÇMCCÈ sĠintgrent dans un systme juridique tripode, parmi les
ÇSystme de Disposition DurableÈ (SDD) et les ÇNormes Gnrales et
ImpersonnellesÈ (NGI), respectivement coutumes, habitus et lois selon la
thorie de la juridicit labore par Etienne Le Roy.
[218] SOLJENITSYNE A., Comment ramnager notre Russie ?, Paris, Seuil, 1980, p. 68.
[219] DURKHEIM E., Les formes lmentaires de la vie religieuse, Paris, PUF 5e d., 1968.
[220] Compromis dia-social plutt quĠun Çcontrat socialÈ la Jean Jacques Rousseau, plus caractristique des socits occidentales.
[221] PANIKKAR R., ÇLa notion des droits de lĠhomme est-elle un concept occidental ?È, Interculture, Vol. XVII, 1984, nĦ 1, Cahier 82.
[222] Temporalit tripode relevant donc du religieux, du politique et de lĠconomie explique par Etienne Le Roy dans Le jeu des lois.