Eve HERPIN

eveherpin@yahoo.fr

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LĠIMPACT DU RELIGIEUX DANS LE FONCTIONNEMENT POLITIQUE ET SOCIAL DU NIGERIA ACTUEL

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

MŽmoire de DEA ÇEtudes africainesÈ option anthropologie juridique et politique sous la direction de Monsieur Moustapha DIOP

 

 

 

 

 

 

 

UniversitŽ Paris I PanthŽon-Sorbonne

UFR des Etudes Internationales et EuropŽennes

Septembre 2004


Eve HERPIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LĠIMPACT DU RELIGIEUX DANS LE FONCTIONNEMENT POLITIQUE ET SOCIAL DU NIGERIA ACTUEL

 

 

Anthropologie juridico-religieuse et dynamique dĠune sociŽtŽ complexe

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

INTRODUCTION GENERALE

 

 

 

 

I. Sujet. LĠimplication du religieux dans le fonctionnement politique et social du Nigeria. Il sĠagira d'une part, dĠŽtudier comment le fait religieux est instrumentalisŽ pour permettre lĠappropriation violente des ressources nationales et dĠautre part, montrer comment le fait religieux peut permettre le retour ˆ une cohŽsion nationale.

 

II. Pourquoi le Nigeria ?  Le Nigeria est malheureusement peu connu ou, sĠil lĠest, cĠest au travers de sa mauvaise rŽputation : lourd passŽ historique, longues dictatures militaires, coups dĠEtat successifs,  corruption gŽnŽralisŽe, grande criminalitŽ, etc. Ce pays semble donc ˆ premire vue, caractŽrisŽ par la violence. Alors pourquoi sĠy intŽresser ? Trois raisons lĠexpliquent. LĠune est personnelle, jĠy ai vŽcu mes six premires annŽes. JĠen ai gardŽ un trs bon souvenir mais celui-ci est forcŽment faussŽ, partiellement hors de la rŽalitŽ, ou plut™t peu objectif puisquĠil est celui dĠun enfant. Mon intention est donc de redŽcouvrir le Nigeria avec lĠÏil cette fois, de lĠanthropologue. La seconde raison est plus gŽnŽrale: cĠest lĠextrme richesse de ce pays, son dynamisme ˆ toute Žpreuve et la fiertŽ de son peuple qui mĠont donnŽ lĠenvie de mĠintŽresser ˆ ce vŽritable sous-continent. La troisime et dernire raison est le fait que le Nigeria me semble tre un parfait terrain dĠexpŽrience pour apprŽhender la gŽopolitique mondiale actuelle : celle dĠune opposition Occident - Orient ou ce Çchoc des civilisationsÈ[1] dont on entend souvent parler aujourdĠhui.

 

NŽ de partages et dĠassemblages coloniaux arbitraires, le gŽant nigŽrian est la seule fŽdŽration africaine ˆ avoir maintenu son unitŽ aprs le dŽpart du colonisateur britannique, au prix de graves convulsions dont la moindre nĠest pas la guerre civile qui a divisŽ le pays en 1967-1970 du fait de la tentative de sŽcession du ÇBiafraÈ, qui a Žmu lĠopinion internationale. LĠexploitation de gisements pŽtroliers importants lui a permis de se poser en puissance rŽgionale, tout en le soumettant ˆ un boom Žconomique suivi dĠune crise dĠautant plus grave que sa population s'accro”t et que la fivre de lĠor noir lĠa conduit ˆ nŽgliger une agriculture jadis florissante. Comme dans beaucoup de pays pŽtroliers, ces processus ont provoquŽ une dŽstructuration profonde de la sociŽtŽ nigŽriane, marquŽe par lĠexode rural, une expansion dŽmesurŽe des villes, une corruption gŽnŽralisŽe et un clivage croissant entre une minoritŽ privilŽgiŽe contr™lant la redistribution de la rente pŽtrolire et menant un train de vie ostentatoire et une masse de plus en plus pauvre, aujourd'hui frappŽe par la crise du marchŽ et du pŽtrodollar local - le Naira -, les mesures de rŽajustement structurel imposŽes par le F.M.I., le ch™mage, lĠinflation. Cette situation dŽsastreuse est aggravŽe par lĠincapacitŽ du pays ˆ se donner des institutions politiques stables[2]. Aprs presque un demi-sicle dĠindŽpendance, dont 60% du temps a ŽtŽ rŽgi par les dictatures militaires, la dŽmocratie (ou ÇdemocrazyÈ selon les NigŽrians) tarde ˆ sĠinstaurer.

 

III. DifficultŽs rencontrŽes. La premire difficultŽ a ŽtŽ la dŽlimitation spatiale de la monographie. La question sĠest posŽe de savoir sĠil Žtait intŽressant de limiter lĠŽtude ˆ la rŽgion Nord, celle-ci Žtant actuellement en pleine (re)conversion ou dĠŽtudier le Nigeria dans son ensemble. Finalement, jĠai optŽ pour lĠanalyse du Nigeria dans son entier. Ce choix est justifiŽ par la volontŽ de tenter de trouver des hypothses de solutions permettant le retour ˆ une cohŽsion sociale nationale. Pour cela, lĠobservation des antagonismes et mŽcanismes existant ˆ travers lĠensemble du pays sĠimposait. La seconde difficultŽ que jĠai rencontrŽe est liŽe ˆ lĠenqute de terrain : point dĠ Çobservation participanteÈ selon lĠexpression de Malinowski[3]. LĠorganisation compliquŽe, le niveau de sŽcuritŽ et le temps nŽcessaire ˆ un sŽjour sur place ont limitŽ mes entretiens. Ceux-ci se sont rŽduits ˆ la rencontre avec des spŽcialistes du Nigeria (Marc Antoine de Montclos par exemple ou lĠex Ambassadeur de France au Nigeria), des fidles dĠŽglises ŽvangŽliques (lors dĠun sŽjour au Gabon). Une tentative auprs de lĠAmbassade du Nigeria ˆ Paris a ŽtŽ rapidement ŽcourtŽe devant le peu de disponibilitŽ des fonctionnaires prŽsents. Enfin, la troisime difficultŽ concerne la sensibilitŽ du sujet religieux. Il est en effet dŽlicat dĠaborder de front ce thme et certaines rŽponses apparaissent difficilement traduisibles en langage scientifique (ou rationnel).

 

IV. Une Žtude dynamique de la sociŽtŽ nigŽriane. L'Afrique est connue pour tre le continent de l'instant. Une partie non nŽgligeable des formes sociales et culturelles s'inspire de cette organisation de la vie et de cette logique de l'immŽdiatetŽ. Dans cette idŽe il convient de procŽder ˆ une Žtude dynamique de ces sociŽtŽs. L'analyse du phŽnomne anthropologique requiert tout d'abord une prŽsentation gŽnŽrale de la structure choisie, pour ensuite se concentrer sur l'un des aspects de cette rŽalitŽ sociale, celui qui nous para”t le plus dŽterminant.

 

Il s'agit de dŽfinir l'angle sous lequel la sociŽtŽ en question va effectivement tre examinŽe pour mieux prŽciser la diffusion de l'AutoritŽ dont elle dispose et son impact sur la population. Population qu'il nous faut prŽciser, pour dŽterminer ˆ qui s'adresse le pouvoir qu'on Žvoquera. En effet, Çl'univers de la jeune Haoussa mariŽe ˆ 14 ans, ˆ Katsina dans l'extrme nord du Nigeria ˆ la frontire du Niger, est bien diffŽrent de l'Žtat d'esprit du golden boy dŽchu qui s'impatiente dans sa Beetle chauffŽe ˆ blanc sur une bretelle d'autoroute d'un faubourg de LagosÈ [4]. Pays de contrastes aux 250 ethnies, le Nigeria se divise grossirement en trois groupes, dominant chacun une des trois rŽgions imposŽes par le carcan colonial le long du ÇYÈ dessinŽ par le fleuve Niger et son affluent la BŽnouŽ : les Haoussa au nord (33%), les Yorouba  au sud-ouest (21%) et les Ibo au sud-est (18%). Il ne faut cependant pas oublier les minoritŽs de la Middle Belt  (Birom de Jos, Tiv de la BŽnouŽ, NupŽ de l'Etat du Niger, Idoma du Plateau etc.), extrmement actives dans le processus nationaliste et indŽpendantiste du pays. Mais ne rŽsumer la vie politique et l'avenir du Nigeria qu'en un clivage fondŽ sur des oppositions tribales [5] serait bien trop rŽducteur.


V. ExposŽ succinct sur le Nigeria : ses avantages et ses difficultŽs. Pays pourtant si riche par sa diversitŽ, voire sa complexitŽ, le ÇGiant of AfricaÈ qu'est le Nigeria demeure malgrŽ tout trs peu connu de nos concitoyens franais ou europŽens. On le confond souvent avec le Niger, ancienne colonie francophone. Les Anglais ne sont pas meilleurs Žlves puisque lorsqu'on leur demande de citer les noms de quelques anciennes colonies britanniques, ce sont inŽvitablement les mmes qui reviennent : l'Afrique du Sud d'abord, le Kenya ensuite voire le Zimbabwe. Mais le Nigeria semble inscrit aux ÇabonnŽs oubliŽsÈ. Il est pourtant le gŽant de l'Afrique Noire de par son poids dŽmographique (130 millions d'habitants, un Africain sur cinq est nigŽrian), de par sa taille (presque un million de kilomtres carrŽs), et surtout de par sa manne pŽtrolire et gazire (97% des ressources gouvernementales en 1989-1990). Ces trois caractŽristiques ont pu laisser espŽrer ˆ un moment les perspectives d'un dŽveloppement ÇautocentrŽÈ[6]. Mais le gŽant a encore pour l'instant des pieds d'argileÉ trs fragiles.

 

Voisin ˆ la fois craint et respectŽ, le Nigeria endosse par ailleurs une sulfureuse rŽputation, faite de paradoxes : une renommŽe ˆ la fois de prŽsomptions, d'a priori et de brusquerie. D'un c™tŽ, les Žlites nigŽrianes sont incontestablement les plus nombreuses d'Afrique Noire (les 36 ƒtats de la FŽdŽration ont presque tous une universitŽ, le premier prix Nobel africain de littŽrature fut un NigŽrian[7], c'est l'une des plus grosses productions cinŽmatographiquesÉ), de l'autre, l'engrenage infernal de la violence ne semble pas vouloir cesser (depuis la guerre du Biafra en 1967). Les clivages socio-Žconomiques nŽs de la corruption gŽnŽralisŽe, la justice expŽditive de la junte militaire ou la justice instantanŽe d'une foule en colre sont malheureusement bien ancrŽs dans le paysage nigŽrian. Dans les embouteillages, on peut parfois lire sur les vitres arrires des voitures des autocollants rŽsumant bien le quotidien tendu du NigŽrian moyen : ÇLife is WarÈ ou ÇNo Money, No FriendsÈ.

 

MalgrŽ son entrŽe frŽnŽtique et dŽsorganisŽe dans la modernitŽ apportŽe par l're du tout pŽtrole, les traditions sont restŽes trs vivaces. Elles ont survŽcu malgrŽ les rŽgimes militaires qui se sont succŽdŽs et pour qui les croyances n'Žtaient pas vraiment une prioritŽ. Le Nigeria est une RŽpublique (res-publica : la Çchose publiqueÈ) la•que depuis 1961, ce qui implique thŽoriquement une sŽcularisation du pays. Or cette sŽparation du politique et du religieux ne semble en rŽalitŽ que pure illusion. Ceci est d'autant plus vrai depuis le retour du pays ˆ un rŽgime civil en 1999. La transition a ŽtŽ radicale puisqu'elle a dž marquer le passage d'un systme de pouvoir autoritaire ˆ un systme plural (mais pas encore pluraliste). Les bases du pouvoir reposaient jusque lˆ sur des alignements locaux mettant l'accent sur l'unitŽ culturelle rŽgionale plut™t que sur les groupements religieux universalistes. Il Žtait en effet dans l'intŽrt du vieux politicien de rŽsister ˆ des modes d'action politique purement sectaires. La nouvelle gŽnŽration n'a plus de telles inhibitions dans sa recherche des bases d'un pouvoir spŽcifique.

 

VI. Importance du phŽnomne religieux au Nigeria : IdŽologie et religion jouent un grand r™le dans la vie publique nigŽriane, non seulement au niveau du discours mais Žgalement au niveau des alignements stratŽgiques (si importants dans la course au pouvoir Çl'union faisant la forceÈ). La question religieuse a pourtant largement ŽtŽ ignorŽe dans le passŽ du Nigeria. Le colonisateur britannique a toujours fait en sorte de maintenir les clivages prŽexistants quĠils soient Žconomiques ou culturels. Aujourd'hui, mme si la majoritŽ des auteurs prŽfre Žtudier le Nigeria sous l'angle Žconomique, l'axe thŽologique est pertinent. La richesse du champ symbolique et religieux au Nigeria mŽrite que l'on en fasse une Žtude profane. Il est un ŽlŽment incontournable quand on s'intŽresse aux sociŽtŽs politiques africaines en gŽnŽral et aux processus de dŽmocratisation en particulier.

 

Il peut encore parfois exister certaines rŽticences de la part de la communautŽ scientifique ˆ apprŽhender le phŽnomne religieux, non pas en tant que fait mais en tant que phŽnomne social total. La religion est en effet un objet de connaissances sociologique et anthropologique trs prŽcieux dans la comprŽhension d'une sociŽtŽ donnŽe. Plusieurs philosophes et sociologues tels que Hegel, Comte, Durkheim ou Weber, ont contribuŽ ˆ lŽgitimer une approche profane et non plus mystique. L'intŽrt anthropologique de ce mŽmoire rŽside dans le fait d'aborder la religion dans ses relations avec un autre objet dont la sacralitŽ n'en est pas moins permanente, ˆ savoir le pouvoir politique. Il est ˆ prŽciser qu'il s'agit de l'Žtude de la religion comme une totalitŽ[8] et non de la considŽration du fait religieux lui-mme, notion tout ˆ fait subjective sans apport spŽcifique ˆ mon essai. L'angle thŽologique permet la mise en valeur de l'homme dans ses rapports avec le politique mais Žgalement dans ses rapports avec les autres hommes. L'Homme, tre de culture, change et Žvolue. Avec lui, la sociŽtŽ ˆ laquelle il appartient. Le NigŽrian est dans sa forte majoritŽ, comme les Africains en gŽnŽral, fortement empreint de religiositŽ ; et il ne manque pas de le rappeler, de faon plus ou moins animŽe.

 

VII. MŽthode. Le regain de ferveur auquel on assiste au Nigeria ne doit pas tre seulement expliquŽ au regard de la crise Žconomique, de la pauvretŽ, de lĠexclusion sociale, de la globalisation, de la faillite du modle de dŽveloppement et de modernisation. Ce renouveau du phŽnomne religieux, en tant que fait social total, doit tre compris comme la participation ˆ une politique identitaire. La dŽmarche ˆ privilŽgier aujourdĠhui est lĠaspect institutionnel et/ou identitaire. Les mouvements religieux Žtant des mouvements sociaux parmi dĠautres, ont leur sens politique propre. Il sĠagit donc, pour mieux les comprendre, de rendre compte de lĠhistoricitŽ des relations entre le politique et le spirituel[9].

 

Il faut Žgalement se mŽfier de lĠapproche culturaliste relŽguant lĠexpression du religieux comme une solution par dŽfaut. Souvent la religion est-elle restreinte ˆ une fonction de signification ; or le champ dĠaction quĠelle investit est appropriŽ, adaptŽ, et parfois mme dŽtournŽ par les croyants eux-mmes.

 

Le mŽmoire qui suit va donc porter sur lĠanalyse de thmes dŽfinis, ˆ savoir le religieux et le politique. Le contexte est aussi dŽlimitŽ dans lĠespace et dans le temps, il sĠagit du Nigeria contemporain. Le souci dĠune totalitŽ explicative et la comprŽhension dĠune sociŽtŽ dans sa globalitŽ nous contraignent de rapprocher plusieurs domaines complŽmentaires tels que lĠŽconomie, la sociologie ou lĠhistoire. La mŽthode historique sera dĠailleurs privilŽgiŽe dans la premire partie. Quelques petites remontŽes dans le temps permettent souvent dĠŽclairer un prŽsent un peu confus. LĠhistoricitŽ des objets en anthropologie confirme le fait que toutes les sociŽtŽs sont le fruit ÇdĠune production continue et jamais achevŽeÈ[10]. Enfin, on usera Žgalement de la mŽthode comparative (ˆ double Žchelle) afin de confronter les expŽriences issues dĠautres contrŽes, pouvant apporter une illustration complŽmentaire.

 

VIII. Pertinence du paradigme thŽologique : justification thŽorique. Les formes du discours religieux ne sont pas indŽpendantes de l'organisation gŽnŽrale de la sociŽtŽ qui le produit ni des reprŽsentations qui lui sont associŽes. Le discours religieux est normatif. Par lˆ, il revt aussi un caractre pŽdagogique. C'est, pourrait-on dire, la fonction sociale de la croyance en tant que rŽgulateur des rapports entre les tres humains. Chaque religion pr™ne a priori une sorte de code de bonne conduite : le respect de l'autre et la prohibition de toute intolŽrance. Mais ceci n'est vrai qu'au stade du discours. La pratique, au fil du temps, s'Žloigne de la lettre que le texte revt, parfois mme de son esprit. Notons qu'une mutation des faits est souhaitable ; une adaptation de l'usage religieux au monde contemporain est nŽcessaire ˆ l'homme pour progresser avec son temps.

 

Les thŽories sociologiques rŽvlent ainsi que la religion n'est pas rŽductible ˆ une expŽrience subjective, ˆ une forme irrationnelle de la conscience ou encore ˆ la trace d'une Žtape ÇprimitiveÈ du dŽveloppement de l'humanitŽ selon l'optique de Feuerbach. Durkheim en France et Weber en Allemagne soulignent que le phŽnomne religieux constitue une dimension essentielle de la sociŽtŽ humaine, un fait social total. Durkheim fournit une dŽfinition simple de la religion qui Çest un systme solidaire de croyances et de pratiques relatives ˆ des choses sacrŽes, c'est-ˆ-dire sŽparŽes, interdites, croyances et pratiques qui unissent dans une mme communautŽ morale appelŽe Eglise, tous ceux qui y adhrentÈ [11]. Nous reviendrons plus loin sur cette distinction que fait lĠauteur entre sacrŽ et profane. Dans tous les cas, le fait religieux participe grandement ˆ l'enseignement d'une valeur bien connue de la pensŽe confucŽenne dans les sociŽtŽs asiatiques : l'obŽissance. Il y a de la norme dans le religieux.

 

IX. Politique et religieux. Il faut constater le caractre inextricable des rapports entre ces deux termes. LĠidŽe, courante dans les dŽmocraties occidentales, dĠune sŽparation nette entre religieux et politique revient ˆ relŽguer le p™le religieux au domaine privŽ, alors que le pouvoir politique rgnerait, en toute autonomie, sur les espaces publics. CĠest un moyen dĠaffirmer en quelque sorte quĠil y aurait dĠun c™tŽ Çle gouvernement du mytheÈ, de lĠautre Çles conduites rationnellesÈ. Entre les deux domaines semble sĠimposer une cloison Žtanche, lĠexemple franais de la sŽparation de l'Eglise et de l'Etat Žtant particulirement parlant. Cette conception plut™t occidentale de diffŽrencier nettement et lŽgalement ce qui relve du ÇTemporelÈ de ce qui constitue le ÇSpirituelÈ, peut tre remise en question par une approche critique incitant ˆ redŽfinir et repositionner l'interdŽpendance du couple Çpolitique-religionÈ.

 

Plusieurs questions doivent tre prŽalablement posŽes pour montrer lĠaxe choisi :

- QuĠest ce qui dŽtermine lĠadhŽsion des individus ˆ une communautŽ (spirituelle, identitaire, associative etc.) ? (Partie I chapitre 1)

- Comment sĠorganisent les pouvoirs rŽgissant la vie en sociŽtŽ ? (Partie I chapitre 2)

- NĠy a tĠil pas nŽcessairement conflit ou concurrence entre les Ministres politiques et les Ministres du Culte ? Entre les Administrateurs du visible et les Experts du monde invisible ? (Partie II chapitre 1)

- Enfin, ces pouvoirs qui sĠaffrontent rŽgulirement dans une relation dynamique ne sĠefforcent-ils pas dĠenraciner leur lŽgitimitŽ lĠun dans lĠautre : le politique dans le religieux et le religieux dans le politique ? (Partie II chapitre 2)

 

SĠil existe une permanence du ÇthŽologico-politiqueÈ[12] et une opposition entre ces deux termes, il nĠen reste pas moins que ces notions fondamentales constituent un couple liŽ par une longue histoire. Cette histoire met en lumire une multiplicitŽ de formes et de transformations. Aussi, les relations entre les autoritŽs politiques et religieuses se modlent-elles constamment pour composer de nouveaux paysages sociaux.

 

DŽfinition des termes : Il nous faut prŽciser lĠŽpistŽmologie du mot religion. Si lĠon se rŽfre ˆ la Grce Antique o le religieux est partout et nulle part et o il appara”t sous les formes les plus diverses, elle peut tre dŽfinie comme un mode de vie sociale. La ou les religion(s), depuis toujours, trouvent  leur fondement sur des valeurs fortes et respectŽes des communautŽs permettant ainsi la construction des sociŽtŽs et organisations humaines. Elle est dans ce cas, un langage, une manire de communiquer. Selon la dŽfinition classique dĠun dictionnaire, la religion est ÇlĠensemble de croyances et de dogmes dŽfinissant le rapport de lĠhomme avec le sacrŽÈ[13]. La religion consisterait ainsi en un systme de rites et de croyances relatifs au sacrŽ. Mais le dictionnaire anthropologique est plus prŽcis puisquĠil prŽvient de ne pas tomber dans le pige de lĠopposition sacrŽ  contre profane. Celle-ci nĠest en effet plus si nette aujourdĠhui. La relation humaine ˆ la transcendance tend ˆ se confondre de pus en plus avec la relation immanente des hommes entre eux.

 

LĠanthropologie religieuse a Žgalement su Žviter la confrontation entre Çla religionÈ et Çles religionsÈ. Marcel Mauss Žcrivait en 1902 : Çil nĠy a pas, en fait, une chose, une essence appelŽe Religion : il nĠy a que des phŽnomnes religieux plus ou moins agrŽgŽs dans des systmes que lĠon appelle des religions et qui ont une existence historique dŽfinie, dans des groupes dĠhommes et dans des temps dŽterminŽsÈ[14]. Marcel Mauss partage ces phŽnomnes en trois groupes : les ÇreprŽsentationsÈ (mythes, croyances et dogmes), les ÇpratiquesÈ (actes et paroles) et les ÇorganisationsÈ (Žglises, ordre dĠaffiliation, collges). Il propose lĠexpression de systmes religieux pour dŽsigner les modalitŽs dĠarticulation entre ces trois ensembles.

 

Le politique est dŽfini simplement comme lĠensemble des pratiques, faits, institutions et dŽterminations, relatifs ˆ lĠorganisation du pouvoir dans lĠEtat, ˆ son exercice. DĠun point de vue anthropologique, le politique est aujourdĠhui conu comme processus ; cĠest lĠaction plus que les structures qui doit tre analysŽe. Les thŽoriciens de lĠaction politique prennent pour objet lĠinteraction dĠindividus et/ou de groupes dans les rapports de pouvoir. Certains traitent le politique comme un jeu auquel sĠappliquent deux sortes de rgles : les rgles normatives (rgles du jeu officielles acceptŽes par les adversaires) et les rgles pragmatiques (rgles officieuses issues de la pratique et de la coutume) que mettent en Ïuvre les stratŽgies concurrentes.

 

La notion de Çsystme politiqueÈ, thŽorisŽ par lĠŽcole fonctionnaliste britannique, a dĠabord plus ŽtŽ caractŽrisŽe par sa structure que par son fonctionnement[15]. Le systme politique, composant essentiel de l'organisation sociale, fonctionne, se dŽveloppe et trouve son Žquilibre au sein de celle-ci. Le souci de maintenir lĠunitŽ du groupe face ˆ dĠŽventuelles menaces extŽrieures (ou intŽrieures) fait du systme politique une instance de contr™le de lĠemploi de la force. La nature du politique peut tre regardŽe de trois manires : soit elle est perue comme rŽalitŽ instrumentale, soit comme une instauration spŽcifique du social, soit les deux de faons simultanŽes. Remarquons ˆ ce niveau que la perception de la nature de la religion nĠest pas diffŽrente, elle est mme identique : instrumentale et sociale, deux faces dĠune mme mŽdaille.

 

CĠest pourquoi la mise en relation de ces deux axes, critres privilŽgiŽs dans lĠŽtude des mŽcanismes internes dĠune sociŽtŽ donnŽe, mĠa semblŽ opportune. Le choix de la monographie nigŽriane mĠoffre un terrain dĠinformation privilŽgiŽ. Pour reprendre les questions prŽalables posŽes page 10, la problŽmatique de lĠanalyse qui va suivre peut se rŽsumer en une interrogation : comment retrouver une cohŽsion sociale au Nigeria en transformant la concurrence politico-religieuse en vŽritable alliance oeuvrant pour lĠintŽrt gŽnŽral et un futur harmonieux ?

 

XI. ProblŽmatique et annonce de plan. Nous prendrons pour point de dŽpart ceux qui constituent lĠ‰me du pays qui nous intŽresse, les NigŽrians eux-mmes. La sociŽtŽ nigŽriane se caractŽrise par une grande hŽtŽrogŽnŽitŽ, et ce dans presque tous les domaines de la vie sociale. Si elle peut para”tre source de conflits, sa diversitŽ fait aussi sa richesse. Si de nombreuses divergences peuvent tre trouvŽes chez les NigŽrians dĠun bout ˆ lĠautre du pays, au moins un point commun doit tre relevŽ plus quĠaucun autre : une ferveur religieuse omniprŽsente. Mais aujourdĠhui cette foi en Dieu devient lĠinstrument privilŽgiŽ dĠune poignŽe dĠhommes atteint par la Çvis dominandiÈ (le dŽsir de pouvoir). Ces effervescences religieuses peuvent soit stimuler, soit ralentir les reconstructions politiques. Un culte peut tre en alternance lĠinstrument dĠun pouvoir ou lĠarme dĠune contestation. LĠutilisation du fait religieux, la plus visible, fera lĠobjet de notre premire partie. Mais aprs avoir mis en exergue cette apparente domination du temporel sur le spirituel, nous mettrons en lumire dans la seconde partie, la vŽritable interdŽpendance qui existe de fait entre les deux pouvoirs. Comme le politique travaille sur la religion, la religion travaille sur la sociŽtŽ. LĠun aidant lĠautre ˆ se maintenir et lĠalliance des deux pouvant permettre dĠÏuvrer pour le bien-tre du peuple nigŽrian. Le Nigeria tient alors dans ses mains les clŽs de son propre destin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PARTIE I.        

D'UNE GUERRE TRIPODE : ENTRE RELIGION, POLITIQUE ET ECONOMIE

 

LĠAfrique montre une relative stabilitŽ dans la rŽpartition des grandes masses, notamment entre les espaces islamisŽs et christianisŽs. Aires et frontires religieuses traduisent, ˆ un moment donnŽ, un Žtat des lieux, mais celui-ci nĠest toutefois pas figŽ. Le domaine gouvernemental n'est Žvidemment pas ŽpargnŽ par de tels changements, particulirement au Nigeria qui a toujours connu une scne politique des plus mouvementŽes. Les coups d'Etat successifs, la corruption gŽnŽralisŽe et les pŽtrodollars obligent le ÇgŽant africainÈ ˆ faire face ˆ une rŽcurrence des tensions et des conflits internes, consŽquence directe des diffŽrentes forces centrifuges qui le caractŽrisent. Pays complexe par sa grande hŽtŽrogŽnŽitŽ sociale, le Nigeria se distingue aussi par une extrme richesse accentuŽe par cette complexitŽ qui lui est propre. La structure sociale du Nigeria a largement ŽvoluŽ au fil du temps, subissant volontairement ou non les influences du monde extŽrieur. Premire population d'Afrique de par son nombre, la sociŽtŽ nigŽriane se caractŽrise aussi par sa trs grande diversitŽ. Mais son hŽtŽrogŽnŽitŽ, avec plus de 250 groupes linguistiques, ne doit pas faire oublier les ensembles sŽcants. Le premier d'entre eux est la puissance du religieux omniprŽsent au sein de chaque communautŽ, quelles que soient ses croyances.

 

 

Chapitre 1. Structure sociale nigŽriane : hŽtŽroclite et religieuse        

 

Le NigŽrian est par essence fortement empreint de religiositŽ, en tŽmoigne le nombre incalculable d'Žglises et mosquŽes qui longent les rues, quelle que soit la ville, quel que soit l'Etat fŽdŽrŽ dans lequel on se trouve. Au-delˆ du fond et de la forme de la pratique religieuse, la ferveur de la foi est la mme pour un Ibo chrŽtien de Yola ou un Haoussa musulman de Kano ou de Maiduguri. Mais aujourd'hui, le fait religieux tend ˆ tre de plus en plus disqualifiŽ ou suspect parce que, mal connu, il est assimilŽ ˆ l'extrŽmisme. Tout croyant n'est pas obligatoirement intŽgriste. A l'heure o est de plus en plus ŽvoquŽe une rŽsurgence de l'islamisme traditionnel, surtout depuis le drame du 11 septembre 2001, c'est l'expansion du Christianisme, plus prŽcisŽment de l'EvangŽlisme, qui semble la plus rapide. Le Nigeria nous offre un terrain d'Žtude privilŽgiŽ sur le sujet puisqu'il se caractŽrise par une paritŽ islamo-chrŽtienne au niveau quantitatif. Il faut prŽciser ici que c'est par pure commoditŽ mŽthodologique que l'on fait une analyse bipolaire de la sociŽtŽ nigŽriane entre chrŽtiens et musulmans. Il ne s'agit pas de crŽer une dichotomie nette entre un Nord dit musulman et un Sud dit plut™t chrŽtien mais juste de mettre d'abord en avant l'ensemble des facteurs qui participent ˆ leur opposition mutuelle, pour ensuite faire ressortir de ce constat leur complŽmentaritŽ permanente, souvent invisible puisque occultŽe par des conflits rŽcurrents trs mŽdiatisŽs.

 

Section 1. La face visible : retour radical au traditionalisme musulman

 

LĠIslamisme, en tant quĠidŽologie, met la religion au service du politique : ce qui parait logique lorsquĠon conna”t l'interpŽnŽtration du politique et du religieux prŽconisŽe par le Coran. Le phŽnomne est apparu dĠabord dans les annŽes Trente au sein du monde arabe avant de s'Žtendre ˆ lĠensemble du monde musulman dans les annŽes soixante-dix (le point dĠorgue Žtant la rŽvolution iranienne ˆ lĠorigine de la RŽpublique islamique dĠIran en 1980). Il faut souligner la dimension sociale et politique dĠun mouvement rŽvolutionnaire dont les Žlites se recrutent non parmi les thŽologiens, dŽtenteurs du Droit et garants de lĠordre moral, mais parmi la jeunesse Žtudiante. LĠidŽologie islamiste pr™ne un renouveau de la sociŽtŽ qui devrait, en retournant ˆ un Islam pur et vŽritable, Žradiquer lĠinjustice sociale et Žconomique imputŽe ˆ lĠEtat sŽculier et, au-delˆ, ˆ son ÇprotecteurÈ, ˆ savoir lĠOccident colonialiste[16]. LĠinstitution dĠun Etat islamique au nord du Nigeria appara”t pour beaucoup comme le dernier espoir, Çla dernire cartoucheÈ pouvant permettre un retour ˆ la stabilitŽ sociale et politique.

 

I. De la lŽgitimitŽ historique ˆ la lŽgitimitŽ dŽmocratique

 

Avant la colonisation, le Califat de Sokoto Žtait l'entitŽ politique la plus affirmŽe et la plus homogne que les Britanniques aient pu rencontrer en dŽcouvrant le pays[17]. Fruit du jihad (une dŽfinition prŽcise sera donnŽe plus loin) impulsŽ par le Peul Ousmane Dan Fodio, il sera pendant longtemps le cÏur de lĠEtat le plus puissant dĠAfrique tropicale et Žquatoriale. Cette puissance rayonnera pendant longtemps et ce dans tous les domaines : Žconomique dĠabord avec une agriculture vivrire dŽveloppŽe, politique ensuite avec un Etat islamique fort et respectŽ, et enfin social avec une population satisfaite des dŽcisions de son gouvernement. SĠappuyant ainsi sur un passŽ prestigieux, la sociŽtŽ musulmane du Nigeria revendique le droit de choisir le systme qui doit la gouverner, systme devant tre en conformitŽ avec les valeurs qui sont les siennes.

 

A/ La volontŽ affirmŽe d'un retour ˆ l'Etat islamique

 

L'histoire des Etats haoussa, qui se situaient au nord-est de l'actuel Nigeria, est connue depuis le XIe sicle. L'origine des Haoussa et de leur langue reste sujette ˆ controverse. Le mythe des ÇSept HaoussaÈ qui attribue un fondement commun ˆ sept citŽs (Biram, Daura, Gobir, Kano, Katsina, Rano et Zaria) ne fournit pas dĠindication historique[18]. Il ne fait pas de doute, en revanche, quĠentre les XIe et XVIe sicles, leurs anctres construisent des villes en exerant leur hŽgŽmonie sur les communautŽs environnantes.

 

Les Žchanges commerciaux et culturels transsahariens sont dĠemblŽe intenses, ce qui expliquerait lĠhomogŽnŽisation des divers parlers en une langue commune, le haoussa, et lĠorganisation politique trs centralisŽe que connaissaient les citŽs habe[19]. Des marchands musulmans, MandŽ venus du Mali, sĠinstallent dans les villes haoussas au XIVe sicle et y introduisent lĠIslam. LĠorganisation des rŽseaux commerciaux mandŽs, dont la consŽquence principale est lĠimportation de la religion musulmane, inspireront les Haoussa. LĠitinŽraire de Begho ˆ Kano (acheminement de la noix de cola) va prendre une importance croissante. Kano et Katsina sont les villes qui bŽnŽficient le plus de cet essor. Les Žlites politiques adoptent lĠIslam, au moins ˆ titre officiel, ds la seconde moitiŽ du XVe sicle. Aprs la chute de lĠEmpire songha• (fin du XVIe sicle), lĠaxe principal du commerce transsaharien se dŽplace vers lĠest. Cela profite aux Haoussa dont le pays devient le plus prospre du Sahel. La ville de Kano en sera le principal carrefour commercial et la plus peuplŽe des citŽs.

 

Au XVIIe sicle, Kano et Zaria souffrent des attaques rŽpŽtŽes des Junkun, cavaliers venus du sud-est (autour de la BŽnouŽ). Pour maintenir leur prŽpondŽrance, les classes dirigeantes renforcent leur pouvoir : les sarkis [20] cherchent ˆ se muer en monarques absolus. Ces classes dominantes, tout en adhŽrant nominalement ˆ lĠIslam, continuent en pratique de recourir aux croyances traditionnelles pour Žtayer leur autoritŽ. La majoritŽ de la population Žtant encore fortement attachŽe aux coutumes originelles, celles-ci restent un atout primordial dans l'Žtablissement dĠune autoritŽ lŽgitime. Cependant, lĠessor commercial impulsŽ par les MandŽ et repris par les Haoussa, fait malgrŽ tout progresser un Islam plus conforme. Deux camps commencent ˆ se former : dĠun c™tŽ les chefs traditionnels issus de lĠaristocratie sarki, de lĠautre les musulmans rŽformateurs, sorte de missionnaires pr™nant le retour ˆ lĠIslam du Prophte Mahomet. Des tensions de plus en plus fortes se font alors sentir, divisant et par lˆ amoindrissant la force politique globale de la rŽgion.

 

NŽ en 1754 dans le Gobir, le Peul Ousmane dan Fodio (dit le Shehu) va suivre ˆ Agadez lĠenseignement religieux dispensŽ par un Targui. A son retour, il organise une communautŽ islamique en vue dĠobtenir des rŽformes. Ousmane prche en peul et en haoussa pour dŽnoncer les pratiques idol‰tres des rois habe et leur non-respect de la Charia. En 1802, le roi de Gobir tente de le faire assassiner ; Ousmane arme alors ses partisans et refuse de quitter le pays. Le conflit est dŽsormais ouvert. En 1804, il lance avec ses hommes le jihad[21], qui se propage ˆ vive allure. Deux raisons en expliquent le succs : lĠextrme mobilitŽ des cavaliers peuls qui surprend, et les promesses faites ˆ la population dĠune administration plus juste.

 

A partir de 1808, les Haoussa participent eux aussi au mouvement. Ousmane dan Fodio, avec le soutien des Fulani (nom nigŽrian des Haoussa), organise une rŽbellion armŽe contre l'Islam impie des rois habe dŽcadents. Est visŽ, entre autres, le roi de Gobir ˆ qui est reprochŽ un laxisme religieux : dans son royaume, le syncrŽtisme domine et le port du turban pour les hommes et du voile pour les femmes est interdit[22]. Paradoxalement, lĠexpansion la plus spectaculaire sĠopre dans des zones auparavant sans Etat, Bauchi et Adamaoua, dont les populations Žtaient demeurŽes animistes. Sont balayŽes toutes les structures traditionnelles de pouvoir restantes des rŽgions sahŽlo-soudaniennes depuis le Macina (rŽgion du delta intŽrieur du Niger dans lĠactuel Mali) jusquĠau Cameroun.

 

Entre 1803 et 1807 sont ainsi fondŽes les bases d'un Etat moderne avec lĠŽtablissement dĠun pouvoir politique dont les Sultanats du nord du Nigeria, plus ou moins confondus avec le rŽseau urbain, constituent le meilleur exemple. A son apogŽe, le Califat de Sokoto couvre plus de 400 000 kilomtres carrŽs (soit une surface ˆ peine infŽrieure au territoire franais actuel).

 

A la mort du Shehu, en 1817, son fils Mohammed Bello lui succde et prend la tte du Califat de Sokoto. Selon une formule cŽlbre, Çl'Islam est religion et pouvoirÈ (d”n wa dawla). Tout comme le Prophte, Mohammed Bello est ˆ la fois le chef militaire et le Commandeur des croyants. Le titre de Calife sera conservŽ par ses successeurs. Le Califat englobe une quinzaine dĠEmirats, tous les Žmirs sont des Peul. Aujourd'hui encore les Žmirs de Kano ou Katsina doivent impŽrativement tre musulmans et fulani. On observe ainsi les traces toujours trs visibles que lĠexpansion politico-militaire de lĠIslam a laissŽ dans lĠespace africain en gŽnŽral, nigŽrian en particulier. Le Shehu demeure ˆ ce jour une rŽfŽrence obligŽe pour tous ceux qui tiennent un discours sur l'Islam. Toute entreprise islamique doit en effet se penser dans la continuitŽ et l'actualisation de ce grand chapitre de l'histoire.

 

C'est cette union retrouvŽe qui est encore et toujours recherchŽe, l'instauration d'un Etat unique, islamique, reprŽsentant l'ensemble de la communautŽ musulmane et veillant sur elle. Descendant direct du Prophte selon le mythe rŽgional, le Sultan de Sokoto[23] est aujourdĠhui encore le notable musulman le plus puissant du Nigeria. Il dŽtient le plus haut pouvoir puisqu'il est non seulement Commandant de la force armŽe mais Žgalement Commandant de la croyance religieuse ; il a entre ses mains les pouvoirs temporel et spirituel. Cela dit mme le Calife vicaire de Dieu sur Terre se doit de respecter la loi telle qu'elle est ordonnŽe par Dieu. Premire, Žternelle, coexistante ˆ Dieu, la loi musulmane est ainsi un gage d'Žquilibre, la garantie d'un certain ordre. LĠEtat islamique de Sokoto durera prs dĠun sicle, faisant preuve de cette stabilitŽ instituŽe. Mais la force du colonisateur sera plus grande et le territoire passera progressivement sous la domination britannique au dŽbut du XXe sicle.

 

La ville de Sokoto fut soumise en 1903. Modle religieux et politique car personnifiant la grandeur spirituelle et matŽrielle de la rŽgion nord nigŽriane d'une Žpoque donnŽe, le Califat de Sokoto se place dans les esprits du Nord tel un reliquat de la puissance musulmane. C'est lui qui inspire les penseurs contemporains, les intellectuels islamiques, les Žtudiants nigŽrians mais aussi les rŽvolutionnaires plus marxisants ou populistes qui manifestent dans les grandes villes du nord (comme Katsina ou Zaria) leur volontŽ de retrouver un Etat islamique authentique, dŽnuŽ de toute rŽfŽrence ˆ une quelconque occidentalisation[24]. Tout un courant rŽformateur se fonde ainsi sur les oeuvres anciennes pour tenter de rŽsoudre les problmes contemporains. Il s'agit lˆ de justifier une entreprise rŽformatrice par la continuitŽ historique, continuitŽ orthodoxe et qui se rattache strictement ˆ une Žpoque donnŽe et mystifiŽe. CĠest sur ce mythe historique que se fonde la population nigŽriane actuelle pour revendiquer sa volontŽ dĠune sociŽtŽ plus Žquitable. LĠavenir dĠune telle justice, selon eux, passe obligatoirement par lĠŽtablissement dĠun Etat islamique et donc une application conforme de la loi islamique

 

B/ Une revendication sociale contemporaine

 

LĠŽtablissement dĠun Etat islamique ˆ part entire nŽcessite la remise en cause de certains acquis. Il demande lĠinstitution de nouveaux pouvoirs et la disparition des anciens. Mais pour qu'il y ait lŽgitimitŽ du pouvoir, il faut que celui-ci soit reconnu par le peuple.

 

Sans qu'il soit besoin de sonder l'homme de la rue, on sait qu'au Nord-Nigeria sont organisŽes depuis quelques annŽes de nombreuses manifestations populaires pour l'Žtablissement d'un Etat islamique (dans les villes de Zamfara en 2000, de Kano en 2001, etc.). La population n'hŽsite pas ˆ user du libre droit d'expression que lui confre la constitution rŽpublicaine[25] pour crier sa volontŽ d'un retour ˆ l'Etat islamique historique. Le petit peuple, lassŽ de ne pouvoir accŽder ˆ une vie dŽcente, aprs l'expŽrience dictatoriale militaire comme avec le nouveau rŽgime civil mis en place en 1999[26], a mis ses derniers espoirs dans cette loi divine devant mener ˆ Çla voie droiteÈ. La popularitŽ de la loi islamique ne peut tre niŽe. La vision qu'a l'Occident de la Charia s'analyse essentiellement ˆ l'aune des mŽdias, pour la plupart relayŽs par des journalistes occidentaux et chrŽtiens.

 

La Charia ne doit pas tre vue comme lĠincarnation dĠun mal absolu, la concrŽtisation dĠune rŽgression sociale, mais dĠabord et avant tout comme lĠŽdit permettant lĠunification dĠun groupe se reconnaissant ˆ travers les mmes valeurs et la mme histoire. Rappelons quĠˆ lĠŽpoque de la gense de la Charia, lĠIslam ŽclairŽ conna”t son ‰ge dĠor au moment o le Moyen-Age chrŽtien baigne encore dans un obscurantisme sanglant (avec lĠInquisition). L'alphabŽtisation des habitants de Tombouctou ˆ cette Žpoque, gr‰ce ˆ des Žcoles coraniques structurŽes, Žtait bien supŽrieure ˆ celle de la France. La Charia doit tre ressentie comme le moyen de mettre en place une vŽritable homogŽnŽitŽ, celle-ci ratifiant la rŽgulation sociale dont a besoin une sociŽtŽ laissŽe pour compte depuis des annŽes.

 

Ainsi, sous la pression populaire, une nouvelle application de la Charia commence ˆ voir le jour. Il ne sĠagit cependant pas, comme on a tendance ˆ le croire, dĠune nouveautŽ au Nigeria. La Charia est depuis longtemps en vigueur mais elle Žtait jusquĠen 2000 strictement rŽduite au domaine civil, c'est-ˆ-dire aux affaires relevant du droit de la famille, mariages et successions. Les autres domaines juridiques devaient exclusivement respecter la Constitution fŽdŽrale du Nigeria, constitution rŽpublicaine et la•que. La nouveautŽ de lĠapplication de la Charia rŽside donc uniquement dans son extension au niveau pŽnal. Le premier Etat fŽdŽrŽ ˆ avoir consacrŽ cette extension fut lĠEtat du Zamfara en fŽvrier 2000. AujourdĠhui douze des trente-six Etats de la FŽdŽration appliquent la loi islamique dans sa plus large expression et peuvent, ˆ ce titre tre qualifiŽs dĠEtats islamiques[27].

 

Mme si les raisons Žlectorales ont sžrement prŽsidŽ ˆ l'acceptation par les Gouverneurs de la mise en place des revendications populaires, pour la premire fois des chefs politiques nigŽrians suivaient l'opinion publique plut™t que ne la menaient. CĠest un fait historique au Nigeria quĠune revendication issue de la rue se soit concrŽtisŽe par une application politique des dirigeants. Un Gouverneur, celui de Kano, considŽrŽ comme hŽsitant sur la question de la Charia fut malmenŽ, injuriŽ et finalement lapidŽ par la foule alors quĠil prononait un discours. Il dut, pour se maintenir au pouvoir, reconna”tre cette revendication du peuple et accepter de la mettre juridiquement en Ïuvre. Cette situation, nouvelle pour le pays, met la lumire sur un embryon de dŽmocratie. La dŽmocratie tire ses racines de la libertŽ : libertŽ de penser, libertŽ de dire, libertŽ dĠexpression. Ce serait, selon certaines dŽfinitions, le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple[28].

 

Dans le cas nigŽrian, le peuple semble avoir criŽ sa volontŽ et celle-ci semble avoir ŽtŽ entendue. Paradoxalement, dans nos dŽmocraties occidentales, on omet souvent de libŽrer cette expression lorsquĠelle nĠest pas conforme au Çpenser correctÈ. La mise en place de la Charia fait couler beaucoup d'encre, mais le problme est que les participants aux dŽbats dŽfendent gŽnŽralement tous un mme point de vue : une vision archa•que de la loi islamique. Or de nombreuses personnes, de tout ‰ge, sexe ou horizon estiment que l'application de la loi islamique est nŽcessaire et juste si elle est actualisŽe aux spŽcificitŽs du monde contemporain. Selon eux, il est difficile de voir les effets positifs dĠune telle rŽforme mais tout a fait aisŽ de diaboliser des effets nŽgatifs bien plus visibles ˆ court terme.

 

Si le christianisme ne fut pas imposŽ dans le nord par le colonisateur, le Gouvernement sous-tendait malgrŽ tout les valeurs occidentales dans les structures de l'Etat et touchait la vie quotidienne des musulmans. L'introduction du dispositif juridique britannique restreignait l'application de la loi islamique au domaine civil ; cette limitation en dŽfaveur d'une partie de la population a crŽŽ une frustration musulmane certaine. Trois avantages dŽcoulant dĠune application conforme de la Charia sont ˆ noter : le pluralisme juridique, la dŽmocratie intŽgratrice[29] et la valeur dĠŽquitŽ.

 

Quelques NigŽrians expatriŽs donnent, sur un site Internet[30], leur avis sur les bienfaits dĠune telle rŽforme. Le premier dĠentre eux met en avant le pluralisme juridique quĠil considre bien plus juste que lĠimposition gŽnŽrale et unilatŽrale dĠun systme unique, en lĠoccurrence le systme sŽcularisŽ dĠune RŽpublique la•que. En tant que musulman il ne se reconna”t pas dans ces valeurs sous-tendant une vision chrŽtienne du monde. La pensŽe chrŽtienne se caractŽrise en effet par une rŽelle diffŽrenciation entre le spirituel et le temporel : Çrendez ˆ CŽsar ce qui est ˆ CŽsar et ˆ Dieu ce qui est ˆ DieuÈ avait rŽpondu JŽsus aux Pharisiens[31].

ÇSecularism, the division between religion and State, is a Christian concept and belief. Why should Muslims have to live under Christian rules and ideas ? Let the Muslims be ruled by Sharia and non-Muslims by their own laws. In the Islamic states of the past Christians and Jews were able to have their own courts and maintain their own legal systems - why can't non-Muslims extend this tolerance to Muslims in Nigeria ?[32].

Un autre argue que lĠun des critres de la dŽmocratie est bien la libertŽ de choisir son Gouvernement et se demande pourquoi les populations du Nord ne pourraient pas, tout comme celles du Sud, Žlire les dirigeants quĠelles dŽsirent.

ÇWe often talk about democracy and allowing people to choose what they want. My question is : Would we allow People to choose Sharia if they want it ? The Muslim of north Nigeria want it, and since it would only apply to them (Muslims), why are the rest disallowing it ? Where is the freedom then ? È

Enfin, cĠest la valeur dĠŽquitŽ qui caractŽrise la pensŽe islamique. Gouvernants comme gouvernŽs se doivent de respecter la loi, ce ˆ quoi la population nĠest pas habituŽe avec lĠAdministration fŽdŽrale actuelle.

ÇI believe that Sharia can work only if applied to all classes of the population. There can be no exceptions. The Prophet Mohamed said with regard to the issue of equality in punishment that if his daughter were to steal he would cut off her hand. So, as it stands right now, we have to make Sharia apply evenly to all (Muslims) while respecting all the rights of non-MuslimsÈ.

A travers ces revendications populaires on distingue une rŽelle volontŽ de se dŽmarquer de l'Etat central, la•que, ÇreprŽsentant le vice et la dŽcadenceÈ dĠune Žlite chrŽtienne corrompue. L'instauration de la Charia doit aussi tre comprise comme une dŽfiance envers le Gouvernement fŽdŽral. A la veille de IndŽpendance, l'Islam Žtait dŽjˆ utilisŽ comme un vecteur de revendication politique. En ce sens, de telles protestations du peuple, lorsqu'elles aboutissent ˆ une concrŽtisation par l'extension de la Charia dans un Etat fŽdŽrŽ, semblent correspondre ˆ l'Žmergence d'une vŽritable dŽmocratie. Cette dŽmocratie permettant ˆ la majoritŽ de s'exprimer (au niveau de lĠEtat fŽdŽrŽ) pourrait constituer une avancŽe significative dans un pays o l'autoritarisme est une tradition ancrŽe de longue date dans lĠorganisation politique. La dŽmocratie intŽgratrice pourrait tre une seconde Žtape, ˆ plus long terme.

 

La religion, vŽritable ÇcimentÈ populaire puisquĠelle fŽdre et solidarise la communautŽ, devient ici un rŽgulateur social. Elle sert de fondement ˆ une sociŽtŽ ancienne et dotŽe d'une histoire riche. Elle est un dŽnominateur commun ayant une premire fois permis le retour ˆ une certaine stabilitŽ et ˆ une uniformitŽ des structures politiques et juridiques. L'Etat islamique reste dans l'inconscient populaire la solution ˆ tous les maux et problmes.

 

II. Islam traditionnel et Etat de Droit

 

Selon la vision islamique du monde, la premire loi qui sĠimpose aux hommes est celle de Dieu. Elle sĠimpose ˆ tous, ˆ commencer par les dŽtenteurs du pouvoir. Par nature, elle nĠest pas un outil de manipulation ; au contraire, cĠest elle qui dans un Etat islamique fonde la lŽgitimitŽ du pouvoir. Il faut savoir que la majeure partie de ses prescriptions nĠest pas tirŽe du Coran mais est le fruit dĠun consensus constructif et Žvolutif de thŽologiens juristes contemporains des premiers sicles de lĠHŽgire. Depuis le IXe sicle cet ÇeffortÈ dĠinterprŽtation perdure mais il a ŽtŽ repris dans divers espaces, selon diverses mŽthodes et se trouve donc dŽsormais sur la voie permanente de l'unification[33]. Un couple solide va aider lĠEtat islamique nigŽrian ˆ entŽriner la justification de cette application nouvelle de la Charia : le Droit d'abord, relayŽ ensuite par lĠŽducation coranique.

 
A/ La justification par la loi

 

La Charia est la loi religieuse musulmane dŽtaillant les obligations issues du Coran ou de la tradition (sunna). CĠest la Çvoie droite prescriteÈ (par Allah), qui regroupe la totalitŽ des commandements de Dieu. Il convient de rappeler que le Coran, rŽdigŽ en 632 ˆ la mort de Mahomet, est le recueil des propos du Prophte ˆ qui l'ange Gabriel avait transmis la Parole de Dieu. Le Coran contient donc la dernire des prophŽties, et donc l'ultime vŽritŽ, la seule transcription ÇauthentiqueÈ de la RŽvŽlation divine[34]. LĠIslam Žtant une religion Žminemment sociale, toute activitŽ humaine doit thŽoriquement entrer dans les quatre catŽgories juridiques prŽdŽfinies qui vont du strictement interdit (haram) au permis (hallal)[35]. Dans un Etat islamique, la loi islamique rŽgit l'ensemble de la sociŽtŽ musulmane locale par des rgles s'appliquant ˆ tous. En ce sens, elle est gŽnŽrale et impersonnelle et donc obstacle ˆ toute discrimination et bŽnŽfique ˆ l'unitŽ du groupe et ˆ sa cohŽsion. Les obligations lŽgales que prescrit le Coran ont ŽtŽ au fil du temps codifiŽes avec des variantes locales. La Charia, en tant que loi unique et sacrŽe parce que divine, apporte quant ˆ elle un rŽel ordre dans la vie quotidienne de tout musulman et a fortiori garantit la stabilitŽ de la vie publique. De plus, son caractre divin permet dĠimposer un plus grand respect de la part des fidles : ceux-ci Žtant plus prompts ˆ entendre lĠordre de Dieu que ceux des dirigeants, lŽgislateurs de lĠAssemblŽe, faibles par essence car nĠŽtant que Çsimples crŽatures du tout-puissantÈ.

 

La loi musulmane joue indiscutablement un r™le de consolidation sociale dans le sens o elle renforce, dans un esprit Žgalitaire, une mme culture par le biais de normes gŽnŽrales et impersonnelles puisquĠelles ne s'adressent ˆ personne en particulier mais ˆ l'ensemble de la population se trouvant en terre d'Islam. Notons que thŽoriquement, au Nigeria, les ChrŽtiens peuvent exciper de leur appartenance confessionnelle pour Žchapper aux dispositions pŽnales du droit islamique (c'est le fruit d'un compromis issu des dŽbats ˆ l'AssemblŽe constituante de 1999)[36]. RŽgissant l'ensemble de la population et l'ensemble de rgles, elle vise ˆ redonner confiance ˆ un peuple dŽmuni, brisŽ par une crise Žconomique interminable, frustrŽ de ne pas participer ˆ la rŽpartition des richesses nationales. Avec cette extension de la loi islamique ˆ tous les domaines du Droit, la Charia devient un vŽritable mode de vie. Elle rŽgit ainsi les rgles sociales, cĠest-ˆ-dire ce qui concerne le comportement de l'individu dans sa vie publique et privŽe. Elle gouverne les lois civiles, lĠindividu dans ses rapports avec les autres. Enfin, depuis 1999, elle prend en compte les lois pŽnales[37], ou lĠhomme dans son rapport ˆ l'Etat. Elle vise par cette complŽtude ˆ moraliser un peuple tout entier. L'apport de la Charia semble trs bŽnŽfique quant ˆ l'ordre qu'elle Žtablit. Son exercice autoritaire sert ˆ poser de faon claire les limites ˆ ne pas dŽpasser pour ne pas tre sanctionnŽ. On peut aisŽment comprendre que le climat de tensions diverses qui anime pŽriodiquement le Nigeria lŽgitime une politique temporairement plus sŽvre, au moins durant la pose des premires briques de la stabilitŽ. En instaurant l'ŽgalitŽ de tous devant la loi, la Charia et par extension l'Etat islamique semble imposer un Etat de Droit ˆ part entire.

 

La Charia suscite d'immenses espoirs qui se dŽclinent souvent sur le registre de l're millŽnariste du passage ˆ une re nouvelle de paix, d'abondance et de Çbonne gouvernanceÈ. Les dirigeants des Etats fŽdŽrŽs s'efforcent d'assurer un niveau de vie dŽcent ˆ leur population. Dans l'Etat du Zamfara par exemple, le Gouverneur a mis en place une police et une justice non corrompues, a promu une politique salariale gŽnŽreuse et juste pour les fonctionnaires et les jeunes dipl™mŽs et rachte rŽgulirement des cŽrŽales pour rŽguler la hausse des prix pendant la saison sche. Selon Murray Last, Çsa politique n'est pas seulement islamique, elle se rŽclame aussi de l'Etat ProvidenceÈ[38].

La loi islamique pr™ne une justice Žquitable et identique pour tous. Gouvernants comme gouvernŽs se doivent de la respecter. Ce principe fondamental de la loi Ždicte la soumission de l'Etat (islamique) au Droit qu'il Ždicte (interprŽtation de la loi divine). CĠest un autre critre de l'Etat de Droit. Il faut aussi noter qu'il nĠy a que peu ou pas de corruption au sein des tribunaux islamiques comparativement aux tribunaux du Sud o celle-ci est historiquement implantŽe. Les juges musulmans sont plus proches du peuple et c'est une justice bien plus facile d'accs que n'importe quel autre tribunal fŽdŽral. Les tribunaux appliquant la Charia sont Žgalement souvent saisis pour des litiges d'ordre commercial. En effet, mme des non-musulmans s'y rŽfrent car les affaires y sont traitŽes avec une plus grande rapiditŽ, une rŽelle justice et se caractŽrisent par l'efficacitŽ du remboursement des dettes[39].

Les sanctions violentes (parfois qualifiŽes de ÇbarbaresÈ) imposŽes par la Charia sont abondamment commentŽes. Pourtant l'aspect pŽnal ne reprŽsente que 5 % de cette rŽglementation[40]. LĠOccident a frŽquemment une vision caricaturale de l'application de la Charia : ÇRŽduire la richesse de la loi islamique - reconnue par les plus grands spŽcialistes du Droit comparŽ - aux seuls ch‰timents corporels, cĠest un peu comme si lĠon prŽtendait rŽsumer toute la mŽdecine aux seules amputations chirurgicalesÈ[41] rappelle Hani Ramadan dans Le Monde. On se souvient de l'affaire Amina Lawal ou le cas de Safiya Hussaini, toutes deux condamnŽes en 2001 et 2002 ˆ tre lapidŽes pour adultre. Ces cas avaient mobilisŽ l'ensemble des mŽdias occidentaux et la communautŽ internationale et l'on pourrait ainsi en dŽduire qu'elles n'ont ŽtŽ acquittŽes que gr‰ce ˆ cette intervention extŽrieure. Or, concrtement, aucune condamnation ˆ la lapidation n'a ŽtŽ exŽcutŽe au Nigeria : tous les pourvois en appel ont ŽtŽ entendus et les demandeurs disculpŽs.

 

Cette stabilitŽ juridique semble tre un dŽfi au Droit contemporain dont les textes se succdent et s'abrogent ˆ un rythme de plus en plus rapide. La stabilitŽ du Droit dans une organisation sociale privilŽgie la stabilitŽ politique de la communautŽ. Cependant l'application de la Charia telle qu'elle est faite dans les nouveaux Etats islamiques du Nord-Nigeria pose la question de la compatibilitŽ de lois antiques avec l'idŽal moderne des Droits de l'homme : peut-il y avoir fidŽlitŽ ˆ une tradition religieuse sans tomber dans l'archa•sme ? La rŽponse ˆ cette question posŽe par Odon Vallet[42] devrait forcŽment tre positive ˆ l'heure actuelle. La nouvelle intelligentsia musulmane travaille dĠailleurs sur le sujet. Il sĠagit pour elle de trouver les moyens de concilier une pratique orthodoxe de lĠIslam tout en y intŽgrant le progrs de la modernitŽ[43]. Aprs la loi, ou plut™t le Droit Çjuste et ŽquitableÈ que pr™nent les tenants de lĠEtat islamique, le relais est pris par lĠŽcole. LĠŽducation appara”t comme la pierre angulaire dĠune politique ÇdŽveloppementalisteÈ.

 


B/ La justification par l'Žcole

 

A leur arrivŽe au Nord-Nigeria, les Britanniques dŽcouvrirent un systme d'Žducation islamique solide et bien Žtabli. En pays haoussa, la base de ce processus Žtait constituŽe d'Žcoles coraniques (makarantar allo) dans lesquelles un ma”tre enseignait aux enfants l'alphabet arabe et les versets du Livre sacrŽ. C'est dans ces Žtablissements qu'Žtaient formŽs les OulŽmas destinŽs ˆ remplir les fonctions de scribe, de magistrat ou de thŽologien. Les colons s'efforcrent ainsi d'imaginer des mŽthodes de nature ˆ relativiser la coupure absolue entre l'Žcole occidentale et l'Žcole musulmane. Ceci par rŽalisme politique, pour Žviter le rejet de l'Žcole qu'ils importaient et par respect des valeurs locales. Pour faire perdurer les liens qu'ils entretenaient avec les chefs, ŽlŽment clŽ de l'Indirect Rule[44], les Britanniques s'intŽressrent particulirement ˆ l'Žducation de leurs fils. Dans cette perspective, l'instruction coranique fut introduite dans les Žcoles gouvernementales. En 1933, Žtait crŽŽe la Kano Law School o Žtaient enseignŽs ˆ c™tŽ de l'anglais, le droit malŽkite et plus gŽnŽralement les Žtudes arabes. En 1947, l'Žtablissement devint la School of Arabic Studies et constitue aujourdĠhui lĠuniversitŽ de Kano, lĠAbdullahi Bayero University.

 

L'interdiction faite aux missions chrŽtiennes d'aller dans le nord dispenser un enseignement de type chrŽtien et le maintien, voire l'augmentation (de 6 en 1918 ˆ 768 en 1930) des Žcoles coraniques, tandis que les Žcoles primaires diminuaient (de 95 en 1928 ˆ 87 en 1930)[45], a creusŽ immanquablement un fossŽ entre Nord et Sud en matire de dŽveloppement. La fonction publique nigŽriane concentre une partie de la petite Žlite yorouba trs t™t ŽduquŽe par les missionnaires. Cette capacitŽ des sudistes ˆ occuper la place publique au Nord a commencŽ ˆ interpeller certains dirigeants. A l'image d'Abubakar Gumi[46] en 1979, ceux-ci refusent de se laisser gouverner par des ÇinfidlesÈ, et souhaitent dŽfendre leur religion contre l'emprise grandissante des ChrŽtiens et lĠimplantation de plus en plus forte de valeurs issues de lĠOccident.

 

S'appuyant sur le souvenir d'Ousmane dan Fodio, l'une des missions que s'est fixŽe l'Žlite musulmane du Nord est de rattraper son retard en matire Žducative et de lancer un jihad de l'Žducation. Ç98% des individus impliquŽs dans des affaires de vol, d'abus ou d'usage de faux sont issus des Žcoles la•quesÈ selon les dires du fils du Shehu[47]. Partant du constat que l'Žcole de type occidental encourage le vice et la perversion, l'Žlite musulmane du Nord affirme l'urgence qu'il y a ˆ rŽtablir l'ordre et la morale de chacun au travers d'une Žducation uniquement islamique. Ce vŽritable Çeffort de guerreÈ pour une Žducation musulmane renouvelŽe fut d'une ampleur inŽgalŽe en Afrique Noire. Il s'agit d'une vŽritable politique d'Etat visant ˆ doter le Nord d'une Žlite spŽcifique, fruit de l'association des valeurs anciennes et nouvelles et susceptible de se substituer aux cadres europŽens... et sudistes.

 

Le Prophte a dit dans un hadith cŽlbre : Çseuls ceux qui possdent le savoir peuvent interprŽterÈ. L'ijtihad ou Çl'effort d'interprŽtationÈ a pris son essor aprs la rŽdaction du Coran en 652 de l're courante. Il consiste ˆ formuler de nouvelles rgles adaptŽes ˆ l'Žvolution des sociŽtŽs en s'inspirant des ououls[48]. Seul le lettrŽ, le savant ŽclairŽ est apte ˆ lire et ˆ comprendre le Coran. Le Livre devra Žgalement et uniquement tre lu en arabe pour avoir autoritŽ. On est en droit, ˆ ce propos, de se demander si le lŽgislateur haoussa du Nord ma”trise la langue du Prophte lorsqu'il tire de ce qu'il lit, les prescriptions qui rŽgiront l'ensemble de la vie publique et privŽe de ses concitoyens.

 

Plus gŽnŽralement, le savoir consiste ˆ propager par tous les moyens disponibles la parole de Dieu, le message de l'ange Gabriel au prophte Mahomet. Tout comme les Berbres de l'A•r l'auraient fait aux Haoussa du Nigeria (IX-Xe sicles) puis les marchands mandŽ ˆ partir du XIVe, aujourd'hui encore l'Islam doit tre transmis de bouche ˆ oreille pour perpŽtuer son extension ˆ toutes les gŽnŽrations (d'ascendants ˆ descendants) et ˆ toutes les couches sociales de la population. Tout musulman doit faire conna”tre la foi qu'il a en son Dieu. La visŽe hŽgŽmonique des tenants actuels du Droit islamique au Nord-Nigeria se concrŽtise dans la multiplication des Žcoles coraniques dans lesquelles les enfants sont, ds leur plus jeune ‰ge, instruits gr‰ce ˆ l'apprentissage par cÏur du Coran et ˆ sa rŽcitation ˆ voix haute durant de longues heures. Cette Žducation ne laissant gure de place ˆ la rŽflexion personnelle, faonne de parfaits petits sujets totalement obŽissants et formŽs ˆ aller eux-mmes perpŽtrer le discours au nom d'Allah ˆ tous les infidles. Aprs l'instruction, les punitions exemplaires font savoir ˆ ceux qui en douteraient que la ÇvolontŽ de DieuÈ doit tre respectŽe. Ce respect forcŽ n'est autrement inspirŽ que par la crainte. Mais cette crainte instituŽe en dogme fait partie dĠune mŽthode disciplinaire organisŽe. La tradition haoussa suppose que la connaissance ne peut s'acquŽrir que par l'Žloignement, la frustration et la privation. Les Žlves sont donc ds leur plus jeune ‰ge recrutŽs par les alaramomi qui les emmnent loin de leur ville d'origine, Çle savoir ne pouvant s'acquŽrir sans conna”tre la faimÈ selon un proverbe haoussa[49].

 

Les universitŽs du Nord-Nigeria, spŽcialisŽes dans l'enseignement des sciences religieuses, sont de vŽritables bastions politisŽs. Les Žtudiants participent rŽgulirement ˆ des campagnes de dŽsobŽissance civile dans lesquelles ils condamnent les jeunes hommes buvant de la bire ou les jeunes femmes ne portant pas le voile. Les Žtudiants du Nord veulent ˆ leur tour ǎduquerÈ. ÇLa religion est l'opium du peupleÈ disait Marx, elle permet de surveiller les masses populaires, de les formater en quelque sorte, de faon ˆ mieux les guider et les ma”triser. LĠextension de la Charia au domaine pŽnal annoncŽe par plusieurs Etats fŽdŽrŽs du Nord sonne, pour lĠinconscient populaire, l'avnement dĠun radicalisme islamique qui effraie. LĠassimilation trop facilement faite du terrorisme ˆ lĠintŽgrisme et de lĠintŽgrisme ˆ lĠislamisme, creuse le terreau dĠun radicalisme ou extrŽmisme chrŽtien dĠautant plus dangereux quĠil est invisible.

 

Section 2 : La face cachŽe : montŽe inquiŽtante du fondamentalisme chrŽtien

 

Le Nigeria possde en effet, et contrairement ˆ ce que l'on pourrait penser au premier abord, la plus importante communautŽ protestante du continent africain. Il est le second pays protestant au monde, aprs les Etats-Unis. A l'heure o l'on ne parle, au travers des mŽdias occidentaux, que de Charia brutale et de tribunaux islamiques, le nombre d'Eglises protestantes, plus discrtes, ne cesse de cro”tre. Cette montŽe en puissance de ces ÇEglises du RŽveilÈ ne semble pas inquiŽter. Pourtant, au-delˆ de leur nombre et de leur diversitŽ, c'est leur puissance alliŽe ˆ une organisation bien pensŽe qui devrait attirer l'attention. DĠune cinquantaine, le nombre dĠEglises pentec™tistes au Nigeria est passŽ ˆ deux cent cinquante[50] selon le Pentecostal Fellowship Movement of Nigeria. Cette marŽe ŽvangŽliste qui dŽferle depuis la fin des annŽes 80 co•ncide avec la dŽgradation politique et Žconomique du pays. Touchant le prolŽtariat urbain comme la classe moyenne, brisŽe par les plans dĠajustement structurels, cette vŽritable thŽologie du profit a contribuŽ ˆ faire de la religion chrŽtienne ÇlĠun des secteurs Žconomiques nigŽrians les plus dynamiquesÈ selon Africa Confidential[51]. SĠil est le premier pays musulman dĠAfrique de par son nombre, le Nigeria est Žgalement le premier pays protestant du continent.

 

I. Le Nigeria, premier pays protestant d'Afrique

 

Ë l'inverse de lĠIslam qui a su maintenir sa prŽsence, voire la renforcer au sein de la jeunesse Žtudiante, le christianisme nĠa pas su sĠadapter aux Žvolutions dĠune sociŽtŽ en qute de changement. Pas assez attractif pour les jeunes, sžrement pas assez dynamique pour une nouvelle population qui a grandi dans une sociŽtŽ mondiale des plus actives, catholicisme et protestantisme anglican classique tendent ˆ s'estomper. CĠest lĠEglise nŽo-protestante, regroupant celles quĠon appelle les ÇEglises de l'EveilÈ, qui seule a su sortir du cadre historique pour pouvoir durer, voire se dŽvelopper encore. Elle a su investir dans un premier temps le terrain social, celui-ci lĠaidant ˆ conquŽrir ensuite le domaine politique. La liturgie y est plus chaleureuse et plus participative que dans les espaces protestants classiques. Sont tissŽs de vŽritables liens avec les populations les plus dŽshŽritŽes. Celles-ci se sentant abandonnŽes par les pouvoirs publics, il est dĠautant plus facile de leur redonner confiance pour, ultŽrieurement, mieux les ÇguiderÈ.

 

Le protestantisme historique importŽ par les Britanniques lors de la colonisation du Nigeria tend ˆ se rŽsorber pour laisser place aux mouvements de type nŽo-protestants. CĠest ˆ la fois une adaptation aux temps et une conqute identitaire que les NigŽrians chrŽtiens manifestent dans ce regain religieux. Il sĠagit de retrouver la confiance dŽvoyŽe par le biais de croyances plus proches de leurs traditions originelles. DĠabord directement exportŽe dĠEurope puis imposŽe aux populations locales, la religion protestante sĠest graduellement transformŽe gr‰ce ˆ une rappropriation culturelle allant Çau-delˆÈ dĠune pratique orthodoxe. CĠest ˆ la naissance dĠune rŽelle culture religieuse endogne que l'on assiste au Nigeria (et dont de nombreux prcheurs pratiquent dŽsormais un prosŽlytisme conquŽrant en Afrique centrale).

 
A/ Du Protestantisme occidental au Pentec™tisme nigŽrian

 

Le long de la c™te du Golfe de GuinŽe sĠest dŽveloppŽ ds le XIIe sicle le cŽlbre royaume du Benin[52], Etat purement africain. Il aurait ŽtŽ fondŽ par la dynastie des Ogiso et a atteint son apogŽe au XVe sicle. Pendant le rgne de lĠOba[53] Ozulua, un marchand portugais nommŽ Alfonso dĠAveiro, vint au Benin (1485-1486) et y Žtablit des relations commerciales. Ayant nouŽ des liens de sympathie avec lui, lĠOba dŽlŽgua un Ambassadeur qui raccompagna Aveiro chez lui, ˆ Lisbonne. Les navigateurs portugais furent ainsi les premiers EuropŽens ˆ dŽcouvrir la c™te. Ce sont les rois Olu[54] Itsekiri qui vont entretenir des relations Žconomiques et religieuses durables avec eux. En 1597 monte sur le tr™ne Eyeomasan. Il reoit une Žducation portugaise en Angola et sera lĠun des rares Africains de lĠouest du XVIe sicle ˆ avoir ŽtŽ christianisŽ. En 1600, il envoie son fils Atuwatse Žtudier ˆ Coimbra[55] avec une bourse du roi Philippe III du Portugal. De retour en 1611, Atuwatse est ainsi le premier NigŽrian ˆ avoir ŽtudiŽ en Europe ; il est couronnŽ en 1625. Son successeur confirmera lĠouverture du royaume aux Portugais puisquĠen 1652, il Žcrit une lettre au Pape pour lui demander lĠenvoi de missionnaires au Nigeria. Plus tard le Pre Potazio fera construire le monastre de Saint-Antoine, premier du genre dans le pays et connu aujourdĠhui sous le nom de Satoni (il est situŽ dans la ville de Warri).

 

Mais cette apparition du Christianisme au Nigeria n'est quĠune parenthse. En effet, en 1735, le roi Atogbuwa rompt brutalement avec cette politique dĠŽchanges nigeriano-portugaise. Il supprime la religion catholique, ferme les Žglises et rŽtablit les cultes pa•ens et animistes. Le Christianisme ne reviendra que bien plus tard et sous la forme du Protestantisme, dans la foulŽe de la colonisation britannique. Certes cette premire tentative de christianisation ds la fin du XVe sicle dans le Royaume de BŽnin a eu son importance mais elle ne fut finalement quĠun bref Žpisode ne remettant pas en cause les croyances coutumires. Si Rome ne fut pas indiffŽrente ˆ cet embryon dĠEglise noire qui eut son premier Evque consacrŽ en 1519 et sa premire Sainte, le dŽclin du royaume conjuguŽ au dŽsintŽrt de lĠEurope pour lĠAfrique aprs la dŽcouverte de lĠAmŽrique, la fit sombrer dans lĠoubli. CĠest la colonisation du XIXe sicle qui devait bouleverser le panorama de lĠAfrique, dans tous les domaines, y compris la religion. La trilogie Çmilitaire, fonctionnaire, missionnaireÈ fut particulirement efficace, les missionnaires ayant dans bien des cas constituŽ lĠavant-garde de la pŽnŽtration coloniale.

 

Une expŽdition sur le fleuve Niger est commanditŽe en 1841 par la SociŽtŽ pour lĠExtinction de la Traite NŽgrire et pour la Civilisation en Afrique. Elle tourne ˆ la catastrophe, le tiers de lĠŽquipe est dŽcimŽe par le paludisme. Puisque les EuropŽens ne survivent pas au climat du Nigeria, dŽcision est prise de faire ŽvangŽliser le continent par les Africains eux-mmes. RecrutŽ parmi les esclaves libŽrŽs et lettrŽs de la Sierra Leone, Samuel Ajayi Crowther devient le premier Evque anglican noir. Les esclaves affranchis sont en effet le fer de lance de la mission de lĠEglise missionnaire dans le delta du Niger, et des missions baptistes et mŽthodistes en pays yorouba[56]. Seule la barrire de lĠIslam dans le Nord va ds lors arrter la progression des missionnaires. Les activitŽs ŽvangŽlisatrices et Žducatives des missions ont cependant largement contribuŽ ˆ faonner le paysage politique du Nigeria moderne. Pour plus de pŽnŽtration sociale, le Nouveau Testament est traduit en yorouba en 1851. Les compagnies de commerce, ayant dĠabord considŽrŽ avec suspicion les activitŽs des missionnaires, Žtaient ensuite reconnaissantes de ce que les Eglises leur fournissaient comme commis de bureaux pour administrer les comptoirs[57].

 

Le Christianisme sĠest ainsi implantŽ durablement dans le pays, dans la partie mŽridionale principalement. Mais depuis le XIXe sicle, la sociŽtŽ nigŽriane nĠa cessŽ de se transformer, de sĠŽmanciper du joug colonial pour crŽer sa propre identitŽ, Çinventer sa propre religionÈ selon lĠexpression de Jean Pierre ChrŽtien[58]. Le Christianisme nigŽrian dĠaujourdĠhui sĠaccommode largement dĠun contexte local particulier : il tire effectivement ses origines du Protestantisme anglican importŽ par les colons, mais sa pratique quotidienne actuelle dŽsigne un nŽo-Protestantisme certain. Ce nŽo-Protestantisme pourrait mme tre qualifiŽ de Çtrans-ProtestantismeÈ puisquĠil traverse ˆ la fois le courant protestant initial et les croyances endognes prŽ-coloniales. Pour plus de simplicitŽ Žtymologique, il conviendra dĠutiliser un terme gŽnŽraliste : le Pentec™tisme. Celui-ci sera dŽfini plus prŽcisŽment dans la partie B.

 

Le boom des Eglises pentec™tistes a dŽbutŽ au cours de la dernire dŽcennie, Žpoque troublŽe pour lĠAfrique. CĠest le Nigeria qui a ŽtŽ le plus fortement touchŽ par cette explosion religieuse. Cette dŽflagration sĠexplique doublement : il est tout dĠabord le pays le plus peuplŽ du continent, ensuite il est sžrement lĠun des plus dŽsorganisŽs. Deux facteurs qui crŽent un contexte favorable ˆ lĠŽmergence de nouveaux mouvements, surtout lorsque la fonction officielle de ceux-ci est dĠaider les personnes dŽmunies, abandonnŽes par lĠEtat. Le Mouvement de la confrŽrie pentec™tiste du Nigeria, qui avait 50 pasteurs en 1990, en compte aujourdĠhui 250. La moitiŽ des panneaux le long des grands axes routiers de Lagos signalent l'ouverture de nouvelles Eglises. Si lĠAfrique du Sud est le plus gros exportateur africain sur le plan commercial, le Nigeria est son Žquivalent sur le plan ŽvangŽlique[59]. Les Eglises pentec™tistes nigŽrianes se dŽveloppent dans toute lĠAfrique et gagnent l'Europe et les Etats-Unis.

 

B/ Evangiles et politique de conqute universaliste

 

Avant de poursuivre, donnons quelques dŽfinitions permettant de mieux distinguer les diffŽrents mouvements religieux rŽunis sous la bannire ÇEglises nŽo-protestantesÈ. Au sein du Christianisme, on distingue le Catholicisme et le Protestantisme. Le premier est la religion des ChrŽtiens reconnaissant lĠautoritŽ du Pape (successeur de Saint Pierre) en matire de dogme et de morale. Le second recouvre lĠensemble des Eglises et des communautŽs chrŽtiennes issues de la RŽforme, leur doctrine[60]. Le Protestantisme se veut une attitude commune de pensŽe et de vie, qui est essentiellement constituŽe de la fidŽlitŽ ˆ lĠEvangile.

 

ÇEglise EvangŽliqueÈ est le terme gŽnŽrique englobant les divers courants nŽo-protestants. Ils se rŽclament d'un courant ÇrevivalisteÈ, c'est-ˆ-dire motivŽs par une volontŽ de rŽveiller les ChrŽtiens assoupis dans une foi devenue routinire. Ce mouvement est apparu il y a un sicle au sein du Protestantisme anglo-amŽricain ; il se divise en plusieurs branches : le courant Pentec™tiste et le courant Charismatique.

Les Eglises Pentec™tistes, Žgalement issues d'un courant nŽo-Protestant, sont nŽes au dŽbut du XXe sicle aux Etats-Unis. Au nom d'un retour aux sources de la Bible, ce courant met l'accent sur le don divin miraculeux (la ÇrencontreÈ avec JŽsus-Christ), la guŽrison par la prire ou encore l'engagement volontaire du croyant. Le courant ŽvangŽlique donnera naissance, au milieu du sicle, au courant charismatique. Ce dernier emprunte au courant pentec™tiste la croyance aux dons miraculeux, il se caractŽrise par de vibrantes rŽunions de prches, de prires avec des orchestres, y compris de rock ou de rap ŽvangŽliques, de pleurs, de transes, d'exorcismes publics, des impositions des mains, de guŽrisons miraculeuses, un grand dŽvouement aux autres, une disponibilitŽ constante au service de l'Eglise. Les Eglises nigŽrianes procdent gŽnŽralement dĠun jumelage des deux mouvements : pentec™tistes et charismatiques se reconnaissant autour des mmes valeurs et pratiques.

La Doctrine ŽvangŽlique, dont la terre d'Žlection reste l'AmŽrique, est aujourd'hui le courant qui progresse le plus dans le monde depuis la Seconde Guerre mondiale. Ceci au dŽtriment de l'Eglise catholique, des Eglises protestantes historiques, et mme de l'Islam. Les chiffres dŽcrivent cet essor colossal : de 4 millions en 1940 (sur un total de 560 millions de ChrŽtiens)[61], les EvangŽlistes sont aujourd'hui 500 millions sur 2 milliards de ChrŽtiens (1 sur 4). On estime que 52 000 conversions se produisent par jour[62]. Harvey Cox, professeur de thŽologie ˆ Harvard[63] prŽdit que le courant ŽvangŽlique devrait toucher, ˆ l'horizon 2050, un disciple du Christ sur deux et qu'il deviendra ainsi la religion dominante du XXIe sicle.

A Ibadan par exemple, ce qui frappe immŽdiatement l'esprit du visiteur, au delˆ du grand nombre de taxis et d'autobus, c'est le nombre incroyable dĠŽglises et de mosquŽes. En allant de l'universitŽ d'Ibadan ˆ l'Institut d'agriculture tropicale, soit environ sept kilomtres, on ne rencontre pas moins de cinquante Žglises, allant des Orthodoxes ˆ la nouvelle vague des Pentec™tistes, portant toutes sortes de noms : Ministre de la foi, Eglise de la Bible Vivante, Eglise Internationale du Sauveur, Eglise du Christ Roi, Ministre du Messie qui vient, Ministre de la Vie de Prire, etc. Notons que quelques mosquŽes fondŽes par diverses sectes islamiques sĠy dŽveloppent aussi. Pour donner une idŽe de la diversitŽ des Eglises que lĠon peut trouver au Nigeria, il suffit de se reporter au recueil prŽsentŽ par Aaron Shields et Chris Joslin le 30 juillet 1999. Cette liste rŽpertorie les 106 Žglises nŽo-pentec™tistes prŽsentes entre les villes de Ibadan et dĠAbeokuta.

Les Evangiles deviennent donc, en quelque sorte, la pierre angulaire d'une politique de conqute universaliste. Mais comment cela s'explique-t-il ? Comment ce mouvement, des plus rŽcents, rŽussit-il ˆ s'Žtendre de la sorte, ˆ s'imposer aussi bien aux Etats-Unis (pays le plus riche du monde) qu'en Afrique (continent le moins dŽveloppŽ) ? C'est cette question qu'il nous faut d'abord Žtudier. La pauvretŽ, le dŽsespoir des populations locales, le sentiment d'abandon, la fuite de l'Etat, l'insŽcuritŽ sont autant de causes expliquant la facilitŽ avec laquelle peut s'enraciner un groupe religieux - mais pas seulement -. L'aura sacrŽe, le charisme que le chef dŽgage, cette sagesse qu'il endosse, le luxe quĠil reflte, mais surtout la mise en place de rituels particuliers sont autant de signes participant ˆ lĠintŽrt constant (et grandissant) dĠune population dŽsorientŽe et en qute de guide.

 

Selon les pasteurs Çpour vaincre le diable, il nĠy a rien ˆ construire : il suffit de lire la BibleÈ[64]. La doctrine ŽvangŽlique repose sur quatre piliers : lĠautoritŽ de la Bible, la vŽracitŽ historique des Ecritures, la conversion par une rencontre avec JŽsus-Christ, lĠimportance de lĠŽvangŽlisation. Il est ˆ noter que mise ˆ part la rencontre avec JŽsus-Christ, ce mouvement partage trois piliers avec lĠIslam : lĠŽvangŽlisme nĠa pas de fondateur ˆ proprement parler ; il se caractŽrise par un rejet total de la remise en cause des Ecritures par les dŽcouvertes de lĠarchŽologie ; il refuse la thŽorie de lĠEvolutionnisme, par une dŽnonciation de lĠEglise catholique et du dialogue ÏcumŽnique. Ces trois points stigmatisent nettement la sŽparation entre les Eglises ŽvangŽliques et les Eglises protestantes historiques. Marginal jusquĠˆ la Seconde Guerre mondiale, le courant ŽvangŽlique ou pentec™tiste a dŽbordŽ le cadre anglo-saxon gr‰ce, entre autre, au zle missionnaire du prŽdicateur Billy Graham dit le ÇPape protestantÈ et ˆ lĠaide quĠil recevait de la Maison Blanche (Guerre Froide obligeait).

 

Le mouvement sĠest facilement rŽpandu en AmŽrique Latine dĠabord, puis en Afrique Noire avant dĠinvestir, depuis la chute du mur de Berlin, la Russie, la Chine, lĠInde et mme le monde musulman. Le courant ŽvangŽlique sĠexporte aussi facilement que le fast-food, le Coca Cola ou le rap et sĠenracine partout. Le Pentec™tisme qui cherche ˆ revivre des expŽriences spirituelles analogues ˆ celles du jour de la Pentec™te telles qu'elles sont dŽcrites dans les Actes des Ap™tres, privilŽgie avant tout l'Žmotionnel et respecte la Bible Çau pied de la lettreÈ.

 
II. Du Pentec™tisme classique au fondamentalisme dangereux

 

Le mouvement pentec™tiste, issu de la religion protestante nĠest pas ˆ proprement parler qualifiŽ de secte. Il participe depuis quelque temps dŽjˆ au dialogue ÏcumŽnique et est donc reconnu ˆ ce titre comme groupe religieux lŽgal et lŽgitime ˆ part entire. Mais depuis quelques annŽes se dŽveloppent de nouveaux mouvements que lĠon qualifiera de nŽo-pentec™tistes car pr™nant une pratique allant plus loin encore que le Pentec™tisme traditionnel. ConsidŽrant comme actuels les dons de lĠEsprit Saint, ils mettent en Ïuvre un usage encore plus prononcŽ des rituels coutumiers. La prophŽtie, lĠexorcisme et la guŽrison tels que rapportŽs dans le rŽcit de la Pentec™te des Actes des Ap™tres sont traduits littŽralement, et deviennent une source dĠabus dans la pratique religieuse. Si les rituels religieux sont importants du point de vue de lĠorganisation quĠils apportent aux messes et ˆ sa thމtralisation, ils peuvent Žgalement tre utilisŽs de faon perverse dans le simple but de concrŽtiser un fanatisme des plus dangereux voire, dans le pire des cas, de justifier la mort de groupes entiers.

 
A/ Ritualisation et manipulation

 

Le fondamentalisme se dŽfinit comme la prŽservation stricte des croyances traditionnelles, orthodoxes, religieuses, telles que lĠinfaillibilitŽ des Žcritures et lĠacceptation littŽrale des pensŽes. Il se caractŽrise aussi souvent par un fort conservatisme religieux et social, par une certaine intolŽrance rŽvŽlant la volontŽ de sĠimposer, sinon par la manipulation, par la force physique. Tout fondamentalisme porte en lui un prosŽlytisme plus ou moins agressif et revendicateur dĠune supŽrioritŽ sur lĠautre car possŽdant La vŽritŽ. LĠobjectif poursuivi par cette partie est, plus quĠune description monographique concernant le seul Nigeria, de mettre en lumire une certaine forme de christianisme, celle dont on entend que trs peu parler, dissimulŽe par un extrŽmisme musulman, lui, plus ouvertement  prononcŽ. Les nouvelles Eglises ou Eglises du rŽveil tendent de plus en plus ˆ sĠimplanter au Nigeria, comme dans dĠautres pays dĠAfrique de lĠOuest, la RDC en particulier.

 

Les Žglises prophŽtiques (dont lĠAladura, au Nigeria est la plus connue) basŽes sur la prire ont commencŽ ˆ se dissŽminer ˆ travers le continent africain au cours des annŽes 1920, et parmi les Yoruba, elles ont Žtabli de fortes racines avec la crŽation de la sociŽtŽ des ChŽrubins et des SŽraphins. Joseph Ayo Babalola[65], leur instigateur, a prchŽ un rŽveil chrŽtien, attaquant les pratiques religieuses traditionnelles avec agressivitŽ et jetant au feu fŽtiches, idoles, et autres objets de sorcellerie. Ecrasant de la sorte les formes traditionnelles de cultes, on peut qualifier ce mouvement de fondamentaliste. L'ƒglise du Christ Apostolique, fondŽe en 1955, a pris le nom d'une dŽnomination britannique ce qui a faciliter son implantation. Aprs la mort de Babalola, l'Žglise a continuŽ de cro”tre et dans les annŽes 1990 elle comptait environ 500 000 membres, avec une croissance annuelle d'environ 15 000 personnes. Elle possde 2 sŽminaires, 26 Žcoles secondaires, et un collge pour former des enseignants. Elle compte aussi des missionnaires en Afrique de l'Ouest et outre-mer, parmi les NigŽrians expatriŽs, aussi loin que Houston au Texas.

 

Une forme de fondamentalisme chrŽtien Žmerge aujourdĠhui par le biais de mouvements transnationaux fortement prŽdicateurs. Dans la fourmilire urbaine dĠune ville telle que Lagos, o la construction frŽnŽtique de modernitŽs locales va de pair avec les attentes et les promesses d'un capitalisme millŽnariste, lĠarrivŽe de ces nouveaux mouvements est trs bien accueillie. Les ÇEglises nouvellesÈ insistent sur la puissance extraordinaire du Saint Esprit et la dimension miraculeuse de la religion. Leur Žmergence est dŽjˆ significative dans les annŽes 70 mais sĠimposera plus amplement au Nigeria dans les annŽes 90. Cette nouvelle vague dĠun christianisme parfois ÇdŽviantÈ, se caractŽrise par la ÇdiabolisationÈ du non-converti, qui relverait du monde du diable. Se convertir est alors une ÇrenaissanceÈ, qui implique des comportements rigoureux, des rituels prŽcis ˆ respecter et une vie dans la foi de manire pratique. Le rituel est particulirement intŽressant en lĠespce. Il est la pice ma”tresse dĠun processus de thމtralisation.

 

Dans le final de LĠhomme nu, Claude Levi Strauss propose dĠŽtudier Çle rituel en lui-mme et pour lui-mme, afin de comprendre en quoi il constitue un objet distinct de la mythologieÈ et dĠen ÇdŽterminer ses caractres spŽcifiquesÈ[66]. Dans son Manuel dĠEthnographie[67], Marcel Mauss avait singularisŽ la religion proprement dite au sein de tous les phŽnomnes religieux par les caractres de SacrŽ et dĠobligation qui lĠaccompagnent. Le champ gŽnŽral des pratiques et reprŽsentations sĠorganise en cultes que lĠethnologie dŽfinit de faon extrmement spŽcifique et en rapport avec des catŽgories sociologiques prŽcises. CĠest donc ˆ travers les rituels que sont repŽrŽs les rites qui seraient gestuels (positions), oraux (prires), nŽgatifs (tabous).

 

Les thmes majeurs sont la guŽrison, l'ŽvangŽlisation, la prospŽritŽ (la pauvretŽ Žtant un signe du diable). Trois thmes qui sĠaccordent parfaitement au contexte africain. Au centre de leurs idŽes : la proximitŽ de lĠApocalypse. Celle-ci rend donc totalement inutile toute rŽforme dĠordre social. Mais cette idŽe de fin du monde tend ˆ dŽresponsabiliser le fidle qui se retrouve en position de soumission mettant tous ses espoirs dans la personne du chef. LĠŽtablissement dĠune telle inŽluctabilitŽ de la vie terrestre renforce le charisme du prtre, censŽ faire le pont entre Dieu et les hommes. Celui-ci dŽtient ds lors entre ses mains la capacitŽ de convaincre une population socialement abandonnŽe.

 

B. GuŽrison et diabolisation

 

Le don de guŽrison est particulirement utile dans le processus de persuasion que va employer le prtre soucieux dĠenrichir soit son auditoire, soit son compte en banque. LĠexemple des enfants-sorciers est particulirement marquant. De nombreux enfants sont victimes de cette manipulation psychologique et symbolique. Cette rŽinvention de la religion originelle est mise en oeuvre trs vigoureusement, non seulement dans les espaces ÇenchanteursÈ du fondamentalisme chrŽtien mais aussi dans un contexte dŽlirant, voire obsessionnel, de production de discours et de pratiques relatives ˆ la sorcellerie (et les deux cadres, bien sžr, sont intimement mlŽs).

 

Les Žglises fondamentalistes en effet (et particulirement, parmi elles, les Žglises pentec™tistes et les mouvements apocalyptiques) consacrent une grande attention ˆ la figure de Satan, aux dŽmons et au combat entre le Bien et le Mal. Cette image facilite lĠentreprise de certains prtres avides de pouvoir et surtout dĠargent. Les pasteurs de certaines ƒglises - appelŽes Çde rŽveilÈ- sont les premiers ˆ entretenir la croyance aux enfants-sorciers. Bon nombre dĠentre eux entretiennent le mythe pour sĠenrichir financirement en demandant aux parents de payer sĠils veulent pouvoir dŽlivrer leur enfant. BŽnŽficiant d'une influence et d'une crŽdibilitŽ sans limite, ils s'autoproclament ÇdŽsensorcelleursÈ. Ils se mettent ainsi dĠoffice en scne, tel un mŽdecin qui soulagerait les douleurs du corps (et de lĠesprit). Par consŽquent, la position des Žglises vis-ˆ-vis du Mal, aussi sincre qu'elle puisse para”tre ˆ premire vue, produit pourtant des tensions contradictoires au sein mme du champ social. En ce qui concerne le phŽnomne des enfants-sorciers, le r™le des Žglises est ambivalent, partagŽ de manire Žgale : elles sont ˆ la base du problme de la sorcellerie et elles en fournissent la solution locale. Ce sont les prtres qui dŽtectent Çles dŽmonsÈ ayant colonisŽ lĠenfant et ce sont eux qui vont lĠen guŽrir. Ils crŽent ainsi eux-mmes la maladie, stimulus privilŽgiŽ leur permettant dĠapprocher lĠindividu.

 

Dans ce processus, le rituel prend toute son importance : il est le moyen de catalyser les espoirs, de persuader du bien-fondŽ de la manÏuvre. Filip de Boek[68] dŽcrit bien lĠencha”nement du cŽrŽmonial qui doit mener lĠenfant ˆ la dŽlivrance. Les cŽrŽmonials deviennent pratiquement des instruments de dŽfinition et de regroupement sociologique des membres dĠune communautŽ. Les rituels deviennent ainsi les moyens les plus rŽputŽs pour remettre un certain ordre, ordre social forcŽment diffŽrent de celui prŽexistant ˆ la crise.

 

Filip de Boek raconte lĠensemble de rituels mis en place par les Eglises. La pŽriode de rŽclusion, pendant laquelle ces enfants vivent le plus souvent dans des conditions plut™t lamentables en termes de nourriture et d'hygine, peut s'Žtaler de quelques jours ˆ plusieurs semaines, voire des mois, en fonction de la gravitŽ des cas en question. Au cours de leur rŽclusion les enfants sont soumis ˆ une pŽriode de ježne et de purification rituelle. L'administration gŽnŽreuse de laxatifs et de vomitifs vise ˆ nettoyer les corps des enfants-sorciers. Cette premire Žtape crŽe dŽjˆ un contexte qui aidera plus tard ˆ structurer le Çrituel d'aveuÈ ou de confession de lĠenfant. Cette pŽriode constitue donc un moment crucial dans tout un processus de scŽnarisation qui aide ˆ modeler une expŽrience de crise. Quelques jours aprs ce moment crucial de la confession publique, le pasteur procde ˆ l'organisation d'un certain nombre de sŽances d'exorcisme, appelŽes ÇdŽlivranceÈ ou Çcure d'‰meÈ. L'enfant est placŽ au milieu d'un cercle de femmes en prire, souvent mme en transe, qui tombent rŽgulirement dans des Žtats de glossolalie, signe de la prŽsence du Saint-Esprit. Devenu le point focal de ce puissant rituel de prire, l'enfant est alors soumis ˆ plusieurs reprises ˆ des formules d'exorcisme et ˆ l'imposition des mains. Dans beaucoup de cas, les parents ne sont pas trs coopŽratifs et la question de la rŽintŽgration de lĠenfant demeure problŽmatique : les parents et les proches restent souvent trop effrayŽs pour accepter de nouveau un tel enfant dans leur milieu. C'est d'habitude dans de tels cas, beaucoup trop frŽquents, que par la suite les enfants sont forcŽs de vivre dans la rue. La secte des ChŽrubins et SŽraphins, trs prŽsente au Nigeria, use Žgalement ˆ outrance de la diabolisation du monde. Les forces du mal sont omniprŽsentes et il faut leur rendre hommage pour pouvoir vivre. Cet hommage est souvent constitutif dĠun sacrifice, signe de dŽvouement suprme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 2 : Instrumentalisation de la religion

 

Commenons par prŽciser que le terme ÇinstrumentalisationÈ n'appara”t pas dans le dictionnaire de la langue franaise. Cependant il est aujourd'hui largement utilisŽ dans le langage courant. Mme si son synonyme ÇmanipulationÈ reflte tout autant la rŽalitŽ que l'on souhaite ici dŽmontrer, le mot ÇinstrumentalisationÈ parait plus appropriŽ pour le titre du chapitre car il sous-entend un instrument, un outil. L'outil privilŽgiŽ dans les manipulations de masses modernes, et ce ˆ travers tout le globe, est bel et bien la religion. D'un point de vue gŽnŽral, la manipulation est la mise en place d'une manÏuvre destinŽe ˆ tromper[69]. Elle est aussi l'influence exercŽe sur des groupes nombreux, sur l'opinion au moyen notamment d'une propagande massive.

 

Loin d'tre restreinte, l'instrumentalisation du religieux se caractŽrise par une utilisation trs large de l'espace et du temps. Elle touche toutes les confessions, tous les pays, toutes les classes sociales mais Žgalement toutes les Žpoques. Si l'on a tendance ˆ croire que notre pŽriode contemporaine est davantage sujette ˆ de tels emplois du spirituel, il faut se rappeler les mŽthodes des empereurs des VIe et VIIe sicles arguant du Christianisme pour garantir l'unitŽ de l'Empire face aux agressions extŽrieures. A l'heure actuelle semblent effectivement se multiplier les conflits dits religieux : par exemple la guerre civile en Irlande, l'enjeu du Cachemire entre l'Inde et le Pakistan, les troubles en IndonŽsie et aux Philippines ou plus rŽcemment, l'intervention amŽricaine en Irak. Dans ce contexte, deux hypothses expliquent cette qualification rapide des faits. Soit ce sont les belligŽrants qui cherchent ˆ justifier le conflit par l'aura religieuse, soit ce sont les opinions publiques qui les qualifient ainsi par la projection de leurs idŽologies ou phantasmes, se dispensant ainsi d'une analyse complexe des vŽritables causes. Le Nigeria n'Žchappe pas ˆ ces dŽsignations h‰tives. C'est toujours une minoritŽ qui arrive ˆ convaincre la majoritŽ populaire de jouer le r™le de troupes armŽes. Celles-ci sont aux ordres de chefs faisant jouer des oppositions communautaires crŽŽes artificiellement. Leur confrontation rŽciproque aboutit ˆ une totale radicalisation des identitŽs et ce, dans l'unique but d'accŽder aux richesses nationales.

 

Section 1 : Radicalisation des identitŽs

 

La sociŽtŽ nigŽriane est aujourdĠhui en proie ˆ de multiples troubles, lĠactualitŽ nous le confirme tous les jours. Ces guerres intra nationales ont dŽjˆ fait des dizaines de milliers de victimes et se poursuivent pourtant. Mais pourquoi ? Telle est la question que nous devrons nous poser. Comme Hobbes[70] qui a b‰ti une vision pessimiste de l'homme : celui-ci est par nature agressif ou Çl'homme est un loup pour l'hommeÈ, certains penseurs du Moyen Age estiment que la mise en place d'une domination ferme, d'un pouvoir ma”trisant la faiblesse humaine est inŽluctable. Hobbes ne prŽtend pas que l'homme est mauvais par essence, il affirme seulement qu'il est enclin ˆ la querelle. Une vie communautaire est justement possible gr‰ce ˆ la loi instaurŽe par le Souverain dont la puissance garantit le respect. Respect qui, pour Hobbes, ne peut exister que dans la crainte du Monarque. Il faut croire, au vu des innombrables conflits que conna”t le Nigeria, que ce n'est pas le respect vouŽ aux dirigeants qui caractŽrise le ressentit de la population ˆ leur Žgard. C'est une sociŽtŽ en dŽfiance constante vis-ˆ-vis des gouvernements. MaltraitŽe, oubliŽe, la sociŽtŽ nigŽriane tente de combler ces carences par l'invention de systmes parallles qui ont parfois des consŽquences tout aussi dangereuses que la non-action de l'Etat. La violence entra”ne la violence et le ÇSouverainÈ Obasanjo semble dŽpassŽ par ce cercle vicieux. Les conflits peuvent cependant tre considŽrŽs comme une porte d'entrŽe intŽressante pour analyser une structure politique et son Žvolution. Ils caractŽrisent un moment privilŽgiŽ d'analyse de la sociŽtŽ. Le conflit met en lumire un disfonctionnement social, une crise ; tenter de la dissŽquer peut tre un moyen de trouver des esquisses de solution au(x) problme(s) en place.

 

I. ÇAnthropologie de la colreÈ[71]

 

Selon Max Herman Gluckman, la notion de conflit doit aider ˆ rendre compte des faits qui Çloin de menacer l'unitŽ du corps social, illustrent plut™t la capacitŽ intŽgrative du systme qui l'organiseÈ[72] Un conflit et son mode de rŽsolution peuvent faire l'objet d'une mise en scne rituelle qui va libŽrer l'expression d'une rŽvolte contre l'ordre social et la dissoudre en mme temps. Le conflit est, ˆ premire vue, facteur de dŽsordre durable engendrant un certain chaos, mais il peut aussi avoir une fonction positive, et ce particulirement dans la vision africaine du monde, en devenant facteur d'un ordre nouveau. Tout comme le monde serait nŽ du chaos (et non du nŽant comme le veut la pensŽe judŽo-chrŽtienne), le rŽsultat chaotique d'une guerre permet l'assainissement des liens, un rŽŽquilibrage, et donc un renouveau bŽnŽfique en gŽnŽral. En Afrique subsaharienne, ˆ lĠexception notable de lĠAngola et du Congo belge, la dŽcolonisation nĠavait pas provoquŽ de guerres civiles. Or, celles-ci deviennent aujourdĠhui possibles, parce qu'une partie de la population, en particulier dans la jeunesse, est disponible pour les enthousiasmes guerriers. Les Žvnements de C™te-dĠIvoire montrent que le risque existe, mme dans les rŽgimes considŽrŽs comme les plus stables. Dans une situation de dŽsespŽrance, la guerre civile appara”t pour beaucoup comme prŽfŽrable ˆ la paix, parce quĠelle est un moyen rapide de redistribution des avantages matŽriels et symboliques. Alors que la paix conserve les inŽgalitŽs, la guerre redistribue. Le Nigeria nĠŽchappe pas ˆ ce constat. Il est lĠun des pays dĠAfrique o la criminalitŽ urbaine est la plus ŽlevŽe. Et la violence nĠa pas de limite spatiale, elle est tout aussi prŽsente dans les campagnes les plus reculŽes, se substituant ˆ un Etat non seulement dŽfaillant mais Žgalement souvent absent. Les milices privŽes ont depuis longtemps pris la place dĠune police fŽdŽrale corrompue au mieux, inexistante au pire. LĠactualitŽ qui fait ressortir aujourdĠhui la multiplication des conflits dĠordre religieux ne doit pas dissimuler les causes rŽelles dĠune telle dŽflagration.

 

A/ ComplexitŽ des conflits nigŽrians

 

Dans les mŽgapoles nigŽrianes se dŽveloppent, depuis plusieurs dŽcennies maintenant, des explosions de dŽlinquance, de criminalitŽ provocatrice, une violence de plus en plus exacerbŽe. Le pays semble avoir mauvaise presse depuis longtemps. Bernard Henry LŽvy[73] le souligne implicitement lorsquĠil relve que Michel Leiris ne parle pas du Nigeria dans son Afrique fant™me, rŽcit de lĠexpŽdition Dakar-Djibouti de 1931[74]. La description que B.H.L. fait de Lagos montre en quelque sorte ÇlĠenfer sur terreÈ. Une ville de plus de six millions dĠhabitants qui ne bŽnŽficie pas de plan d'urbanisme, de rŽseau dĠŽgouts, o le tŽlŽphone ne fonctionne pas et o les coupures dĠŽlectricitŽ sont si courantes que lĠon a rebaptisŽ la NEPA (National Electricity Power Authority), la rŽgie nationale dĠŽlectricitŽ, Never Expect Power Again[75]. Le banditisme a connu son apogŽe pendant le boom pŽtrolier des annŽes 80, alors que le pouvoir civil dŽliquescent et corrompu de la seconde RŽpublique ne ma”trisait plus la situation. Le retour ˆ lĠordre avec les putschistes militaires a ŽtŽ accueilli avec soulagement par la majoritŽ silencieuse. Mais ce fut au prix dĠexŽcutions publiques des voleurs sur la plage d'Ikoyi, de jugements sans avocat, de dŽtentions sans procs etc. que le calme et l'ordre revinrent peu ˆ peu. Mais la corruption des anciens gouvernants avait laissŽ place ˆ une brutalitŽ gratuite : Çabus de la police politique (la National Security Organization ou la State Security Service, sinistrement abrŽgŽe SSS), rŽpression aveugle des brigades anti-Žmeutes de la Mopol (Mobil Police), affublŽes de casques de gladiateurs et surnommŽes "kill land go" (elles tuent puis sĠen vont)È[76].

 

Les contrecoups de cette discipline de fer face ˆ une jeunesse dŽsoeuvrŽe, subissant des Žcarts sociaux amplifiŽs par la crise nĠa fait qu'entretenir cette violence du quotidien. Paradoxalement, l'arrivŽe au pouvoir du gouvernement civil en 1999 semble avoir encore amplifiŽ cette violence. Le pŽtrole et ses alŽas, sĠils permettent lĠenrichissement rapide de quelques uns, accroissent aussi la misre et les dŽmunis s'appauvrissent d'avantage. Cette colre populaire dĠune foule de NigŽrians ne profitant jamais des recettes du pays participe ˆ l'accroissement de lĠinsŽcuritŽ[77]. La peur qui dŽcoule directement de ces rŽactions de violence contribue au repli des populations vers des solidaritŽs communautaires centrifuges. Aprs les inŽgalitŽs Žconomiques, lĠextension de la Charia au domaine pŽnal dans douze Etats du nord ravive les craintes et provoque les tensions. La loi islamique devient le prŽtexte privilŽgiŽ pour justifier des manifestations de violence voire des massacres organisŽs (par de hautes sphres). Les rŽactions de vengeance se faisant rarement attendre, cĠest ˆ une vŽritable dŽflagration de colre populaire ˆ laquelle on assiste et devant laquelle le gouvernement sĠavre impuissant. Impuissance ou irresponsabilitŽ des dirigeants, on se posera la question plus tard dans notre Žtude. Les conflits dits dĠordre religieux semblent se multiplier depuis lĠimplantation de la loi islamique en 2000. QuĠil sĠagisse dĠŽmeutes, dĠincendies volontaires dĠŽglises ou mosquŽes ou dĠattaques de milices armŽes, la rŽputation du GŽant africain se ternit encore et encore.

En fŽvrier 2000, plus de deux mille personnes ont ŽtŽ tuŽes lors dĠune manifestation chrŽtienne contre la charia dans la ville de Kaduna. Les affrontements sĠŽtaient ensuite Žtendus au sud-est faisant prs de 450 morts ˆ Aba (Etat dĠAbia). Quelques jours plus tard, un rassemblement religieux organisŽ par lĠŽvangŽliste allemand Reinhard Bonnke dans la localitŽ dĠOsogbo (Etat dĠOsun) donnait lieu ˆ des protestations, celles-ci se soldaient par la destruction de huit Žglises. Mais plus que la nouvelle application de la Charia, lĠannŽe 2001 et lĠaprs 11 septembre ont ouvert la porte ˆ de nouvelles explosions de violence. Le 13 octobre 2001, les manifestations organisŽes contre les bombardements en Afghanistan ont tournŽ ˆ lĠŽmeute, faisant une centaine de victimes, pour la plupart chrŽtiennes, aux portes du Sabon Gari de Kano. ÇCĠest la plus violente rŽaction populaire liŽe ˆ lĠaprs 11 septembre quĠait connue la planteÈ.[78]

Le cercle infernal de la violence sĠŽtait enclenchŽ. En novembre 2002, des militants musulmans avaient protestŽ contre un article du journal This Day, paru le 16 novembre et concernant lĠŽlection de Miss Monde devant se dŽrouler au Nigeria. L'auteur de l'article, Isioma Daniel, avait laissŽ entendre que le Prophte Mahomet aurait approuvŽ le concours de beautŽ et aurait sžrement pu choisir l'une des reines de beautŽ pour Žpouse. Ceci a sonnŽ comme une injure dans les milieux fondamentalistes, un crime de blasphme. Une fatwa (Ždit religieux) ŽdictŽe par le gouvernement pro-islamiste de lĠEtat de Zamfara a ŽtŽ lancŽe, exhortant les musulmans ˆ tuer le journaliste. Le gouverneur adjoint de Zamfara remarquait ˆ ce propos que le cas sĠapparentait ˆ celui de l'Žcrivain Salman Rushdie, condamnŽ ˆ mort par le dŽfunt leader iranien l'Ayatollah Khomeini. ÇA l'instar de Salman Rushdie, le sang du journaliste de This Day peut tre versŽÈ, aurait-il soulignŽ[79]. Dans la mme semaine le plus important Conseil islamique du Nigeria, Jama'atu Nasril Islam rŽuni ˆ la demande du sultan de Sokoto, chef des musulmans nigŽrians, annulait la sentence de mort : ÇLe Gouvernement de l'Etat de Zamfara n'a pas l'autoritŽ d'Ždicter des fatwas et il faut ignorer la fatwa qu'il a ŽmiseÈ, indiquait un communiquŽ signŽ par le secrŽtaire gŽnŽral du Conseil. L'Žlection de Miss Monde n'a donc pas ŽtŽ rŽalisŽe au Nigeria.

La violence des uns entra”nant les reprŽsailles des autres, le 2 mai 2004 a vu la mort de centaines de musulmans, tuŽs ˆ coup de mitrailleuses par une milice chrŽtienne. Le nombre de victimes a ŽtŽ ŽvaluŽ ˆ six cent trente selon lĠAFP[80]. Une semaine plus tard, une bande armŽe chrŽtienne attaquait le village de Yelwa, faisant quarante neuf morts parmi les musulmans. Les deux groupes qui sĠopposaient Žtaient peut-tre chrŽtiens et musulmans, mais lĠarticle ne prŽcisait pas quĠils Žtaient surtout issus de deux communautŽs, au mode de vie diffŽrent. Les uns Žtaient agriculteurs sŽdentaires, les autres Žleveurs nomades et se disputaient des terres de p‰turage depuis plusieurs gŽnŽrations dŽjˆ. Ainsi en quatre ans, prs de dix mille personnes ont trouvŽ la mort dans des conflits qualifiŽs dĠinterreligieux par les journalistes occidentaux. Mais derrire ces apparences, cĠest bel et bien lĠaccs aux ressources qui est toujours en cause. QuĠil sĠagisse de la ÇjusticeÈ instantanŽe en ville o des voleurs sont bržlŽs vifs, un pneu autour du corps, par la foule hystŽrique ou bien de groupes entiers qui sont massacrŽs dans les villages plus reculŽs, cĠest toujours la frustration de la rŽpartition inŽquitable des richesses nationales qui avive les tensions. Le voile religieux permet la justification de tels actes mais ne les concerne en rŽalitŽ qu'indirectement. CĠest pourquoi il convient d'tre trs prudent ˆ la lecture dĠarticles justifiant les faits de la mme manire que le ferait un religieux avec un texte biblique ou coranique.

Les conflits rŽcurrents qui traversent le Nigeria sĠinscrivent forcŽment dans une certaine logique. LĠapparente question religieuse ne peut pas tout expliquer, cette analyse est trop h‰tive, insuffisante et manque d'objectivitŽ. Pour tenter d'aller plus loin, nous userons de la notion de ÇguerreÈ prise au sens large, la guerre comme moyen de production de sa propre identitŽ.

 

B/ Notion de guerre fonctionnaliste

 

Vu lĠextrme diversitŽ des formes que peuvent revtir les conflits, on ne peut rŽduire leur analyse ˆ une seule catŽgorie. Nous utiliserons le terme plus gŽnŽral de ÇguerreÈ mme si celui-ci peut para”tre, au premier abord, disproportionnŽ dans le cas de notre monographie. Ces conflits sont presque journaliers, ils sont violents et durables. En effet depuis plusieurs dŽcennies, les NigŽrians se trouvent en quelque sorte bloquŽs dans une escalade de brutalitŽ. Nous tenterons dĠexpliquer ces diffŽrents mŽcanismes internes, ces logiques endognes. Quelques exemples, les plus marquants, ont dŽjˆ servi dĠillustration dans la partie A prŽcŽdente.

 

La guerre est un phŽnomne universel. Elle se distingue des autres formes collectives de rglement sanglant des conflits en ce quĠelle oppose des unitŽs politiques indŽpendantes et localisŽes dans lĠespace. La taille de ces groupes est variable, il peut sĠagir de chefferies, de classes dĠ‰ge, dĠEtats ou de communautŽs locales diffŽrentes comme cĠest le cas pour notre Žtude. Leur caractŽristique commune est la capacitŽ d'entretenir la ma”trise et l'emploi de la violence chez eux pour la retourner ensuite contre leur ennemi extŽrieur. La plus ou moins grande proximitŽ spatiale ou culturelle des protagonistes dĠune guerre permet de caractŽriser sa nature : fonctionnaliste, utilitariste ou naturaliste[81]. La guerre fonctionnaliste a pour but de perpŽtuer les valeurs d'une organisation sociale, l'utilitariste vise ˆ maximiser un avantage, et enfin la guerre naturaliste Žvoque le gožt instinctif des hommes pour la guerre. Si le conflit nigŽrian se retrouve dans ces trois dŽfinitions, ce sont les deux premires qui doivent tre retenues. La double nature de cette Çguerre civileÈ, fonctionnaliste et utilitariste ne doit cependant pas voiler son vŽritable enjeu. En effet, si c'est la volontŽ d'imposer sa vision du monde qui semble la plus apparente, c'est le but utilitariste qui nourrit rŽellement ces antagonismes sociaux.

 

D'autre part, les affrontements conventionnels des sociŽtŽs traditionnelles peuvent tre de deux types, soit elles sont Çun moyen de reproduction symbolique du corps social ou du cosmos, soit elles sont un mode de rŽsolution dĠune crise intervenueÈ[82]. La guerre comme renouvellement mythique para”t insoluble, presqu'une fatalitŽ puisquĠelle ne peut sĠaccommoder du principe de pacification. Elle est un moyen de perpŽtuer lĠidentitŽ du groupe (tels que les chasseurs de tte en Amazonie par exemple) et sera donc immuable. En revanche lĠaffrontement qui a pour objectif la rŽsolution dĠune crise a lĠavantage de renvoyer ˆ des situations o guerre et paix constituent les phases alternŽes dĠun mme processus et cĠest le cas au Nigeria.

 

Au Nigeria, lĠharmonie entre les communautŽs a ŽtŽ rompue intentionnellement et rŽciproquement. CĠest lĠŽquilibre en matire de ma”trise de lĠespace, dĠaccs aux ressources et de circulation des biens symboliques qui a ŽtŽ brisŽ. La guerre est ici, dans une perspective clausewitzienne, une sorte de substitut ˆ une situation dĠinŽgalitŽ. Ces conflits rŽcurrents justifiŽs au fond par le dŽsŽquilibre des richesses entre groupes, prennent au Nigeria la forme de guerre de religion. En lĠespce les ennemis relvent de deux systmes culturels diffŽrents : visions chrŽtienne et musulmane du monde[83]. Chacun tente dĠimposer sa pensŽe, son mode de vie Žtant implicitement sur valorisŽ, celui de lĠadversaire forcŽment dŽvalorisŽ. VolontŽ dĠhŽgŽmonie, la guerre est aussi une manire de montrer sa supŽrioritŽ ˆ double niveau : de la force physique mais aussi de la force morale. La force physique met en avant la symbolique du guerrier, figure des origines ; la force morale implique une prŽpondŽrance thŽorique dĠune certaine sagesse. Dans cette apparence de guerre de religion nigŽriane, la victoire dĠun groupe sur lĠautre implique une supŽrioritŽ spirituelle : mon dieu est plus fort puisquĠil mĠa permis de te vaincre. CĠest donc mon dieu qui devra dŽsormais prŽvaloir sur le tien. Mais parce quĠelle est un dŽtour par la violence collective, Çla guerre est lĠun des principaux vecteurs de mutation de lĠhistoire des sociŽtŽsÈ[84]. Elle permet de transformer, de faon plus ou moins ponctuelle, les rapports entre protagonistes. Ces nouveaux liens permettront soit une Žvolution commune et unie des adversaires dĠhier, soit leur Žloignement progressif et rŽciproque. Concernant le cas nigŽrian, cĠest la premire suggestion, plus optimiste qui semble la plus rŽaliste. Une cŽsure nette entre chrŽtiens du Sud et musulmans du Nord ou entre Žleveurs nomades et agriculteurs sŽdentaires ne peut tre viable. Cette hypothse nĠest pas envisageable car chacun des NigŽrians, quels que soient son statut ou son identitŽ, a besoin de lĠautre et se reconna”t en lui malgrŽ toutes ses diffŽrences. Ce sont les similitudes qui primeront sur les diffŽrences (mme si celles-ci demeurent toujours les plus apparentes).

 

La dualitŽ religieuse entre chrŽtiens et musulmans au Nigeria est hissŽe au rang de moteur des antagonismes rŽgionaux et socioculturels. Cette amplification constante des diffŽrences les unes par rapport aux autres engendre la peur de l'autre. L'autre parce qu'il est diffŽrent, parce qu'il ne se reconna”t pas dans les mmes valeurs que moi appara”t ds lors comme un Žtranger. L'Žtranger devient l'ennemi qu'il faut absolument dŽtruire avant que lui-mme ne m'Žlimine. La radicalisation des identitŽs semble tre au Nigeria un moyen de protection contre cet ÇautreÈ. L'union faisant la force, il s'agit de se renfermer derrire une identitŽ que l'on se crŽŽ, une identitŽ de groupe poussŽe ˆ l'extrme. Le fondamentalisme joue ici le r™le de refuge privilŽgiŽ d'une population dŽsespŽrŽe. Le but Žtant d'exprimer sa diffŽrence et rejeter toute autre identitŽ que la sienne, cette dernire Žtant implicitement survalorisŽe. Le contexte international aidant, le Nigeria se retrouve ainsi pris au pige d'une montŽe fondamentaliste de tous bords et d'hommes manipulant le fait religieux pour justifier une violence rŽcurrente. La violence servant leurs intŽrts car dŽsorientant encore d'avantage les fidles, ceux-ci iront alors chercher rŽconfort auprs de leurs Eglises.

II.  La manipulation du Coran et des Evangiles

 

Depuis une dizaine d'annŽes, l'Islam traditionnel est remaniŽ par les courants fondamentalistes. Alors qu'on aurait pu s'attendre ˆ une transmission venue du Maghreb, notamment de l'AlgŽrie, c'est de l'Est qu'est venue la fivre fondamentaliste, traversant tour ˆ tour le Soudan, le Tchad, le Niger pour toucher presque toute l'Afrique occidentale. LĠapplication de la Charia dans certains Etats fŽdŽrŽs du Nigeria atteint son paroxysme lorsquĠelle devient le fruit dĠune interprŽtation personnelle et orientŽe dĠhommes politiques peu scrupuleux. Cette montŽe d'un fondamentalisme musulman creuse le terreau d'un fondamentalisme chrŽtien des plus dangereux. On parle actuellement de jihad chrŽtien dans plusieurs dizaines d'Eglises nigŽrianes. De ce cercle vicieux de la violence est nŽe la haine de l'autre depuis plusieurs annŽes. Des interprŽtations strictement personnelles des livres sacrŽs par des hommes politiques motivŽs par leur propre intŽrt ont des rŽpercussions tragiques sur le corps social.

 

A/ La charia ou stratŽgie d'exclusion des minoritŽs

 

Les centres urbains sont d'avantage visŽs par les prches islamistes destinŽs ˆ redŽcouvrir la puretŽ de la foi que les campagnes. Mais plus qu'ˆ une avancŽe de l'Islam en tant que tel, c'est ˆ une affirmation plus profonde de la foi musulmane quĠon assiste aujourd'hui, avec une volontŽ de marquer l'espace par la construction de mosquŽes ou d'Žcoles coraniques par exemple. Mme les populations touareg, traditionnellement peu attachŽes ˆ une identitŽ musulmane forte, sont dŽsormais sensibles au travail du renouveau islamique.

 

Le premier exemple de manipulation religieuse que nous citerons concernant le Nord Nigeria est celui de la campagne de vaccination organisŽe par lĠOMS[85] et lĠUNICEF[86] en dŽcembre 2003. Plusieurs dizaines de millions dĠenfants, dans dix pays africains dont le Nigeria, devaient tre vaccinŽs contre la polio. Mais des chefs religieux des Etats islamiques ont dŽveloppŽ et propagŽ la thse selon laquelle le vaccin, crŽŽ par les Etats-Unis, visait ˆ stŽriliser les Africains et plus particulirement les musulmans. RŽsultat, prs de quatre millions dĠenfants nigŽrians nĠont pu tre immunisŽs et la maladie, qui Žtait presque ŽradiquŽe dans le pays, sĠest accrue et rŽpandue au delˆ des frontires nationales. Cette attitude illustre parfaitement la manipulation du fait religieux par certaines personnalitŽs nĠŽcoutant que leur intŽrt politicien. Ceci est dĠautant plus aisŽ en Terre dĠIslam o toute idŽe de sŽcularisme est inexistante.

 

Le droit est intimement liŽ ˆ la religion et par lˆ, la charia est bien plus qu'un droit, elle induit une identitŽ culturelle et sociale. LĠapplication actuelle de la charia, poussŽe ˆ son extrme, a dĠŽvidence de nombreuses consŽquences sur la vie des gens. Si la majoritŽ des musulmans du Nord semble accepter ce gouvernement de la vie privŽe et publique, on peut nŽanmoins affirmer quĠune certaine hypocrisie existe autour des diverses interdictions religieuses prescrites. Ainsi quelques bars vendant de lĠalcool sont soumis ˆ des contraintes drastiques concernant lĠheure de fermeture, dĠinterdiction de vente aux musulmans, un certain type de musique prohibŽ etc. Pour contourner ces prohibitions, certains buveurs invŽtŽrŽs ont obtenu une seconde carte dĠidentitŽ avec un nom chrŽtien pour Žviter le fouet sĠils Žtaient pris en flagrant dŽlit. Nombreux par ailleurs sont les cas de viol, o la victime est lĠunique condamnŽe. La charia met en pratique une justice ˆ deux vitesses au sein de laquelle ce sont les plus faibles qui sont punis. Un fait rŽcent illustre ces arguments[87] : un homme ayant eu des relations sexuelles avec trois jeunes garons (de dix et douze ans) a ŽtŽ condamnŽ pour crime de sodomie par la cour islamique de lĠEtat de Bauchi. Selon le porte-parole de la cour, les jeunes garons ont reu chacun cinquante coups de canne aprs avoir reconnu leur participation aux faits. LĠhomme a fait appel de sa sanction judiciaire et finalement, nĠa dž payer quĠune amende de 3000 nairas aux enfants (soit environ deux euros).

 

Ainsi, si lĠIslam prŽconise par principe lĠŽquitŽ, celle-ci nĠest pas toujours mise en application. Cette discrimination est donc prŽsente au sein mme de la communautŽ musulmane nigŽriane. Dans les faits, le droit islamique semble encore protŽger les plus forts, ˆ savoir les riches et les hommes. LĠexemple de lĠadultre ou zina[88]est frappant : La constitution du fait est diffŽrente selon quĠil sĠagit dĠun homme ou dĠune femme : il suffira que la femme soit enceinte pour le prouver alors quĠil faudra le serment de quatre tŽmoins de lĠacte sexuel pour condamner un homme. Mais lĠadultre sĠil nĠa, jusquĠˆ rŽcemment, jamais concernŽ que la femme, conna”t cependant une Žvolution nette au Nigeria. En effet, en 2002 un homme a ŽtŽ pour la premire fois, dans lĠhistoire juridique du pays, condamnŽ ˆ lapidation pour avoir eu des relations sexuelles avec la femme de son voisin[89]. La femme a jurŽ sur le Coran quĠelle avait ŽtŽ hypnotisŽe par son amant. Elle a ŽtŽ innocentŽe sur la foi de son serment alors que lĠhomme, ayant avouŽ, a ŽtŽ condamnŽ ˆ tre lapidŽ. Il a fait appel et a ŽtŽ acquittŽ.

 

La doctrine pr™nŽe par lĠIslam du Nord ne rassemble pas tous les musulmans du Nigeria. De nombreux clivages demeurent, particulirement parmi les musulmans yorouba. Ceux-ci prŽfrent un Islam sunnite[90], moins agressif et laissant une plus grande marge dĠautonomie au fidle. Ils sont considŽrŽs par les plus radicaux comme des hŽrŽtiques quĠil faut combattre. Mais si lĠislam fondamentaliste pratique des discriminations parmi ses propres fidles, il le fait dĠautant plus envers les non-musulmans. Ce sont donc les chrŽtiens, plus particulirement ceux du Nord, qui font les frais dĠun tel extrŽmisme. Les chrŽtiens, depuis la nouvelle extension de la Charia, vivent de plus en plus mal cette montŽe en puissance de l'Islam qu'ils associent souvent dans leur mŽmoire aux lointaines razzias des Arabes venus du Nord de lĠAfrique imposer leur hŽgŽmonie et leur religion sur les tribus noires.

 

A Kano, un quartier est rŽservŽ aux infidles. En effet, la charia nĠest pas censŽe les concerner mais dans un Etat islamique les non musulmans deviennent des citoyens de second rang appelŽs les dhimmis. Les dhimmis, en tant que catŽgorie sociale particulire, ont des droits prŽcis mais surtout des devoirs envers la communautŽ musulmane qui les accueille. Les droits se limitent ˆ une protection thŽorique de la part de la sociŽtŽ musulmane contre toute agression extŽrieure alors que les devoirs sont dĠabord financiers, ensuite sociaux. Les chrŽtiens doivent sĠengager ˆ payer trois imp™ts spŽciaux : le jizah, le khar‰t et enfin une taxe commerciale. Ils se doivent Žgalement de respecter les couvre-feux imposŽs par les autoritŽs fŽdŽrŽes, sont privŽs de toutes sorties culturelles tels que le cinŽma, les concerts ou le thމtre. A Kano, ils devront bient™t se soumettre ˆ une sŽparation stricte des sexes dans tous lieux publics etc. Il est ˆ noter que cette lŽgislation est en totale contradiction avec la constitution fŽdŽrale qui prŽconise une ŽgalitŽ de traitement de tous citoyens nigŽrians, quel que soit le lieu o ils se trouvent sur le territoire national. Mais les diffŽrences de traitement ne sĠarrtent pas au niveau financier puisquĠelles touchent Žgalement lĠaspect rŽsidentiel. LĠexemple des quartiers de Sabon Gari[91] ˆ Kano illustre les dŽrives dĠun droit islamique dŽnuŽ de son esprit originel. Tout le paradoxe est lˆ : certains quartiers de la ville sont totalement fermŽs aux non-musulmans considŽrŽs comme impurs.

 

Le rŽsultat direct de cette discrimination est la crŽation dĠune vŽritable sŽgrŽgation de fait dans les Etats fŽdŽrŽs islamiques. Les chrŽtiens qui rŽsident dans le nord sont obligŽs de vivre dans des quartiers prŽdŽterminŽs par les autoritŽs locales. Ces Çnouveaux quartiersÈ sont situŽs ˆ la pŽriphŽrie des villes, rappelant ˆ un autre degrŽ les citŽs en banlieues parisiennes. Les chrŽtiens se regroupent donc dans des quartiers communs, ont leurs propres commerces, leurs propres Žcoles et bien sžr leurs Žglises. Le Sabon Gari ressemble ainsi ˆ un ghetto de type apartheid[92]. Il est lĠexpression dĠune violence symbolique (au sens de Pierre Bourdieu) c'est-ˆ-dire Çqui sĠexerce dans les formes, en mettant des formesÈ[93]. Forme qui permet de produire publiquement une pratique qui, prŽsentŽe autrement, serait inacceptable.

 

Cette force symbolique rŽussit ainsi ˆ se faire mŽconna”tre en tant que vŽritable force physique. Il sĠagit dĠun processus particulier par lequel cette violence symbolique permet lĠinstitutionnalisation dĠun pouvoir mŽconnu. Celui-ci parvient ˆ sĠimposer implicitement, de faon quasi-lŽgitime en dissimulant les rapports de force qui la sous-tendent. Le fait de reclure une minoritŽ ˆ la pŽriphŽrie de la ville crŽe une brutalitŽ inconsciente au sein de la minoritŽ chrŽtienne qui, mme si elle semble sĠen accommoder (il nĠy a jamais eu de rŽvolte ou manifestation ˆ ce sujet), construit une nouvelle violence cette fois-ci physique. Pierre Bourdieu prŽcise dans son Ïuvre quĠil sĠagit dĠune

Çviolence qui extorque des soumissions qui ne sont mme pas perues comme telles (É), des croyances socialement inculquŽes. (É) La thŽorie de la violence symbolique repose sur une thŽorie de la production de la croyance, du travail de socialisation nŽcessaire pour produire des agents dotŽs des schmes de perception et dĠapprŽciation qui leur permettent de percevoir les injonctions inscrites dans une situation ou un discours et de leur obŽirÈ [94].

 

L'apprŽhension des chrŽtiens nigŽrians ˆ l'instauration d'un Etat islamique porte de manire gŽnŽrale sur le fait que dans la tradition coranique, les adeptes des religions du Livre sont comme on lĠa dŽjˆ soulignŽ des citoyens de seconde classe ; citoyens qui doivent payer un tribut et surtout, n'ont pas accs au pouvoir. Ainsi, il est impossible de voir un jour un chrŽtien, un animiste ou un athŽe au poste de gouverneur dĠun des douze Etats du Nord appliquant la charia. On est ici en prŽsence dĠune violation totale du principe dŽmocratique garantissant normalement lĠaccession au pouvoir de tout citoyen national (ˆ condition Žvidemment de remplir des critres dĠ‰ge, de compŽtence etc.). La Charia pose un autre problme, majeur en ce qui concerne les libertŽs religieuses, elle condamne ˆ mort l'apostasie. La montŽe en puissance des islamistes extrŽmistes a entra”nŽ de redoutables chasses aux sorcires contre les individus suspectŽs d'hŽrŽsie ou de blasphme. Les Ibo, principale communautŽ chrŽtienne Žtablie dans le nord, ont souvent fait les frais de telles accusations de sacrilge.

 

ÇBien avant lĠextension de la charia, qu'il s'agisse de la dŽcapitation ÇsauvageÈ d'un musulman converti au christianisme (et de l'exposition publique de sa tte dans Kano en dŽcembre 1994) ou d'un lynchage (ˆ Sokoto en janvier 1995), les fanatiques de la charia arguent qu'un non musulman n'a qu'ˆ aller habiter dans les Etats du sud pour Žchapper aux foudres de la loi islamiqueÈ[95].

 

Suite ˆ ce nouveau point, il nous faut reprendre l'argument dŽveloppŽ plus haut (chapitre 1, section 1) de l'Etat de droit Žtabli par la charia ; il nous faut prŽciser qu'en Terre d'Islam, seul le croyant musulman est pleinement protŽgŽ par cet Etat de droit. La meilleure preuve en est que celui-ci ne sera pas puni pour le meurtre d'un infidle[96].

 

La fermeture totale de bars et cinŽmas dans certaines villes du Nord, la sŽparation des sexes dans les lieux publics, la rŽpression autoritaire de la charia, son implication dans la vie quotidienne de chacun, etc. mnent implicitement les minoritŽs chrŽtiennes (ne se reconnaissant pas dans toutes ses valeurs et dans ce mode de vie) ˆ fuir les territoires du nord o elles sont pourtant nŽes. Les prostituŽes ont dž fuir vers la RŽpublique du Niger tout comme les femmes non mariŽes avaient ŽtŽ expulsŽes lors de la sŽcheresse du Sahel en 1973. Cette sŽcheresse avait ŽtŽ considŽrŽe comme une malŽdiction engendrŽe par la prŽsence d'individus pervertis, mŽprisŽs parce qu'adoptant des attitudes occidentales, naturellement viciŽes pour les islamistes. CĠest lĠexplication qui prŽvaut encore aujourdĠhui : le retard du Nord est imputŽ ˆ la perversion dĠtres impurs. Cette accumulation de faits, cet acharnement ˆ l'application stricte de la Loi incitent les minoritŽs non musulmanes ˆ quitter de facto leurs terres, pourtant dŽtenues depuis plusieurs gŽnŽrations ; leur libertŽ de circulation (article 41 de la constitution) sur le territoire national est alors profondŽment remise en cause et mme, peut-on dire, violŽe.

 

L'Association ChrŽtienne du Nigeria (CAN) et les activistes pour la dŽmocratie accusent ceux qui veulent introduire la loi islamique de vouloir dŽstabiliser la dŽmocratie naissante du pays. D'autres ont aussi condamnŽ l'introduction de la Charia, qu'ils considrent comme une violation de la constitution, et comme un complot contre l'administration du prŽsident Obasanjo. Il est intŽressant de noter que les ChrŽtiens ne sont pas les seuls ˆ sĠexprimer sur le sujet, certaines sectes musulmanes condamnent cette avalanche de proclamations de la charia. Ces sectes disent que les gouverneurs ne peuvent pas imposer la Charia parce qu'ils sont des politiciens. El Zaky-Zaky, le porte-parole des sectes islamiques, dit que Çles gouverneurs n'ont pas la saintetŽ morale et religieuse requise pour protŽger la chariaÈ, ajoutant que ce sont des hypocrites[97]. C'est aussi l'opinion de la majoritŽ des musulmans du sud du pays.

Si la vie sociale dans les Etats nigŽrians islamiques semble tre de plus en plus difficile, la vie Žconomique nĠest pas plus chanceuse. Une Žtude faite sur la ville de Kano entre 2000 et 2004[98] montre que la charia nĠapporte pas encore la solution miraculeuse tant attendue. La croissance nĠest toujours pas au rendez-vous. Le cožt de la vie semble augmenter (les transports, en particulier, car de nombreux travaux urbains sont prŽvus pour sŽparer les sexes). Les mŽdecins chrŽtiens ont fermŽ leurs cliniques privŽes, les entreprises internationales fuient la rŽgion, la presse la marginalise. A cause de (ou malgrŽ) la loi islamique, le secteur bancaire sĠest vidŽ de ses capitaux et les plus grosses fortunes ont dŽmŽnagŽ vers Abuja. A moyen ou long terme, deux hypothses peuvent se prŽsenter : soit lĠadhŽsion populaire en baisse, soit une radicalisation du mouvement islamiste fondamentaliste estimant que la Charia du Nord Nigeria est une imposture car pas assez stricte. Ces extrŽmistes crient haut et fort que le pays a besoin dĠune vŽritable rŽvolution islamique fondŽe sur le wahhabisme[99] et non plus dĠun Islam sunnite comme cĠest le cas aujourdĠhui. Mais le paradoxe est que cet extrŽmisme ne reprŽsente quĠune petite minoritŽ de musulmans nigŽrians. Une minoritŽ qui voudrait imposer ses vues ˆ lĠensemble.

 

B/ Les Evangiles : politique de conqute commerciale

 

Le fondamentalisme ŽvangŽlique est nŽ de la rupture entre le peuple ŽvangŽlique et l'Žlite thŽologique libŽrale du XIXe sicle. Les traits caractŽristiques des fondamentalistes protestants procdent dĠune triple affirmation : dĠabord lĠeschatologie prŽ-millŽnariste, ensuite le fort attachement ˆ la Bible lue comme un cadastre et enfin, une idŽologie sŽparatiste.

 

La mŽthode utilisŽe est bien pensŽe : il sĠagit dans un premier temps pour lĠEglise de redonner confiance ˆ un individu en profond mal-tre, de tisser de faon artificielle de nouveaux liens familiaux. La force de ces paroisses rŽside dans le fait que le fidle protestant y est accueilli personnellement, il sort de lĠanonymat ds quĠil se prŽsente. Une nouvelle famille lui ouvre les bras alors que le catholique peut participer ˆ la messe tout en demeurant dans une solitude totale. Dans un second temps, le mouvement tente de crŽer une vŽritable dŽpendance morale et psychologique du nouveau fidle. Les sŽances y sont trs animŽes, le culte mle chants, danses et tŽmoignages divers. LĠambiance est conviviale, chaleureuse et solidaire. Les sŽances dĠexorcisme collectif y sont pratiquŽes, elles mettent en lumire une thމtralisation certaine (entretien du pasteur avec le diable, contorsionsÉ) menant ˆ une attitude communicative de lĠassemblŽe. Selon un prtre catholique Çnous avons la preuve que des gens sont payŽs pour simulerÈ[100]. Toutes ces mises en scne, ce luxe dans lequel sont immergŽs ces Žtablissements expliquent que des gens simples aux prises avec des problmes insolubles puissent y trouver quelque rŽconfort.

 

Dans un troisime temps, cĠest ˆ la sŽance de dons que les fidles assistent. Ce moment est systŽmatique et incontournable. Chacun dĠentre eux est invitŽ ˆ rivaliser de gŽnŽrositŽ. On applaudit vigoureusement ceux qui ÇdŽfient le diableÈ en renforant le patrimoine de leur Eglise. Certaines dĠentre elles sont trs riches si lĠon en juge par les Ždifices quĠelles construisent et lĠaisance dans laquelle vivent certains pasteurs, souvent millionnaires. CĠest ce que lĠon appelle la ÇthŽologie de la prospŽritŽÈ qui pourrait se rŽsumer ainsi Çma rŽussite matŽrielle nĠest que le reflet de ma rŽussite spirituelleÈ. Si je suis riche cĠest que ma vie est droite et que Dieu me rŽcompense. On veut une religion des rŽsultats, des rites qui produisent un effet immŽdiat, qui guŽrissent et donnent la force dĠaffronter les problmes de survie quotidienne, ce qui ne manque pas au Nigeria !

 

Le nŽo-Pentec™tisme est une vŽritable politique commerciale, un fonds de commerce des plus rentables au Nigeria o les deux tiers de la population vivent avec moins dĠun dollar par jour. Nombreuses sont les formules utilisŽes pour amasser le plus de membres possibles et donc le plus de fonds. Les Organisations Non Gouvernementales, particulirement celles ayant leur sige en Europe ou aux Etats-Unis, si elles ne sont plus directement impliquŽes au niveau religieux, prŽconisent un dŽveloppement par le bas sĠappuyant sur une Žducation de type chrŽtien. Elles reprŽsentent un support privilŽgiŽ pour apporter un discours fabriquŽ ˆ une population en besoin. Apparaissant comme des sauveurs, ces ONG vŽhiculent une confiance aveugle auprs de communautŽs dans le dŽnuement, aux prises avec de violents conflits. En position de totale soumission, celles-ci sont prtes ˆ tout accepter en Žchange de nourriture et amŽnagements leur permettant de survivre. ConsidŽrant ces organisations humanitaires comme le seul moyen de sortir dĠune situation critique, la population se plie volontier aux nouvelles mÏurs exportŽes par lĠassociation. LĠaide passe par un dŽveloppement gŽnŽralement basŽ sur lĠŽducation mais celle-ci est le plus souvent dĠorientation chrŽtienne, considŽrŽe implicitement comme la meilleure qui soit. Les AmŽricains, friands de ce procŽdŽ, lĠutilisent en Irak en jetant de leurs avions des prospectus bibliques assortis de morceaux de pain. On remarque que les mŽthodes nĠont finalement que peu changŽ depuis la colonisation. Les procŽdŽs utilisŽs par les ONG aujourdĠhui encore rappellent le cas des Komas, dernier peuple nigŽrian atteint par ce que lĠon appelle la ÇcivilisationÈ, qui ont acceptŽ de se convertir au christianisme parce que les missionnaires leur avaient apportŽ une Çpoudre miraculeuseÈ appelŽ engrais. Bien sžr toutes les ONG ne doivent pas tre suspectŽes de manire identique mais, malheureusement, la manipulation religieuse (et financire) existe bel et bien.

 

Aprs les ONG, ce sont les biens de consommation qui sont visŽs par les Eglises nŽo-pentec™tistes. QuĠil sĠagisse de disques compacts, de produits dŽrivŽs, touristiques ou tŽlŽvisuels par exemple, le procŽdŽ est le mme. Prenons le cas d'une formule de voyage trouvŽe sur un site Internet nigŽrian : il sĠagit dĠune croisire de deux jours en voilier alliant dŽtente, luxe et religion ˆ 500 dollars par personne. Celle-ci est agrŽmentŽe dĠune messe quotidienne dite par un pasteur renommŽ. L'annonce publicitaire affirme : ÇMore of Jesus, More of Choice, More of Flexibility, More of Value Reach out for the holiday you didn't believe you could ever find. The holiday that brings you more of everything you will ever want with daily bread from heaven through our revered general overseer, Pastor E.A Adeboye. It is really going to be Heaven on the seasÈ[101].Cette publicitŽ se sera appuyŽe sur le petit Žcran, pour un marketing plus dŽveloppŽ touchant le maximum de personnes. Les tŽlŽvisions privŽes nigŽrianes sont en effet de plus en plus la propriŽtŽ des Eglises EvangŽliques.

 

Les programmes des tŽlŽvisions privŽes nigŽrianes laissent la place aux Žmissions religieuses, animŽes ou produites par des pasteurs et autres responsables dĠEglises ou de sectes chrŽtiennes. LĠŽmission la plus cŽlbre et la plus diffusŽe dans le pays est Atmosphere of miracle du pasteur Khris Okotie de lĠEglise Christ Embassy Church. Elle est diffusŽe pratiquement sur les soixante-douze stations de tŽlŽvision installŽes dans les 36 Etats de la fŽdŽration : les onze tŽlŽvisions privŽes, les antennes de la tŽlŽvision fŽdŽrale dans chaque Etat fŽdŽrŽ et les tŽlŽvisions des Etats fŽdŽrŽs. On peut ici parler de vŽritable monopole audio-visuel. De nombreuses sŽries nigŽrianes sont exportŽes ˆ travers tout le continent africain. A lĠŽtranger, ces sŽries religieuses sont diffusŽes sur les cha”nes de tŽlŽvisions confessionnelles, particulirement les cha”nes chrŽtiennes. Superstitions, violence et pasteurs sauveurs d'‰mes composent le cocktail idŽal pour faire recette. Chaque semaine, la Christ Embassy achte jusquĠˆ 200 heures (la minute cožte entre 10 000 et 40 000 nairas[102]) de temps dĠantenne sur les stations de tŽlŽvision pour diffuser ses messages dĠespoir. Elle dispose mme dĠun site Internet[103] o lĠon retrouve entre autres des vidŽos de prches et de miracles attribuŽs ˆ ce pasteur qui avait dŽvoilŽ son intention de se prŽsenter aux Žlections prŽsidentielles de 1999. Une autre Žmission, concurrente, bien connue localement est The Synagogue du pasteur T. B. Joshua de lĠEglise du mme nom. Ces programmes prŽsentent surtout des tŽmoignages de guŽrisons miraculeuses de toutes sortes. On y affirme guŽrir dĠune multitude de maladies y compris du sida, argument des plus vendeurs dans une Afrique affaiblie par cette maladie.

 

Chaque Eglise, ˆ travers ses prestations tŽlŽvisŽes, se prŽsente comme Çfaiseuse de miraclesÈ.CĠest ˆ qui prŽsentera le plus beau spectacle. Aux yeux des spectateurs, ces tŽmoignages paraissent dĠautant plus crŽdibles quĠils passent sur le petit Žcran[104].

Il semble que de nombreuses personnalitŽs nigŽrianes s'accommodent de cette mŽthode, de cette faon de faire : crŽer de nouveaux besoins chez lĠindividu dŽsorientŽ dans un monde de plus en plus complexe et individualiste. Arguant de la fragilitŽ de l'tre humain, elles se veulent restaurateurs d'un ordre de paix sur Terre, celui-lˆ mme qui est voulu par Dieu au Ciel. Sans cette autoritŽ forte et presque illimitŽe, on se heurtera toujours ˆ des dŽsaccords, des conflits d'influence, des querelles entre individus, et par consŽquent on provoquera des guerres civiles qui renverront l'homme ˆ l'Žtat primitif et sauvage. Mais cette vision louable de l'organisation de la sociŽtŽ cache d'autres espŽrances, des intŽrts beaucoup plus Žgo•stes. L'appropriation de la religion permet aux acteurs du pouvoir de transformer un capital symbolique accumulŽ en capital Žconomique, beaucoup plus concret. CĠest dĠailleurs ce qui semble tre lĠobjectif principal de nombreux fondamentalistes ŽvangŽliques ou musulmans : lĠapp‰t du gain.

 

Section 2. Sous le voile religieux, l'accs aux ressources

 

Tous ces mŽcanismes dĠappropriation du pouvoir religieux par des hommes se dŽcrŽtant dĠoffice pasteurs ou imams, malgrŽ la diffŽrence de la forme utilisŽe, sont motivŽs par un objectif commun. La vŽritable compŽtition entre Žglises et mosquŽes se joue sur le terrain dĠune constante recherche des richesses nationales. Cet accs aux ressources est bien sžr voilŽ par le phŽnomne religieux, le sacrŽ permettant une justification plus noble de cette entreprise. Aprs avoir donnŽ ci-dessus quelques faits concrets illustrant cette instrumentalisation du religieux au Nigeria, nous analyserons dans le premier paragraphe thŽorique en quoi, et dans quel but, la religion est utilisŽe comme instrument purement politique, instrument devenant coercitif. Le second mettra en lumire la principale force du Nigeria, celle que prŽconise nombre de personnalitŽs : sa puissance Žconomique.

 

I. Manipulation du religieux par le politique

 

D'un point de vue interactionniste, la religion prŽsente un Žventail de formes du pouvoir : il peut en effet tre d'injonction (rgles fixes prescrites par les Ecritures), d'influence (par la manipulation exercŽe sur le psychisme du fidle) mais Žgalement lŽgitime et lŽgal. Le fait religieux, au Nigeria est comme on lĠa dit, lĠoutil privilŽgiŽ dĠune utilisation politique et commerciale. Economie et politique formant un couple indispensable ˆ lĠaccession au pouvoir. Le pouvoir, toujours le pouvoir, appara”t comme lĠultime objectif que se sont fixŽ une poignŽe dĠhommes, capable dĠuser de tous les moyens pour aboutir ˆ leur fin. Le fait religieux est ainsi ŽlevŽ au rang dĠinstance suprme du pouvoir, cette nouvelle autoritŽ permettant la valorisation du capital symbolique accumulŽ en capital financier.

 

A/ Le fait religieux comme instance de pouvoir

 

ÇLe XXIe sicle sera religieux ou ne sera pasÈ avait prŽdit AndrŽ Malraux. Partout et pas seulement au Nigeria, on assiste ˆ un grand retour des religions dans lĠespace politique. Le problme actuel nĠest pas la recrudescence du fait religieux en lui-mme mais rŽside dans la gestion manipulŽe des pouvoirs Spirituel et Temporel. Selon lĠexpression de Luc de Heush, Çla science politique relve de lĠhistoire comparŽe des religionsÈ[105]. CĠest dire ˆ quel point ces deux pouvoirs ont toujours ŽtŽ fortement liŽs. Weber dŽsigne lĠautoritŽ politique comme la domination d'une minoritŽ sur la majoritŽ. Mais sa conception du pouvoir comme ma”trise de l'ƒtat est une conception occidentale valable uniquement pour certaines sociŽtŽs. Le pouvoir politique est un enjeu sur lequel se concentrent les antagonismes sociaux car il permet ˆ quiconque le dŽtient de coordonner le fonctionnement de la sociŽtŽ. Il semble tre la facultŽ de produire des effets recherchŽs soit sur une chose, soit sur un individu. Le pouvoir politique serait ainsi la mise en place d'un mŽcanisme et d'un r™le social par lesquels sont effectivement prises et exŽcutŽes les dŽcisions engageant le groupe[106]. Dans cette optique de dŽfinition (restrictive), il s'agit de se poser la question de savoir si le pouvoir religieux, et plus particulirement celui qui nous intŽresse c'est-ˆ-dire Islam et EvangŽlisme nigŽrians, peut tre assimilŽ ˆ un phŽnomne politique. Une certitude, la religion nigŽriane demeure ˆ la fois arme et bouclier contre le pouvoir politique en place.

 

Le religieux ne constitue pas une catŽgorie autonome : la religion participe grandement ˆ la construction de la sociŽtŽ; elle nĠest pas seulement source dĠidentitŽ mais aussi systme de valeurs et de croyances. A ce titre elle nĠest pas prŽservŽe des alŽas des jeux politiques. A lĠinstar des ethnies, mais ˆ une autre Žchelle, elle est partie prenante des processus identitaires. Comme celles-ci, elle peut tre instrumentalisŽe par les politiques. Les religions en tant que telles ne sont pas fauteurs de troubles, mais elles sont exposŽes ˆ toutes sortes de manipulations ayant notamment pour but de dŽsigner lĠautre afin de le livrer ˆ la vindicte populaire. Les pays ˆ religions partagŽes sont naturellement les plus exposŽs surtout lorsque aucune rŽelle majoritŽ ne semble se dŽgager comme au Nigeria. Les rivaux en politiques savent exploiter les reprŽsentations populaires, insŽrer du religieux dans des conflits labellisŽs Nord/Sud en Afrique.

 

A titre comparatif, le Sud du Tchad a longtemps ŽtŽ le thމtre tant™t de pogroms contre les commerants musulmans, tant™t de massacres de civils chrŽtiens commis par des militaires musulmans. Dans les villes du Nord du Nigeria, les massacres dits interconfessionnels sont rŽcurrents. Il ne sĠagit pourtant pas de guerre de religion comme on pourrait le supposer, mais de conflits violents ou de guerres civiles (voir section 1) dans lesquels lĠappartenance religieuse est exploitŽe par les responsables politiques pour conforter les sentiments identitaires et diaboliser lĠadversaire.

 

Les personnages installŽs au pouvoir ne sont ni plus ni moins quĠun miroir dans lequel la sociŽtŽ doit trouver le modle de l'observation de ses propres devoirs. Pour dŽvelopper une rŽelle stabilitŽ politico-sociale, la sociŽtŽ doit pouvoir se reconna”tre dans les dirigeants quĠelle a choisis, et les gouvernants Žlus sĠidentifier ˆ la sociŽtŽ quĠils contr™lent. Et les fautes du peuple dŽcoulent de celles du pouvoir. Pouvoir social et pouvoir politique seraient donc intimement liŽs, volontairement ou non.

 

Finalement, le schŽma para”t compltement renversŽ. Plus qu'un souhait naissant ˆ la base, l'idŽe d'instituer un Etat islamique, ou celle de rŽtablir la vŽritŽ issue des Evangiles, vient rŽellement du sommet : ce n'est pas le peuple qui choisit les dŽtenteurs du pouvoir, ce sont eux-mmes qui ÇfabriquentÈ le peuple qu'ils dŽsirent gouverner. Ils le modlent ˆ leur guise par diffŽrents biais : injonctions strictement prescrites et lourdement sanctionnŽes pour les uns, influence publicitaire et plus largement commerciale pour les autres. La sanction ŽlevŽe au rang public s'assimile ˆ une thމtralisation du pouvoir : elle constitue de cette manire une sorte de propagande assurant la population de la puissance du pouvoir qui la domine. Cette gouvernance, vŽritable omnipotence exercŽe selon des idŽologies fanatiques, sert de justification pure et simple ˆ une conqute des ‰mes dans laquelle seuls les chefs rŽcoltent des fruits. Les fidles sont manipulŽs dans leurs corps et leurs esprits afin de produire la plus-value tant recherchŽe par leurs instigateurs. En ce sens ces codes d'origine divine que sont le Coran et les Evangiles assurent la domination de ceux qui les ma”trisent et les utilisent. Ils sont les instruments du pouvoir, dŽtenus par des hommes dont les objectifs, les convictions ne semblent pas toujours en conformitŽ avec la saintetŽ des livres, dont ils se rŽclament.

 

Notons, ˆ lĠissue de cette section, lĠinversion de stratŽgie qui sĠest produite au fil du temps au Nigeria. En effet, comme cela a ŽtŽ dŽcrit au dŽbut de la premire partie, lĠimportation historique des monothŽismes musulman et chrŽtien en Afrique noire a suivi la voie du commerce. En 2004, le rapport entre commerce et religion contient les mmes donnŽes mais celles-ci sont inversŽes. Alors que le commerce ouvrait la voie au domaine religieux au XVe sicle, aujourdĠhui, cĠest lĠinverse. Le fait religieux fournit ds lors les moyens de production de nouveaux rŽseaux marchands intra voire extra-nationaux.

 

B/ Valorisation du capital symbolique

 

Le discours religieux tant quĠil introduit justement un discours, conduit une relation fondamentale entre le ÇsavoirÈ capitalisŽ par la sainte parole et le ÇpouvoirÈ que confrent sa dŽtention et le droit ˆ lĠŽnonciation. Chacun des chefs religieux en charge du domaine spirituel nigŽrian sĠest forgŽ, ˆ travers les discours accumulŽs lors de manifestations publiques organisŽes ou via les mŽdias, une vŽritable aura sacrŽe les dotant dĠun charisme incontestable. Ce charisme construit de faon tout ˆ fait artificielle et opportuniste permet la crŽation ou lĠentretien de rŽseaux commerciaux des plus importants. Les reprŽsentants de pratiques fondamentalistes islamique et ŽvangŽlique utilisent amplement ces rŽseaux dont le principal but est lĠenrichissement Žconomique personnel. Une seule et mme mŽthode dŽcoule de ces deux discours religieux : la construction dĠŽglise ou mosquŽe personnelle servant de faade ˆ des trafics divers.

 

Comme on lĠa dŽjˆ expliquŽ plus haut, les principaux acteurs exerant le pouvoir en Terre d'Islam ont le statut politique et spirituel de reprŽsentants du prophte Mahomet. A dŽfaut de promouvoir un clergŽ hŽrŽditaire, l'Islam a exaltŽ la lŽgitimitŽ familiale dynastique. SĠil existe au Nigeria une forte opposition entre lĠIslam et le gouvernement fŽdŽral, entre lĠIslam et le Christianisme, il demeure Žgalement des rapports compŽtitifs dĠadversitŽ ˆ lĠintŽrieur mme du groupe dĠacteurs reprŽsentant le renouveau islamique. Une forte concurrence s'exerce par exemple entre le marabout nigŽrian et les nouveaux ÇChiefsÈ ou ÇBig MenÈ des finances musulmans, chacun d'eux rvant de puissance politique individuelle (et surtout Žconomique). Suivant le credo wahhabite, ces nouveaux agents religieux critiquent diffŽrents aspects de l'Islam confrŽrique, responsable selon eux des dŽviances populaires. Le groupe Izala mnera pendant longtemps une vŽritable Çguerre de religionsÈ contre les confrŽries et le soufisme (voir chapitre 2, partie 2) considŽrŽs comme des pratiques dŽviantes de lĠIslam puritain traditionnel.

 

Ce ne sont pas des thŽologiens du droit qui participent au renouveau islamique du Nigeria mais des intellectuels formŽs dans les universitŽs. Ceux-ci sont ambitieux et veulent avant tout faire fortune. Le religieux ayant une trs bonne cote sur le marchŽ, il sĠagit pour eux de faire fructifier leurs affaires. Derrire le masque du religieux rŽformiste se cache en fait de vŽritables hommes d'affaires ou ÇentrepreneursÈ en religion. Issus pour la plupart de l'enseignement islamique modernisŽ, leur cursus hybride leur ferme la porte des disciplines scientifiques. Ceci limite grandement leur mobilitŽ sociale dans une rŽgion profondŽment religieuse. DŽtenant un capital scolaire fortement certifiŽ mais incapables de le convertir en capital scientifique, ces acteurs sont sociologiquement dŽterminŽs ˆ devenir des professionnels de l'apostolat en faveur du rŽformisme[107]. Leur stratŽgie consiste ˆ accumuler un maximum de capital symbolique ˆ composante religieuse, ceci ˆ travers de multiples discours, de prches ˆ lĠintŽrieur du pays ou mme ˆ lĠŽtranger, pour mieux le convertir en capital social (ou capital de sympathie que leur portent les fidles) puis Žconomique. ƒtant entendu que c'est la forme financire du capital qui semble tre la prioritŽ de ces nouveaux investisseurs Çen religionÈ.

 

Un point commun se retrouve dans leurs stratŽgies : les liens plus ou moins proches avec l'Arabie Saoudite[108]. Nombreux sont ceux qui ont profitŽ de leur plerinage ˆ la Mecque pour tisser des relations Žtroites avec les autoritŽs politico-religieuses et le ministre koweitien des Affaires Religieuses. A leur retour, ils pr™nent un Islam puritain, pour une rŽforme des comportements sociaux et religieux et un retour aux sources. Inutile de prŽciser que ces discours sont prŽfabriquŽs et ŽnoncŽs en Žchange de gŽnŽreux dons provenant de Riad. Mais les rŽformistes, contrairement aux fondamentalistes, acceptent que le juge ait une marge de manÏuvre dans l'interprŽtation qu'il fait de la loi divine[109]. Tel fut le cas des cheicks Abubakar Gumi (futur chef du mouvement Izala) ou Aminudeen Abubakar (groupe Da'wa et futur successeur, en 1998, du gŽnŽral Abacha ˆ la tte de l'Etat)[110].

 

DĠautre part, mme si la clientle est interclassiste, ces groupes comptent de nombreux cadres et hommes d'affaires. Certains membres millionnaires se sŽparent parfois du clan pour construire leur propre mosquŽe dans leur maison ou ˆ proximitŽ, et fonctionnarisent un Žtudiant en Žtudes islamiques pour diriger la prire. De fait, la majoritŽ des fidles de ces mosquŽes sont issus de la classe la plus riche de la sociŽtŽ nigŽriane. Ils rejoignent en voiture de luxe la grande mosquŽe climatisŽe du quartier de Suleiman Crescent ˆ Kano, par exemple. Le modle de distinction rŽsidentiel, liŽ ˆ l'urbanisation, tend ˆ faire de la classe sociale et Žconomique (plut™t que la culture ou l'ethnicitŽ) la variable sŽgrŽgative de ces nouveaux groupes religieux, dirigŽs par des barons de la finance, les ÇBig MenÈ nigŽrians. Comme le fait observer Ali Marad, ˆ propos d'un mouvement proche des rŽformistes, le mouvement basidien, Çceux qui cherchent un approfondissement de la foi, une Žpuration de la croyance (...) sont assurŽment une minoritŽ de croyants exigeants, d'esprits hantŽs d'idŽalismeÈ[111].

De la mme faon, du c™tŽ pentec™tiste, lĠutilisation de b‰timents religieux comme vitrines des plus respectables est de plus en plus courante pour cacher en rŽalitŽ des enjeux qui le sont bien moins. Ds 1997, il a ŽtŽ en effet dŽmontrŽ que les trafiquants de drogues crŽaient des branches locales dĠEglises ŽvangŽlistes pour blanchir leurs revenus (enqute rŽalisŽe par la NDE)[112]. Ils ont ainsi utilisŽ la loi anti-blanchiment en vigueur au Nigeria. Celle-ci ne prŽvoit pas de contr™le sur le rapatriement des donations en devises aux Eglises, notamment les fonds en provenance des Etats-Unis ou du Royaume-Uni. Dans un pays en constante rŽcession (depuis la crise des annŽes 70) et o la recherche de Dieu est aussi nŽcessaire que celle du pain quotidien, Žglises et mosquŽes fleurissent aussi bien pour enseigner ˆ sauver son ‰me quĠˆ gagner de lĠargent facilement. Des foules dĠadeptes appartenant aux secteurs les plus pauvres de la sociŽtŽ se pressent aux prches de ces diffŽrentes Žglises et donnent tout ce quĠils possdent, espŽrant pouvoir multiplier leur mise de dŽpart. Le scandale a rebondi depuis que Kris Okotie, ancienne pop-star devenu prcheur, a dŽnoncŽ dans la presse nigŽriane deux de ses collgues. Okotie a en effet accusŽ Chris Oyakhilome, un tŽlŽvangŽliste, et T.B. Joshua le faiseur de miracles se prŽtendant chamane, tous deux dirigeants dĠEglises trs populaires, dĠutiliser les activitŽs de celles-ci pour blanchir de lĠargent en provenance de lĠŽtranger. Okotie, qui reconna”t lui-mme vivre de la gŽnŽrositŽ des dons de fidles, a dŽclarŽ ˆ la presse nigŽriane : ÇSi le gouvernement veut lutter contre la corruption, il doit commencer par les ŽglisesÈ[113]. Le jeune prcheur faisait lui-mme rentrer au Nigeria des sommes versŽes sur les comptes de lĠEglise ˆ lĠŽtranger, et bien Žvidemment qualifiŽes de Çdons ˆ son ŽgliseÈ, dĠune grande gŽnŽrositŽÉ

Au Nigeria, nul besoin dĠtre une ancienne pop star pour Ždifier sa propre Eglise. Sur un site Web nigŽrian[114], la possibilitŽ est offerte aux internautes de crŽer leur propre Eglise virtuelle, la nommer, dŽfinir prŽcisŽment son objet social  etc. La manipulation est des plus simples, rapide et entirement gratuite. Une fois mise en place, des dons peuvent tre envoyŽs sur le compte de lĠEglise virtuelle pour quĠelle continue ˆ se dŽvelopper et pourquoi pas exister rŽellement un jour. Inutile de prŽciser le caractre beaucoup moins virtuel de ces dons.

 

Etant donnŽ le poids de la religion dans le champ social nigŽrian, il n'est pas un seul politicien ambitieux qui ne s'identifie ˆ un mouvement religieux de poids. L'homme d'affaires ayant acquis une position religieuse consŽquente devient chef charismatique, ce qui l'aide ˆ entrer dans la sphre politique. Celui qui veut diriger le Nigeria doit pouvoir ma”triser ces trois domaines indissociables que sont le religieux, lĠŽconomique et le politique. La rŽussite dans l'une de ces branches Žtant une condition nŽcessaire ˆ la rŽussite dans l'autre. Ces manoeuvres ne visent qu'un seul et unique dessein : la conqute du pouvoir. Le pouvoir fait la force de l'individu, sa raison de vivre (ou de survivre). Mais les moyens utilisŽs pour atteindre l'objectif fixŽ diffrent : au Nigeria, la religion demeure le meilleur moyen de fŽdŽrer une masse de fidles manipulŽs et prts ˆ lutter ensemble face aux adversaires dŽsignŽs par leurs dirigeants.

 

II. Des objectifs communs

 

Les diffŽrents maillons de la cha”ne permettent, les uns aprs les autres, au simple businessman d'accŽder aux places dominantes de la politique nigŽriane. Et au Nigeria, cette fulgurante ascension au sommet de l'Etat ne peut se rŽaliser qu'ˆ condition de ma”triser le champ religieux. Les rŽformistes l'ont bien compris et profitent, par la mme occasion, des grands avantages financiers que ces communautŽs religieuses peuvent procurer ; la recherche de partenaires commerciaux tissant un lien solide entre ses membres. Ceci confirme la proximitŽ, existant entre les trois duos : commercial/politique, politique/religieux et religieux/commercial.

 

A/ Les enjeux : des ressources stratŽgiques

 

Le sol du Nigeria est dĠune extrme richesse naturelle, non seulement au niveau quantitatif mais Žgalement au niveau de la diversitŽ de ses ressources. Mais elles demeurent aujourd'hui insuffisamment exploitŽes car masquŽes par la prŽŽminence du pŽtrole. Devenu en moins de trente ans le sixime producteur mondial de pŽtrole, le Nigeria s'est entirement vouŽ ˆ cette manne inattendue, abandonnant l'essentiel de l'exploitation des ressources qui avaient pourtant fait sa renommŽe ds les dŽbuts de la colonisation[115]. En 1970, il Žtait en effet le premier producteur mondial d'arachides et d'huile de palme, et le second pour le cacao. Trente ans plus tard, 97 % de ses recettes d'exportation sont issues des produits pŽtroliers et gaziers, contre 50 % en 1970. En 2004, le pays possde encore une Žnorme ressource minire. Il sĠagit d'importants gisements de charbon, de chaux, d'Žtain, d'or, de plomb, de zinc, de fer, de colombite et d'uranium. Mais certains n'ont encore jamais fait l'objet d'une reconnaissance suffisante, moins encore d'une production sŽrieuse et lorsqu'elles existaient, la plupart des exploitations ont ŽtŽ laissŽes ˆ l'abandon. Actuellement, le nouveau Gouvernement Obasanjo multiplie, comme son prŽdŽcesseur, les dŽclarations et les initiatives pour relancer le secteur minier, dans une optique de diversification de lĠŽconomie mais la concrŽtisation de ces discours se fait attendre. La pierre ˆ chaux (3,28 millions de tonnes), le charbon (220 000 tonnes), la cassitŽrite (210 tonnes en 1998) et la colombite[116] (30 tonnes), sont les quatre minŽraux actuellement exploitŽs[117].

D'autre part, le Nigeria dispose de rŽelles potentialitŽs agricoles. La superficie cultivŽe reprŽsente environ le tiers de la surface totale du pays, soit la dixime au monde. Le nord est caractŽrisŽ par une agriculture cŽrŽalire et le sud par une agriculture de tubercules, la Middle Belt rŽunissant les deux. Le nord cultive le sorgho, le mil, le ma•s, en association avec les arachides et le coton, ainsi qu'un peu de blŽ et de riz le long des rivires et des canaux dĠirrigation mais ces exploitations sont peu productives car relevant en majoritŽ de petites parcelles familiales. Le sud quant ˆ lui produit du manioc, des ignames, des bananes plantain, ainsi que les cultures qui ont fait la cŽlŽbritŽ du Nigeria aux dŽbuts de la colonisation : les palmiers ˆ huile, puis le cacao et le caoutchouc. Les ressources de la pche et de l'Žlevage sont Žgalement notables. Le Nigeria reste encore le premier producteur africain d'huile de palme, mais ne couvre plus que les deux-tiers de la demande intŽrieure. Il a laissŽ passer le ÇboomÈ du coton dont ont bŽnŽficiŽ les pays du Sahel pendant les annŽes 70. Il dispose encore d'un potentiel intŽressant en matire de gomme arabique, Žtant le second producteur mondial aprs le Soudan. Enfin, le cacao est devenu le principal produit gŽnŽrateur de devises.

Autrefois l'un des champions africains de l'exportation agricole, le Nigeria n'assure cependant plus son autosuffisance alimentaire, et doit dŽsormais importer pour nourrir sa population toujours grandissante. Pourtant, les spŽcialistes considrent gŽnŽralement quĠˆ condition d'investir dans un minimum d'infrastructures adŽquates, le Nigeria pourrait facilement satisfaire la demande intŽrieure tout en dŽveloppant une capacitŽ d'exportation vers les pays voisins dŽficitaires. Cette forte potentialitŽ de nouvelles recettes est un bon leitmotiv pour des hommes dĠaffaires ambitieux. Ceux-ci sont conscients de la plus-value quĠils pourraient apporter au pays en investissant du matŽriel plus moderne, et surtout de la rentabilitŽ personnelle que cela entra”nerait. Par ailleurs, le Nigeria possde encore aujourdĠhui la plus importante capacitŽ industrielle de transformation de lĠAfrique subsaharienne, composŽe ˆ la fois de petits industriels locaux et de nombreuses multinationales. Mais les industries textiles, autrefois florissantes, sont aujourdĠhui en rŽcession Žconomique.

Au niveau pŽtrolier et gazier, le pays possde un potentiel des plus exceptionnels : ÇOil, sweet oilÈ[118] pourrait tre sa devise Žconomique. Les premiers indices signalant la prŽsence dĠhydrocarbures remontent au dŽbut du sicle. Les premiers forages ont ŽtŽ effectuŽs par Shell en 1951. De nombreuses compagnies sĠy sont ensuite implantŽes. La production cro”t de 5000 barils par jour en 1958 ˆ 2,3 millions de barils par jour en 1979, pŽriode o elle atteint son maximum, rapportant, ˆ l'Žpoque, plus de 25 milliards de dollars de revenus annuels. La moyenne dĠextraction s'Žtablit aujourd'hui ˆ plus de 2 millions de barils quotidiens, soit 100 millions de tonnes par an[119], faisant du Nigeria le premier producteur africain, devant la Libye et l'AlgŽrie, le quatrime exportateur OPEP (Organisation des Pays Exportateurs de PŽtrole) et le sixime exportateur mondial. Le pŽtrole nigŽrian bŽnŽficie en outre d'un double atout : une excellente qualitŽ et un faible cožt de production (2 ˆ 3 dollars le baril), ce qui lui confre, en conjoncture basse, une rŽsistance Žconomique presque comparable ˆ celle du pŽtrole du Moyen-Orient. Les rŽserves connues de pŽtrole sont actuellement estimŽes ˆ 22 milliards de barils (dont 40 % offshore), soit l'Žquivalent de 21 annŽes de production au rythme actuel. Ce qui est bien sžr une excellente sŽcuritŽ pour tout investisseur dŽsireux de se lancer dans cette entreprise. Paralllement, les rŽserves connues de gaz naturel sont ŽvaluŽes ˆ plus de 8 000 milliards de mtres cubes[120], ce qui place le Nigeria parmi les dix premires rŽserves du monde, et reprŽsente un potentiel de 150 ans de production au rythme d'extraction actuel. Or, dans ce secteur, les potentialitŽs nigŽrianes sont considŽrables, supŽrieures encore ˆ celles du pŽtrole.

Cette Žnorme richesse dont regorge le sous-sol nigŽrian ne cesse dĠattirer ceux qui sont dŽsireux de gonfler leur compte en banque. Il sĠagit de plus en plus dĠentrepreneurs locaux, souhaitant bŽnŽficier dĠune redistribution des parts du g‰teau national, jusquĠici inŽgalitaire, mais ce trŽsor naturel sŽduit nombre dĠacteurs Žtrangers. Ceux-ci tentent par tous les moyens de sĠimpliquer dans lĠŽconomie nigŽriane et, reprenant les mŽthodes ancestrales, la religion appara”t encore comme moyen privilŽgiŽ de sĠimplanter durablement.


B/ Les moyens : des appuis exognes

 

Les configurations actuelles de lĠAfrique sub-saharienne portent trs fortement lĠempreinte de cette compŽtition politico-religieuse qui accompagna le mouvement colonial. Or voici que lĠactualitŽ la rŽactive : le renouveau religieux qui affecte toutes les composantes des nŽbuleuses chrŽtienne et musulmane ne peut tre analysŽ indŽpendamment de son arrire-plan gŽopolitique. LĠessor des mouvements nŽo-pentec™tistes ne bŽnŽficie-t-il pas dĠun soutien financier venu des pays anglo-saxons ? Celui des groupes islamistes, de son c™tŽ, nĠest- il pas fortement aidŽ (voire impulsŽ) par lĠArabie Saoudite ?

Dans lĠanalyse de la propagation des religions, on se gardera donc dĠoublier, surtout en ces temps de mondialisation, les acteurs exognes. On a dŽjˆ ŽvoquŽ le r™le missionnaire, aujourdĠhui partagŽ par une multitude dĠONG, des Eglises chrŽtiennes. Elles nĠont plus lĠattitude dominatrice qui fut souvent la leur ˆ lĠŽpoque coloniale et se sont faites plus discrtes. Elles ne proclament plus dĠobjectifs de conversions massives et se consacrent dŽsormais, du moins dans leurs discours, au ÇdŽveloppement par le basÈ. Elles nĠen sont pas moins des agents dĠinfluence des pays de lĠOccident. Quant ˆ lĠIslam, il est ostensiblement assistŽ par quelques pays riches du Moyen-Orient, lĠArabie Saoudite en premire ligne mais aussi la Libye, les uns et les autres finanant la construction de mosquŽes ou dĠŽquipements sociaux (orphelinats, Žcoles). LĠAfrique devient un champ de compŽtition ˆ lĠŽchelle mondiale : le prosŽlytisme religieux y rejoint les stratŽgies politiques, en profitant de la faiblesse administrative et Žconomique de ces Etats et des attentes d'une population qui se sent oubliŽe des puissants.

La crŽation de liens rŽgionaux voire mondiaux entre les experts religieux et leur clientle sĠapparente au systme de globalisation de plus en plus prŽgnant. Prenons lĠexemple du prophte guŽrisseur nigŽrian T.B. Joshua, dŽjˆ ŽvoquŽ ci-dessus : faisant de plus en plus de publicitŽ sur ces ÇdonsÈ de rŽmission, celui-ci a reu de nombreux malades venant de diffŽrents pays europŽens, et pas seulement issus de la diaspora africaine (cf. Kakou Severin en C™te dĠIvoire). La qute individuelle de changement se caractŽrise par la recherche dĠune solution aux problmes matŽriels (argent, santŽ, travail) mais plus largement, et surtout, par la recherche dĠune Çnouvelle faon dĠtre et de vivreÈ. La recherche de cette nouvelle subjectivitŽ dŽsigne un changement politique, Žconomique et social se traduisant par la constitution dĠune nouvelle existence Žthique et spirituelle. Il faut noter le caractre totalisant de lĠappartenance religieuse. La vision du monde sĠimpose avec son imaginaire de justice et de pouvoir, souvent en utilisant lĠidiome de la guerre pour exprimer sa position par rapport ˆ dĠautres visions du monde, organisations et formations religieuses. Une telle intensitŽ dĠinvestissement ne sĠest pas vue depuis lĠŽpoque coloniale. On peut se demander comment ces Çunivers totalisantsÈ[121] sont appropriŽs, critiquŽs, dŽtournŽs et insŽrŽs dans des logiques dŽpassant leur dialectique originelle.

 

LĠinfluence du contexte international sur lĠimaginaire et la subjectivation politique quotidienne du croyant favorise lĠimportation sur le territoire national de conflits extŽrieurs. Ces enjeux politiques venant dĠailleurs (par exemple le conflit israŽlo palestinien ou la guerre dĠAfghanistan) font alors immersion dans les espaces locaux et familiaux.

 

JusquĠen fŽvrier 2004, la paix rŽgnait dans lĠEtat de Yobe. LĠadoption de la charia nĠy avait donnŽ lieu ˆ aucun mouvement de rŽvolte. CĠest un groupe dĠŽtudiants en religion appelŽ Al Sunna Wal Jamma (les Suiveurs du Prophte), crŽŽe deux ans auparavant, qui a dŽclenchŽ lĠŽmeute. ÇFils-ˆ-papaÈ de potentats musulmans, Žtudiants de l'universitŽ de Maiduguri, la capitale de l'ƒtat voisin de Borno, et jeunes dŽsoeuvrŽs, ils militent pour la rŽvolution et l'instauration d'un ƒtat islamique. Trs admiratifs envers leurs a”nŽs afghans, ils ont surnommŽ leur chef ÇMollah OmarÈ et se qualifient eux-mmes de ÇtalibansÈ. Toutefois, les autoritŽs nigŽrianes estiment, pour le moment, qu'ils n'ont aucun lien effectif avec l'organisation Al-Qa•da. Al Sunna Wal Jamma s'est plusieurs fois manifestŽ pour critiquer les autoritŽs locales, jugŽes trop ÇmollesÈ dans leurs efforts pour mettre en pratique la Charia. Ses membres sont passŽs ˆ une action d'envergure le 30 dŽcembre 2003. Deux cents d'entre eux se sont attaquŽs aux commissariats de police des villes de Geidam et de Kanamma, proches de Damaturu, la capitale de Yobe, et dŽrobŽ des armes et des munitions. Celles-ci leur ont servi ensuite ˆ tenir tte aux forces de l'ordre appelŽes en renfort. Un groupe s'est retranchŽ dans une Žcole primaire de Kanamma et a soutenu l'assaut de la police en brandissant un drapeau sur lequel Žtait inscrit le mot ÇAfghanistanÈ. Des rumeurs se font de plus en plus entendre au sujet de lĠexistence de camps dĠentra”nements de type jihadiste seraient Žtablis au Nord du Nigeria et sĠinspireraient du modle afghan. Cheikh Uthman, PrŽsident du ComitŽ de propagation islamique dans l'Etat de Kano dŽclarait il y a deux ans que l'attaque contre l'Afghanistan constituait une agression contre les musulmans nigŽrians. ÇPar son option militaire, l'AmŽrique a finalement prouvŽ au monde que son objectif premier n'Žtait pas d'attaquer Ben Laden mais l'Islam. Aucun homme ni aucune nation ne peut conquŽrir l'islam, c'est l'islam qui va conquŽrir les nationsÈ[122]. Les camps dĠentra”nement se situeraient dans des zones rurales recluses, difficile dĠaccs et seraient financŽs par plusieurs pays musulmans tels que lĠArabie Saoudite en premire ligne, le Pakistan mais Žgalement des pays africains comme la Libye et lĠEgypte.

 

Les prises de position amŽricaines aprs le 11 septembre 2001 ont grandement remodelŽ le paysage politique mondial. LĠinfluence au sein du parti rŽpublicain amŽricain des mouvements pentec™tistes regroupŽs dans la ÇChristian CoalitionÈ (ˆ laquelle sont Žtroitement affiliŽs le PrŽsident Bush junior et le ministre de la DŽfense, Donald Rumsfield) et dĠautre part lĠassimilation de la lutte islamique comme une lutte anti-impŽrialiste ont de grandes rŽpercussions sur la sociŽtŽ africaine en gŽnŽral, nigŽriane en particulier. Le prŽsident Bush de confession Born Again tente de tisser des liens de plus en plus Žtroits avec le prŽsident Obasanjo lui aussi Born Again : de nombreux et importants fonds arrivent de Washington pour la construction dĠŽglises et lĠenvoi de missionnaires propageant la parole des Evangiles. La religion chrŽtienne serait ainsi le support privilŽgiŽ dĠune manipulation amŽricaine, en vue dĠun intŽrt national strictement personnel, politique et surtout pŽtrolier.

 

Un exemple frappant Žtaye cette hypothse : le 11 fŽvrier 2003, dans un communiquŽ audio, diffusŽ sur la cha”ne Al Jazira, le jour mme de l'A•d el Kebir, la voix dĠOusama Ben Laden citait pour la premire fois le Nigeria comme l'une des Nations les mieux prŽparŽes ˆ mener Çune guerre pour la LibŽrationÈ. Selon des diplomates occidentaux d'Abudja, il s'agirait d'un faux fabriquŽ par la C.I.A[123]. Une supercherie destinŽe ˆ rapprocher le prŽsident Obasanjo engagŽ dans le camp africain contestant l'intervention amŽricano-britannique en Irak, vers celui de l'administration Bush[124]. Une raison moins avouable encore comme le prŽcieux pŽtrole off-shore du Golfe de GuinŽe explique cet intŽrt croissant du gouvernement amŽricain pour un pays comme le Nigeria. Notons ˆ ce sujet que les Etats-Unis ont demandŽ via lĠOPEP au Nigeria, son cinquime fournisseur en brut, dĠaugmenter sa production quotidienne de barils. AujourdĠhui 75 % de lĠextraction nigŽriane est exportŽe aux Etats-Unis, soit 1,5 millions de barils par jour. Les lobbies amŽricains souhaiteraient voir le Nigeria sortir de lĠOPEP pour quĠil double sa production ds 2020[125]. Paralllement, les Etats-Unis surveillent avec minutie lĠŽvolution du renouveau islamique que le Nord conna”t. Selon un rapport officiel amŽricain ŽdictŽ par la Commission pour les libertŽs religieuses dans le monde, le Nigeria et le Soudan seraient en Afrique Çles deux pays les plus prŽoccupants en matire de libertŽ religieuseÈ. Et la charia reprŽsenterait Çun dŽfi pour les protections constitutionnelles et pour la libertŽ religieuseÈ[126]. Mais il n'y est pas une seule fois fait mention de l'inquiŽtant fondamentalisme chrŽtien distillŽ par le secteur des Eglises ŽvangŽliques et pentec™tistes. En effet, bien moins connues sont ces nouvelles Žglises du Sabon Gari o l'on prche parfois Çla guerre sainte chrŽtienneÈ telle une croisade du Bien contre le Mal.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PARTIE 2.       

RECONCILIATION ENTRE TEMPOREL ET  SPIRITUEL

 

Le politique peut tre compris comme un ensemble de fonctions intŽgratives. C'est une machine censŽe permettre le maintien de l'ordre social et culturel et les mŽcanismes de hiŽrarchisation et de production de la sociŽtŽ sous son contr™le. Ainsi, pour fonctionner de manire efficace, le politique doit tre le reflet de la sociŽtŽ. L'organisation sociale a pu tre envisagŽe comme un ensemble organique ou plut™t structurel selon Radcliffe-Brown[127]. Il existe, de fait, un lien explicite entre la totalitŽ culturelle ou sociale et les modalitŽs d'organisation et d'expression du pouvoir. Mme si plusieurs thŽories semblent se contredire sur le sujet, elles sont toutes complŽmentaires. Les grandes dŽmarches d'anthropologie politique ont intŽgrŽ la forme de l'Etat ˆ leurs analyses bien que certaines aires culturelles en soient visiblement dŽpourvues. Au Nigeria l'apparence constitutionnelle est celle d'un systme fŽdŽral, modle qui a ŽtŽ choisi par dŽfaut. En effet, le fŽdŽralisme nigŽrian est souvent compris comme Çune alternative au chaosÈ[128] car il appara”t artificiel et surtout faussŽ au dŽpart. Le paradoxe est de gŽrer l'unitŽ du pays ˆ travers un processus de fragmentation toujours plus poussŽ. De trois Etats fŽdŽrŽs ˆ l'indŽpendance, nous en sommes en 2004 ˆ trente six. C'est la volontŽ de concilier les exigences d'un gouvernement moderne et les revendications rŽgionalistes d'un terroir traditionnel trs puissant qui avait pourtant prŽsidŽe ˆ ce choix. D'une part il s'agit pour le pays d'entrer dans le concert des nations, de pouvoir intŽgrer un mode de gouvernement viable sur la scne internationale pour tre reconnu ; d'autre part il demeure primordial de conserver les particularitŽs locales qui font la richesse culturelle du Nigeria. Tout l'enjeu est lˆ. L'une de ces spŽcificitŽs est, comme on l'a vu en premire partie, la trs forte religiositŽ des NigŽrians. Le reflet d'une sociŽtŽ religieuse sera donc un fonctionnement politique implicitement religieux. On ne peut pas affirmer directement le caractre thŽocratique du gouvernement nigŽrian mais l'on peut au moins relever les liens constants qui demeurent entre le spirituel et le temporel au sein de la RŽpublique NigŽriane. D'une opposition politico-religieuse comme constat, il faut dŽsormais mettre en lumire l'interdŽpendance rŽcurrente entre ces deux pouvoirs, par le biais d'une analyse  (chapitre 1) mais aussi par celui de leur rŽsolution. Cette sorte de mise ˆ plat nous aidera ˆ Žmettre quelques hypothses de solution au cas nigŽrian, la premire d'entre elles Žtant la perspective d'une nouvelle cohŽsion nationale, cohŽsion subordonnŽe ˆ une triple rŽconciliation : politico-religieuse, politico-sociale et enfin, interreligieuse (chapitre 2).

 

CHAPITRE 1. INTERDEPENDANCE ENTRE RELIGIEUX ET POLITIQUE

 

Si le politique utilise le religieux pour parvenir ˆ ses fins, l'inverse est Žgalement vrai. C'est une relation de rŽciprocitŽ, aprs celle d'adversitŽ qui doit tre analysŽe. Le spirituel s'intgre dans le temporel et le temporel a besoin du spirituel pour se maintenir. Mais ˆ quel prix ? Le Nigeria conna”t depuis trop longtemps une violence quotidienne et paradoxalement, celle-ci semble avoir encore augmentŽ depuis l'arrivŽe au pouvoir d'un gouvernement civil en 1999. De multiples tensions se font sentir et ce quel que soit la rŽgion concernŽe. Cette colre s'exprime principalement par le biais de conflits armŽs entre diffŽrents groupes, c'est-ˆ-dire une brutalitŽ physique, mais elle s'accompagne inŽvitablement d'une violence tout aussi dangereuse : la violence symbolique. Ainsi, si l'origine religieuse est souvent privilŽgiŽe pour l'expliquer, cette situation conflictuelle cache en elle d'autres causes beaucoup plus profondes (section 1). La diversitŽ des cosmogonies prŽsentes sur le territoire nigŽrian devrait permettre la mise en valeur d'un pluralisme culturel. Celui-ci ne peut fonctionner que s'il est accompagnŽ d'un vŽritable pluralisme politique et juridique, voire d'un Çpluralisme puralÈ (section 2).

 

Section 1. Entre divergences et convergences

 

La multiplicitŽ des conflits en prŽsence sur le continent africain ainsi que leur permanence font tomber certains observateurs dans lĠafro-pessimisme. Les tenants de cette vision expliquent les problmes africains par la fatalitŽ et se demandent pourquoi ces pays Çprimitifs et sauvagesÈ nĠarrivent jamais ˆ se stabiliser comme a pu le faire la France ou dĠautres pays occidentaux. Cette perception des choses est bien sžr totalement erronŽe puisque amputŽe dĠune donnŽe principale : lĠhistoire du continent noir. Le dŽroulement de lĠhistoire africaine est marquŽ par un principe de servilitŽ imposŽe, dĠabord lĠesclavage, puis la colonisation qui a crŽŽ des nations compltement artificielles imposant ˆ des groupes qui ne sĠŽtaient jamais rencontrŽ auparavant de vivre ensemble. Ces communautŽs sont plurielles, elles se distinguent par leur langue, leurs coutumes, leur mode de vie ou vision du monde, leurs moyens de production, leur niveau Žconomique etc. Autant de points sur lesquels des tensions ne peuvent quĠŽmerger. Ce quĠil faut aujourdĠhui mettre en avant est la culture commune qui tend ˆ se crŽer au fil du temps. Ce Çvivre ensembleÈ dans un premier temps imposŽ de lĠextŽrieur doit pouvoir dŽsormais faire la lumire sur les nouveaux ensembles sŽcants qui caractŽrisent une nation en construction. Comment de Çvivre ensembleÈ passer ˆ Çvouloir ensembleÈ ? On sĠappuiera, pour ce faire, sur le principe de la complŽmentaritŽ des diffŽrences ŽnoncŽ par lĠanthropologue Louis Dumont.

 

I. Des obstacles ˆ lĠunitŽ nigŽriane

 

On lĠa vu, le principe religieux ne doit pas systŽmatiquement justifier une qualification h‰tive des conflits prŽsents sur le territoire national. En effet, de nombreuses raisons expliquent le repli communautaire dont est de plus en plus victime la population nigŽriane. Il sĠagit en partie de remonter le temps pour tirer de lĠhistoire les diffŽrents processus ayant pu participer ˆ la configuration actuelle des rapports entre NigŽrians. Guy Nicolas a rŽpertoriŽ plusieurs motifs pouvant expliquer cette apparente division nationale. Chacun dĠeux reflte ce que lĠauteur appelle une Çcontre-polarisationÈ[129]. Cinq champs centrifuges peuvent permettre de mieux comprendre ces antagonismes internes consacrŽs par une explosion de conflits quotidiens : dĠabord le domaine territorial, lĠŽconomique, le passŽ et le prŽsent esclavagiste intra-africain quĠil ne faut pas occulter et bien sžr, les champs communautaire et confessionnel ensuite.

 

A/ Polarisation gŽopolitique

 

LĠopposition Nord-Sud repose sur un clivage gŽopolitique rŽel, mme sĠil ne peut rŽsumer la complexitŽ du problme nigŽrian. Les frontires du Nigeria actuel rŽsultent de lĠassociation en 1914 des deux protectorats septentrional et mŽridional. La Couronne britannique a maintenu une sŽparation nette entre ces deux bandes territoriales, dĠabord durant la pŽriode coloniale puis a continuŽ avec lĠinstitution du fŽdŽralisme. La rŽgion septentrionale (le Nord), prŽalablement dominŽe par la puissante aristocratie islamique, majoritaire et conservatrice, a pu bŽnŽficier dĠun Žtat de statu quo gr‰ce au rŽgime de lĠIndirect Rule. Alors que le Sud, divisŽ en deux rŽgions Est et Ouest, avait tous deux de larges revendications nationalistes, le Nord hŽgŽmonique restait soudŽ mais administrativement proche du colon. Ces divergences politiques entŽrinaient, dŽjˆ ˆ lĠŽpoque, les dŽsaccords Nord-Sud, les premiers Žtant traitŽs par les seconds de Çlaquais de lĠimpŽrialisme britanniqueÈ.

 

Outre le partage culturel existant, cĠŽtait dŽjˆ une disparitŽ Žconomique qui dominait les rapports des deux rŽgions. Les rŽserves de pŽtrole se situaient toutes dans la partie sud du pays, prŽcisŽment dans la rŽgion des Oil Rivers, dans lĠŽtat du Delta[130]. Le Nord, qui demandait depuis longtemps le partage de ces bŽnŽfices pŽtroliers, a fait construire avec lĠaval du gouvernement un pipeline gŽant traversant presque tout le pays. Celui-ci envoie donc directement lĠor noir depuis son lieu dĠextraction au sud jusquĠˆ son point de distribution au nord. Un autre facteur, et non le moindre, est celui de la concurrence des terres agricoles. Les Žleveurs, nomades ou transhumants, principalement les Peuls ont ŽtŽ contraints de modifier leurs itinŽraires ˆ cause de la crise climatique quĠa connu lĠAfrique de lĠOuest ces dernires dŽcennies. Celle-ci a provoquŽ une descente du pastoralisme vers le sud. CĠest la source de nombreux conflits locaux, non pas pour des raisons religieuses comme on a tentŽ de lĠexpliquer plus haut, mais parce que le non-respect des couloirs de transhumance et la divagation des troupeaux provoquent des dŽg‰ts dans les champs des paysans. Cette opposition entre agriculteurs sŽdentaires et Žleveurs nomades est devenue une des principales sources de conflits qui prennent une tournure religieuse lorsquĠils sont interprŽtŽs par les mŽdias qualifiant les uns de Musulmans (Žleveurs) les autres de ChrŽtiens (agriculteurs). Mais lĠenjeu premier de ces affrontement demeure malgrŽ tout celui de la terre, clŽ de lĠautosuffisance, et donc de la survie alimentaire.

 

Il convient Žgalement de ne pas sous-estimer le poids de Çl'hŽritageÈ laissŽ par le passŽ esclavagiste de certaines ethnies. Il est en effet aujourd'hui reconnu que les nŽgriers europŽens et arabes ont ŽtŽ largement ÇassistŽsÈ par des appareils nŽgriers africains parfaitement organisŽs[131]. Si elle nĠa pas ŽtŽ la plus longue, la traite inter-africaine est la plus rŽcente, et demeure donc encore dans les esprits. Elle constitue en effet un facteur historique essentiel d'explication des antagonismes contemporains. Yves Lacoste n'hŽsite pas ˆ faire des systmes ÇafricainsÈ de traite l'un des principaux facteurs, rŽmanents, des conflits contemporains[132]. Il est clair que l'apparition de rapports dominants-dominŽs a ŽtŽ constante dans le Golfe de GuinŽe, principal pourvoyeur dĠesclaves, crŽant et entretenant de nombreuses sources de tension entre les groupes :

 

Ç (...) Dans bon nombre d'Etats africains, ce sont les anciennes ethnies nŽgrires qui exercent encore aujourd'hui le pouvoir. D'abord en raison de leur poids dŽmographique (elles ne furent pas soumises aux ponctions esclavagistes), en raison aussi de leur localisation littorale (et donc commerante[133]

 

Yve Lacoste parle ici des Yorouba du Nigeria. Cet asservissement passŽ dĠune partie de la population ˆ lĠŽgard dĠune autre engendre la frustration et nourrit lĠadversitŽ. Les tribus de la c™te tels les Ijaw, les Opobo et Okrika, les Efik de Calabar ou les Itsekiri de Warri, puisrent dans lĠarrire-pays ibo et ibibio leur rŽserve de Çmarchandises humainesÈ. Le commerce nŽgrier fut ensuite organisŽ dans les rŽgions rurales trs densŽment peuplŽes. A partir du XVIe sicle, lĠŽconomie de lĠempire dĠOyo (sud-ouest yorouba) sĠoriente Žgalement vers la traite. Ainsi, le rayonnement des uns fondŽ sur la vente nŽgrire des autres demeure, et reste source parfois, dĠune volontŽ de revanche. Mais il faut savoir que ce systme de ÇproductionÈ existe encore aujourdĠhui : en 1996, selon lĠOIT (Organisation Internationale du Travail), 4 000 enfants ont ŽtŽ vendus ˆ l'intŽrieur et ˆ l'extŽrieur du Nigeria[134]. Il y a quelques mois, plusieurs dizaines dĠentre eux ont ŽtŽ libŽrŽs dĠune exploitation de carrires du sud-ouest[135]. Si lĠesclavage imposŽ (par la force Žconomique) demeure, lĠasservissement tolŽrŽ (par lĠorganisation sociale) est Žgalement dĠactualitŽ. Nous prendrons, ˆ titre dĠillustration lĠexemple de la sociŽtŽ fulbe, minoritaire au Nigeria mais trs organisŽe. Elle vit majoritairement dans le nord du pays et se distingue par une division accentuŽe de la communautŽ en castes. En effet, depuis la fondation de lĠŽmirat de lĠAdamawa au XIXe sicle par les Fulbe, les esclaves constituent encore une fraction importante de cette communautŽ[136]. Les Fulbe ont toujours dressŽ des barrires sociales relativement rigides qui exclu encore de leurs rangs les Žtrangers.

 

Notons que le terme ǎtrangerÈ signifie aujourdĠhui encore Çqui ne fait pas partie du groupe rŽgional ou groupe culturelÈ mme si la personne en question est un national. En effet, un citoyen qui nĠest pas nŽ dans lĠEtat fŽdŽrŽ est partout victime de discriminations lŽgalisŽes : il payera les frais dĠinscription dans les Žcoles plus cher, il subira aussi la prŽfŽrence autochtone dans le travail etc. CĠest le droit du sang qui prime sur le droit du sol, situation qui pervertie totalement le caractre fŽdŽral du pays et ne cesse dĠinstitutionnaliser les adversitŽs.

 

Enfin, la division en deux grandes parties de la rŽgion mŽridionale nĠa pas favorisŽ son renforcement. Les britanniques se sont satisfaits de la rŽpartition du pays (autour du ÇYÈ que forment le Niger et la BŽnouŽ) en trois grands groupes appelŽs les ÇBig ThreeÈ et composŽs des Haoussa, Ibo et Yorouba. Chacun dĠeux compte en effet des millions de sujets mais en rŽalitŽ ces trois gŽants sont entourŽs de plus de deux cents minoritŽs qui ont tout simplement ŽtŽ occultŽes par le colonisateur afin de simplifier une configuration spatiale purement politique. Cette mise ˆ lĠŽcart nĠa fait quĠamplifier les mŽcontentements des minoritŽs, dressŽes contre lĠhŽgŽmonie des trois grands. SoudŽes par une mme cause et ne voulant surtout pas continuer a tre lŽsŽes, celles-ci nĠont cessŽ de tenter dĠinvestir les postes tactiques de lĠAdministration publique dont le premier fut lĠarmŽe nationale. AujourdĠhui encore les peuples minoritaires sont majoritaires dans les fonctions de police fŽdŽrale, ce qui attise parfois certaines jalousies des uns et complexe de supŽrioritŽ des autres. Constituant ainsi une quatrime force, ils estiment tre les garants de lĠunitŽ nationale menacŽe par les confrontations constantes des trois majors. Disposant de postes stratŽgiques, les minoritŽs ont ainsi rŽussi peu ˆ peu ˆ obtenir des rŽgimes militaires successifs la constitution dĠEtats de plus en plus nombreux. Mais cette division en Etats fŽdŽrŽs ne sĠavre pas tre la solution idŽale puisquĠ aujourdĠhui encore, ces groupes trs profondŽment soudŽs ˆ lĠŽpoque se disputent aussi terres, emplois, subventions et pouvoir.

 

B/ Polarisation confessionnelle

 

Les champs gŽopolitiques sont concurrencŽs par un troisime, fondŽ sur lĠappartenance confessionnelle. Cette opposition semble la plus apparente aujourdĠhui. Contrairement ˆ une approche de ce phŽnomne en terme de ÇreligionÈ comme on a pu le voir dans la premire partie, la question confessionnelle mle Žtroitement les rapports de lĠau-delˆ ˆ des solidaritŽs politiques plus profanes. Chaque groupe avait, prŽalablement ˆ lĠarrivŽe du colonisateur, son propre fonctionnement politico-social, celui-ci dŽcoulant directement de leurs visions du monde rŽciproques. Ils nĠavaient eu jusque lˆ que trs peu de contact entre eux, chacun vivant en autosuffisance[137].

 

A lĠouest du fleuve Niger, florissaient ds le Moyen Age les royaumes des Yorouba et du BŽnin fondŽs par la dynastie des Ogiso. Ceux-ci ont connu une longue pŽriode rŽpublicaine avant lĠarrivŽe des premiers rois dĠIfŽ[138]. A lĠest du bas Niger, dans la zone des forts, vivait le peuple des Ibo organisŽ en petites communautŽs trs individualistes. Cette civilisation est trs ancienne puisquĠelle aurait fleuri entre 3000 et 200 avant notre re[139]. SociŽtŽ ÇanŽtatiqueÈ, lĠautoritŽ y est plus fondŽe sur des relations personnelles (lĠunitŽ familiale) que sur une contigu•tŽ gŽographique, ainsi que sur un leader (force du prestige) plus que sur un ruler (force de lĠadministration). On a dĠailleurs souvent assimilŽ le systme de gouvernement ibo ˆ une dŽmocratie directe o les dŽcisions Žtaient prises par lĠassemblŽe du village tandis que le chef nĠŽtait chargŽ que du maintien de la tradition. Le sud-ouest du Nigeria fut marquŽ par lĠempire dĠOyo. La civilisation yorouba sĠest toujours caractŽrisŽe par son urbanisation exceptionnelle en Afrique noire prŽcoloniale. La ville dĠOyo o sĠŽtablit le pouvoir politique aurait ŽtŽ fondŽe au dŽbut du XVe sicle par Oronmiyan dont le successeur devint le dieu du Tonnerre et de la Foudre. Chaque ville importante est dirigŽe par un oba. LĠautoritŽ politique de lĠoba dĠOyo est limitŽe par un conseil de notables qui a droit de vie et de mort sur lui. Ce conseil est lui-mme contr™lŽ par la sociŽtŽ secrte et religieuse Ogboni. Quant au Nord il Žtait, avant lĠŽtablissement du califat de Sokoto, dŽjˆ sous lĠinfluence islamique depuis le XVe sicle. Le roi Mohamed Rumfa sĠentourait de missionnaires musulmans qui renforcrent lĠautoritŽ de la monarchie. Aprs sa conqute par le grand empereur du Songha• au dŽbut du XVIe sicle, la ville de Katsina devint un centre rŽputŽ dĠŽtudes islamiques.

 

Ainsi, on constate la grande hŽtŽrogŽnŽitŽ organisationnelle qui existait entre les divers groupes peuplant le Nigeria : royautŽ ˆ lĠOuest, dŽmocratie ˆ lĠEst et Etat islamique au Nord. Chacun disposait dĠun fonctionnement social et politique caractŽristique et dĠune organisation religieuse particulire issue de mythes hŽritŽs des gŽnŽrations antŽrieures. Ces communautŽs si diffŽrentes ont ŽtŽ obligŽes, sous lĠinfluence coloniale, de faire table rase de leur passŽ et de vivre ensemble de faon homogne. Les Britanniques ont largement participŽ ˆ la conservation des clivages prŽexistants ˆ leur arrivŽe. LĠIslam du Nord a ŽtŽ compltement sauvegardŽ alors quĠˆ lĠinverse, au Sud, le Christianisme a ŽcrasŽ les cultes ancestraux, principal support des rŽsistances autochtones. Si le Christianisme nĠa pu pŽnŽtrer la bande septentrionale, lĠIslam a quant ˆ lui rŽussi ˆ sĠinfiltrer en pays Yorouba. Alors que les musulmans refusaient lĠinfluence de lĠOccident et lĠŽcole moderne, les missions ont formŽ une Žlite scolarisŽe apte ˆ fournir un encadrement ˆ la fŽdŽration au moment de lĠindŽpendance. Face aux ambitions politiques et rŽformistes de cette minoritŽ occidentalisŽe, les populations du Nord craignant une remise en cause de leurs valeurs religieuses se sont rassemblŽes derrire leurs sultans, Žmirs et autres leaders islamiques pour dŽfendre la Terre dĠIslam. Le Nord profitant de sa position dominante a donc au fil du temps rŽussi ˆ imposer son propre contr™le fŽdŽral.

 

Les quelques familles chrŽtiennes ayant ŽmigrŽ vers le Nord se sont retrouvŽes confinŽes dans les quartiers extŽrieurs des citŽs musulmanes, les fameux Sabon Gari. Cette stratŽgie a ŽtŽ interprŽtŽe au Sud comme un regain du jihad islamique, ce qui nĠa pas manquŽ de creuser ˆ nouveau le fossŽ de la peur Nord-Sud que lĠon conna”t encore en 2004. La bŽnŽdiction offerte par les Britanniques aux autoritŽs musulmanes et les facilitŽs administratives qui en dŽcoulaient, inquiŽta les NigŽrians des rŽgions Est et Ouest et les encouragrent ˆ revendiquer rŽciproquement un certain nationalisme. En 1944, chez les Ibo, Nnamdi Azikiwe fonda le National Council of Nigeria (NCN) et lĠannŽe suivante, chez les Yorouba, Obafemi Awolowa prit la tte dĠun autre mouvement indŽpendantiste nommŽ lĠAction Group (AG). CĠest seulement en 1949 quĠun parti politique, le Northern PeoplesĠs Congress (NPC), se constitua Žgalement chez les Haoussa.

 

Devant la montŽe des tensions culturelles et politiques, les Anglais transformrent la colonie en fŽdŽration afin, thŽoriquement, dĠassocier plus largement les divers clans aux affaires publiques. Mais lorsquĠen 1957 ils crŽrent une charge de Premier Ministre fŽdŽral, celle-ci privilŽgia encore le groupe haoussa. Aprs lĠindŽpendance, les Haoussa conservrent la prŽpondŽrance politique en dirigeant les ministres les plus importants (les finances, le commerce etc.). En janvier 1966, un coup dĠEtat militaire perpŽtrŽ par des officiers appartenant au peuple Ibo porta au pouvoir le gŽnŽral Aguiyi Ironsi. Sa politique centralisatrice souleva lĠopposition du Nord et ds juillet 1966, les Haoussa reconquirent le pouvoir par un nouveau putsch et lĠun dĠentre eux, le colonel Gowon, devint le chef du gouvernement militaire. Les Ibo de la province orientale sĠengagrent dans la voie de la sŽcession et constiturent sous la conduite du gŽnŽral Ojukwu la RŽpublique du Biafra (le 30 mai 1967). Mais aprs trente mois dĠune terrible guerre civile, lĠunitŽ biafraise fut finalement ŽcrasŽe par lĠarmŽe fŽdŽrale nigŽriane. La guerre du Biafra constitue encore actuellement un miroir voire un prisme permettant de comprendre lĠŽchec de lĠEtat au Nigeria.

 

CĠest pourquoi lĠopposition nigŽriane ne doit pas tre uniquement axŽe sur une confrontation entre Musulmans et ChrŽtiens, elle ne sĠarrte pas non plus ˆ une simple confrontation rŽgionale entre deux p™les, Nord et Sud. Le dernier recensement lĠatteste[140] puisquĠil met en exergue la prŽsence, dŽjˆ ˆ lĠŽpoque, de 28% de non-Musulmans au Nord (dont 10% chrŽtiens) tandis que la rŽgion Ouest comptait 43,4% de Musulmans (soit presque la moitiŽ de la population). LĠEst, seul, Žtait et demeure totalement rŽfractaire ˆ lĠIslam. La rŽgion de la Middle Belt ne comptait alors que 37,5% de Musulmans contre 18,5% de ChrŽtiens et une majoritŽ numŽrique de religions traditionnelles (43,6%). Les proportions ont probablement ŽvoluŽ depuis 1963 au profit des deux religions importŽes. Mais le taux de 70% avancŽ par les autoritŽs musulmanes semble largement exagŽrŽ[141]. La stratŽgie volontariste de certains milieux politico-musulmans qui tente dĠunir lĠŽlectorat musulman ˆ lĠensemble national se heurte ˆ des positions divergentes opposant les Musulmans mŽridionaux ˆ leurs coreligionnaires septentrionaux. Les premiers sont peu portŽs ˆ politiser leur religion alors que les seconds, fortement encadrŽs par les monarchies musulmanes locales, sont sensibles aux appels des mobilisations lancŽs par divers courants islamistes radicaux se rŽfŽrant ˆ la fois aux modles diffusŽs par leurs homologues arabes, pakistanais, iraniens ou nŽgro-amŽricains ainsi quĠaux Žcrits des animateurs du jihad local du XIXe sicle.

 

II. Des ensembles sŽcants

 

Les oppositions ou polarisations dŽcrites prŽcŽdemment ne doivent pas cacher les points communs rŽunissant les diffŽrents groupes composant le paysage social nigŽrian. Ces ensembles sŽcants sont bien prŽsents et leur importance nĠest pas moindre puisquĠil sĠagit principalement des cosmogonies reflŽtant leur pensŽe. Ces cosmogonies ou visions du monde, si elles sont diffŽrentes par nature, se recoupent cependant sur certains points. Celui qui nous intŽressera particulirement nĠest autre que le principe de soumission qui caractŽrise les monothŽismes. Plut™t que de fixer notre attention sur les divergences, sur ce qui sŽpare, lĠintŽrt ici est de commencer ˆ mettre en lumire les points communs, ce qui rapproche. LĠenrichissement dĠune sociŽtŽ passe par lĠŽchange des richesses culturelles de chacun et par la mise en commun de leurs avantages rŽciproques. Non seulement les ressemblances doivent primer sur les diffŽrences, mais en plus les distinctions, voire les contraires, doivent pouvoir se complŽter de faon ˆ enrichir lĠensemble de la communautŽ.

 
A/ Principe de soumission

 

JusquĠˆ ce point de notre Žtude nous nĠavons cessŽ de mettre en exergue les diffŽrences entre les groupes qui composent le Nigeria, ce qui les sŽparait plus que leurs similitudes. SĠils se distinguent effectivement par des visions du monde sŽparŽes, celles-ci ont lĠavantage de recouper de nombreux ensembles communs parmi lesquels le principe de soumission dž par le fidle ˆ son Dieu. Musulmans et ChrŽtiens du Nigeria sont tous monothŽistes, ou du moins ils se revendiquent comme appartenant ˆ lĠune des deux religions importŽes. Nous verrons ci-aprs (partie 2 chapitre 2) quĠen pratique les NigŽrians sont tous trs fortement attachŽs aux religions traditionnelles hŽritŽes dĠun patrimoine commun et ancien. Mais retenons lĠhypothse thŽorique que seules deux visions du monde, les pensŽes judŽo-chrŽtienne et musulmane, les reprŽsentent. En sĠinspirant de la thŽorie des archŽtypes sociaux ŽlaborŽe par Michel Alliot[142], il convient dĠexpliquer chacune de ces reprŽsentations. Le terme Çvision du mondeÈ se rŽfre ˆ toute idŽologie, philosophie, thŽologie, mouvement ou religion qui fournit une approche globale pour comprendre Dieu, le monde, les relations de l'homme avec Dieu et a fortiori des hommes entre eux. CĠest un modle opŽratoire du monde, c'est-ˆ-dire une idŽe que l'on se fait de lĠunivers qui nous entoure, concept basŽ sur ce qu'est la vie et qui commande le choix des valeurs qui primeront ˆ lĠintŽrieur de la sociŽtŽ.

 

Dans la vision islamique de lĠunivers, cĠest Dieu qui est au centre. LĠtre humain est non seulement la plus parfaite des crŽatures mais il reprŽsente Žgalement le miroir o Dieu se regarde[143]. Aux origines de la crŽation, le monde ressemblait selon le Coran ˆ un miroir sans tain. L'arrivŽe de lĠhomme permit alors au Dieu Absolu de pendre conscience de lui-mme. LĠtre humain, en tant que rŽflecteur, est au centre de lĠunivers car cĠest son existence qui permet au monde terrestre dĠappara”tre. De plus, selon une lŽgende rapportŽe par le Prophte, lĠhomme sert de paradigme pour engendrer le modle de lĠunivers futur. Ainsi, lĠhomme nĠest pas la copie rŽduite de lĠunivers, il nĠest pas son microcosme ; au contraire, le monde appara”t comme le reflet de lĠhomme, comme ÇmacroanthropeÈ[144]. LĠhomme, qui est fait ˆ lĠimage de Dieu et qui possde une partie de son esprit, fut envoyŽ par Dieu pour tre son Ministre ou son Calife sur la Terre. Ainsi la premire loi, la seule et unique, qui sĠimpose aux hommes ne peut tre que la loi divine. CĠest elle qui gouverne lĠensemble de lĠunivers et la vie des hommes et sĠexprime par le Coran. A une loi unique doit correspondre un Etat islamique unitaire. Mais si Allah est unique, Mahomet est son prophte. La loi divine doit donc tre Žgalement recherchŽe dans la Tradition ou sunna qui est la somme des propos divins rapportŽs par le Prophte (les versets). Enfin, et cĠest une troisime possibilitŽ, dans le cas o les deux premires sont silencieuses, la loi devra tre recherchŽe dans lĠaccord unanime dĠun collge de thŽologiens du droit musulman. La loi de Dieu sĠimpose ˆ tous, gouvernŽ comme gouvernant. La notion dĠŽquitŽ doit primer dans toute dŽcision. ÇLoin dĠtre un instrument de pouvoir, cĠest elle [la loi divine] qui fonde sa lŽgitimitŽÈ[145]. La loi sacrŽe est au-dessus de lĠEtat, elle lui est supŽrieure. LĠEtat islamique ne doit donc rien inventer, il doit se soumettre ˆ la loi divine, premire et Žternelle. De mme quĠil ne peut y avoir quĠun seul Dieu, il ne peut y avoir quĠun seul souverain et quĠune seule loi. IdŽalement la Maison de lĠIslam est vue comme une communautŽ unitaire, gouvernŽe par un Etat unique, avec un seul souverain ˆ sa tte.

Dans la vision chrŽtienne de lĠunivers, cĠest lĠEtat qui est dŽsormais central. LĠEtat a remplacŽ Dieu, un culte sĠest substituŽ ˆ un autre. Mais un point commun, et non des moindres, demeure : lĠunicitŽ absolue du principe commandant la sociŽtŽ. Mme si au Concile de NicŽe Dieu Žtait Çtrois en unÈ, (unitŽ et la consubstantialitŽ de la Sainte TrinitŽ : Pre, Fils et Saint-Esprit), cĠest lĠunitŽ qui a toujours primŽ dans le Christianisme. La Parole de Dieu resta longtemps la seule norme de foi et de vie. Le Dieu de la Bible, personnel et infini, est le crŽateur de toutes choses, il est ˆ l'origine du monde nŽ du nŽant ; ÇreprŽsentation qui repose sur quatre attributs : une puissance extŽrieure ˆ ses crŽatures, supŽrieure, omnipotente et omniscienteÈ[146]. C'est la doctrine biblique de la crŽation. L'homme, crŽŽ ˆ son image, est le couronnement de lĠoeuvre de Dieu. L'homme a donc reu un mandat culturel de la part de Dieu. Ce mandat implique une loyautŽ de tous les jours ˆ la loi divine.

Jusque lˆ, les visions musulmanes et chrŽtiennes sont relativement proches. Mais ce qui va les Žloigner est cette substitution de lĠEtat sur Dieu opŽrŽe par la pensŽe judŽo-chrŽtienne. La sŽparation du Spirituel et du Temporel est implicite au Christianisme et sous-entend une ÇunitŽ unitaristeÈ[147]. Nous prendrons lĠexemple franais pour lĠexpliquer, non par facilitŽ, mais parce quĠil semble le plus parlant en la matire. JusquĠˆ la sŽparation entre le spirituel et le temporel et la soumission du premier au second par la Constitution civile du clergŽ (12 juillet 1790), rŽgnait en France une trs forte sacralitŽ religieuse. Mais aprs la monarchie absolue dans laquelle le roi Žtait le reprŽsentant de Dieu sur Terre, la ÇdŽchristianisation rŽvolutionnaireÈ a la•cisŽ la sociŽtŽ franaise en rejetant nettement toute idŽe de droit divin. LĠinstauration de nouveaux cultes la•cs Žtait alors largement encouragŽ par lĠEtat RŽpublicain de sorte que, dĠune soumission imposŽe aux lois ÇcrŽationnellesÈ[148], on Žtait passŽ ˆ une soumission imposŽe aux lois de lĠEtat unitaire. La sacralitŽ Žtatique avait remplacŽ la sacralitŽ divine. LĠEtat se donne pour but de crŽer un monde meilleur, de transformer la sociŽtŽ par le droit (le plus souvent confondu avec la loi). La sociŽtŽ, dans ce contexte, tend ˆ dŽcharger sa responsabilitŽ sur lĠEtat.

Ainsi, si les deux pensŽes musulmane et judŽo-chrŽtienne diffrent, elles se recoupent dans un principe qui leur est commun : la soumission ou ordre imposŽ verticalement (par Dieu ou par lĠEtat) et sa sacralisation. L'heure n'est donc pas ˆ la dŽfense d'une Žcole de pensŽe, d'une chapelle, d'un courant particulier contre un autre, mais ˆ l'affirmation d'une perspective qui unifie et rassemble par-delˆ les engagements personnels et les appartenances confessionnelles. La soumission est lĠun des trois principes gouvernant lĠunivers des diffŽrentes cultures. Les trois grands principes mŽtalogiques de penser lĠunivers sont ainsi lĠidentification (la pensŽe confucŽenne selon laquelle lĠunivers se gouverne spontanŽment), la diffŽrenciation (la pensŽe africaine et Žgyptienne : deux mondes cohabitent, le monde visible sur Terre et lĠinvisible au Ciel) et la soumission.

 

Le principe de soumission, et cĠest celui qui nous intŽresse pour le moment, Žmane de la vision des enfants dĠAbraham. Dans le Livre de la Gense, Dieu a crŽŽ le monde et lĠa gouvernŽ par des lois et des dŽcrets quĠil a transmis ˆ Mo•se ˆ travers les dix commandements. QuĠil sĠagisse de lĠIslam ou du Christianisme, Dieu prŽexiste ˆ sa crŽation. LĠEtre prime lĠAgir. LĠhomme se retrouve alors obligatoirement soumis ˆ un pouvoir et une loi qui lui sont extŽrieurs. LĠidŽe de transcendance[149] prŽdomine dans cette analyse alors que lĠimmanence[150] sĠapplique aux pensŽes confucŽenne et africaine. Les hommes, tous crŽatures de Dieu doivent soumission et respect strict de la loi ainsi imposŽe. CĠest sur ce point que pourraient se rapprocher les deux cultures musulmane et chrŽtienne et, en extrapolant, les deux groupes NigŽrians-Musulmans et NigŽrians-ChrŽtiens. Le principe de soumission qui les rassemble dans leur mode dĠorganisation sociale pourrait, de plus, tre le moyen de respecter ensemble une dŽcision rŽsolutoire de conflit par exemple. En plus, celle-ci sera confortŽe par un enrichissement mutuel basŽ sur la connaissance de ce qui fait leurs diffŽrences. Celles-ci, lorsquĠelles sont comprises et respectŽes par lĠautre, se compltent jusquĠˆ gŽnŽrer un vŽritable patrimoine commun quĠil faudra se partager.

B/ ComplŽmentaritŽ des diffŽrences

 

Si lĠIslam et le christianisme se rapprochent par cette domination de lĠEtre sur lĠAgir (Dieu est avant de crŽer et lĠEtat existe avant de lŽgifŽrer), il demeure nŽanmoins quelques divergences ˆ relever. Pour la pensŽe musulmane, lĠarchŽtype social rŽsulte dĠun Çentre-deuxÈ. En effet, si Dieu est unique, il a nommŽ Mahomet son Prophte. Il y a ainsi deux rŽfŽrents, mme si le premier est hiŽrarchiquement supŽrieur au second : le droit de Dieu prime sur le droit dĠAdam. LĠarchŽtype islamique est donc en position intermŽdiaire, il est entre lĠunitarisme et le dualisme. La complexitŽ des interprŽtations au sein du fiqh (la science du droit) peut aboutir ˆ des conflits de normes entre foi et raison, entre modernisme et conservatisme par exemple. LĠarchŽtype social issu de la pensŽe chrŽtienne est comme on lĠa vu quelque peu diffŽrent puisque lĠEtat moderne, vŽritable Çavatar la•cisŽÈ[151] du Dieu judŽo-chrŽtien, se reconna”t dans un ÇunitarismeÈ rigide et contraignant ˆ lĠuniformitŽ. Mais ces dissemblances entre les deux pensŽes monothŽistes nĠempchent en aucun cas leur complŽmentaritŽ, bien au contraire. Il est Žvident que dans toutes sociŽtŽs les diffŽrences permettent la mise en Ïuvre dĠune cohŽrence collective : le paysan par exemple aura besoin du forgeron pour labourer la terre, le forgeron pour se nourrir aura nŽcessairement besoin du paysan etc. Pour Etienne Le Roy, Ç (É) il faut accepter de penser le jeu social comme fondŽ sur des ŽlŽments constitutifs ˆ la fois spŽcifiques et irrŽmŽdiablement complŽmentairesÈ[152]. La spŽcificitŽ de chacun est nŽcessaire ˆ la vie des autres. DĠailleurs, nombreux sont les mythes fondateurs qui montrent lĠimpossibilitŽ de crŽer une communautŽ harmonieuse si les individus la composant sont semblables[153].

 

Louis Dumont, anthropologue franais, spŽcialisŽ dans lĠŽtude des sociŽtŽs indiennes sĠest longtemps intŽressŽ au principe hiŽrarchique Žtablissant le systme des castes. La rigiditŽ de la religion Hindouiste est poussŽe ˆ son maximum en Inde avec la classe des intouchables.   Mais, en dehors de la sociŽtŽ indienne, il remarque que des rapports inŽgalitaires sont prŽsents partout, et particulirement sur le continent africain. Les divers groupes auxquels appartient un individu, ou diffŽrents mondes, font de lui un ŽlŽment au sein dĠune hiŽrarchie : classes dĠ‰ge (le cadet doit obŽir ˆ son a”nŽ), les rites dĠinitiation (un non-initiŽ devra se soumettre ˆ la volontŽ dĠun initiŽ), la femme sera parfois soumise aux ordres de son mari etc. Mais lĠautoritŽ de lĠun nĠexiste pas sans lĠexistence de lĠautre, chacun (dominŽ ou dominant) a besoin de lĠautre pour subsister. La sociŽtŽ occidentale nĠest pas prte ˆ accepter ces rapports dĠinŽgalitŽ. LĠidŽologie moderne est tentŽe de substituer le principe dĠŽgalitŽ sur le principe innŽ de hiŽrarchie. LĠethnocentrisme pousse ˆ penser les autres civilisations comme le contraire de la sienne. En posant lĠÇautreÈ comme (artificiellement) Žgal et en lĠenglobant rationnellement dans la catŽgorie de ÇlĠhumanitŽÈ, Çon se construit implicitement soi-mme comme point de rŽfŽrence de cette humanitŽ introduisant ainsi une hiŽrarchie cachŽeÈ[154]. CĠest ce principe quĠa dŽgagŽ Louis Dumont de ses Žtudes et quĠil a qualifiŽ dĠÇenglobement des contrairesÈ[155].On considre que nos idŽes, nos mythes sont forcŽment plus universels et donc doivent servir de modle ˆ cet autre en qute de civilisation. LĠŽchange est alors des plus faussŽs puisquĠon rŽduit notre interlocuteur ˆ Çune image inversŽe de soi-mme ne permettant pas de dŽcouvrir lĠ ÇAutreÈ derrire lĠ ÇautreÈ[156].

 

CĠest en quelque sorte ce quĠa voulu faire le colonisateur britannique au Nigeria en imposant finalement un modle Žtatique de type ÇmoderneÈ c'est-ˆ-dire issu du sicle des Lumires, caractŽrisant lĠindividualisme comme la nouvelle destinŽe des hommes. Ce systme considŽrŽ implicitement comme supŽrieur ˆ lĠorganisation qualifiŽe dĠanŽtatique des sociŽtŽs africaines, a donc prŽvalu institutionnellement obligeant la population ˆ y adhŽrer Çbonnant-malantÈ. Alors que le Nigeria Žtait ˆ lĠŽpoque prŽ-coloniale, on lĠa vu, dŽjˆ  trs diversifiŽ dans le rapport au politique quĠentretenaient les groupes communautaires (cf. ÇPolarisation confessionnelleÈ ci-dessus). Le colonisateur, puis les nouveaux chefs de lĠEtat nouvellement indŽpendant, ont ainsi suivi le modle unitariste de la vision judŽo-chrŽtienne (par extrapolation, occidentale) pour construire le pays. Mme si le fŽdŽralisme donne lĠimpression de protŽger la variŽtŽ des identitŽs, il en va autrement en pratique. Quand diffŽrentes cultures juridiques pensent diffŽremment le Droit, elles mettent par lˆ en lumire les diffŽrents modles de socialisation quĠelles valorisent particulirement. Or ces modles ne semblent pas contradictoires mais plut™t complŽmentaires. CĠest ce qui a fait Žmerger lĠidŽe dĠun principe de substitution au premier, celui de la complŽmentaritŽ des diffŽrences. Robert Vachon Žcrit ˆ ce propos :

Ç (....) lĠaccord et la concorde ne requirent pas nŽcessairement une unitŽ formelle, idŽologique, doctrinale, une thŽorie universelle, une culture commune - au sens dĠhomogŽnŽitŽ - o les diffŽrences disparaissent dans un dŽnominateur commun (É). Donc ni monisme, ni dualisme, mais acceptation mutuelle des diffŽrences (dans la non-dualitŽ). Les diffŽrences rehaussent justement la qualitŽ de la concorde, de lĠharmonie et de la paix. Elles sont une condition requise pour lĠharmonie. La concorde et la paix, cĠest lĠharmonie, non pas malgrŽ, mais dans et ˆ cause de nos diffŽrencesÈ[157].

Ceci nous invite ˆ commencer ˆ rŽflŽchir en terme de pluralitŽ ou pluralisme. Les diffŽrences apportŽes par la vision musulmane ˆ la vision chrŽtienne et inversement doivent permettre lĠenrichissement de la communautŽ nigŽriane toute entire. Ces diffŽrences doivent tre agrŽŽes par lĠautre et respectŽes par tous. Mais nous verrons dans la dernire partie quĠen plus dĠune pensŽe islamo-chrŽtienne, vient se greffer dans lĠorganisation nigŽriane la cosmogonie africaine, trs prŽsente (mme si elle nĠest pas apparente) dans la sociŽtŽ. Cette troisime donnŽe doit nous faire raisonner, en suivant la pensŽe dĠEtienne Le Roy, en termes de ÇmultijuridismeÈ[158] au-delˆ dĠun simple pluralisme.

 

Section 2. Politique plurale comme reflet dĠune sociŽtŽ multiple

 

Pour mieux comprendre en profondeur les fondements de lĠinstabilitŽ nigŽriane, il est nŽcessaire dĠen conna”tre les structures politiques contemporaines. Le systme est composŽ de trois niveaux : le gouvernement fŽdŽral siŽgeant ˆ Abuja depuis 1991, les trente-six Etats fŽdŽrŽs et enfin, les 768 Local Government Areas (LGA). Mme si la devise de la fŽdŽration est ÇUnitŽ et Foi, Paix et ProgrsÈ, la RŽpublique du Nigeria nĠŽchappe ˆ aucun des Žcueils qui menacent un systme de gouvernement dŽcentralisŽ. En effet, tout comme lĠentitŽ gŽographique que constitue le Nigeria est compltement artificielle, lĠorganisation fŽdŽrale, et particulirement la redistribution des revenus, est en rŽalitŽ trs centralisŽe. Il sĠagit en pratique plus dĠune dŽconcentration de lĠEtat quĠune rŽelle dŽlŽgation de pouvoirs de lĠEtat aux localitŽs. Ainsi le discours appara”t bien diffŽrent de la rŽalitŽ administrative et ce parce que ces institutions ne refltent pas sincrement la structure sociale nigŽriane. Celle- ci est, on le rŽpte, extrmement variŽe. Diverses identitŽs cohabitent sur ce territoire avec leur mode de vie rŽciproque, leur us et habitus. Le droit en tant que rŽgulateur social devra, pour tre le plus efficient, tre en conformitŽ avec chacune des visions du monde prŽsentes. Or, peu de normes peuvent sĠaccorder avec la totalitŽ. Le systme juridique cumule aujourdĠhui trois droits : le Commun Law, le droit fŽdŽral et le droit musulman. Mais pour rŽpondre aux attentes populaires, le pluralisme juridique simple ne suffit pas. Vu lĠextrme diversitŽ endogne du Nigeria, cĠest un pluralisme politico-juridique que lĠon pourrait qualifiŽ de ÇpluriversÈ qui sĠimpose.

 

I. Organisation fŽdŽrale polycentrique et thŽocratique

 

Les NigŽrians considrent le fŽdŽralisme un peu comme une sorte de gri-gri devant protŽger le pays des influences nŽfastes de la diversitŽ ethnique[159]. C'est pourquoi il est ambigu de dŽfinir le Nigeria comme Çle seul ƒtat fŽdŽral d'AfriqueÈ. En rŽalitŽ, si le fŽdŽralisme a survŽcu ˆ tous les coups d'Žtat militaires, cĠest gr‰ce ˆ cette trs ancienne tradition de diversitŽ dans les modes de gouvernement local. QuĠil sĠagisse de lĠempire dĠOyo ˆ lĠOuest, des dŽmocraties directes ˆ lĠEst ou du califat au Nord, cette hŽtŽrogŽnŽitŽ sociale, confessionnelle et politique qui caractŽrise cette rŽgion de l'Afrique conduit aujourdĠhui ˆ une sorte de Çnon-centralisation conventionnelleÈ[160]. Paradoxalement, et malgrŽ le critre fŽdŽral de la RŽpublique nigŽriane, le pouvoir demeure entre les mains de lĠEtat central. La seconde ambigu•tŽ est lĠaffirmation officielle de la la•citŽ de la RŽpublique nigŽriane alors que transparaissent de nombreux signes ˆ caractre religieux. Les institutions tentent malgrŽ tout de reprŽsenter Žquitablement le peuple nigŽrian puisque PrŽsident et Vice-prŽsident de la RŽpublique sont respectivement, ChrŽtien et Musulman.


A/ Un fŽdŽralisme nigŽrian fragile

 

Le Nigeria n'est pas nŽ de la rŽunion d'ƒtats prŽcŽdemment indŽpendants comme ont pu lĠtre les ƒtats-Unis ou encore la Suisse. Lorsque les colonisateurs ont dŽcidŽ (en 1906 et en 1914) d'amalgamer les rŽgions disparates qui se trouvaient sur le territoire de l'actuel Nigeria, ils l'ont fait par simple convenance administrative, et non par volontŽ d'unir dans le respect de la diversitŽ. C'est seulement ˆ partir de 1946 que cette dispersion du pouvoir a ŽtŽ considŽrŽe comme un reflet de la diversitŽ, ce qui a conduit les Britanniques ˆ doter le Nigeria d'une structure qualifiŽe de ÇfŽdŽraleÈ: de la sorte, le 1er octobre 1960, ˆ l'heure de l'indŽpendance, le pays Žtait une fŽdŽration composŽe de trois Etats (Nord Haoussa, Est Ibo et Ouest Yorouba).

Au Nigeria la constitution dĠEtats fŽdŽrŽs nĠa plus aujourdĠhui que peu de sens puisquĠon assiste ˆ une augmentation exponentielle de leur nombre. A chaque nouveau gouvernement, de nouveaux Etats apparaissaient. En janvier 1966, un premier coup d'ƒtat militaire porta au pouvoir Aguiyi Ironsi[161]. Celui-ci, partisan d'un rŽgime farouchement unitaire, fut renversŽ par le gŽnŽral Gowon[162], qui fit du pays en 1967 une fŽdŽration de 12 Etats. En juillet 1976, le gŽnŽral Obasanjo, successeur du gŽnŽral Murtala Mohammed[163] (assassinŽ quelque temps auparavant) ajouta sept nouveaux Etats ˆ la FŽdŽration. Mais la palme revient ˆ Ibrahim Babangida[164], qui a crŽŽ 2 rŽgions nouvelles en 1989, 9 encore le 27 aožt 1991, et de nombreux gouvernements locaux supplŽmentaires. Sous sa prŽsidence, les Etats-membres sont ainsi passŽs de 19 ˆ 30 et les Local Government Areas de 304 ˆ 589. AujourdĠhui on compte trente six Etats membres dans la fŽdŽration nigŽriane et 774 localitŽs.

Le Nigeria a passŽ presque toute son existence d'Etat indŽpendant sous la botte des militaires. Alors comment concilier le fŽdŽralisme, qui signifie par essence diversitŽ, avec l'esprit militaire, qui signifie par essence uniformitŽ ? La rŽponse donnŽe ˆ cette question est l'une des clŽs du fŽdŽralisme nigŽrian : en augmentant continuellement le nombre des ƒtats-membres, on donne l'impression de renforcer le fŽdŽralisme alors qu'en rŽalitŽ c'est le pouvoir militaire central qui Žtait renforcŽ. La dŽcision de dŽcouper administrativement un nouvel Etat se prend au centre et les conditions requises sont basŽes sur des critres dŽmographique et dĠŽquitŽ. Mais le principe de dŽrivation[165] est ici totalement niŽ, c'est-ˆ-dire que les recettes internes des unitŽs crŽŽes sont insuffisantes pour Žtablir une autonomie financire de lĠEtat fŽdŽrŽ. A titre de comparaison, le gouvernement fŽdŽral des Etats-Unis conditionne lĠaide quĠil verse ˆ ses Etats membres ˆ leur autosuffisance Žconomique. Aucune condition nĠest posŽe dans le systme nigŽrian ce qui fait que beaucoup dĠEtats ne dŽveloppent pas leurs propres ressources. Ils dŽpendent alors dĠune aide fŽdŽrale toujours plus petite ˆ mesure que le nombre dĠEtats augmente : 100 nairas versŽs ˆ 20 Etats revient ˆ donner 5 nairas ˆ chacun, la somme pourrait tre doublŽe sĠil y avait moitiŽ moins dĠallocataires.

Ainsi, cĠest une logique de consommation que le fŽdŽralisme nigŽrian entretien et non une logique de production. Avec une population toujours plus nombreuse (croissance dŽmographique de 2,1%), ce systme risque ˆ terme dĠimploser. Au plan Žconomique, les compŽtences rŽgionales dŽpendent presque exclusivement de la rŽpartition des revenus du pŽtrole par l'ƒtat central, ressources qui diminuent ˆ mesure qu'augmente le nombre des rŽgions. Cette rŽpartition des richesses est traditionnellement inŽgale : 85% des revenus fŽdŽraux vont ˆ lĠEtat central, et seulement 15% aux Etats fŽdŽrŽs. La question qui se pose est toujours de savoir comment partager le g‰teau national, et jamais comment augmenter sa taille.

Le Nigeria considre donc le fŽdŽralisme comme une sorte d'incantation destinŽe ˆ conjurer les menaces qui psent sur un ƒtat pluriethnique. Les dirigeants focalisent leur attention sur ses aspects plus anecdotiques, comme le respect du Federal Character Principle, selon lequel toute une sŽrie d'attributions (qui vont des charges publiques aux commandements militaires en passant par les implantations industrielles) doivent respecter une stricte rŽpartition gŽographique selon des quotas (le mot ethnique est sous-entendu) aussi prŽcis que contraignants. De ce fait, beaucoup de fonctionnaires et de militaires sont engagŽs en fonction des quotas et non de leurs capacitŽs, ce qui peut fortement favoriser les dirigeants incompŽtents et multiplier les erreurs de gestion.

B/ Politique religieuse ou religion politique ?

 

Le gouvernement politique nigŽrian se veut proche du systme amŽricain, ˆ savoir le rŽgime prŽsidentiel. Le modle fŽdŽral les rapproche Žgalement mme si la comparaison ne rŽsiste pas ˆ la critique[166]. Mais les points communs des deux prŽsidences ne sĠarrtent pas au domaine institutionnel. Le chef dĠEtat nigŽrian et le PrŽsident amŽricain semblent avoir des visions spirituelles assez proches lĠune de lĠautre. Tout comme on peut rŽgulirement entendre le prŽsident Bush junior implorer Dieu de protŽger les Etats-Unis, le PrŽsident Obasanjo appelle lui aussi ˆ lĠaide divine dans certains de ses discours officiels. Par exemple lorsquĠil exhorte, dĠun ton pontifiant, ses compatriotes ˆ une trve dans les conflits qui ruinent le pays : ÇComme JŽsus, nous devons moins nous soucier de nous que des autresÈ[167]. Ce vocabulaire thŽologique nĠest pas rare aujourdĠhui, la guerre contre le terrorisme, contre Çles impiesÈ, Çla croisade contre les forces du MalÈ, ou contre ÇlĠaxe du MalÈ selon le PrŽsident amŽricain sont autant dĠexpressions traduisant la justification religieuse du conflit irakien, fut t-elle artificielle. De la mme faon, on assiste sur le continent africain ˆ une christianisation du discours ivoirien qui prend pour cible la menace terroriste ou les Çpouvoirs sorciersÈ de ces terroristes. Si la pointe de religieux qui agrŽmente les discours dĠOlesegun Obasanjo est loin dĠtre vindicative, il nĠen demeure pas moins quĠelle est rŽcurrente. LĠhymne national tŽmoigne de cette forte implication du religieux dans les institutions nationales. Ds le second couplet, la force divine est invoquŽe: ÇO God of creation, Direct our noble cause, Guide our leaders rightÈ[168] et le psaume termine par lĠappel ˆ lĠaide de Dieu : ÇSo help me GodÈ. Plusieurs faits illustrent cette prŽgnance des signes religieux eu sein mme des institutions. Dans les tribunaux fŽdŽraux par exemple, les tŽmoins prtent sermons sur la Bible ou sur le Coran. Lors des cŽrŽmonies publiques, PrŽsident et Vice-prŽsident portent tous deux lĠŽtiquette de leurs religions respectives.

 

Le Nigeria est pourtant constitutionnellement une RŽpublique la•que. En d'autres mots, il n'y a pas de religion d'Etat : cette option avait pour premier but dĠŽviter les conflits religieux. La Constitution dŽfend aussi, dans son article 10, ˆ tout chef de gouvernement qu'il soit rŽgional ou fŽdŽral d'imposer une religion particulire ˆ la population. Le fait que cet article dĠune seule phrase soit noyŽ au milieu dĠarticles dĠune quinzaine de lignes chacun est peut-tre la raison pour laquelle il nĠest, en pratique, pas du tout respectŽ. En thŽorie, tout NigŽrian est libre de pratiquer la religion qui lui plait. Le principe de la•citŽ dans l'organisation et dans la gestion politique de l'Etat est donc souvent battu en brche. Les travaux des deux assemblŽes constituantes de 1978 et de 1988 avaient dŽjˆ ŽtŽ bloquŽs par l'exigence d'un parti islamique d'inclure la charia dans la Constitution. Dans les deux cas, cĠest la confiscation du pouvoir par le rŽgime militaire qui avait empchŽ la rupture du consensus national. Aujourd'hui, le prŽsident Obasanjo Žprouve de plus en plus de difficultŽs ˆ rŽaffirmer le caractre non-confessionnel du pays. Le 29 mai 1999, dans son discours inaugural lors de sa prestation de serment comme PrŽsident, Obasanjo avait pourtant promis qu'il n'y aurait pas de Çvaches sacrŽesÈ durant son mandat[169].

 

Mais sĠil doit thŽoriquement reprŽsenter la totalitŽ des citoyens nigŽrians, ChrŽtiens et Musulmans confondus, le PrŽsident Obasanjo ne cache pas son appartenance religieuse propre. Il est ChrŽtien, Born Again et Rosicrucien[170]. Le caractre Çborn againÈ le rapproche encore du PrŽsident Bush. Ce dernier dit avoir eu une rŽvŽlation ˆ lĠ‰ge de quarante ans, une rencontre avec JŽsus-Christ. Rena”tre ainsi lui a assurŽ des alliŽs qui lĠont aidŽ ˆ accŽder au poste de gouverneur du Texas puis ˆ la Maison Blanche. Cette rencontre divine est vŽcue par les EvangŽlistes comme une renaissance ou une deuxime vie. Les Born Again Christian sont lĠun des mouvements qui composent les trs dynamiques et trs prospres Evangelical Churches of Jesus Christ. Cette Eglise est donc protestante, expansionniste et nŽo-pentec™tiste mais elle se caractŽrise Žgalement par une vision millŽnariste et apocalyptique du monde. ÇCes Eglises, qui par de nombreux aspects Žvoquent une fŽdŽration de sectes, entendent convertir lĠAmŽrique avant de conquŽrir le mondeÈ[171]. Aprs lĠAmŽrique Latine, lĠAfrique est lĠescale privilŽgiŽe des EvangŽlistes. En C™te dĠIvoire, les EvangŽlistes sont Žgalement trs prŽsents dans lĠentourage du PrŽsident Gbagbo.

 

Au Nigeria il en va de mme autour dĠOlesegun Obasanjo, fier de citer le Seigneur dans ses discours de politique interne voire externe. On peut cependant penser que lĠappartenance du PrŽsident nigŽrian ˆ la branche Born Again rŽsulte plus dĠune stratŽgie ˆ long terme lui permettant dĠentretenir des rapports privilŽgiŽs avec le gouvernement amŽricain quĠune rŽelle conviction personnelle. La proximitŽ que confre cette ressemblance religieuse permet lĠŽdification de liens personnels aboutissant de facto ˆ des liens Žconomiques (on pourrait prŽciser pŽtroliers) certains. Tout comme dĠailleurs la conversion de Bush junior lui a permis dĠentrer dans la politique. Ainsi, mme dans les plus hautes sphres de lĠEtat, la religion demeure le meilleur instrument pour accŽder au plus haut des pouvoirs.

 

Les diffŽrents mouvements religieux au Nigeria se prŽsentent comme des mouvements de Çre-moralisationÈ de la sociŽtŽ mais Žgalement comme des re-moralisateurs de la politique, de lĠŽconomie et des pratiques dĠaccumulation. Il demeure une large indŽpendance des mouvements entre eux (aucune hiŽrarchie nĠest instaurŽe) mais en revanche, une vŽritable dŽpendance morale et financire sĠinstalle entre les dirigeants ˆ lĠŽgard des citoyens et des fidles. LĠautoritŽ spirituelle du dirigeant reprŽsente une dimension importante de son pouvoir mais on observe un renversement dĠautoritŽ puisque le maintien du chef religieux lui-mme dŽpend des ouailles. On voit lˆ une cohŽrence avec le pouvoir politique dans lequel le gouvernant est forcŽment, dĠune manire ou dĠune autre, liŽ aux citoyens qui lĠŽlisent. La souverainetŽ demeure entre les mains du peuple mme si cela nĠest pas toujours trs visible.

 

Le travail sur soi imposŽ par le religieux peut se comprendre comme une faon de se gouverner soi-mme. En cela il est indissociable, en tant quĠŽlŽment productif, dĠune forme historique de ÇgouvernementÈ compris comme structure dĠun champ dĠaction Žventuel[172]. Le religieux appara”t comme lĠexpression dĠune spiritualitŽ politique car le changement de soi est une manire de changer la sociŽtŽ. Les mouvements religieux sont alors les sites privilŽgiŽs dĠune production du politique. Il existe une interconnexion entre le processus de privatisation de lĠEtat et les modes de subjectivation religieuse des individus. LĠimportance des lobbies ŽvangŽliques sur la scne temporelle montre bien cette nouvelle proximitŽ qui rŽappara”t entre les deux pouvoirs, politique et religieux, ceux lˆ mmes qui devaient consacrer leur sŽparation. Le nŽo-Pentec™tisme nĠa finalement rien a envier ˆ la non-sŽcularisation islamique.

 

En gŽnŽral, les Eglises pentec™tistes sont ˆ lĠorigine dĠun mode de production de discours quĠelles considrent comme ÇvraisÈ sur des thmes aussi variŽs que la maladie, la guŽrison ou lĠenrichissement matŽriel. Elles tentent, sinon de se substituer ˆ lĠEtat, du moins de sĠy immiscer. Les universitŽs du Sud du Nigeria sont particulirement influentes dans ce domaine. Le dŽpartement de sociologie des religions, notamment, laisse aux Žtudiants une marge de manÏuvre croissante dans la production de mŽmoires et thses. Ces travaux nĠont plus rien ˆ voir avec la scientificitŽ censŽe les caractŽriser ; ils sont de plus en plus orientŽs vers des Çsavoirs vraisÈ qui sont autant de prŽdications ou dĠexŽgses ˆ la gloire de JŽsus Christ. Dans le mme esprit les facultŽs du Nord, et celle de Zaria principalement, multiplient les travaux universitaires sur lĠimportance du renouveau islamique, bŽatification du jihad dĠOusmane dan Fodio et de propagande massive de la charia.

 

Les rapports de pouvoir et des jeux stratŽgiques au cÏur du processus de globalisation s'expriment par la circulation des schŽmas, des formes de codes religieux, des prches et prŽdications, dĠobjets culturels ou la circulation de divers Çstyles de vieÈ. Les mouvements religieux procdent par emprunts aux uns et aux autres, ce qui peut appara”tre comme une tactique dans le cadre dĠantagonismes et de relations conflictuelles. La stabilitŽ dĠun pays nĠŽtant possible que si la sociŽtŽ se reconna”t dans le miroir de la politique qui la contr™le, le pluralisme religieux que conna”t le Nigeria devrait aboutir ˆ un pluralisme politique mais celui-ci doit tre pensŽ de manire plurale pour respecter la multi-diversitŽ nigŽriane.

 

II. Du pluralisme religieux au pluralisme politique

 

LĠexistence de champs dĠidentitŽ communautaires susceptibles de mobiliser les citoyens de faon divergente peut mettre en cause lĠunitŽ nationale, surtout si celle-ci est conditionnŽe par une unitŽ politique. Ainsi, pour Žviter toute division sociale nigŽriane, certains observateurs Žvoquent lĠŽventualitŽ dĠalternatives rŽgionalistes, ethniques ou confessionnelles. Mais celles-ci sont souvent rŽductrices car inspirŽes de modles ˆ fondement binaire fŽtichisant les appartenances identitaires en question. LĠidŽe, par exemple, de reprendre le fonctionnement politique amŽricain, systme prŽsidentiel bipartite, ne parait pas rŽsoudre lĠŽnigme nigŽriane car cela limiterait la politique du pays ˆ une rŽpartition bipolaire non reprŽsentative de sa complexitŽ. Cette complexitŽ semble en revanche parfaitement sĠaccommoder dĠun rŽgime plural. Le Nigeria, Çpays soumis ˆ un jeu dynamique de polarisations variables est ainsi rŽduit abusivement ˆ un jeu dĠopposition entre lĠEtat et au grŽ des options rŽductrices, un courant centrifuge ˆ base rŽgionaliste, ou un courant centrifuge ˆ base ÇtribaleÈ, ou un autre ˆ fondement confessionnelÈ[173]. Or, en pratique aucun de ces courants nĠest constamment mobilisateur. Un citoyen nigŽrian se distingue justement par sa grande flexibilitŽ, il entre tour ˆ tour dans divers mondes, selon la nŽcessitŽ du jour.

 

A/ PluralitŽ des mondes et des r™les sociaux

 

DŽfinir le Nigeria comme un conglomŽrat de nations religieuses ou rŽgionales est donc une erreur. En effet, un sujet prt ˆ mourir un jour pour son ethnie peut sĠopposer un autre jour ˆ ses proches au nom dĠune autre cause et rŽciproquement. Il peut suivre aujourdĠhui un chef religieux, demain un chef tribal etc.ÉComme le remarque justement Jacques Vanderlinden[174], cĠest en prenant la perspective de lĠindividu, plut™t que celle du Çsystme juridiqueÈ quĠŽmerge la problŽmatique du pluralisme dans le domaine du Droit. LĠindividu se trouve en effet confrontŽ dans sa vie quotidienne ˆ une multitude dĠordres rŽgulateurs relatifs ˆ ses diffŽrentes inscriptions sociales.

 

La population nigŽriane se distingue par lĠextraordinaire souplesse de ses positions sociales, une mallŽabilitŽ ˆ toute Žpreuve qui devrait la servir plut™t que lĠenfoncer. Etienne Le Roy explique bien cette capacitŽ des Africains ˆ combiner plusieurs statuts : un mme individu peut appartenir ˆ plusieurs mondes en mme temps[175]. Si le statut est au sens courant la position juridique, le ÇstatusÈ est dŽfini par Henri Mendras[176] comme reprŽsentant chacun des r™les sociaux que peut remplir un mme individu. Dans la perspective dĠEtienne Le Roy qui lie les faits sociaux et leur ÇjuridicisationÈ, le passage de status ˆ statut appara”tra comme le signe dĠune prise en charge par le droit des positions sociales ainsi dŽsignŽes. Il sĠagit dĠorienter la dŽmarche vers lĠacteur et non lĠaction. Ainsi lĠacteur peut simultanŽment appartenir ˆ une classe dĠ‰ge, un systme rŽsidentiel, un lignage, un parti et une religion. LĠimportant est de comprendre lĠorganisation sociale dans un sens global. Trouver un Žquilibre entre les dimensions individuelles, collectives et communautaires de la sociŽtŽ nigŽriane pourrait nous aider ˆ mieux apprŽhender les modalitŽs de gestion du lien social qui est le sien.

 

LĠinscription dans plusieurs mondes de lĠindividu lui donne la possibilitŽ de sĠadapter aux situations qui se prŽsentent ˆ lui et de coordonner les diffŽrentes rgles qui en dŽcoulent. Cette capacitŽ ˆ sĠidentifier conjointement ˆ plusieurs univers ouvre la porte aux thŽories du pluralisme et du multijuridisme. ConformŽment ˆ cette pluralitŽ des rŽgulations sociales, chaque acteur devra disposer dĠune position et dĠun r™le dans chacun des mondes auxquels il adhre. Position et r™le sont des donnŽes sociales dans le sens o elles sont dŽterminŽes par la sociŽtŽ dans leurs implications et dans leurs combinaisons. Tout changement de monde engendre forcŽment un changement de position sociale (status) et/ou de position juridique (statut). Le NigŽrian a plusieurs identitŽs : il peut se qualifier lui-mme de Nordiste ou Sudiste, de Musulman ou ChrŽtien, de Haussa ou IboÉ

 

LĠindividu regroupe donc en lui plusieurs ǎtiquettesÈ. Cette pluralitŽ des identitŽs doit permettre de faire Žmerger lĠidŽe dĠun possible dialogue entre ces diffŽrents statuts. Si un individu ÇAÈ peut changer, ˆ volontŽ, dĠappartenance communautaire, il est alors ˆ mme de comprendre les raisons faisant quĠun autre (individu ÇBÈ) se reconna”t ˆ tel moment, dans un groupe ÇBÈ. Ce groupe ÇBÈ pourra tre celui qui accueillera demain lĠindividu ÇAÈ. Ainsi cette flexibilitŽ des mouvements dĠappartenance doit aider ˆ la comprŽhension des choix rŽciproques de chacun des individus. Suivant le paradigme choisi pour notre cas, un vŽritable dialogue entre les religions prŽsentes sur le territoire nigŽrian devrait permettre dĠouvrir lĠanalyse ˆ de nouvelles suggestions, celles-ci devant redonner lĠespoir de pacifier un jour des relations aujourdĠhui conflictuelles.

 

Ainsi, le systme fŽdŽral a pu appara”tre ˆ une certaine Žpoque comme une des alternatives permettant de gŽrer cette pluridiversitŽ. Mais le systme nigŽrian aujourdĠhui sĠavre tre un leurre puisque, tout en maintenant une autoritŽ fortement centralisŽe, il permet ˆ certains Etats fŽdŽrŽs de se dŽmarquer largement de la fŽdŽration, et ainsi dĠisoler profondŽment leur identitŽ, jusquĠˆ la marginaliser. Pour Žviter une balkanisation du Nigeria, le politologue Arend Lijphart[177] prŽconise un modle ÇconsociatifÈ, celui-ci ayant lĠavantage de permettre une meilleure gestion des sociŽtŽs dites plurales. Il propose lĠidŽe dĠun veto mutuel (ou ÇmajoritŽ concurrenteÈ[178]) afin de protŽger les intŽrts vitaux des minoritŽs, par exemple dans un SŽnat garantissant la paritŽ des reprŽsentations. Ce systme sĠaccompagne dĠune forte autonomie locale et sĠappuie sur la rgle de la proportionnalitŽ en matire de distribution du pouvoir et dĠallocation des ressources nationales ; ce qui pourrait tre plus adaptŽ aux besoins du Nigeria actuel. Dans le mme sens, lĠidŽe de dŽmocratie intŽgratrice doit tre prise en compte. Elle semble reprŽsenter un moyen non nŽgligeable de respecter au mieux la pluralitŽ qui caractŽrise le Nigeria. A lĠinverse de la dŽmocratie majoritaire qui met en avant une discrimination de la minoritŽ, la dŽmocratie intŽgratrice repose sur le principe de partage du pouvoir politique. Celui-ci est dispersŽ de manire ˆ protŽger les minoritŽs et ˆ garantir la participation et la libertŽ dĠexpression de tous. Dans ce systme, la qualitŽ de la reprŽsentation sĠobtient par la recherche dĠun consensus et de la participation. Les divers statuts et r™les sociaux sont ainsi tous entendus, chacun apportant sa pierre ˆ lĠŽdifice dĠun systme reprŽsentatif de la pluralitŽ endogne, de la diversitŽ culturelle que conna”t le Nigeria.

 

La pluralitŽ des statu(t)s qui compose chacun des individus est une vŽritable force lorsquĠelle est mise en valeur, intŽgrŽe au sein du systme politique et juridique qui gre et contr™le la sociŽtŽ. Rappelons une fois de plus que pour garantir la stabilitŽ dĠun rŽgime, dĠun pays, rien nĠest mieux quĠune reconnaissance rŽciproque non seulement entre gouvernants et gouvernŽs mais aussi entre sociŽtŽ et politique (dans un sens plus large). Le peuple doit pouvoir se reconna”tre dans le systme qui le rŽgit comme dans un miroir. Au Nigeria les niveaux de pluralitŽ sont nombreux : le groupe social est lui-mme ultra diversifiŽ (plus de 250 groupes le composent), des diffŽrences apparaissent aussi au sein de chacun de ces groupes (les Yorouba par exemple sont musulmans ou chrŽtiens), et enfin les individus eux-mmes se caractŽrisent par cette appartenance ˆ une multiplicitŽ de mondes (Sudiste, musulman, chef de parti, membre de telle classe dĠ‰ge etc.).

 

En attendant la mise en place dĠun systme vŽritablement plural et multijuridique, les NigŽrians pourraient commencer par apprendre les uns des autres, sĠenrichir mutuellement par le dialogue, lĠŽchange culturel et humain. Conna”tre lĠAutre cĠest apprendre ˆ le respecter. Et sĠil existe une seule valeur que lĠon pourrait qualifier dĠuniverselle, cĠest bien celle du respect. Toutes les cultures hissent cette qualitŽ au plus haut rang, au moins en tant que requis[179].

 

Cet enseignement de la culture de lĠautre sĠŽtablit donc par le dialogue, et si lĠon suit notre paradigme de dŽpart, il sĠagira en lĠoccurrence de lĠŽchange interreligieux. Il existe au Nigeria une instance interreligieuse, mise en place par le nouveau gouvernement civil, mais celle-ci se manifeste par son inefficacitŽ. Il sĠagit donc de trouver en quoi le systme pourrait tre amŽliorer et dans quel but.

 
B/ NŽcessitŽ dĠun dialogue interreligieux

 

Dans le Jeu des lois[180], Etienne Le Roy insre dans la septime case Çles forumsÈ, lieux de dŽcision, espaces de confrontation des idŽes. Cette enceinte publique peut remplir trois fonctions : elle est ˆ la fois un lieu de rencontre, de marchŽ et/ou de rglement des conflits. Les forums sont un cadre dĠŽchanges destinŽs ˆ la recherche plus ou moins consensuelle dĠune solution au problme soulevŽ. Le forum romain Žtait un espace de libertŽ au sein duquel Žtaient discutŽs les choix devant prŽsider au bon ordonnancement de la sociŽtŽ. Telle lĠassemblŽe des vieux sages dans le village africain, rŽunis autour de lĠarbre, la palabre[181] permet de dŽbattre collectivement de la rŽsolution du conflit en cause. Le processus de mŽdiation que construit la palabre (ou nŽgociation communautaire), en rŽglant les diffŽrends ˆ lĠintŽrieur du groupe, fait privilŽgier lĠinterne sur lĠexterne. La solution au problme doit tre trouvŽe Çdans le ventre du villageÈ selon un proverbe wolof car ce sont les principaux concernŽs qui seuls sont aptes ˆ le rŽsoudre dŽfinitivement. Le forum peut tre spŽcialisŽ dans un domaine particulier, il peut donc tre Žconomique, politique ou religieux.

 

Un dialogue entre les religions nigŽrianes pourrait ainsi tre une des solutions ˆ lĠinstabilitŽ que conna”t le pays. Une mŽdiation interreligieuse permettrait de redŽfinir les nombreux diffŽrends. De la mme faon que le phŽnomne religieux est manipulŽ pour liguer les masses les unes contre les autres, il pourrait tre utilisŽ pour les rassembler autour de ce point commun quĠest la piŽtŽ divine. Pour contrer le mal de lĠinstrumentalisation religieuse, il sĠagit dĠuser des mmes armes mais cette fois pour provoquer un rapprochement. Une mŽdiation religieuse pourrait donner lĠoccasion aux leaders de tout bords thŽologiques de converser ensemble des sujets qui les tourmentent. Les prŽoccupations dĠun pasteur ŽvangŽlique ou dĠun imam sunnite sont identiques : la rŽcurrence des conflits artificiellement estampillŽs dĠune justification religieuse et ses consŽquences meurtrires. InitiŽ ˆ Vatican II par lĠEglise catholique et poursuivi depuis lors, le dialogue interreligieux peut tre considŽrŽ comme un signe des temps. Loin de constituer une nouvelle stratŽgie pour obtenir des conversions, il invite les traditions religieuses ˆ prendre conscience de leur responsabilitŽ historique dans un monde divisŽ. Il contribue ˆ la rŽunion de toutes leurs ressources spirituelles dont le but est lĠenseignement de la paix, seule condition de survie dans la durŽe.

 

Le Nigeria a rŽcemment instituŽ, sous lĠinitiative du prŽsident Obasanjo, un ComitŽ Interreligieux. Initiative louable mais qui nĠa pas encore fait la preuve de son efficacitŽ. Le Conseil Interreligieux NigŽrian, Žtabli en 1999, est un corps consultatif composŽ de cinquante personnalitŽs religieuses. Sa construction est paritaire et reprŽsentative quantitativement en ce sens que vingt-cinq chrŽtiens et vingt-cinq musulmans se partagent lĠensemble des travaux. En effet, la rŽpartition religieuse au Nigeria est trs caractŽristique puisquĠelle se compose ˆ quasi-ŽgalitŽ de Musulmans et de ChrŽtiens. LĠarchevque dĠAbuja, lors dĠun entretien accordŽ au magazine Voix dĠAfrique[182] affirme cette particularitŽ nigŽriane : Çje ne connais pas de pays o les ChrŽtiens et les Musulmans sont en nombre Žgal, comme au NigeriaÈ. Ce comitŽ est Žvidemment utile, au moins au niveau symbolique, mais il est plus une vitrine quĠune association productrice de rŽsultats concrets. LĠaspect uniquement consultatif de lĠinstitution ne confre pas ˆ ses membres les moyens permettant des initiatives dĠenvergure. Celles-ci sont trs limitŽes et se rŽduisent en pratique ˆ lĠenvoi mutuel de vÏux lors des grandes cŽrŽmonies sacrŽes tel que No‘l ou le Ramadan. Pourtant, nombreuses sont les possibilitŽs dĠŽdifier un vŽritable dialogue, constructif, entre Musulmans et ChrŽtiens.

La premire raison, et non des moindres, est le fait quĠil nĠexiste pas de lourds contentieux historiques entre le Christianisme et lĠIslam au Nigeria. Les rivalitŽs engendrŽes par la concurrence religieuse nĠont jamais dŽgŽnŽrŽ en croisades organisŽes. Pendant la pŽriode coloniale, le pouvoir (sous lĠimpulsion de Lord Lugard) avait choisi de gouverner par lĠintermŽdiaire des chefs musulmans tout en veillant ˆ ce que les communautŽs musulmanes ne subissent pas lĠinfluence de courants panislamiques et xŽnophobes venus dĠAfrique du Nord et du Proche-Orient. De leur c™tŽ, les leaders musulmans accueillirent avec la plus grande rŽserve la culture que le colonisateur chrŽtien transmettait par le canal de ses Žcoles mais il nĠy eu aucun conflit ˆ dŽclarer. Il faut dire quĠˆ la mŽfiance des chefs musulmans vis-ˆ-vis du Christianisme apportŽ par le colonisateur a correspondu la mŽfiance des missionnaires ˆ lĠŽgard de lĠIslam, une attitude de crainte mlŽe de mŽpris.

Pourtant nombreuses sont les valeurs partagŽes par les deux religions. Comme on lĠa expliquŽ plus haut, une premire ressemblance est le principe de soumission que consacre tout monothŽisme. Le fonctionnement intŽrieur (voire inconscient) du fidle, face au respect de la loi (divine ou Žtatique), est exactement le mme quĠil soit ChrŽtien ou Musulman. DĠautre part, les notions de charitŽ envers les plus dŽmunis, de solidaritŽ communautaire et de justice sont des valeurs communes ˆ lĠIslam et au Christianisme. Elles peuvent tre au centre dĠun travail collectif pour lĠŽdification dĠune sociŽtŽ plus humaine et fraternelle. Le dialogue interreligieux suppose la connaissance et le respect de lĠautre mais Žgalement lĠapprofondissement de la dŽcouverte de sa propre identitŽ religieuse. Il exige des ChrŽtiens et des Musulmans quĠils renoncent ˆ lĠarrogance et ˆ lĠimpŽrialisme, souvent sources de conflits. Un prtre en visite pastorale dans un village ne peut parfois pas tre loger dŽcemment ailleurs que chez le chef musulman. Cet exemple devrait favoriser un dialogue de vie qui ne tient pas compte de lĠappartenance religieuse ou laisse entendre que toutes les cultes se valent. Le dialogue de vie ne fait pas dispara”tre la mŽfiance et les rivalitŽs entre les religions ˆ prŽtention universelle mais au moins il est un support solide, la condition dĠun dŽbut dĠŽchange. Et tout Žchange est naturellement bŽnŽfique. Quelques idŽe timides Žmerger dans ce sens : La ConfŽrence Žpiscopale dĠAfrique de lĠOuest, par exemple, a crŽŽ une commission pour lĠIslam et chaque ConfŽrence nationale a fait de mme. Elle publie des brochures qui favorisent une connaissance islamo-chrŽtienne rŽciproque.

Mais les rencontres entre les responsables chrŽtiens et musulmans sont jusquĠici restŽes occasionnelles et protocolaires. Il serait souhaitable quĠau moins dans les diocses o les musulmans sont prŽsents, une personne soit formŽe en vue du dialogue et nommŽe ˆ cet effet, de mme dans les Etats islamiques o vivent encore certains pasteurs ou abbŽs. Le ComitŽ Interreligieux NigŽrian pourrait suivre la forme fŽdŽrale du gouvernement en dŽcentralisant des bureaux dans les Etats fŽdŽrŽs les plus concernŽs par les conflits dits religieux. Ces antennes permettraient alors dĠengager une mŽdiation plus efficace car privilŽgiant la proximitŽ avec les citoyens, dans des zones parfois reculŽes et o lĠEtat est dŽmissionnaire. Bien sžr, pour communiquer, il faut se rencontrer, cesser de sĠexclure mutuellement. RŽinstaller un climat de confiance entre les diffŽrentes communautŽs destinŽes ˆ vivre ensemble et, ˆ se partager la terre, montrer que leurs vies ne sont pas si diffŽrentes et que chacun peut profiter ˆ lĠautre. CrŽer une nouvelle solidaritŽ inter-villageoise en se partageant, par exemple, certains lieux de culte.

 


CHAPITRE 2. PERSPECTIVES DE COHESION NATIONALE

 

La religion, ou plus prŽcisŽment le fait religieux, para”t tre lĠinstrument privilŽgiŽ pour masquer les causes rŽelles des divers conflits qui traversent le Nigeria. La sacralitŽ extraordinaire quĠelle dŽgage jette un voile sur les yeux dĠindividus emplis dĠespŽrance. Mais si elle peut tre utilisŽe pour aviver le feu des passions, elle peut aussi tre utile ˆ lĠapaisement des consciences et des ‰mes. Toutes les religions pr™nent la tolŽrance et le pardon, ces valeurs fortes qui leurs sont communes doivent pouvoir permettre dĠassainir les rapports humains, rŽtablir le bon ordre, la paix au village. Comme on lĠa vu prŽcŽdemment, la religion prŽsente lĠavantage de contenir en son sein, deux facettes. DĠune part elle permet dĠimpulser un vent de rŽgulation sociale en tant quĠelle institue un code de bonne conduite ; dĠautre part elle est cette arme privilŽgiŽe permettant ˆ quelques uns de monter les masses les unes contre les autres. La religion permet lĠutilisation, la manipulation du sacrŽ fondŽ sur un passŽ qui appara”t tel un paradis perdu. Quoi de mieux en effet que la croyance, la foi en un mme dieu pour rŽunir les foules, sans distinction de classes sociales, dĠethnies, de rŽgions etc. Une histoire commune, une rŽfŽrence commune donc unificatrice permet la fŽdŽration dĠŽnergies diverses. Cette accumulation rend plus fort, plus conquŽrant, plus efficace.

 

Mais si lĠon suit ce raisonnement, lĠinverse est tout aussi possible. Pourquoi ne pas utiliser lĠune de ces facettes pour anŽantir lĠautre. Utiliser la force solidaire, le ÇbienÈ quĠelle dŽgage pour lutter contre le ÇmalÈ quĠon construit autour dĠelle. LĠaccumulation de force que la religion permet dĠobtenir doit tre dirigŽe vers le rŽtablissement dĠune cohŽsion nationale. CĠest cette Croyance, quelle quĠelle soit (pourquoi pas la Çreligion civileÈ au sens de Jean Jacques Rousseau), qui doit devenir le ferment social reliant entre elles les diverses communautŽs. Leur diversitŽ ne se comprend que par rapport ˆ leurs points communs. Le premier dĠentre eux est la ferveur religieuse. CĠest la religion en tant que rŽgulateur social qui doit dominer aujourdĠhui. LĠhypothse dĠun dialogue interreligieux visant ˆ construire autour de ce qui rapproche (le principe commun de soumission) mais Žgalement autour de ce qui sŽpare (les polarisations gŽopolitiques) ne sera viable que si la dŽmarche sĠintgre dans une totalitŽ. Celle-ci se constitue de deux Žtapes principales : la pacification des rapports suivie de lĠŽlaboration dĠune trans-culturalitŽ, acceptŽe par tous. Assainir pour mieux reconstruire ensemble.

Section 1. Destruction de la violence

 

La destruction des violences ou la pacification se dŽfinit comme le processus qui (r)Žtablit la paix au sein dĠune collectivitŽ dŽchirŽe. La paix est ici un Žtat de non guerre entendu au sens Hobbesien le plus simple : un Žtat dans lequel la plupart des gens, la plupart du temps, nĠont pas peur de la mort violente. La paix est associŽe dans ce sens ˆ lĠapaisement, ˆ la justice, bref ˆ la sŽrŽnitŽ. LĠobjectif de paix sĠaccompagne du concept de rŽconciliation pour tre le plus efficient possible. La rŽconciliation se comprend comme un processus politico institutionnel qui offre ˆ tous les belligŽrants la possibilitŽ de se reconna”tre dans la paix et surtout de la considŽrer comme juste[183].

 

Ce qui semble dominer dans la violence nigŽriane est cette constante rŽfŽrence ˆ la culture de lĠautre. Culture diffŽrente par nature donc considŽrŽe comme infŽrieure ˆ la sienne et donc devant tre rŽduite voir dŽtruite. Claude Levi-Strauss distingue la culture de la nature gr‰ce aux notions de normes et de spontanŽitŽ : Ç (É) tout ce qui est universel chez lĠhomme relve de lĠordre de la nature et se caractŽrise par la spontanŽitŽ (É) tout ce qui est astreint ˆ une norme appartient ˆ la culture et prŽsente les attributs du relatif et du particulierÈ[184]. Extrapolant cette citation, il sĠagit pour nous de tenter de trouver un Žquilibre entre ces deux rŽfŽrences que sont la nature et la culture, la spontanŽitŽ et la norme. La recherche de cet Žquilibre passe nŽcessairement par une situation de paix civile sur laquelle devra se construire une Çculture de paixÈ privilŽgiant le dialogue et les initiatives locales.

 

I. Pacification

 

En Afrique, contrairement ˆ la vision, occidentale, on ne parle pas du ÇjusteÈ mais du ÇbonÈ. Le droit peut aussi avoir un r™le prŽventif et sa finalitŽ consister surtout dans le rŽtablissement de la paix sociale, au besoin par des procŽdures dans lesquelles la dŽtermination du juste et de l'injuste n'est pas toujours prioritaire. La prioritŽ est le rŽtablissement d'un Žquilibre, d'une harmonie qui a ŽtŽ rompue par le diffŽrend qui est survenu. Il faut donc prendre en compte ce problme puis le solutionner. Pour ce faire, le principe de la mŽdiation apporte une formule privilŽgiant le rŽtablissement dĠune paix ÇbonneÈ, qui ne sera pas forcŽment juste, mais qui au moins, sera le fruit dĠun consensus. Une telle dŽcision, prise collectivement met toutes les chances de son c™tŽ pour aboutir ˆ une rŽconciliation solide et durable.

 

A/ Notion de paix civile ou paix ÇbonneÈ

 

Robert Vachon Žcrit : Ç (...) la paix ou la rŽconciliation nĠest pas une simple question dĠamŽnagement fonctionnel, rationnel, administratif, une question de nŽgoce, dĠaffaires. Ce nĠest pas non plus une simple question mme de calcul, de mesure, de volontŽ et dĠintelligence de part et dĠautre. Elles requirent certes un horizon commun, mais pas nŽcessairement une doctrine commune, ni que nous ayons les mmes idŽes et valeurs. De plus une synthse ne suffit pas. La paix est une question qui fait appel non seulement ˆ une couche plus profonde de nos tres - la confiance en soi et en lĠautre - mais aussi ˆ lĠengagement de lĠtre tout entier de chacun des interlocuteurs, et donc ˆ la communion et ˆ lĠtre ensembleÈ.[185]

La mŽdiation semble tre le meilleur moyen dĠinstaurer cette confiance prŽalable afin de rŽgler le problme ˆ la fois de faon ponctuelle mais aussi pour le long terme. Il n'y aura pas rglement si le diffŽrend s'est Žtendu aux membres du groupe, ou au-delˆ, et s'il peut rŽappara”tre demain. C'est pour cela que seule une rŽflexion collective (o chacun a la parole) peut instaurer un rapport de confiance et rŽsorber un problme dans la durŽe. Le rglement ˆ l'amiable, fortement ancrŽ dans les sociŽtŽs dites traditionnelles a beaucoup ˆ apprendre ˆ un Occident fixŽ sur la sanction pure et simple du coupable, sanctions prŽ-Žtablies dans les textes et qui s'appliquent de faon gŽnŽrale et impersonnelle. Mais les sorties de crise passent parfois par un compromis imparfait. Mme des processus institutionnalisŽs de rŽconciliation fortement mŽdiatisŽs, et ˆ certains Žgards efficaces (lĠAfrique du Sud est sans doute lĠexemple le plus marquant), ne cessent de montrer leurs limites. Si la rŽconciliation se pense ˆ la fois comme un but en soi et comme un facteur contribuant ˆ la stabilisation de la paix, elle ne se heurte pas moins aux exigences souvent contradictoires des anciens ennemis. Deux thses sociologiques sĠaffrontent sur ce thme. 

 

Une partie de la doctrine estime quĠune paix fondŽe sur des inŽgalitŽs entre les groupes ennemis est une paix injuste car elle imposerait ds le dŽpart un rapport dĠinŽgalitŽ. Cette paix injuste au dŽpart ne peut que raviver les tensions ˆ moyen terme et donc, poser les bases de conflits futurs. DĠautres auteurs pensent que le retour ˆ la paix doit primer sur la justice elle-mme. Selon eux, la question ne doit pas se poser en terme dĠopposition entre justice et compromis nŽgociŽ. LĠintŽrt est de trouver, ensemble, une solution par la nŽgociation afin de rŽtablir (voire Žtablir) une certaine harmonie dans le groupe et renforcer ainsi les relations ˆ venir. Si un choix est ˆ faire entre ces deux manires dĠapprŽhender le processus de pacification, il dŽpend naturellement du contexte local. Pour respecter au mieux les rŽalitŽs endognes et la complexitŽ nigŽriane, il nous faudra procŽder ˆ une hermŽneutique diatopique (prise en considŽration des sites culturels) telle que thŽorisŽe par Raimon Panikkar[186].

 

Cette mŽthode consiste ˆ chercher les Žquivalents homŽomorphes dans un contexte spatio-temporel donnŽ. Trouver ces ŽlŽments fonctionnels permet dĠŽclairer le chercheur sur les rŽalitŽs endognes du terrain quĠil Žtudie. Ce procŽdŽ oblige ˆ quitter lĠethnocentrisme qui nous domine, sans pour autant ǐtre lĠautreÈ, de faon ˆ mieux comprendre les mŽcanismes internes de la sociŽtŽ ˆ laquelle il appartient. Plut™t que de rŽflŽchir aux seules idŽes issues de notre Çendoculture[187]È occidentale il sĠagit dĠinsŽrer des rŽalitŽs objectives, issues de lĠobservation, dans la recherche dĠune solution au problme posŽ. Robert Vachon, en donnant une dŽfinition du pluralisme, explique bien cette notion de ÇrŽalitŽÈ : ÇLa rŽalitŽ est un tout qui nĠa pas de parties mais des membres. CĠest lĠŽveil ˆ lĠautre non pas comme simple objet ou terme dĠintelligibilitŽ, mais comme source dĠautocomprŽhensionÉÈ. Il ajoute que cette rŽalitŽ doit tre ressentie comme un Žveil ˆ lĠautre Çnon comme un vide ˆ remplir, mais comme une plŽnitude ˆ dŽcouvrirÈ[188]. SĠintŽgrer dans la rŽalitŽ nigŽriane, africaine en gŽnŽrale, cĠest sĠinscrire dans une logique de nŽgociation. La paix ne peut exister durablement quĠˆ condition de dŽcouler dĠun rŽel compromis rŽsultant dĠun dialogue entre les parties (anciennement) adverses.

 

LĠespace de nŽgociation permet, voire impose de nommer le conflit et de reconna”tre lĠadversitŽ rŽciproque. Ceci nĠest possible quĠˆ la condition quĠil rgne un Žquilibre approximatif des forces ainsi quĠune rationalitŽ minimale. Cette reconnaissance implique Žgalement la reconnaissance de lĠadversaire comme interlocuteur, y compris aux yeux de tous. Elle nĠest Žvidemment pas une condition suffisante pour Žtablir une rŽelle pacification mais elle est nŽcessaire au bon dŽroulement du processus. La reconnaissance de lĠautre en tant quĠŽgal tisse le lien conceptuel et empirique entre les notions de pacification et rŽconciliation. De plus, il en assure la stabilitŽ ˆ long terme. Aucun choix ne doit tre fait entre les deux processus, rŽconciliation et pacification. LĠun implique rŽciproquement lĠautre. Ils fonctionnent nŽcessairement ensemble.

 

Selon Pierre Hassner ÇLa victoire sur la nŽgation de lĠhumanitŽ nĠest pas complte si elle nĠest pas suivie par un apprentissage de lĠart de vivre ensemble. Et celui-ci est bien le premier objet ˆ la fois du droit et de la politiqueÈ.[189] Ainsi, plus que lĠinstauration dĠun dialogue et de lĠobjectif de nŽgociation, cĠest un solide pacte transculturel quĠil faut Žlaborer. Ce pacte, diffŽrent dĠune loi imposŽe de lĠextŽrieur, Žmerge sous une forme horizontale. EdifiŽ par tous, il doit avoir pour ultime fin la planification dĠun meilleur Çvivre ensembleÈ. Ceci dit, on ne peut cacher le fait que lĠon aura diffŽrentes implications et rŽsolutions possibles selon que lĠaccent est mis sur le ÇvivreÈ ou sur lĠÇensembleÈ.

 

B/ NŽcessitŽ dĠun compromis dia-culturel

 

Cet ǐtre ensembleÈ suppose comme on lĠa dit un rglement amiable du conflit. Et celui-ci, seul, peut permettre la naissance dĠun dialogue entre les groupes adverses partageant pourtant des cultures diffŽrentes. LĠobjectif de cet Žchange est de trouver, ensemble, des solutions au problme qui les rapproche. Pour tre efficace dans la durŽe, il faut nŽcessairement que la discussion (et son aboutissement) soit comprŽhensible de tous dans la forme bien sžr, mais surtout dans le fond. Et pour cela, au partage de la parole doit sĠajouter le partage culturel. C'est-ˆ-dire que la solution la plus efficiente sera celle qui passe Lj traversÈ les diffŽrentes cultures prŽsente au sein du cercle de discussion se concluant ainsi par un vŽritable compromis ÇdiaÈ culturel.

 

Cette modalitŽ de rglement repose sur de longues traditions et rŽvle une rŽelle spontanŽitŽ de la population ˆ combler le vide laissŽ par un Etat dŽsorganisŽ. Ce mode de rŽsolution est issu de gŽnŽrations d'anctres, qui eux-mmes s'accommodaient dŽjˆ de ce type de solution pour rŽtablir l'ordre social dans la communautŽ. La mŽdiation rŽsulte principalement de la vision du monde qu'ont les sociŽtŽs africaines, la reprŽsentation quĠelles lui donnent. La conception africaine de la justice rejette toute transcendance du droit, puisque n'existe aucune transcendance divine non plus. Plut™t que d'appliquer en 2004 une lŽgislation rŽdigŽe en 1804 comme dans la tradition franaise par exemple, la solution au conflit sera recherchŽe dans l'instant et en rŽunion.

 

Si lĠon a mis en Žvidence dans le chapitre prŽcŽdent la convergence qui peut exister entre les deux cosmogonies musulmane et chrŽtienne (ˆ savoir la soumission), il nous faut maintenant faire primer lĠorigine commune des NigŽrians, quĠils soient Haussa-musulman ou Ibo-ŽvangŽlique : lĠAfrique. Cette multi-culturalitŽ dont bŽnŽficie les NigŽrians facilite la recherche de solution. En effet, le principe exportŽ quĠest la soumission transcendante ˆ une entitŽ supŽrieure et extŽrieure aidera les parties ˆ respecter la dŽcision finale prise par lĠensemble. Celle-ci aura autoritŽ. DĠautre part, lĠidentitŽ africaine permet, comme on lĠa dit, de mettre en place une vŽritable mŽdiation entre groupes a priori opposŽs. La parole, instrument privilŽgiŽ de communication, va circuler de bouche ˆ oreille autour de la table pour faire na”tre une rŽelle communication dans le groupe. Le diffŽrend ne concerne pas uniquement les principaux acteurs, il concerne la collectivitŽ dans son entier car le conflit peut avoir des retombŽes plus larges dans le temps et l'espace et toucher d'autres membres du groupe, voire la nation toute entire. Cette discussion, vŽritable tractation, va aboutir ˆ une rŽflexion collective et publique donc transparente et concertŽe. Cette rŽflexion collective, cette oralitŽ, se distingue largement du jugement collŽgial des tribunaux o la procŽdure nĠest pas forcŽment comprŽhensible de tous et o les magistrats peuvent tre fortement corrompus, donnant gr‰ce ˆ celui qui payera le plus.

 

La mŽdiation et la conciliation sont des modes alternatifs de Rglement des conflits. IdŽe de compromis (plurilatŽral) et non de jugement (unilatŽral). La solution dŽpendra de la confrontation des acteurs, de leur discussion alors que le jugement utilise des normes prŽ-Žtablies, on conna”t la solution avant mme d'tre confrontŽ. Dans la distinction ÇsociŽtŽs modernesÈ et ÇsociŽtŽs traditionnellesÈ[190], il faut prŽciser leur pendant au niveau de la justice : les premires valorisent l'ordre imposŽ (c'est le droit officiel qui prime) alors que les secondes valorisent l'ordre nŽgociŽ et acceptŽ (c'est le droit informel qui prime, qui est le plus utilisŽ encore aujourd'hui). Dans l'ordre nŽgociŽ, l'homme et sa pensŽe ne sont pas au centre du cercle. C'est le cercle tout entier qui parle et dicte : parole et Žcoute doivent tre intŽgrale et aller au-delˆ du visible, de la pensŽe et des modles.

 

Pour Michel Alliot[191], la mŽdiation est la substitution d'un rapport de sens sur un rapport de force. Et c'est ce rapport de sens qui fait le lien social. La loi ne s'attache pas au sens propre des actes, elle ne retient que la conformitŽ ou non de l'acte par rapport ˆ elle. La mŽdiation permet de restituer le sens cachŽ (ou volŽ) de l'acte en question par la prise de parole qui circule et devient par lˆ, un vŽritable outil entre les mains de tous. Toutes les personnes autour de la table sont mises sur un mme pied d'ŽgalitŽ. Cette prise en charge des diffŽrends opre un renversement de la logique juriste pure. En effet elle montre comment les sujets de droit contribuent ˆ la crŽation du droit et non pas comment le droit agit sur eux.

 

Les civilisations les plus anciennes avaient dŽjˆ dŽcelŽ les bŽnŽfices apportŽs par le rglement amiable du diffŽrend : l'exemple de la Chine apporte une prŽcision catŽgorique. Selon la doctrine confucianiste, lĠindividu doit se gouverner lui-mme (lĠunivers sĠŽtant crŽŽ seul) le droit et les recours aux tribunaux sont les pires voies pour rŽgler les conflits. La prŽfŽrence est donnŽe aux prŽceptes moraux ainsi qu'ˆ la conciliation. Rappelons ˆ ce sujet que les valeurs sociales privilŽgiŽes en Chine confucŽenne sont la discipline de chacun et l'Žducation de tous. A Rome, pendant la pŽriode rŽpublicaine, le droit privŽ Žtait Žgalement essentiellement rŽglŽ par le recours aux coutumes des anctres.

 

Cette thŽorie de la conciliation collective est bien plus efficace que les jugements institutionnels des tribunaux fŽdŽraux. Les magistrats de la Cour Suprme du Nigeria par exemple, systme hŽritŽ de la colonisation, ne cessent de juger les mmes affaires (agression, corruptionÉ) sans jamais y mettre dŽfinitivement fin. On prŽfre punir par lĠintermŽdiaire de rgles importŽes dĠune matrice extŽrieure plut™t que rŽtablir lĠordre. Or, la notion de rgle de portŽe gŽnŽrale et impersonnelle - la loi, le rglement - demeure largement Žtrangre ˆ la sociŽtŽ nigŽriane, fondŽe sur des rgles coutumires propres ˆ chaque sous-culture rŽgionale, traduisant et reproduisant la rŽpartition des r™les au sein dĠun corps social de dimension restreinte et culturellement homogne. LĠidŽe quĠune mme rgle - de surcro”t Žmise par des institutions anonymes - puisse sĠappliquer indistinctement ˆ des millions dĠadministrŽs, par ailleurs intŽgrŽs dans des rŽseaux relationnels leur confŽrant leurs droits et obligations les plus concrets, demeure, aujourdĠhui encore, peu comprŽhensible par le grand nombre. Ds lors, les lois, comme les dŽcisions rŽglementaires, ne sont pas ressenties comme rŽellement contraignantes, et la recherche de passe-droits sur une base relationnelle est considŽrŽe comme un mode normal de relations avec lĠadministration[192].

 

II. SolidaritŽ et initiatives communautaires.

 

MalgrŽ toutes les disparitŽs et contradictions ŽvoquŽes au cours de cette recherche, lĠexistence dĠun fort sentiment national nigŽrian ne peut tre niŽ.[193]. Cette solidaritŽ nationale, dŽpassant les clivages, est peut-tre encore masquŽe par les conflits divers mais elle existe. De nombreuses bases communes permettent son renforcement. Du point de vue historique, la tentative de dŽnaturation identitaire impulsŽ par le colonisateur parait renforcer les liens au sein dĠune population ayant ce mme passŽ. Le spectre de la Guerre du Biafra (1967-1970) encore largement prŽsent dans les esprits constitue un souvenir commun, le traumatisme dĠune guerre civile faisant des millions de victimes laisse un gožt amer au peuple entier. Au niveau Žconomique, la commune dŽpendance de tous les citoyens ˆ lĠŽgard des ressources pŽtrolires limitŽes au sud-est affermit cette tendance. Enfin, sur un plan plus gŽnŽral, le mythe messianique dĠun Nigeria champion du continent et du monde noir crŽe une gloire nationale indŽniable. QuĠil sĠagisse de compŽtitions sportives (les Eagles, lĠŽquipe nigŽriane de football ˆ ŽtŽ plusieurs fois championne dĠAfrique), de production dĠŽlites intellectuelles dans les multiples universitŽs du pays, ou du r™le de mŽdiateur quĠendosse le chef dĠEtat dans divers conflits africains (la crise ivoirienne ou celle du Darfour par exemple), le NigŽrian peut tre fier de son pays. Mais il doit rester vigilent et ne pas se reposer sur des acquis passŽs. Pour espŽrer retrouver une vŽritable cohŽsion, cĠest au plus bas de lĠŽchelle socio-dŽmographique quĠil faut agir c'est-ˆ-dire ˆ lĠŽchelle communautaire ou villageoise.

 

A/ La solidaritŽ comme principe patrimonial

 

Si la violence armŽe est l'expression ultime de l'effondrement du systme de gouvernance d'une sociŽtŽ, la rŽsolution de conflit (au sens plein du terme) - tout comme la rŽconciliation et la reconstruction - reposent donc sur la renŽgociation et la rŽforme des systmes de gouvernance, non seulement ˆ l'Žchelle nationale, mais ˆ tous les niveaux, en commenant par le niveau communautaire. Les initiatives locales de rŽsolution des conflits sont primordiales ˆ la fois dans lĠŽtape de destruction de la violence mais Žgalement dans la phase de construction des structures de paix. Elles constituent en quelque sorte les fondations du processus de pacification. La paix durable ne peut pas tre imposŽe de l'extŽrieur. Elle doit tre b‰tie de l'intŽrieur, c'est-ˆ-dire du niveau communautaire au niveau national et du niveau national au niveau communautaire.

 

Ces volontŽs doivent se retrouver dans le dialogue. Mais celui-ci ne doit pas tre entendu comme un simple Žchange de la parole car il ne permettrait pas de voir lĠAutre dans sa totalitŽ. Il ne doit pas tre uniquement limitŽ ˆ un discours rationnel dĠexclusion (ton idŽe ou la mienne), il doit comprendre le rationnel (passŽs respectifs, raisons objectives) et lĠirrationnel (mythes et croyances) qui constituent la totalitŽ de la personnalitŽ de son interlocuteur. Le centre du dialogue doit tre dirigŽ vers les acteurs et non pas limitŽ au sujet (le conflit par exemple) lui-mme. DĠun rapport dialectique (limitŽ ˆ la Raison), le lien devient ÇdialogalÈ (ouvert ˆ lĠtre dans sa totalitŽ). Le cadre de cette forme de dialogue est alors constamment mouvant, au grŽ de lĠencha”nement des arguments, des explications donnŽes par lĠune ou lĠautre des parties. Ainsi le dynamisme, impulsŽ par la rŽciprocitŽ ˆ ce nouvel Žchange, invite chacun des protagonistes ˆ se transposer dans le ÇmondeÈ de son interlocuteur. De ce respect rŽciproque na”t une forme de solidaritŽ.

 

Trois niveaux de ÇmodlesÈ d'initiatives locales pour la paix ont ŽtŽ ŽdictŽs par le Ministre des Affaires Etrangres et du Commerce international du Canada[194]. Celles se limitant strictement aux communautŽs concernŽes et privilŽgiant une rŽsolution du conflit Çdans le ventre du villageÈ ; les opŽrations stimulŽes par des facteurs externes (notamment le transfert dĠaide) mais au sein desquels les protagonistes du conflit jouent un r™le actif ; enfin, les initiatives influencŽes par les r™le des organisations nationales, rŽgionales ou internationales. Ces initiatives consacrent la Çtransformation dĠintuition en actionÈ[195] et sont fondŽes sur la crŽativitŽ de la collectivitŽ. Les ressources mentales et humaines doivent primer sur des textes exposant des solutions extŽrieures. La rŽsolution de conflit est en mme temps le processus et son rŽsultat.

 

B/ Exemples dĠinitiatives locales

 

Une opŽration dĠaide relevant du troisime type dĠinitiative ŽnoncŽ par le ministre canadien a dŽjˆ ŽtŽ rŽalisŽe au Nigeria. LancŽe par lĠEtat de Bendel (au centre du pays) o sĠaffrontaient deux villages, elle visait ˆ restaurer une certaine communication entre les deux groupes. Un groupe de dipl™mŽs en Žducation de lĠUniversitŽ du BŽnin a compilŽ un abŽcŽdaire dĠalphabŽtisation rŽdigŽ en afemai, langue commune aux deux communautŽs adverses. Le manuel mettait lĠaccent sur la nŽcessitŽ de vivre ensemble, les nombreux avantages qui en dŽcoulaient (bŽnŽfices sociaux mais aussi Žconomiques et autres). LĠidŽe a portŽ ses fruits au dŽbut du processus mais elle a ŽchouŽ lorsque les dirigeants de lĠune des communautŽs ont accusŽ les autres d'utiliser cette tactique pour maintenir leur emprise sur des terres qu'ils convoitaient.

LĠidŽe dĠinstaurer une inter-dŽpendance Žconomique peut tre par exemple un moyen de crŽer des besoins communs basŽs sur la notion de lĠŽchange et de la rŽciprocitŽ. Ce genre dĠinitiative a ŽtŽ utilisŽ en situation dĠaprs-guerre en Europe de lĠEst (TchŽcoslovaquie). Une ONG a montŽ une entreprise de production de laine dans un village situŽ dans lĠun des camps du conflit et une entreprise de production de tapis dans lĠautre. Chacun dŽpendait du groupe adverse pour le succs de son entreprise. La crŽation dĠintŽrts communs par le biais de la coopŽration a ainsi permis de rŽtablir les ponts entre ces deux communautŽs. La noix de cola au Nigeria pourrait par exemple remplacer la laine des pays froids. Les trois grands groupes Yorouba, Haoussa et Ibo ont en commun dĠtre tous fortement attachŽs ˆ cette petite noix. Elle reprŽsente en effet une forte valeur nationale, non seulement ˆ titre Žconomique mais Žgalement ˆ titre symbolique et pourrait en cela aider ˆ prcher une rŽconciliation nationale.

Un autre procŽdŽ consiste ˆ instaurer des programmes de formation sur les mŽthodes pacifiques permettant dĠŽtablir la confiance entre les clans ennemis. Le Mouvement international de la rŽconciliation (MIR) oeuvre dans ce sens depuis de nombreuses annŽes ˆ travers le monde, ˆ l'Žchelle communautaire et rŽgionale. PrŽsent au Nigeria, il a organisŽ de nombreux ateliers de formation sur la non-violence. RŽtablir la paix nĠest pas une mission facile. Mais celle-ci peut tre constituŽe de Çpetits riensÈ, de manifestations pouvant sembler une goutte dĠeau dans lĠocŽan mais qui, accumulŽes, peuvent redonner espoir. Les Žvnements sportifs (sans avoir besoin dĠaller jusquĠaux Jeux Olympiques) peuvent permettre la modification du sens de lĠaffrontement, lĠorganisation de ftes pour les enfants aux frontires communes (comme en Bosnie)[196]

 

Section 2. Construction dĠune trans-culturalitŽ

 

La Çtrans-culturalitŽÈ doit se comprendre comme un moyen de sortir du cadre trop limitŽ de la culture unique. Mais elle est aussi plus large que la simple rencontre de plusieurs cultures. La trans-culturalitŽ ÇtraverseÈ lĠensemble des cultures prŽsentes sur un territoire donnŽ, elle les incorpore les une dans les autres. Elle est un vŽritable messager entre plusieurs mondes. Cette nouvelle culture doit avoir ŽtŽ ŽdifiŽe par lĠensemble de la mosa•que populaire. Elle est la culture de tous (les peuples reprŽsentŽs), (construite) par tous, et (faite) pour tous. Pour Durkheim ÇLes passions humaines ne sĠarrtent que devant une puissance morale quĠelles respectentÈ. Seule une solution dans laquelle toute la sociŽtŽ nigŽriane se reconna”t peut tre viable. Mais avant de commencer toute planification dĠun futur meilleur, lĠexigence dĠune ŽgalitŽ des chances sĠimpose. Celle-ci permettrait a moyen terme de crŽer des rapports Žconomiques et donc sociaux entre les diverses parties du pays. Dans un second temps, nous nous rendrons compte du trs fort attachement des nigŽrians aux religions traditionnelles et ce, des deux c™tŽs mŽridional comme septentrional. Cette prŽpondŽrance de la pensŽe animiste, prŽsente derrire les deux religions importŽes et sa prŽgnance, nous permettra dĠimaginer le r™le de ciment social quĠelle pourrait jouer au sein dĠune population en crise identitaire.

 

I. EgalitŽ des chances

 

Loin de nous lĠidŽe dĠinstaurer une ŽgalitŽ au sens de non-hiŽrarchie, puisquĠelle ne serait pas naturelle au contexte africain, mais simplement la volontŽ de rŽtablir un Žquilibre rompu ˆ un moment donnŽ : la balance Žconomique entre la partie Nord et la partie Sud du Nigeria. Le Nord est depuis longtemps dŽfavorisŽ par rapport au Sud, riche de son sous-sol minier. Il est Žgalement en retard en matire dĠŽducation. Ainsi, restaurer un Žquilibre entre ces deux Žquations pourrait constituer un nouveau dŽpart.

 

A/ Par lĠŽchange Žconomique

 

LĠanthropologie Žconomique est apparue tardivement avec la thŽorie sur les faits et techniques de production, de circulation et dĠindustrialisation des biens. Le Çsystme ŽconomiqueÈ est dŽfini comme une production matŽrielle qui combine des rapports intellectuels et matŽriels des hommes avec la nature mais aussi les rapports des hommes entre eux[197]. Lorsque lĠon voit lĠimportance de lĠŽconomie informelle ˆ Lagos, on voit effectivement le peu dĠemprise quĠont les institutions modernes sur les NigŽrians, et ceci en ville ou en campagne. LĠŽconomie sĠavre tre en effet un bon support pour Žtudier les relations sociales tout comme elle peut tre le moyen de les rŽtablir, gr‰ce ˆ la notion dĠŽchange quĠelle vŽhicule. LĠobjectif principal de notre recherche est ici de dŽcouvrir les raisons et processus ayant amenŽ la fonction Žconomique ˆ changer de lieux, de forme au cours de lĠhistoire du Nigeria et de mesurer les effets que ces changements ont entra”nŽs sur lĠŽvolution de la sociŽtŽ. Les conflits que connaissent les divers groupes aujourdĠhui sont largement issus du constant dŽsŽquilibre existant entre rŽgions, entre Etats fŽdŽrŽs, entre ethnies etc. Ces querelles ont commencŽ juste aprs que le colonisateur ait dŽmarquŽ les frontires internes, jusque lˆ elles Žtaient presque inexistantes.

 

Autrefois les rgles coutumires, bien ancrŽes dans les traditions, permettaient la gestion organisŽe et pacifique des Žchanges Žconomiques. En matire foncire par exemple, le paiement dĠun tribut (lĠisakole chez les Yorouba) rŽglait les relations de suzerainetŽ entre les communautŽs. La libertŽ dĠinstallation dĠun individu Žtait conditionnŽe par lĠapprobation du chef de village. LĠorganisation patrilinŽaire du groupe faisait que la terre appartenait au pre de la communautŽ. Cette rŽgulation, acceptŽe par tous, a ŽtŽ remise en cause par le tracŽ de limites artificielles. Nombreux sont les conflits actuels ayant pour cause le dŽsaccord sur les origines du fondateur dĠune tribu. Par exemple, Alakowe, village situŽ entre les villes dĠIfŽ et dĠIllesha, fait aujourdĠhui encore les frais de telles incertitudes, engendrant des conflits rŽguliers. La question foncire est aujourdĠhui dŽnuŽe de fondement lŽgal  car la terre est devenue propriŽtŽ publique de lĠEtat avec un dŽcret de 1978. Le Land Use Act veut Žviter la concentration foncire entre les mains dĠune mme famille. Mais la bataille pour la terre rŽvle le maintien du prestige des chefs traditionnels, gardiens du patrimoine, et le peu dĠincidence de la loi de lĠEtat sur la population. Il sĠagit dorŽnavant de tenter la conciliation entre la lŽgitimitŽ historique du terroir et les impŽratifs de viabilitŽ Žconomique que sĠest fixŽ le Nigeria pour relever sa croissance Žconomique.

 

Parce que sĠil est en ÇcriseÈ, le gŽant africain dŽtient pourtant en lui des ressources non nŽgligeables. En dehors de lĠAfrique du Sud, le Nigeria est actuellement gŽnŽrateur de la moitiŽ de PNB de lĠAfrique noire et de 40% de son commerce extŽrieur. Ces chiffres sont dŽjˆ consŽquents et pourtant ils ne donnent pas la pleine mesure de la puissance Žconomique du pays. En effet, on lĠa vu, le Nigeria est extrmement riche de ressources naturelles mais celles-ci ne sont pas exploitŽes dans leur totalitŽ. Le politique continue de conditionner lĠŽconomique et les interventions gouvernementales rŽpondent souvent ˆ des critres ŽloignŽs des seuls soucis de rentabilitŽ financire. La confusion est grande entre les biens relevant du domaine public et ceux relevant du domaine privŽ. Terre, pŽtrole et gaz pourraient jouer un r™le trs important de reconstruction nationale en crŽant de nouveaux rapports entre les communautŽs, par lĠŽchange.

 

En effet, si les formes de circulation des biens sont subordonnŽes aux rapports sociaux prŽexistants[198], cette circulation fait aussi na”tre des relations humaines. LĠŽchange rŽgulier organisŽ entre deux parties fait appara”tre des besoins rŽciproques et donc une certaine dŽpendance mutuelle. CrŽer une interdŽpendance Žconomique entre deux rŽgions, deux communautŽs, tisse sur la durŽe des liens dĠordre matŽriel dĠabord pouvant permuter ensuite en liens relationnels. Le Nigeria exporte plus de produits agricoles (en Europe, au Canada) quĠil nĠen fournit ˆ sa propre population. LĠagriculture reprŽsente une des immenses potentialitŽs du pays, avec plus de 70 millions dĠhectares cultivable (la 10me superficie mondiale) dont pourtant 30% seulement sont cultivŽs. Le secteur primaire ne reprŽsente que 29% du PIB[199] (Produit IntŽrieur Brut) et presque la totalitŽ de la production agricole est issue de petits lopins familiaux. Et une grande partie de cette production part directement ˆ lĠexportation vers les pays occidentaux. Paradoxalement, le Nigeria est lĠun des plus gros importateurs alimentaires subsahariens. Continuant la seule logique dĠexportation  imposŽe par la colonisation, il vend ainsi des tonnes de cigarettes, cacao, Žpices, noix de cajou, riz, poissons et autres tout en Žtant en constante perte dĠautosuffisance. Avec une croissance dŽmographique exponentielle, ÇlĠinconvŽnient de lĠavantage du nombreÈ[200] se fait sentir.

 

Alors pourquoi ne pas adapter sa production aux besoins de sa population avant dĠexporter les fruits de sa production ? LĠaugmentation de la consommation du pain, par exemple, dans les diffŽrentes villes du pays pourrait tre lĠoccasion de cultiver son propre blŽ plut™t que de lĠimporter en quantitŽ astronomique du Canada. Les deux tiers de la superficie sont cultivables et en plus le Nigeria bŽnŽficie de toute la gamme des climats, du nord au sud, lui permettant de diversifier sa production agro-alimentaire. Le Nord produit de lĠarachide, lĠEst de lĠhuile de palme et lĠOuest du  bois, du cacao et du caoutchouc. Mais il nĠy a que trs peu dĠŽchanges intŽrieurs, les trois rŽgions demeurent par nature enclavŽes par leur Žconomie. Si au lieu de fonctionner en Çmono-cultureÈ comme cĠest le cas aujourdĠhui, chacune des rŽgions sĠŽchangeaient les fruits de leur travail, alors des rapports Žgalitaires et de rŽciprocitŽ sĠinstalleraient ˆ terme. Chacun (inter)dŽpendant de lĠautre pour sa propre survie.

 

Le retard Žconomique de la rŽgion Nord devrait aussi tre lĠune des prioritŽs nationales. Ne bŽnŽficiant dŽjˆ pas des ressources en hydrocarbures, elle nĠa pas non plus constituŽ dĠaristocratie foncire et nĠa pu profiter de la possibilitŽ dĠŽtendre son agriculture aux cultures vivrires par exemple. ÇLa grande prioritŽ du gouvernement fŽdŽral doit tre le dŽveloppement du Nord : en matire d'agriculture (relancer la culture du coton par exemple), de systmes d'irrigation pour contrer la sŽcheresse de cette rŽgion sahŽlienne, favoriser l'Žlevage, l'industrie agro-alimentaire etc. On ne rŽsoudra les problmes de la fŽdŽration qu'en dŽveloppant le Nord.È[201] La Guerre du Biafra a montrŽ les dangers dĠune concentration excessive des richesses et le risque dĠexplosion du pays qui en dŽcoulait.

 

Les gisements de pŽtrole, sont concentrŽs dans le sud du pays, reprŽsentent 90% des exportations et les trois quarts du revenu national. Le pays se trouve ainsi placŽ dans une situation trs dŽpendante des fluctuations des quotas et des cours du brut. Par ailleurs, et cĠest un comble, le Nigeria est contraint dĠimporter de lĠessence et des produits raffinŽs car les raffineries nationales, vŽtustes, ne sont pas entretenues et maintenant inutilisables. LĠessence quĠil achte, ˆ ceux mmes ˆ qui il a vendu son off-shore, est deux fois plus ŽlevŽe que la moyenne des prix pratiquŽs sur le marchŽ intŽrieur[202]. Investir dans la reconstruction de raffineries permettrait de transformer sur place le pŽtrole brut pour le redistribuer ˆ la population nationale dĠune part, et vendre le reste de lĠessence ˆ lĠexportation. On Žviterait peut-tre les grves gŽnŽrales de stations essence dont les syndicats refusent lĠaugmentation des prix du brut (due ˆ la guerre en Irak), telles quĠa pu en conna”tre le pays en juin 2004. Et pour revenir ˆ notre logique du dŽbut de rubrique, qui entendait favoriser les Žchanges Žconomiques interrŽgionaux pour ensuite crŽer des liens sociaux, lĠintŽrt pour le Nigeria serait dĠimplanter ses nouvelles raffineries dans le Nord du pays. Le Sud produisant le brut et le Nord le transformant en essence seraient ainsi liŽs par ce quĠils ont tous deux de plus cher.

 

B/ Par lĠŽchange du savoir

 

Le systme Žducatif au Nigeria a longtemps ŽtŽ un atout majeur pour le pays. En effet, chaque Etat fŽdŽrŽ a au moins une universitŽ. JusquĠen 1994, il y avait dans les Žcoles primaires plus de treize millions dĠenfants et 200 000 Žtudiants dans lĠenseignement supŽrieur[203]. AujourdĠhui avec un taux de seulement 45% de scolarisation, le pays conna”t une rŽcession en matire Žducative. Depuis lĠeffondrement du cours du pŽtrole, lĠenseignement ne reprŽsente plus que 2% des dŽpenses gouvernementales. Les locaux ne sont pas entretenus et les salaires des instituteurs et professeurs diminuent. Les performances scolaires rŽgressent qualitativement et quantitativement. Faute de dipl™mŽs, lĠadministration nĠest plus si dŽveloppŽe quĠelle ne lĠŽtait dans les annŽes 70. Le taux du personnel de haut niveau a chutŽ de 60% ˆ 25%. Le PrŽsident Obasanjo, dans sa campagne Žlectorale, avait promu lĠEducation en principe de base du programme de dŽveloppement mais les efforts du gouvernement en ce sens se font toujours attendre. LĠŽducation, pierre angulaire de la socialisation, ne devrait pas tre nŽgligŽe. En elle rŽsident beaucoup dĠespoirs, les enfants sont le pont entre aujourdĠhui et demain et reprŽsentent lĠavenir dĠun pays.

 

Si lĠidŽe ne brille pas par son originalitŽ, elle semble en tous cas tre lĠune des prioritŽs sociale, au Nigeria ou ailleurs. Sans vouloir se faire lĠavocat dĠun universalisme de base, bien au contraire, lĠimportance de lĠ ÇEducationÈ dans son sens le plus noble doit tre relevŽe. Partons dĠune dŽfinition prŽcise de ce que lĠon entend par lˆ. LĠŽducation doit tre comprise comme le processus amenant lĠindividu ˆ se construire non seulement une culture propre mais surtout ˆ lui donner les moyens de concrŽtiser plus tard ses choix de vie. LĠŽducation peut sĠentendre comme le fait dĠinculquer des Çvaleurs, croyances, gestes et attitudes qui [leurs] seront nŽcessaires pour mener une vie dĠadultesÈ[204]. Mais comme lĠa soulignŽ Abraham Kardiner le systme Žducatif doit, pour tre non seulement viable mais surtout respectueux de la personne, prendre en compte la ÇpersonnalitŽ de baseÈ de lĠindividu ainsi que ses productions idŽologiques (religions et croyances)È[205]. SĠil a ŽtŽ largement critiquŽ en France, ce modle doit impŽrativement tre pris en compte au Nigeria, du fait de la pluri-culture qui y rgne. Un systme dĠŽcole unitaire ne peut effectivement pas tre envisagŽ au Nigeria puisque encore aujourdĠhui, trois enseignements se partagent lĠinculcation pŽdagogique : les Žcoles coraniques, les Žcoles de type europŽen et enfin les Žcoles autochtones. Ces dernires consistent notamment ˆ faire participer les jeunes ˆ la vie communautaire du village, afin de leur apprendre diverses t‰ches du quotidien.

 

LĠŽcole sociologique franaise, empruntant ˆ Marcel Mauss le concept dĠhabitus, propose une conception plus dynamique du systme Žducatif. Ensemble de disposition durable, lĠhabitus est dŽfini comme un creuset dans lequel les expŽriences passŽes (susceptibles dĠtre rectifiŽes) sont intŽgrŽes  tel une matrice de perceptions, dĠactions et de jugements. Cette notion permet alors ÇdĠaccŽder ˆ la Çraison pŽdagogiqueÈ dĠune culture, c'est-ˆ-dire aux logiques et stratŽgies que dŽveloppe celle-ci pour se transmettre et se perpŽtuerÈ[206]. Si comme le souligne lĠŽcole amŽricaine, le but de lĠŽducation est la transmission de la culture[207], on peut sans aucun doute affirmer lĠinverse. Toute culture suit le but, conscient ou inconscient, de se transmettre aux futures gŽnŽrations. Seule cette transmission de la culture, vŽritable trŽsor patrimonial, peut assurer la reproduction de la vie sociale et donc sa perpŽtuitŽ. Rappelons que lĠobjectif ultime de toute sociŽtŽ est de durer le plus longtemps possible. Seulement, pour se maintenir, la sociŽtŽ devra Žgalement pouvoir sĠadapter ˆ lĠenvironnement qui est le sien, celui-ci nĠŽtant pas immuable.

LĠintŽrt pour nous est donc, en observant les mŽcanismes internes et complexes de la sociŽtŽ nigŽriane, de proposer une forme Žducative adaptŽe aux caractŽristiques endognes des divers groupes. Poursuivant notre logique, la Çmulti-pluralitŽÈ qui distingue le Nigeria, doit se retrouver dans lĠenseignement dispensŽ sur le territoire national. C'est-ˆ-dire quĠen marge des matires choisies par chacune des Žcoles reprŽsentŽes, il pourrait tre bienvenu de dispenser un cours ouvrant lĠŽlve aux cultures autres, celle de ses voisins de pallier par exemple. Cette discipline comprendrait ˆ la fois de lĠhistoire des peuples voisins, la connaissance de leur culture respective, des diffŽrentes philosophies rŽgionales et surtout lĠapprentissage des valeurs de rŽciprocitŽ et de solidaritŽ, toutes deux chres ˆ la pensŽe africaine. LĠintroduction dĠune vŽritable Çculture de paixÈ comme une matire commune aux divers Žtablissements scolaires (publics ou privŽs, la•cs ou religieux) de la FŽdŽration serait un pas vers une possible pacification. Cette Çculture de paixÈ en tant que telle doit tre comprise Çcomme une transposition didactique o le domaine des idŽes sur la paix doit devenir  "savoir" et ce savoir doit devenir "objet d'enseignement"È[208]. La culture de la paix touche les modes de penser, de raisonner et d'agir. Elle est fondŽe sur le dialogue, la participation, la confiance. Elle est une vŽritable socialisation par la paix. Et l'Žducation demeure le vecteur par lequel se transmet cette culture. La ÇcultureÈ dont on parle ici est celle dŽfinie par Joseph Leif dans sa Philosophie de lĠŽducation[209] :

ÇUne prise de conscience, par l'individu, de sa nature d'tre pensant : par lˆ, la culture suscite l'effort d'Žpanouissement des possibilitŽs dont dispose chacun. Mais elle est aussi prise de conscience des rapports que l'tre pensant Žtablit avec ses semblables et avec le milieu naturel : par lˆ elle est effort de communicationÈ.

Cette perspective peut appara”tre pour certains comme relevant dĠune utopie mais au moins, elle est un pas. LĠEducation ne peut pas bien sžr assumer tous les r™les sociaux mais elle demeure malgrŽ tout un ŽlŽment indispensable au dŽveloppement sinon dĠune Paix partagŽe, au moins dĠune performance administrative. La fonction publique nigŽriane a besoin dĠaugmenter son niveau de compŽtence. Elle devra pour cela augmenter ses dŽpenses en matire dĠŽducation nationale (ŽlevŽes ˆ seulement 2% du budget national aujourdĠhui) et peut-tre mme privilŽgier la rŽgion Nord, trs en retard dans ce domaine. Ce retard crŽe des frustrations rŽgionales, des dŽsŽquilibres certains, ceux-ci privilŽgiant le sentiment dĠinjustice et donc les tensions.

 

II. La spiritualitŽ africaine comme ferment national

 

JusquĠˆ ce point de notre Žtude nous sommes partis de lĠhypothse que le Nigeria exprimait une vŽritable paritŽ islamo-chrŽtienne au niveau quantitatif : cinquante pourcent de la population est musulmane, lĠautre moitiŽ reprŽsentant la religion chrŽtienne. Il est vrai que les statistiques en Afrique en gŽnŽral et au Nigeria en particulier, ne nous donnent que peu dĠindications scientifiques prŽcises. Ceci dit, lĠanalyse profonde de la pratique de ces deux monothŽismes importŽs directement de lĠŽtranger permet de constater un attachement quotidien aux croyances, coutumes et habitus traditionnels. Les nigŽrians sont naturellement proches de lĠanimisme et le rapport en chiffre serait alors de dire que le Nigeria demeure malgrŽ les apparences un pays regroupant cent pourcent dĠanimistes.

 
A/ Les NigŽrians et le syncrŽtisme

 

 

Plusieurs facteurs expliquent cet apparent effacement de lĠanimisme. Son identification en tant que religion dominante nĠest pas toujours simple, tandis que lĠadhŽsion affichŽe ˆ une religion chrŽtienne ou musulmane est bien plus marquŽe. CĠest en observant de plus prs les pratiques et reprŽsentations que lĠon se rend compte que lĠappartenance ˆ lĠun des deux monothŽismes nĠexclut pas le recours ˆ des pratiques animistes, bien au contraire. La religion traditionnelle, ˆ lĠinverse des monothŽismes, ne conna”t pas le prosŽlytisme : Çon y na”tÈ. En revanche, lĠIslam ou le Christianisme pr™nent un universalisme certain, cherchant la conversion : Çon y entreÈ. Les NigŽrians naissent Africains avant de se dŽclarer Musulmans ou bien ChrŽtiens. CĠest leur origine commune, leurs racines.

LĠordre vŽcu, celui des pratiques et des institutions, est insŽparable de lĠordre pensŽ, celui des thŽories et reprŽsentations. Les points communs entre les diverses croyances qui animent le Nigeria ne sĠexpliquent peut-tre pas par lĠŽchange, pour le moment, mais disons par une Žlaboration conjointe. LĠAnimisme africain est ˆ la fois un creuset et un centre de diffusion dĠinfluences traditionnelles.

La tendance soufiste a facilement pŽnŽtrŽ le monde sub-sahŽlien habituŽ aux initiations et au mystre. S'il doit respecter la loi du Coran, et il le fait souvent trs exactement, cela ne suffit pas au NigŽrian. Il veut pratiquer le rite et en saisir le sens cachŽ. Le Soufisme, qui est la dimension ascŽtique de l'Islam, comble le vide provoquŽ par la disparition des cultes du terroir et l'Žclatement de la sociŽtŽ clanique. De plus la possession crŽe une intimitŽ avec Dieu, avec ses anges et ses gŽnies, et rappelle la communication avec les anctres du village africain traditionnel. Le courant soufiste est mal aimŽ des exŽgtes pointilleux du Nord qui dŽnoncent le mysticisme et l'adoration d'autres entitŽs que Dieu, le Seul et Unique. Les confrŽries[210] soufies forment des rŽseaux permettant d'entretenir des Žchanges permanents entre musulmans. Les confrŽries nigŽrianes sont la Tijania, la Qadiriya et la Ahmadia sont considŽrŽes comme Žtant apolitiques[211]. Chaque confrŽrie se reconna”t un ma”tre ou Cheikh (chef), ou encore marabout. Les sultans de Sokoto suivent les prŽceptes de la Q‰diriya (du nom de son fondateur Abd al Q‰dir al Jil‰ni, au XIIme sicle), confrŽrie longtemps dominante ˆ Kano sous la direction du Cheikh Nasiru Kabara. Dans les annŽes 50, le Nigeria a connu une revivification des confrŽries et la rŽsurgence de la Tidjaniya fondŽe au Maghreb ˆ la fin du XVIIIme sicle et qui s'est fortement diffusŽe depuis. Les confrŽries permettent aux NigŽrians de maintenir, au sein d'une si grande religion, des particularismes tribaux et des solidaritŽs chaleureuses. Elles sont des organisations autonomes, ont leurs propres lieux saints et leurs propres chefs. Ce sont des rŽseaux qui permettent de recrŽer une ambiance familiale, un groupe soudŽ et solidaire au sein d'un pays o l'individualisme occidental ne cesse de se rŽpandre. La communautŽ de croyants est lˆ, malgrŽ l'insŽcuritŽ galopante des grands centres urbains, pour former une atmosphre de groupe, rassurante. Le chef de la confrŽrie appara”t ds lors tel un bon pre de famille, garant du bien de chacun des membres quĠil considre comme des fils.

 

Tout le long de la limite mŽridionale du Sahara, lĠIslam compose avec un type de culte marginal prŽsentant des aspects syncrŽtiques nombreux et relevant des Çcultes de possessionsÈ (le culte bori aux Niger et Nigeria, songhai au Mali, ndoep au SŽnŽgalÉ). Ces cultes Žtaient encore pratiquŽs ˆ Alger et Tunis en 1914. Le culte initiatique consiste en un rituel au cours duquel certains esprits sont censŽs sĠincarner dans le corps dĠindividus ÇpossŽdŽsÈ et se manifester ainsi ˆ leurs fidles. Cette Žpiphanie permet aux adeptes dĠentrer en communication avec ces esprits et de retirer de ces rapports avec lĠau-delˆ des avantages matŽriels. La ÇpossessionÈ a lieu au cours de cŽrŽmonies religieuses, ˆ base de danses, de rythmes, dĠŽvocations dĠesprits, de transe et dĠexorcismes. En principe, lĠaccs ˆ lĠinitiation ne rŽsulte pas dĠun choix personnel de lĠintŽressŽ, mais dĠune maladie dont lĠinitiation est le seul remde. Le culte a un effet thŽrapeutique essentiel qui renforce son influence : les ÇinitiŽsÈ servent dĠintermŽdiaires entre les fidles et les esprits avec lesquels ils sont en relation.

 

Ce culte est plus ou moins bien acceptŽ par la religion dominante mais son aspect thŽrapeutique lui vaut la fidŽlitŽ de la population dans sa grande majoritŽ. Les lettrŽs de lĠIslam les plus orthodoxes le condamnent sans appel et le combattent sans rel‰che mais la majoritŽ le tolre. La synthse avec lĠIslam rŽsulte de lĠassimilation des ÇdieuxÈ ou ÇespritsÈ possesseurs, djinns  en arabe, dont le Coran reconna”t lĠexistence. Ils sont une sorte de milieu surnaturel marginal par rapport au monde divin mais apparaissent tout ˆ fait lŽgitime dans une certaine pratique de lĠIslam. Ils ne sont pas sans rappeler le culte fait aux esprits habitant le monde invisible pr™nŽ par la vision animiste.

Les procŽdures qui caractŽrisent la tenue dĠune messe dans les Žglises pentec™tistes sĠinspirent ŽnormŽment des ŽlŽments traditionnels, propres ˆ lĠorigine ˆ lĠanimisme. Le culte y est trs animŽ, il mle chants et sermons enflammŽs. LĠassemblŽe est debout dans la salle, lve les bras et danse sur un rythme Žnergique. Ce grand Žchange communicatif se crŽŽ dĠoffice car il existe une interaction continue entre le pasteur et lĠassistance. Plusieurs pasteurs sont sur lĠestrade et scandent ensemble les paroles des Evangiles, les fidles sont libres dĠapprouver, dĠintervenir ou de rŽgir. Cette importance donnŽe ˆ lĠoralitŽ nĠest pas sans rappeler les religions traditionnelles et africaines. La messe se poursuit avec des entrŽes de fidles en transe suivie de sŽances dĠexorcisme[212]. Une place non nŽgligeable est Žgalement consacrŽe aux sŽances de guŽrisons. Comme T.B. Joshua ˆ Lagos ou Kris Okhoti, les pasteurs se transforment en faiseurs de miracles, parmi lesquels la guŽrison est le plus demandŽ. LĠimposition des mains du pasteur sur la tte du fidle ou sur la photo dĠun proche malade rappelle les nombreux rituels typiques de la pensŽe traditionnelle. La guŽrison est lĠun des plus importants pouvoirs exercŽ par les chefs religieux au Nigeria, ceux-ci ayant une grande connaissance des plantes thŽrapeutiques, extrmement nombreuses dans les forts nigŽrianes.

On remarque ainsi quĠIslam et Christianisme nigŽrians demeurent malgrŽ tout trs proches des pratiques ou habitus traditionnels. Chre ˆ lĠensemble de la sociŽtŽ, la convivialitŽ africaine peut apporter un modle novateur pour retrouver un embryon de dialogue islamo-chrŽtien au Nigeria. Les relations entre ces trois groupes de religions sont dissymŽtriques : les conversions dĠun monothŽisme ˆ lĠautre restent exceptionnelles, alors que lĠanimisme constitue un stock dans lequel les religions importŽes puisent leurs nouveaux convertis. Cette conversion Žtant chronologiquement la seconde, elle ne sera toujours quĠune petite partie de lĠindividu, accrochŽe ˆ une totalitŽ dĠorigine, les racines africaines. Etant ainsi le dŽnominateur commun de toutes les communautŽs, aussi diverses soient elles, lĠanimisme se trouve tre un bon moyen de redŽcouvrir lĠautre en tant quĠhomme faisant partie du mme monde que soi.

 

B/ LĠAnimisme comme liant social

 

Notre constat de dŽpart, comme quoi la sociŽtŽ nigŽriane serait composŽe, ˆ parts Žgales, de ChrŽtiens et de Musulmans se retrouve finalement faussŽ lorsquĠon observe de plus prs les pratiques et reprŽsentations quĠentretiennent les individus. La sociŽtŽ nigŽriane serait ainsi ˆ 100% animiste. Face au conflit Islam/Christianisme cĠest donc la vision animiste qui devrait pouvoir faire le lien, recrŽer une cohŽsion sociale. Mais on a vu dans le chapitre prŽcŽdent que le Conseil Interreligieux du Nigeria nĠest composŽ que de 25 chrŽtiens et 25 musulmans. Et aucun reprŽsentant animiste officiel ? On peut pourtant penser que des reprŽsentants de la spiritualitŽ africaine pourraient lŽgitimement trancher le dŽbat, faire tampon entre deux idŽologies universalistes. LĠextrme tolŽrance des religions traditionnelles permet la coexistence dans une mme communautŽ dĠadeptes de plusieurs religions.

 

Le premier effort thŽorique sur lĠanimisme provient du britannique E.B. Tylor. La notion recouvrirait ÇlĠ‰me qui serait au fondement de la croyance humaineÈ[213]. Selon cette thŽorie, lĠexpŽrience du rve conduit ˆ croire au dŽdoublement de lĠ‰me et plus gŽnŽralement ˆ la prŽsence dĠune ‰me dans les objets inanimŽs. Etablissant une Žquivalence entre lĠ‰me et lĠesprit humain, lĠanthropologue construit un modle qui mne de la catŽgorie des esprits infŽrieurs ˆ celle des divinitŽs-espces et enfin, de ces dernires aux divinitŽs qui gouvernent la nature et la vie des hommes dans sa globalitŽ. LĠanimisme exprime une division de lĠunivers entre le monde visible (celui des vivants) et le monde invisible (celui des esprits).

 

La tradition animiste repose sur l'idŽe que l'univers est construit sur le fondement d'une circulation d'Žnergie. L'harmonie de cet univers est recherchŽe dans l'interdŽpendance et la complŽmentaritŽ. L'ordre actuel du monde existe gr‰ce ˆ la complŽmentaritŽ des contraires. Chaque facteur dŽtient en lui son corollaire opposŽ. L'Žquilibre est trouvŽ dans la pluralitŽ car la diversitŽ (comme la diversitŽ des dieux) fait na”tre des contraires, dont l'opposition crŽe un Žquilibre vital. Le monde invisible a en lui des forces supranaturelles qui agissent comme de vrais contrepoids. Ces balanciers sont de vŽritables contre-pouvoirs au sein de la sociŽtŽ ; ils interdisent ainsi tout monopole de la violence entre les mmes mains. Par lˆ, ils interdisent implicitement l'apparition d'un Etat de type occidental. Et comme la tradition amŽrindienne, l'animisme implique un principe de rŽciprocitŽ selon lequel chacun ne peut exercer ses droits que s'il a, au prŽalable, fait face ˆ ses obligations.

 

Le Çdialogue de vie informelÈ qui rŽsulte de la pratique syncrŽtique fait primer lĠappartenance ˆ la mme famille, la mme couche sociale et lĠemporte ainsi sur le cloisonnement religieux, source de radicalisation des identitŽs. Nombreuses sont les manifestations traditionnelles qui conservent le fort lien au terroir. Mme au cÏur de la ville nigŽriane, des grands centres urbains, les festivals et les coutumes qui les accompagnent sont encore aujourdĠhui dĠusage courant voire mme institutionnalisŽs. A IfŽ-IfŽ, en plein cÏur du pays yorouba, le festival edit commŽmore lĠhŽro•ne Moremi. Chez les Ibibio, le festival ekpe conclut lĠannŽe et le festival ofala dĠOnitsha annonce la rŽcolte de la nouvelle igname. A Jos, les festivitŽs ponctuent chacune des saisons : mandyeng en avril pour appeler la pluie, jama behwol-behwol en novembre pour lĠouverture de la chasse, lyam contre la maladie et bien dĠautres encore[214]. DĠautre part, les cŽrŽmonies de mariages sont le plus souvent folkloriques et animŽes avec des danses et de la musique traditionnelle portant le nom de nkpu. Le NigŽrian moderne reste en effet fortement attachŽ aux coutumes du mariage, il continue aussi ˆ porter pour lĠoccasion dĠamples vtements comme le riga des Haoussa ou lĠagbada des Yorouba taillŽs dans de riches Žtoffes. Remarquons ˆ ce sujet quĠOlesegun Obasanjo est toujours habillŽ du costume traditionnel yorouba.

 

C'est aux cultes et aux rituels en gŽnŽral qu'il incombe de rapprocher les individus, de focaliser leur attention sur l'idŽal collectif, de les faire participer ˆ la force du groupe et de susciter la Çcommunion des consciencesÈ. On observe ˆ travers tout le pays la persistance de ces signes traditionnels, lors des cŽrŽmonies mi-religieuse, mi-politique des Žmirs du Nord ou des rois dans les forts du Sud. Le but principal est de retrouver une SpiritualitŽ Africaine, caractŽrisŽe par essence par la pluralitŽ. Cette spiritualitŽ est entendue comme la manire dont lĠHomme africain se rapporte au monde, aux vivants et aux morts. Elle implique un rapport de solidaritŽ, de rŽciprocitŽ et de responsabilitŽ. LĠinteraction de ces trois composantes permet ˆ terme de mettre en place une vŽritable autorŽgulation du groupe et par lˆ, sa cohŽsion. Chaque individu peut ˆ sa guise multiplier les identitŽs mais lĠune dĠentre elle joue plus que les autres le r™le de ferment social. Elle peut permettre, par une prise de conscience gŽnŽrale, de relier entre elles des communautŽs Žparses gŽographiquement et a priori culturellement.

 

La peur ne favorise pas le dialogue. Le dialogue suppose la connaissance et le respect de lĠautre. Ce respect de lĠautre, cette volontŽ dĠŽchanger exige des chrŽtiens et musulmans quĠils renoncent ˆ lĠarrogance et ˆ lĠimpŽrialisme universaliste dont ils se prŽvalent. Le syncrŽtisme appara”t ici comme un outil ˆ double fonction : dĠune part, il est un moyen de conservation ; dĠautre part il est un moyen dĠadaptation, bref un solution pour durer. Michel Alliot explique bien la triple fonction de lĠexistence pour les africains : ÇEXISTER, cĠest principalement sĠinscrire dans lĠunivers, remplir les fonction auxquelles on est appelŽ, durer.È[215] La spiritualitŽ africaine est anthropocentrique (centrŽe sur lĠhomme) et non pas thŽocentrique (centrŽe sur la religion). Elle porte sur les problmes vitaux du quotidien. Ce quotidien se compose de plusieurs facettes. Il est ˆ la fois cosmique (il dŽpend des forces de lĠunivers), familial (la cohŽsion du groupe doit primer), ritualiste (les rites permettent de communiquer avec le monde invisible) et sacrificiel (lĠoffrande conserve lĠŽquilibre entre les deux mondes).

 


 

 

 

 

 

 

 

CONCLUSION

 

 

Notre questionnement initial Žtait de savoir comment le phŽnomne religieux interfŽrait dans la sphre politique et sociale du Nigeria contemporain. Partant dĠun constat factuel dĠhŽtŽrogŽnŽitŽ caractŽristique de cette sociŽtŽ, notre objectif Žtait de dŽvoiler ce que cachent certaines apparences. Du visible ˆ lĠinvisible il nĠy a quĠun pas ˆ franchir. Une analyse lŽgre fait dĠabord appara”tre une vŽritable instrumentalisation de la religion, maniŽe avec habilitŽe pour dŽtourner les esprits, par quelques hommes habitŽs de la fameuse Çvis dominandiÈ. Des faits concrets nous ont permis dĠillustrer la violence matŽrielle mais Žgalement symbolique issue de la radicalisation des identitŽs. Celle-ci Žtant quasi imposŽe par la force de la persuasion, parfois mme par des entitŽs extŽrieures au mouvement. Mais une analyse plus profonde nous fait remarquer que le rapport entre les deux pouvoirs politique et religieux peut tre non seulement unilatŽral, mais aussi bilatŽral. Plus quĠune manipulation, une domination de lĠun sur lĠautre, cĠest une vŽritable interdŽpendance qui lie politique et religion au Nigeria. Si le temporel utilise le spirituel pour atteindre ses propres objectifs, le religieux influence aussi beaucoup le politique et contribue fortement ˆ sa production. Non que le systme nigŽrian fonctionne en circuit fermŽ politique/religieux, bien au contraire il est trs ouvert, trs ÇdiffusÈ. Les relations Žtroites existant entre les reprŽsentations du monde de chacun et lĠorganisation socio-politique qui en dŽcoule naturellement nous le rappellent. Enfin, et au vu de ce qui prŽcde, le dernier chapitre a ŽtŽ consacrŽ ˆ la suggestion dĠhypothses, de perspectives de solution (privilŽgiant surtout lĠŽchelle communautaire et le dialogue interculturel) pouvant Žventuellement permettre une cohŽsion nationale au Nigeria.

 

Comme prŽcitŽ, si certains abusent subtilement de la religion et de la sacralitŽ quĠelle dŽgage, la religion constitue aussi un besoin presque vital pour une sociŽtŽ en qute dĠapaisement. C'est une force rassurante et mystŽrieuse catalysant une vŽritable puissance en elle. Sa fonction consiste ˆ rŽgler les rapports des hommes avec des puissances surnaturelles dans le monde invisible mais lĠon pourrait ajouter que la croyance divine est Žgalement un moyen d'aider au rglement de conflits (voire de les prŽvenir) pouvant surgir entre personnes du monde visible. En effet, nous nous sommes vite rendus compte lors de cette Žtude de lĠextrme ressemblance des deux concepts que sont le Droit et le Religieux, tous deux faits sociaux totaux Selon une dŽfinition du Droit donnŽe par Etienne Le Roy dans Le jeu des lois, celui-ci doit tre peru comme un ensemble de faits. Il est un modle ˆ la fois conscient (un systme de normes) et inconscient (un artefact complexe de valeurs et de reprŽsentations). Il appartient ˆ une totalitŽ sociale qui le rend statique (il consacre des armistices sociaux) tout en le faisant reposer sur des mŽcanismes mouvants (des relations sociales se transformant en relations juridiques). Si le Droit est pour Etienne Le Roy Çle plus conscient des modles conscientsÈ, on pourrait ajouter que la Religion est le plus conscient des modles inconscients. Ils forment tous deux un systme complet et isonomique. Ils sont normatifs en ce sens quĠils instaurent des rgles de conduite dictŽes par une entitŽ supŽrieure, ils pr™nent les mmes objectifs (une certaine rŽgulation de lĠordre) gr‰ce aux mmes moyens (souvent la sanction). Une analyse structuraliste peut permettre de les identifier simultanŽment. Enfin, spirituel et temporel relvent ensemble de cosmogonies, desquelles dŽcoulent les principes mŽtalogiques dĠorganisation.

 

Le cas du Nigeria, vŽritable sous-continent, a lĠavantage de regrouper en lui tous les ŽlŽments participant aujourdĠhui ˆ lĠactualitŽ mondiale. Le retour du religieux dans les sphres gŽopolitiques semble avoir ŽtŽ sacralisŽ depuis les Žvnements du 11 septembre 2001. Cette fanatisation Žtait sžrement dŽjˆ latente, mais il a fallu une telle onde de choc pour la faire surgir ˆ ciel ouvert. Le Nigeria nous permet, tel un Çmini-monde polarisŽÈ, de discerner des mŽcanismes socio-politiques internes et externes masquant des intŽrts Žconomiques Žgo•stes en prŽtextant le phŽnomne religieux pour unir les foules. Pays deux fois plus grand que la France, premier producteur de pŽtrole dĠAfrique, il a Žgalement la caractŽristique de regrouper sur son territoire une paritŽ islamo-chrŽtienne. Ces trois ŽlŽments constituent les donnŽes dĠun schŽma que lĠon retrouve, par exemple, dans la guerre menŽe par les Etats-Unis en Irak. LĠaccs aux ressources, tel est le vŽritable enjeu de ces mises en scne. Seulement, cĠest lĠaspect matŽriel qui prŽdomine, les autres ressources humaines ou mentales[216] ne semblent pas tre assez ÇcotŽesÈ pour lĠheureÉLe capitalisme, lorsquĠil est imposŽ par la voie de la force (du conflit), provoque assurŽment la destruction des valeurs de solidaritŽ et de responsabilitŽ, critres de sociabilitŽ par excellence.

 

Dans lĠŽtude du conflit nigŽrian, il appara”t que deux logiques principales se recoupent : dĠune part un engrenage vicieux de la violence, de lĠautre des mutations sociales continues et combinŽes des acteurs. LĠouverture du Nord ˆ la loi islamique a cristallisŽ les passions dŽjˆ prŽsentes. La peur de lĠautre, parce que diffŽrent de prime abord, assortie dĠune compŽtition pour le pouvoir nĠa eu de cesse de creuser les antagonismes, creuset privilŽgiŽ pour voir Žclore les fondamentalismes de tous bords. La multiplication des allŽgeances et le renforcement des identitŽs les unes montŽes contre les autres entretiennent en partie la crise Žconomique, et la crise Žconomique entretient la diffraction de la sociŽtŽ. Nombreux sont les auteurs pensant quĠune opposition faiblement constituŽe, comme cĠest le cas au Nigeria, devrait tre renforcŽe par des contre-pouvoirs issus de la sociŽtŽ civile. Cette rŽflexion mŽrite que lĠon sĠy attarde. En effet la presse nigŽriane, puisque cĠest le cas qui nous intŽresse, se trouve tre lĠune des plus libres du continent, le droit dĠassociation lĠun des plus utilisŽs et des plus actifs. On peut lŽgitimement se demander si, paradoxalement, cette largesse donnŽe ˆ la libertŽ dĠexpression nĠa pas contribuŽ ˆ transfŽrer le vŽritable pouvoir ˆ une sociŽtŽ civile concurrencŽe en son sein mme. Entendons par ÇSociŽtŽ CivileÈ, et conformŽment ˆ la dŽfinition de la Banque Mondiale (mme si celle-ci sĠavrera incomplte) : tout acteur qui se trouve en dehors du secteur public. La SociŽtŽ Civile au Nigeria, ultra dynamique, Žvolue sur un terrain accidentŽ o chacun tente de sĠapproprier une part du g‰teau national. Ce pouvoir, dŽplacŽ de haut en bas de la Çpyramide socialeÈ, arrive en bout de course entre les mains des universitŽs, dĠAssociations pour les Droits de lĠHomme ou encore de prŽsidents dĠassociations.

 

Prenons lĠexemple des associations religieuses (la Loi Fondamentale nigŽriane permettant largement leur constitution). Fleurissant par dizaines, elles fonctionnent comme des micro-sociŽtŽs des grandes villes jusquĠen zone rurale, exercent leur influence sur un terrain abandonnŽ par lĠEtat, et sĠaffrontent comme le feraient des concurrents sur un mme marchŽ. On assiste lˆ ˆ une transformation progressive de statut des acteurs : dĠagents associatifs, les prŽsidents dĠassociations deviennent agents religieux puis, entretenant des rŽseaux, ils deviennent agents financiers. Cette vŽritable mutation apparente du r™le social Žclipse en rŽalitŽ une combinaison de ces diffŽrentes Žtiquettes en un mme individu qui utilisera l'une ou l'autre en fonction de ses besoins du moment. LĠacteur est prŽsident dĠassociation lorsquĠil demande ˆ lĠEtat de lui verser des subventions, il est chef religieux quand il sĠagit de communiquer une idŽologie et homme dĠaffaire lorsquĠil conclut des marchŽs commerciaux. A la fin du circuit de mutation, son ultime transformation dŽpend de celle des fidles en membres de parti politique. LĠidŽologie spirituelle se noie dans le temporel. LĠagent aura ainsi rŽussi ˆ crŽer lui-mme, ˆ faonner ses futurs partisans et donc futurs Žlecteurs potentiels qui feront de lui un homme politique. Et le politique est souvent peru, pas seulement en Afrique, comme le moyen privilŽgiŽ dĠaccŽder au plus grand des pouvoirs. Mais, formellement, la question pourrait se poser de savoir si un groupe religieux appartient encore ˆ la SociŽtŽ Civile lorsque lĠEtat nĠest plus la•c (comme au Soudan par exemple) ? La question ne se pose pas encore en ces termes au Nigeria, du moins au regard des textes constitutionnels, mais dans la pratique il en va autrement.

 

Au sein dĠune sociŽtŽ qui se dŽsorganise, face ˆ un Etat inexistant concrtement (car non lŽgitimŽ par ceux quĠil contr™le), la population a besoin de se reconna”tre dans des ÇguidesÈ charismatiques, et mettent leurs espoirs en ces Çsaints hommesÈ ou ÇsurhommesÈ. LĠaspect sacrŽ que confre le religieux facilite grandement cette reconnaissance. Ne se retrouvant pas dans le systme qui la gouverne, la sociŽtŽ cherche le moyen de sa rŽdemption. Cet Etat Çse voile la faceÈ et joue le jeu de lĠEtat dit moderne, or celui-ci se limite ˆ un cadre purement thŽorique. Il nĠoffre aucune rŽfŽrence, ni consciente ni inconsciente, ˆ la sociŽtŽ. Au vu de ces analyses, une triple perspective sĠimpose. Il faut renouer trois dialogues distincts mais complŽmentaires : le dialogue religieux, le dialogue politique et entre ceux-ci le politico-religieux. Seule cette reprise de la communication ou nŽgociation, peut faire espŽrer une pacification et de la sociŽtŽ et de la politique nigŽriane. La politique devant tre le reflet de la sociŽtŽ et rŽciproquement. LĠassainissement simultanŽ des rapports du sommet de la pyramide et de sa base sĠimpose donc au Nigeria afin de rechercher une valeur commune ˆ tous : le Çbon (heur) dĠintŽrt gŽnŽralÈ.

 

Si lĠon se rend compte que le pouvoir politique au Nigeria est des plus diffus, on sait aussi que la spiritualitŽ africaine est par essence diffuse. La vision animiste du monde se caractŽrise par le principe de diffŽrenciation : lĠordonnancement des hommes et des choses procde dĠun univers organisŽ selon les critres dĠantŽrioritŽ et dĠintŽrioritŽ. LĠorganisation du monde sĠest faite progressivement ˆ partir dĠun chaos initial. Ce dernier nĠest pas sans rappeler le dŽsordre dĠun pouvoir politique nigŽrian des plus dissous Žgalement. Ainsi les potentialitŽs qui rŽsident dans une reconstruction sociale gr‰ce ˆ la religion elle-mme sont importantes. Si cette sacralitŽ du phŽnomne parvient ˆ mobiliser des foules entires dans un sens (la violence en est un), la religion peut Žgalement instaurer un cadre reconnu par tous et lŽgitimŽ par un consensus sur les rgles ˆ adopter et plus spŽcialement sur les ÇModles de Conduites et de ComportementsÈ ˆ crŽer. Ces derniers consacrent Çla prise en charge dĠune situation prŽsente ˆ la lumire du passŽ pour autoriser un futur au groupeÈ[217]. Les MCC seront respectŽs gr‰ce ˆ la force du compromis et vont peu ˆ peu sĠŽtablir par la force de la pratique en vŽritables ÇHabitusÈ. Ceux-ci seront intŽgrŽs chez chaque individu de faon diffŽrente, en fonction de sa reprŽsentation du monde, son endoculture, son histoire etc. Ils pourront tre divergents dans la forme selon les groupes, mais ils seront convergents dans le fond puisque ŽlaborŽs en communautŽ.

 

Ce sont ces divers processus qui participent ˆ la formation officielle dĠun pluralisme homogne, latent mais non encore reconnu comme tel. La spiritualitŽ africaine, en tant que patrimoine commun et berceau des origines, devra aider ˆ solidifier ses nouveaux liens ˆ venir. Ainsi le religieux, et encore plus lĠanimisme, semble finalement tre un excellent vŽhicule dĠune certaine forme de dŽmocratie puisquĠil participe activement au pluralisme politique. La religion apporte un choix autre. Aboutissant ˆ cette conclusion, nous nous sommes demandŽs quel systme serait le plus ˆ mme de reprŽsenter fidlement la sociŽtŽ nigŽriane dans sa grande diversitŽ.

 

La dŽmocratie ou plut™t ÇdemocrazyÈ pour de nombreux NigŽrians est un concept difficilement objectivable. Elle est plut™t une combinaison de rouages politiques et sociaux permettant parfois le renouvellement de dirigeants. ÇSi nous choisissons la dŽmocratie, ce nĠest pas quĠelle surabonde de vertus mais seulement pour Žviter la tyrannie. Nous la choisissons conscients de ses dŽfauts et soucieux de trouver les moyens de les surmonterÈ[218]. Georges CharachidzŽ, expliquant le cas de lĠex URSS pendant la Guerre Froide, insiste sur lĠobjectif de ÇdŽsidŽologiser la sociŽtŽ russeÈ. La comparaison avec la Russie peut tre intŽressante vu lĠimmense superficie du pays, sa grande diversitŽ sociale, son modle fŽdŽral et lĠimportance que sa population voue au sacrŽ. Le mode dĠapplication que pr™ne lĠauteur serait de faire en sorte que lĠEglise, Žminemment prŽsente dans la sociŽtŽ, contr™le (de faon morale) le Politique. Pour satisfaire les exigences du plus grand nombre, cĠest une dŽmocratie des petits espaces qui semble la plus respectueuse du pluralisme nigŽrian. De sorte que, si le politique doit tre surveillŽ par le religieux, la dŽmocratie devra quant ˆ elle, tre contr™lŽe par le politique. Quand la majoritŽ dirigeante ou lĠopposition sĠavrent inefficaces, il reste toujours le religieux comme socle solide de lĠorganisation spontanŽe de la sociŽtŽ. Si lĠon dŽfinit la dŽmocratie comme Çle gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peupleÈ et la thŽocratie comme Çle gouvernement du peuple au nom de DieuÈ, alors un modle thŽodŽmocrate serait Çun gouvernement par le peuple, pour le peuple et au nom de DieuÈ. Ainsi, la force est produite par la cohŽsion sociale, elle na”t de l'acceptation des individus vivant sur un mme territoire national de se reconna”tre comme concitoyens les uns des autres. Ce ÇtoutÈ, qu'ils forment par leur union, prend la forme d'une entitŽ abstraite au-dessus de chacun d'eux. La collectivitŽ primant sur l'individualitŽ.

 

Pour Durkheim[219], cette force supŽrieure ˆ l'individu consiste en la force de la sociŽtŽ antŽrieure ˆ chacun. Ce que les hommes adorent ˆ travers leur totem ou Dieu, c'est la rŽalitŽ collective. Ë la question de savoir pourquoi la sociŽtŽ devient, sous une forme transfigurŽe, objet de culte, Durkheim rŽpond qu'une sociŽtŽ a tout ce qu'il faut pour Žveiller dans les esprits, par la seule action qu'elle exerce sur eux, la sensation du divin : car elle est ˆ ses membres ce qu'un Dieu est ˆ ses fidles. La ÇsociŽtŽÈ est non seulement agglomŽrat d'individus mais aussi ÇUneÈ. Elle reprŽsente une force supŽrieure, garantissant le respect du Çcompromis dia-socialÈ [220] conclu entre gouvernants et gouvernŽs et entre gouvernŽs entre eux : les premiers Žtant censŽs assurer la protection des seconds et ceux-ci le respect des institutions imposŽes par ceux-lˆ. Chez Durkheim, cette force anonyme et diffuse qui s'impose ˆ l'individu est bel et bien la sociŽtŽ en tant que rŽalitŽ qualitativement supŽrieure et en tant qu'autoritŽ morale suscitant respect et adoration.

 

Les normes religieuses, et donc sociales, puisent une grande partie de leur fondement dans une sorte de Morale ÇuniverselleÈ (regroupant les principes de dignitŽ de la personne humaine, de respect d'autrui et de solidaritŽ). Notons que cette universalitŽ demeure un objectif ˆ atteindre et non une rŽalitŽ objective. Elle doit tre comprise telle quĠexpliquŽe par Raimon Panikkar[221] : Çun requis plut™t et non un acquisÈ. Ainsi, ce Çdroit religieuxÈ peut-il permettre, et ce doit tre son objectif, de gŽrer la vie sociale d'un groupe, sans que celui-ci ait l'impression qu'il lui est imposŽ. Cette gestion globale est primordiale ˆ sa stabilitŽ. Une autre de ses fonctions (et de ses avantages) est sa prŽgnance ˆ faciliter le regroupement. Cette assemblŽe de personnes-fidles lŽgitime les revendications de chacun. Toutes ces requtes individuelles sont formulŽes ˆ la manire d'un compromis gŽnŽral, fruit d'une nŽgociation entre tous. Au moment o ces demandes sont faites et qu'elles sont entendues (mme si elles ne sont pas exaucŽes) le groupe de fidles du dŽpart devient groupe politique. Il est alors interlocuteur de la sphre temporelle.

 

Le religieux prend alors la forme de contrepoids du politique dans le sens o il participe (ˆ son Žchelle) ˆ faire changer l'Etat dans lequel il intervient. Il devient un Žtat intermŽdiaire entre la population et l'Etat, un messager. C'est en cela que l'on peut dire que le religieux fait partie de la sociŽtŽ civile - lieu d'avancŽe de la sociŽtŽ dans le politique - , lieu de ÇdŽtotalisationÈ de l'Etat. Les Žchecs des nombreuses dŽmocraties en Afrique nous ont appris que l'instauration de l'Etat de Droit n'est pas si simple, ni suffisante ˆ la rŽalisation de rŽformes politiques profondes. L'Etat de Droit est vide de sens s'il n'est pas articulŽ par ce genre d'organisations reprŽsentant le peuple de la rue. Et encore une fois, les organisations religieuses paraissent tre une forme privilŽgiŽe de cette sociŽtŽ civile, de part la lŽgitimitŽ quĠelles endossent naturellement. En tant qu'institution sociale fortement imprŽgnŽe dans l'historicitŽ nigŽriane, la religion ne peut pas, a priori, tre ŽcartŽe du champ politique. La religion apporte beaucoup ˆ la sociŽtŽ ; en tant que rŽgulateur des rapports entre les uns et les autres. Elle permet l'instauration spontanŽe (et presque inconsciente) de rgles de vie visant l'harmonie par ce genre d'organisations reprŽsentant le peuple de la rue.

Cette Žtude de lĠappareil socio-politique du Nigeria contemporain nous a permis de voyager dans une triple dimension recoupant simultanŽment trois unitŽs distinctes mais complŽmentaires : lĠŽchelle temporelle, lĠŽchelle spatiale et enfin, certainement la plus importante, lĠŽchelle humaine. La premire nous a donnŽ lĠoccasion de remonter le temps, ce qui a pu nous Žclairer sur certaines situations prŽsentes ; la seconde a mis en exergue divers sites gŽographiques permettant lĠenrichissement par la comparaison ; enfin, celle des acteurs a impulsŽ la dynamique du mouvement avec la dŽcouverte des mutations du statut individuel. Chaque changement dĠŽchelle doit regrouper lĠensemble de ces mŽcanismes, c'est-ˆ-dire la modification des comportements, la modification des ÇstatutsÈ ainsi que la mobilisation des ressources nŽcessaires. Ces dernires relvent principalement de lĠinitiation, processus de socialisation par excellence. La monographie du Nigeria version ÇdŽbut du 21me sicleÈ confirme ainsi cette temporalitŽ tripode, processus caractŽrisant plus gŽnŽralement lĠAfrique, et constituŽ du temps des origines (le Spirituel), du temps de lĠacte (le Temporel) et celui du devenir (le MatŽriel).[222]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ANNEXES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ANNEXE nĦ 1 :

 

 

 

 

Carte du Nigeria en 2004 : les 36 Etats fŽdŽrŽs

 

 

Carte des ethnies :

Jean SELLIER, Atlas des peuples dĠAfrique, Paris, La DŽcouverte, 2003.

 

ANNEXE   nĦ 2 :

LEAD Technologies Inc. V1.01

LEAD Technologies Inc. V1.01

Tableaux extraits de Jeune Afrique lĠintelligent, Hors-sŽrie nĦ 6, 2004.

ANNEXE nĦ 3 :

 

 

 

Questions ˆ Monsieur l'Ambassadeur de France pour le Gabon et Sao Tome-Principe

 

 

(Entretien retranscrit sans enregistrement, ˆ partir de notes Žcrites)

 

 

 

1. Quand Žtiez vous en poste au Nigeria ?

 

Entre 2001 et 2003

 

2. A quoi vous attendiez vous en arrivant sur place ? La rŽputation du Nigeria s'est elle vŽrifiŽe dans la rŽalitŽ ?

 

Pays surprenant par ses dimensions : sa taille, sa dŽmographie, sa variŽtŽÉ Population nigŽriane sans aucun complexe, ŽlŽment dominant pour comprendre le Nigeria. Les NigŽrians sont trs prolixes dans de nombreux domaines (Žconomique, littŽraire, musical, cinŽmatographiqueÉ). Dynamisme extrmement fort dans cette rŽgion du continent.

 

3. Quels changements avez vous pu constater dans le fonctionnement de l'Etat ˆ la suite du retour au rŽgime civil en 1999 ?

 

Le rŽgime civil Žtait dŽjˆ instaurŽ depuis deux ans (quand monsieur lĠambassadeur est arrivŽ au Nigeria). De nombreuses choses sont irrŽversibles (le fonctionnement administratif par exemple). Jusque lˆ aucun rŽgime civil n'avait survŽcu ˆ la dictature militaire (qui a durŽ plus de 30 ans). En 2003, cĠest la premire fois qu'une dŽmocratie issue des urnes succŽdait ˆ une administration civile et dŽmocratique (depuis 1999). Mme si les Žlections ont ŽtŽ entachŽes d'irrŽgularitŽs, de fraudes et de violence, c'est dŽjˆ une grande avancŽe.

 

4. Quelles ont ŽtŽ les consŽquences du 11 septembre 2001 au Nigeria ?

 

Le Sud, subissant une influence britannique et amŽricaine (la seconde peut-tre mme plus grande encore que la premire), a montrŽ une trs forte solidaritŽ envers les victimes, USA et Occident en gŽnŽral. Le Nord, quant ˆ lui a montrŽ une certaine sympathie pour les auteurs de l'attentat : on pouvait voir ˆ Kano se multiplier les portraits de Ben Laden. PoussŽe islamiste incontestable qui peut s'expliquer par plusieurs raisons : le Nord militaire a dŽtenu le pouvoir pendant longtemps (sous colonisation + pendant dictatures militaires), l'activitŽ industrielle a fortement diminuŽ. Cette perte de pouvoirs politique et Žconomique peut en partie expliquer cette ferveur pour la religion, l'islam sur lequel les hommes politiques misent pour fŽdŽrer des masses plus facilement.

 

5. Dans un communiquŽ audio diffusŽ sur la cha”ne Al Jazira, Ben Laden cite pour la premire fois le Nigeria comme "l'un des pays les plus mžrs pour mener une guerre de libŽration". Qu'en pensez-vous ?

 

Le Nigeria, et en particulier le Nord, est un terreau propice pour le fondamentalisme musulman mais il faut y apporter des limites. La notion d'appartenance au Nigeria reste malgrŽ tout trs forte. On utilise l'Islam comme moyen de contestation mais monsieur lĠambassadeur ne pense pas que ces mouvements revendicateurs souhaitent rŽellement une sŽcession. Un Žquilibre existe quand mme entre le Nord et le Sud. Le Nord a besoin du Sud o se concentrent les rŽserves pŽtrolires, cĠest un trs fort intŽrt Žconomique, empchant toute rupture du pays. Le Nord n'est pas assez mžr pour mener une telle "guerre".

 

Peu de temps aprs, le Monde Diplomatique rapportait un dŽmenti des diplomates occidentaux en poste ˆ Abuja et qu'il s'agissait d'un faux de la CIA pour rapprocher Obasanjo des AmŽricains en vue de la guerre en Irak, qu'en pensez vous ?

 

Ne se prononce pas sur la question de faux. Obasanjo est restŽ distant par rapport aux USA, il n'a ni condamnŽ, ni approuvŽ la guerre contre l'Irak. Mme dans le Nord, monsieur lĠambassadeur dit avoir ŽtŽ frappŽ par la modŽration de la rŽaction anti-amŽricaine. Des mouvements plus forts ont ŽtŽ menŽs en Europe que dans les villes du Nord-Nigeria. Il nĠy eu que des manifestations pacifiques alors qu'on pouvait s'attendre ˆ des rŽactions beaucoup plus violentes.

 

Selon vous, quelle est la nature des relations entre les USA et le Nigeria ?

 

Les Etats-Unis ont soutenu Obasanjo lors de sa campagne prŽsidentielle en 2003. Les USA sont un grand partenaire commercial du Nigeria dans divers domaines, notamment pŽtrolier : achtent 20% de leur rŽserve pŽtrolifre au Nigeria. L'ambassadeur des USA, invitŽ par le gouverneur de Kano, a fait un bain de foule dans les rues de la ville sans aucun incident. Cette rŽaction si modŽrŽe peut peut-tre sĠexpliquer aussi par la personne mme de lĠambassadeur des USA au Nigeria, un noir amŽricain qui portait ce jour lˆ un boubou traditionnel.

 

6. L'extension rŽcente de la Charia au domaine pŽnal dans 12 Etats du Nord a modifiŽ la vie quotidienne des nigŽrians musulmans et non musulmans (exemple du Sabon Gari de Kano, vŽritable ghetto o la minoritŽ chrŽtienne est recluse), comment les milieux ŽvangŽliques du Nigeria vivent-ils une telle avancŽe ?

 

Il demeure une grande inquiŽtude dans le Sud. Un phŽnomne important de rŽaction contre l'Islam et contre l'Eglise catholique (comme structure imposŽe, importŽe de l'extŽrieur) se fait sentir. Il y a aujourd'hui de nombreuses Eglises Nationales. Celles-ci sont plus adaptŽes ˆ la mentalitŽ africaine. Il existe un trs grand syncrŽtisme au Nigeria, un mŽlange de monothŽisme et de cultes traditionnels animistes.

 

7. De 2000 ˆ 2004 plus de 50 conflits ont frappŽ le Nord faisant des milliers de morts: certains estiment que le gouvernement Obasanjo ne dŽcourage pas la violence (= diviser pour mieux rŽgner), qu'en pensez-vous ?

 

Concernant les nombreux conflits : le rŽgime militaire disposait d'un appareil coercitif fort et autoritaire, le pays Žtait mieux Ç encadrŽ È. L'arrivŽe du rŽgime civil a amenŽe la libertŽ de la presse, la libertŽ des partis politiques, la libertŽ de manifester etc., le propre de la dŽmocratie. Paradoxalement, tout ceci donne lieu ˆ des manifestations ˆ caractre ethnique plus que religieux. Ce sont les conflits fonciers qui priment, notamment dans le sud-est (conflits entre agriculteurs - chrŽtiens et Žleveurs - musulmans), conflits ethniques dans la rŽgion du Delta (Ijos et Ijibos par exemple)É Les groupes sont puissamment organisŽs, ils volent du pŽtrole, le revendent par le trafic qui leur permet de financer de nombreuses armes ; vols de commissariats Žgalement.

 

Concernant l'attitude d'Obasanjo face ˆ ces conflits : oui, on peut dire que le gouvernement Obasanjo appara”t trs timide quant aux moyens mis en Ïuvre pour rŽtablir l'ordre. Il tente de maintenir l'essentiel c'est-ˆ-dire les capitales politique et administrative. Dans le Sud une initiative a ŽtŽ prise l'annŽe dernire (et non des moindres) : l'arrt des activitŽs de Shell malgrŽ des intŽrt Žconomiques importants.

 

8. En 1999 le PrŽsident Obasanjo a mis en place un ComitŽ inter religieux, selon vous pourquoi n'est il pas concrtement efficient ?

 

Le dialogue interreligieux est en effet peu efficace au niveau national. L'archevque d'Abuja est cependant trs actif ainsi que les Žmirs de Kano qui se montrent favorables ˆ un dialogue. Mais cela reste insuffisant, les questions politiques dominant toujours le dŽbat. Il est vrai que, mme si le problme religieux n'est qu'une faade, une instrumentalisation par les politiques de tous bords, le dialogue interreligieux peut tre la voie d'une certaine pacification.

 

ComposŽ de 25 chrŽtiens et de 25 musulmans (reprŽsentant la population), pourquoi n'y a-t-il aucun animiste reprŽsentŽ ?

 

L'animisme n'est pas, comme les deux autres religions, structurŽ. Il n'y a pas d'institution reprŽsentant les animistes. Il n'empche que le Nigeria est un des pays africains o la religion traditionnelle tient une des plus grande place. Particulirement en pays yorouba o certains extrmes ont pu tre constatŽs : des sacrifices humains sont encore aujourd'hui d'actualitŽ, des membres d'humains ont ŽtŽ retrouvŽ sur des marchŽs londoniens (un torse par exemple que des scientifiques ont rŽussi a identifier dans un rayon de 20 Km !)

 

9. Comment les franais et les amŽricains sont perus par le peuple nigŽrian et par les AutoritŽs ?

 

Il nĠy a pas de racisme au Nigeria, les nigŽrians n'ont aucun complexe de nŽgritude ou d'ex colonisŽs. Ils s'estiment sur un plan d'ŽgalitŽ noirs/blancs. Il nĠy a jamais eu de manifestation anti-blanc. SĠil appara”t problme au sein de la fŽdŽration, on ne s'en prend pas aux occidentaux sur place comme cela pourrait se voir ailleurs en Afrique, en C™te dĠIvoire par exemple.

 

10. Avez-vous remarquŽ une recrudescence de la religion-commerce via la tŽlŽvision ?

 

Oui de nombreuses Žmissions tŽlŽvangŽlistes, sur presque  toutes les cha”nes nationales. La religion est de plus en plus un vŽritable commerce qui rapporte gros. Ces pasteurs sont de brillants hommes d'affaires tissant des rŽseaux de plus en plus larges, ils ont de nombreux liens avec l'Žtranger (USA pour les ŽvangŽlistes et Arabie pour lĠIslam)

 

11. La position gŽographique centrale d'Abuja favorise t-elle la cohŽsion des populations et par consŽquent la pacification des rapports entre nigŽrians de religions diffŽrentes ?

 

De moins en moinsÉ Abuja tend de plus en plus ˆ devenir une ville du Nord. De nombreux nigŽrians du Nord viennent s'y installer alors que rares sont ceux du Sud ˆ venir s'y implanter. Les NigŽrians du Sud ne sont souvent que de passage ˆ Abuja, pour affaires. C'est donc une majoritŽ musulmane qui tend ˆ s'implanter dans la capitale.

 

12. Que pensez vous de l'idŽe du PrŽsident d'instaurer des quotas ethniques au sein de l'administration ?

 

Monsieur lĠambassadeur se dit incertain que les quotas ethniques soient un facteur ciment d'unitŽ nationale. Le Liban par exemple a fait l'expŽrience des quotas, des panacŽes : ils servent en rŽalitŽ de gardes fou permettant d'assurer une reprŽsentativitŽ au dŽtriment de la compŽtence, ce qui ne serait pas bon pour le fonctionnement de l'administration nigŽriane, dŽjˆ assez en difficultŽ comme a.

 

13. Quelles sont, selon vous, les orientations politiques, sociales et religieuses que le gouvernement devra entreprendre ˆ court terme afin de permettre ˆ cette vaste  fŽdŽration de retrouver l'harmonie nationale et un "mieux vivre ensemble" ?

 

La grande prioritŽ du gouvernement fŽdŽral doit tre le dŽveloppement du Nord : en matire d'agriculture (relancer la culture du coton par exemple), de systmes d'irrigation pour contrer la sŽcheresse de cette rŽgion sahŽlienne, favoriser l'Žlevage, l'industrie agro-alimentaire etc. On ne rŽsoudra les problmes de la fŽdŽration qu'en dŽveloppant le Nord.

 

Il faut Žgalement mettre un terme ˆ la scissiparitŽ des Etats fŽdŽrŽs : il y a actuellement beaucoup trop d'Etats, ce qui est trs mauvais pour l'unitŽ nationale. En plus cette multiplication des Etats est trs cožteuse et contrarie le dŽveloppement local. C'est un systme beaucoup plus centralisŽ qu'il faudrait.

 

Le Nigeria est une fausse fŽdŽration : en effet, les Žtats ont trs peu de ressources propres donc pratiquement aucune autonomie. Il faudrait donc une meilleure redistribution des richesses nationales et pour que cela soit viable regrouper les Žtats fŽdŽrŽs entre eux pour n'avoir plus que 5 ou 6 super - Žtats au sein de la FŽdŽration. Elle pourrait ainsi tre mieux gŽrŽe car plus facilement ma”trisable. Les 5 Žtats disposant alors d'une rŽelle autonomie financire pourrait mener ˆ bien leur politique, et ce de manire plus efficace et plus rŽaliste.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ANNEXE nĦ 4 :

 

LEAD Technologies Inc. V1.01

         

ÇLĠEtat de lĠAfrique en 2004È, Jeune Afrique lĠIntelligent, Hors-sŽrie nĦ 6.

ANNEXE nĦ 5 :

 

 

Le premier Ministre Abubakar Tafawa Balewa et le prŽsident Kennedy en 1962

 

 

 

Le prŽsident Obasanjo et le prŽsident Bush Junior en 2000

 

 

Des liens Žtroits entre les Etats-Unis et le Nigeria

 

ANNEXE nĦ 6 :

LEAD Technologies Inc. V1.01

Carte extraite du Monde des religions nĦ 2 : Progression de  lĠEvangŽlisme

 

                         

 

                          Eglise ˆ IfŽ                                                      Minaret ˆ Katsina 

ANNEXE nĦ 7 :

 

 

 

 

Etat de violence dans les rues de Lagos

ANNEXE nĦ 8 :

 

  

 

Une diversitŽ culturelle comme richesse naturelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ç LĠuniversitŽ nĠentend donner aucune approbation ou improbation aux opinions Žmises dans les mŽmoires ou thses. Ces opinions doivent tre considŽrŽes comme propre ˆ leurs auteurs. È

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

 

 

 

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- Contributions

 

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BOESEN E., HARDUNG C., KUBA R., ÇRazzias et dons : ŽlŽments de la structure sociale ˆ la veille de la colonisationÈ, Regards sur le Bornou. Pouvoir et altŽritŽ dans une rŽgion ouest africaine, lĠHarmattan, 1998.

KANE O., ÇUn pluralisme en qute de dŽmocratie; Mobilisations musulmanes et rŽgime militaire ˆ KanoÈ, Religion et transition dŽmocratique en Afrique, CONSTANTIN F. et COULON C. (dirs.), Karthala, Paris, 1997.

LE ROY E., ÇL'hypothse du multijuridisme dans un contexte de sortie de modernitŽÈ, LAJOIE A. (dir.), ThŽorie et Žmergence du Droit, pluralisme juridique, Bruxelles, Brulyant/thŽmis, 1998,

 

 

3. Articles :

 

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BAKO A., ÇThe settelment of Sabon Gari Kano. 1913-1960È, Journal of Humanities, 2000, nĦ 12

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ZEGHIDOUR S., ÇCes sectes qui veulent conquŽrir le mondeÈ, Le nouvel observateur, nĦ 2051.

 

4. LittŽrature :

 

ACHEBE C., Le monde s'effondre, Paris, PrŽsence africaine, 1972.

ACHEBE C., Le dŽmagogue, Dakar, Nouvelles Žditions africaines, 1977.

NWANKWO N., Ma merceds est plus grosse que la tienne, Paris, Hatier, 1985.

TUTUOLA A., L'ivrogne de la brousse, Paris, Gallimard, 1953.

UGOCHUKWU F., Contes igbos du Nigeria, Paris, Karthala, 1992.

 

5. Base de donnŽes Žlectroniques :

 

http://www.africa21.net

http://www.Afrik.com

http://www.afvp.org

http://www.ambafrance-ng.org

http://www.bbc.com

http://www.canada.gc.ca

http://www.christembassy.org.

http://www.encarta.msn.com

http://www.e-nigeria.info

http://www.episcopalnews.com

http://www.grioo.com

http://www.in-extenso.org

http://www.islamophile.org

http://www.jeuneafrique.com

http://www. mouvementhumaniste.free

http://www.nigeria.com

http://www.senat.fr

http://www.syfia.com

http://www.rfi.fr

http:www.rollatech.com

 

6. Presse :

 

Courrier International

Jeune Afrique l'Intelligent

Le Monde Diplomatique

Le Monde des religions

LibŽration

Voix d'Afrique NĦ53

IRIN, AFP

TABLE DES MATIERES

 

 

INTRODUCTION GENERALEÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...3

 

 

PARTIE I.

D'UNE GUERRE TRIPODE:ENTRE RELIGION, POLITIQUE ET ECONOMIE....13

 

 

Chapitre 1. Structure sociale nigŽriane : hŽtŽroclite et religieuse......................14

 

Section 1. La face visible : retour radical au traditionalisme musulmanÉÉÉ...14

I. De la lŽgitimitŽ historique ˆ la lŽgitimitŽ dŽmocratique...ÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.......15

A/ La volontŽ affirmŽe d'un retour ˆ l'Etat islamiqueÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.15

B/ Une revendication sociale contemporaineÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..18

II. Islam traditionnel et Etat de DroitÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...ÉÉ22

A/ La justification par la loiÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.23

B/ La justification par l'ŽcoleÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...É26

 

Section 2 : La face cachŽe : montŽe inquiŽtante du fondamentalisme chrŽtienÉ...28

I. Le Nigeria, premier pays protestant d'AfriqueÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.....29

A/ Du Protestantisme occidental au Pentec™tisme nigŽrianÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ30

B/ Evangiles et politique de conqute universalisteÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ32

II. Du Pentec™tisme classique au fondamentalisme dangereuxÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...35

A/ Ritualisation et manipulationÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..35

B. GuŽrison et diabolisationÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...É.....37

 

 

Chapitre 2 : Instrumentalisation de la religionÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.É....39

 

Section 1 : Radicalisation des identitŽsÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..É41

I. ÇAnthropologie de la colreÈÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.É..É41

A/ ComplexitŽ des conflits nigŽriansÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..É42

B/ Notion de guerre fonctionnalisteÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ45

II. La manipulation du Coran et des EvangilesÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...48

A/ La charia ou stratŽgie d'exclusion des minoritŽsÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ....48

B/ Les Evangiles : politique de commerceÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...É...51

 

Section 2. Sous le voile religieux, l'accs aux ressourcesÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.É.57

I. Manipulation du religieux par le politique            ÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.É.58

A/ Le fait religieux comme instance de pouvoirÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.........58

B/ Valorisation du capital symboliqueÉÉÉÉÉ..ÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ....ÉÉ..60

II. Des objectifs communsÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...ÉÉÉÉ.ÉÉ...64

A/ Les enjeux : des ressources stratŽgiquesÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.É..É.64

B/ Les moyens : des appuis exognesÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.ÉÉÉ67

 

 

 

PARTIE 2. RECONCILIATION ENTRE TEMPOREL ET SPIRITUELÉÉÉÉ...71

 

CHAPITRE 1. INTERDEPENDANCE ENTRE RELIGIEUX ET POLITIQUE..ÉÉ72

Section 1. Entre divergences et convergencesÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ73

I. Des obstacles ˆ lĠunitŽ nigŽrianeÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...É73

A/ Polarisation gŽopolitiqueÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..É...74

B/ Polarisation confessionnelleÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ......É..77

II. Des ensembles sŽcantsÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.É80

A/ Principe de soumissionÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ80

B/ ComplŽmentaritŽ des diffŽrencesÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.84

 

Section 2. Politique plurale comme reflet dĠune sociŽtŽ multipleÉÉÉÉÉÉÉ..É86

I. Organisation fŽdŽrale polycentrique et thŽocratiqueÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.....87

A/ Un fŽdŽralisme nigŽrian fragileÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...ÉÉ88

B/ Politique religieuse ou religion politique ?......................................................................90

II. Du pluralisme religieux au pluralisme politiqueÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..É93

A/ PluralitŽ des mondes et des r™les sociauxÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ97

B/ NŽcessitŽ dĠun dialogue interreligieuxÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...É101

 

 

CHAPITRE 2. PERSPECTIVES DE COHESION NATIONALEÉÉÉÉÉÉÉ..É102

 

SECTION 1. DESTRUCTION DE LA VIOLENCEÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..ÉÉ.ÉÉ..102

I. PacificationÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..É103

A/ Notion de paix civile ou paix ÇbonneÈÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..105

B/ NŽcessitŽ dĠun compromis dia-cultureÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...108

II. SolidaritŽ et initiatives communautairesÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ109

A/ La solidaritŽ comme principe patrimonialÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.110

B/ Exemples dĠinitiatives localesÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ111

 

Section 2. Construction dĠune trans-culturalitŽÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.111

I. EgalitŽ des chancesÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..É112

A/ Par lĠŽchange ŽconomiqueÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..112

B/ Par lĠŽchange du savoirÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...115

II. La spiritualitŽ africaine comme ferment nationalÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...É118

A/ Les NigŽrians et le syncrŽtismeÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..É118

B/ LĠAnimisme comme liant socialÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ.É121

 

 

CONCLUSION GENERALEÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ..125

ANNEXESÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ...É133

 

 



[1] HUNTINGTON S., Le choc des civilisations,  Paris, Odile Jacob (Žd.), 1997.

[2] Voir la place des institutions publiques en 2004 dans le classement africain, Annexe nĦ 4.

[3] MALINOWSKI B., Les Argonautes du Pacifique occidental, Paris, Gallimard, 1963.

[4] MONTCLOS (de) M.A., Le NigŽria, University of Ibadan, Karthala-IFRA, 1994, p. 5.

[5] Voir carte des ethnies, Annexe nĦ 1.

[6] LAROCHE H., La Nigeria, Paris, col. ÇQue sais-je ?È PUF, 1962, p. 5. LĠauteur, confiant, Žcrivait "Le Nigeria est vraisemblablement, de tous les pays d'Afrique Noire d'obŽdience britannique actuels ou passŽs, celui dont le prŽsent dŽjˆ trs favorable laisse entrevoir l'avenir le plus brillant".

[7] Wole Soyinka, pote, dramaturge et romancier, a ŽtŽ laurŽat du prix Nobel de littŽrature en 1986. Son livre, Cet homme est mort, relate ses 25 mois de dŽtention en cellule (pour son soutien aux sŽcessionnistes biafrais) aprs son arrestation par le gouvernement militaire en 1967. Il a ŽtŽ plusieurs fois condamnŽ ˆ mort avant de sĠexiler volontairement.

 

[8] MAUSS M., Essai sur le don, forme et raison de lĠŽchange dans les sociŽtŽs archa•ques, Paris, PUF, 1950, p. 145-279. LĠauteur ˆ forgŽ lĠexpression de "fait social total" pour dŽsigner un phŽnomne ˆ la fois reflet et expression de la logique interne dĠune sociŽtŽ et perceptible et analysable par un regard extŽrieur plus ou moins empathique.

[9] BAYARD J.F., ÇLa citŽ cultuelle en Afrique noireÈ dans J.F. Bayard, Religion et modernitŽ politique en Afrique noire, Dieu pour tous et chacun pour soi, Paris, Karthala, 1993, p. 304.

[10] BALANDIER G., Pouvoir et modernitŽ, Paris, Fayard, 1985, p. 8.

[11] DURKHEIM E., Les formes ŽlŽmentaires de la vie religieuse, Paris, PUF 5e Žd., 1968, [Žd. originale 1912].

[12] LEFORT C., ÇPermanence du thŽologico-politiqueÈ, Temps de la rŽflexion, 1981, Tome II.

[13] Dictionnaire encyclopŽdique, Le petit Larousse, Paris, Larousse, 1997.

[14] FORTES M., PRITCHARD E.E., African Political Systems, Oxford, Oxford University Press, 1940.

[15] BONTE-IZARD, Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, Paris, PUF, 2002, p. 583.

[16] THORAVAL Y., ULUBEYAN G., Le monde musulman, Paris, Larousse, 2003, p. 71.

[17] LAST M., The Sokoto Caliphate, Londres, Longman, 1967.

[18] SELLIER J., Atlas des peuples dĠAfrique, La DŽcouverte, Paris, 2003, p. 98.

[19] Habes est lĠancien nom donnŽ aux Haoussas.

[20] A la tte de chaque ville se situe un sarki kasa, un Çchef de paysÈ ou Çchef de citŽÈ.

[21] Le jihad souvent traduit par Çguerre sainteÈ dŽsigne originellement en arabe ÇeffortÈ. ÇIl dŽsigne la lutte sŽrieuse et sincre aussi bien au niveau individuel quĠau niveau social. CĠest la lutte pour accomplir le bien et Žradiquer lĠinjustice, lĠoppression et le mal dans son ensemble de la sociŽtŽ. Celle-ci doit tre aussi bien spirituelle que sociale, Žconomique et politiqueÈ. DŽfinition donnŽe sur le site www.islamophile.org.

[22] MONTCLOS (de) M.A., Le Nigeria, Ibadan, Karthala-IFRA, 1994, p. 17.

[23] Le Sultan de Sokoto actuel est le Sultan Muhammadu Macido.

[24] AJAYI J.F.A., Political evolution in Nigeria, Ibadan, ULP, 1984.

[25] La libertŽ dĠexpression de tout citoyen nigŽrian est ŽdictŽe ˆ lĠarticle 39-1 de la Constitution FŽdŽrale du Nigeria, chapitre 4 traitant des droits fondamentaux.

[26] Les Žlections prŽsidentielles de 1999 ont vu sortir des urnes lĠancien gŽnŽral ˆ la retraite Olesegun Obas            anjo.

[27] Ces douze Etats islamiques nigŽrians sont, dans lĠordre chronologique: le Zamfara, le Sokoto, le Kebbi, le Niger, le Katsina, le Kano, le Jigawa, le Yobe, le Borno, le Kaduna et le Bauchi.

[28] Cette expression caractŽrise le principe dŽmocratique dans la Constitution franaise du 4 octobre 1958. Il nĠest pas inscrit ainsi dans la constitution nigŽriane mais il a lĠavantage dĠtre clair quant ˆ la comprŽhension de la notion de ÇdŽmocratieÈ. LĠexemple nigŽrian concernant la revendication dĠun Etat islamique semble Žmerger de la rue, donc du peuple lui-mme.

[29] On expliquera le terme de ÇdŽmocratie intŽgratriceÈ dans la seconde partie, chapitre 1.

[30] Site www.bbc.com.

[31] Evangiles de Matthieu, 22, verset 15.

[32] Site www.newsearch.bbc.com

[33] ALLIOT M., Le droit et le service public au miroir de lĠanthropologie, Paris, Karthala, 2003, p. 81.

[34] VALLET O., Une autre histoire des religions, Paris, Gallimard, 2001.

[35] THORAVAL Y., ULUBEYAN G., Le monde musulman, Paris, Larousse, 2003 p. 72.

[36] Article 44 de la Constitution FŽdŽrale du Nigeria.

[37] Le fait mme d'Žtendre la Charia au niveau pŽnal (innovation rŽcente) contrevient non seulement au droit constitutionnel nigŽrian (article 41 de la constitution fŽdŽrale) mais aussi au droit international (le Nigeria ayant ratifiŽ la convention contre la torture et la DŽclaration Universelle des Droits de l'Homme).

[38] LAST M., ÇLa Charia dans le Nord-NigeriaÈ, Politique africaine, octobre 2000, nĦ 79.

[39] ABU SALEM S.A., Introduction ˆ la lecture juridique du Coran, Bruyland, Bruxelles, 1988.

[40] SERVANT J.C., ÇAu Nigeria, la Charia ˆ lĠŽpreuve des faitsÈ, Le Monde diplomatique, juin 2003.

[41] RAMADAN H., ÇLa Charia incompriseÈ, Le Monde, 9 septembre 2002.

[42] VALLET O., Les religions dans le monde, Paris, Flammarion, 2003.

[43] Nous dŽvelopperons ce thme dans la seconde partie, chapitre 2, parmi les hypothses de solution pouvant permettre le retour ˆ la cohŽsion nigŽriane.

[44] Lord Lugard, Gouverneur GŽnŽral du Nigeria pendant la colonisation, fit prŽvaloir le principe de lĠIndirect Rule c'est-ˆ-dire le maintien des lois et des coutumes locales. Les chefs de villages faisaient office de "passerelles" entre la population nigŽriane et lĠadministration britannique.

[45] MONTCLOS (de) M.A., ÇNigŽria et Soudan : y-a t'il une vie aprs la sharia ?È, Etudes, novembre 2001, p. 447.

[46] Cheikh GUMI, ancien ÇGrand KhadiÈ du Nord, avait ŽvoquŽ lĠŽventualitŽ de la transformation de la fŽdŽration en RŽpublique islamique par le seul jeu dŽmocratique. Celui-ci estimait la population musulmane du Nigeria ˆ une large majoritŽ nationale : 70%.

[47] ABDULLAHI S.U., Search of a viable political culture. Reflections on the political thought of Sheick Abdullahi dan Fodio, Kaduna, new Nigerian, 1984.

[48] Les ououls sont les principes gŽnŽraux de la religion et du droit musulmans. Cf. www.lexilogos.com/arabe

[49] KANE O., ÇUn pluralisme en qute de dŽmocratie. Mobilisations musulmanes et rŽgimes militaire ˆ KanoÈ dans Religion et transition dŽmocratique en Afrique, CONSTANTIN F. et COULON C. (dir.), Karthala, Paris, 1997, p. 77.

[50] www.voxdei.com                                                                                                                                     

[51] www.africa-confidential.com

[52] Voir carte, Annexe nĦ 1.

[53] Roi divin en pays yorouba et dans le royaume du BŽnin.

[54] Roi des Itsekiri ˆ Warri.

[55] Ville du Portugal.

[56] MONTCLOS (de) M.A., Le Nigeria, Ibadan, Karthala-IFRA, 1994, p. 27.

[57] SELLIER J., Atlas des peuples dĠAfrique, Paris, La DŽcouverte, 2003, p. 132.

[58] CHRETIEN J.P., LĠinvention religieuse en Afrique. Histoire et religion en Afrique noire, Paris, Karthala, 1993.

[59] ANDRE C. et M., Imaginaires politiques et pentec™tismes : Afrique/AmŽrique Latine, Paris, Karthala, 2001, p. 38.

[60] Le petit Larousse, Paris, Larousse, 1997.

[61] KAREH TAGER D., ÇChez les accros de la BibleÈ, Le Monde des Religions, nĦ 2, p. 36.

[62] ZEGHIDOUR S., ÇCes sectes qui veulent conquŽrir le mondeÈ, Le nouvel observateur, nĦ 2051, p. 18.

[63] COX H., Retour de Dieu. Voyage en pays pentec™tiste, s.l., Harpercollins Publisher, 1995.

[64] KAREH TAGER D., ÇChez les accros de la BibleÈ, Le Monde des Religions, nĦ 2, p. 36.

[65] MONIOT H., Les civilisations de lĠAfrique Noire, Paris, Casterman, 1987.

[66] LEVI STRAUSS C., LĠhomme nu, Paris, Plon, 1971.

[67] MAUSS M., Manuel dĠethnographie, Paris, Editions sociales, 1967.

[68] BOEK (de) F., ÇLe deuxime monde et les enfants sorciers en RDCÈ, Politique africaine, nĦ 80.

[69] Dictionnaire encyclopŽdique Le petit Larousse, Paris, Larousse, 1997, p. 628.

[70] HOBBES, Le LŽviathan, chapitre 13.

[71] MONGA C., Anthropologie de la colre, Paris, LĠHarmattan, 1994.

[72] BONTE-IZARD, Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, Paris, PUF, 2002, p. 302.

[73] LEVY B.H., ÇIn and out AfricaÈ, Le Point, 2 mai 1992, nĦ1024, p. 54-58.

[74] LEIRIS M., Afrique fant™me, Paris, Gallimard, 1988.

[75] ÇNĠattendez plus jamais de courantÈ.

[76] MONTCLOS (de) M.A., le NigŽria, Ibadan, Karthala-IFRA, 1994, p. 282.

[77] ANIFOWOSE R., Violence and politics in Nigeria, Enugu, Nok Publications, 1982.

[78] SERVANT J.C., ÇAu Nigeria, la charia ˆ lĠŽpreuve des faitsÈ, Le Monde Diplomatique, juin 2003, p. 12.

[79] Article de lĠIRIN du 28 novembre 2002.

[80] Article de lĠAFP du 5 mai 2000. 

[81] BONTE-IZARD, Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, Paris, PUF, 2002, p. 313.

[82] Ibid., p. 314.

[83] ALLIOT M., Le droit et le service public au miroir de lĠanthropologie, Paris, Karthala, 2003, p. 80-81.

[84] BONTE-IZARD, Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, Paris, PUF, 2002, p. 315.

[85] OMS : Organisation Mondiale de la SantŽ

[86] UNICEF : Fonds des Nations Unies pour la protection de lĠenfance.

[87] MBOUGUEN M., ÇNigeria : Amina acquittŽe, un homme condamnŽ ˆ lapidationÈ, sur www.grioo.com.

[88] SOURDEL D., Dictionnaire historique de lĠIslam, Paris, PUF, 1996. La zina ou Çrelation sexuelle hors mariageÈ reprŽsente un crime puni dĠune condamnation ˆ lapidation selon la charia.

[89] MARSAUD O., ÇLa charia nĠest pas morte au NigeriaÈ, sur www.afrika.com, article du 30 juin 2002.

[90] Ce qui caractŽrise lĠIslam sunnite est lĠimportance accordŽe ˆ la sunna du Prophte. Par sunna il faut entendre la pratique prophŽtique, la coutume de la communautŽ. Elle constitue lĠidŽal communautaire, le modle de rŽfŽrence des normes ˆ respecter.

[91] BAKO A., ÇThe settelment of Sabon Gari Kano. 1913-1960È, Journal of Humanities, 2000, nĦ 12, p. 61. Sabon garuruwa signifie littŽralement Çnouveau quartierÈ en langue haoussa.

[92] On conna”t pourtant le r™le important quĠa jouŽ le Nigeria dans la rŽconciliation sud africaine.

[93] BOURDIEU P. Raisons pratiques sur la thŽorie de lĠaction, Paris, Seuil, 1994.

[94] Ibid., p. 188.

[95] MONTCLOS (de) M.A, ÇNigeria et Soudan : y a t'il une vie aprs la sharia ?È, ƒtudes, novembre 2001, p. 451.

[96] MONTCLOS (de) M.A., ÇLe Nigeria ˆ l'Žpreuve de la shariaÈ, ƒtudes, fŽvrier 2001, p. 157.

[97] El Zaky-Zaky est le chef dĠun mouvement fondamentaliste, le ÇMuslim RevolutionariesÈ. Il a ŽtŽ emprisonnŽ dans les annŽes 90 sous la dictature militaire. Il reprŽsente la voie chiite au Nigeria, minoritaire par rapport ˆ la majoritŽ sunnite des musulmans nigŽrians.

[98] SERVANT J.C, ÇLa charia ˆ lĠŽpreuve des faitsÈ, Le Monde Diplomatique, juin 2003.

[99] Le wahhabisme est intimement liŽ ˆ lĠArabie saoudite, courant privilŽgiant la lecture la plus rigoriste et formaliste du Coran. Il est la forme la plus stricte de lĠŽcole hanbalite, du nom de son crŽateur Ahmed ben Hanbal (780-855). Ne reconnaissant que le Coran et la Sunna, le wahhabisme condamne des pratiques de lĠislam telles que le culte des saints ou le soufisme. Iconoclaste ˆ outrance, il rejette toute forme dĠadoration des crŽations de lĠhomme (images, photos, tŽlŽvision etc.)

[100] ZEGHIDOUR S., ÇSur lĠEglise Universelle de Dieu au BrŽsilÈ, Le Nouvel Observateur, nĦ 2051 du 26 fŽvrier au 03 mars 2004, p. 26-27.

[101] www.rollatech.com/cloud7.

[102] A titre indicatif, 40 000 nairas = 290 euros.

[103] www.christembassy.org.

[104] PATINVOH T., article du 04 fŽvrier 2003 sur www.syfia.com/fr/article2970.

[105] DE HEUSH L., Le roi ivre ou lĠorigine de lĠEtat, Paris, Gallimard, 1972.

[106] Dictionnaire encyclopŽdique, Le petit Larousse, Paris, Larousse Livre, 2003.

[107] ROY O., propos recueillis par Henri Tincq, Le Monde des Religions, septembre-octobre 2003, nĦ 1, p. 48.

[108] OMOTUNDE J.P., ÇLĠArabie et lĠAfrique noire : une histoire entachŽe par la traiteÈ, www.africamaat.com, article du 8 fŽvrier 2004. LĠauteur dŽmontre que les liens avec lĠArabie Saoudite ne sont pas rŽcents. En effet, ds le VIIe sicle lĠArabie montrait un intŽrt certain pour le Nigeria. Une lettre adressŽe au sultan dĠEgypte par le roi africain du Bornou (Nord) illustre le rapport de force mis en place par les Arabes : lĠesclavagisme.

[109] COULON C., ÇLe radicalisme islamique au Sahara : DaĠwa, arabisation et critique de lĠOccidentÈ, Les nouveaux oulŽmas, OTAYEC R. (dir.), Paris, Karthala, 1999, p. 144.

[110] Abubakar dĠabord disciple de Gumi, va peu ˆ peu sĠen distancer pour former son propre groupe, rŽformiste wahhabite, contre la RŽvolution iranienne mais ayant de la sympathie pour les confrŽries.

[111] KANE O., ÇUn pluralisme en qute de dŽmocratie. Mobilisation musulmanes et rŽgime militaire ˆ KanoÈ dans Religion et transition dŽmocratique en Afrique, CONSTANTIN F. et COULON C (dir.), Karthala, Paris, 1997, p. 66.

[112] Enqute de la NDLEA (New Drug Law Enforcement Agency) sur le trafic de drogue au Nigeria.

[113] ÇBlanchir au nom de DieuÈ, article du 18 avril 2004, www.rfi.fr.

[114] http://www.nigeria.com, sur lĠune des cha”nes chrŽtiennes.

 

[115] La rŽgion des Oil Rivers tire son nom non pas du pŽtrole mais des palmiers ˆ huile qui firent sa richesse au temps de la colonisation.

[116] La cassitŽrite et la colombite sont des minerais activement exploitŽs en tant que source d'Žtain, mais aussi pour la fabrication du bronze et d'autres alliages particuliers.

[117] Chiffres tirŽs du rapport prŽsentŽ par le SŽnat franais, ÇLe Nigeria, un partenariat bien comprisÈ, annŽe 2000, sur le site www.senat.fr.

[118] Titre dĠune des Ïuvres de lĠŽcrivain engagŽ Wole SOYINKA.

[119] En 1997, le total des exportations sĠŽlve selon la Central Bank of Nigeria ˆ 771 000 tonnes.

[120] DonnŽes 2004 sur le site www.fr.encarta.msn.com.

[121] MARSHALL-FRATANI R. et PECLARD D., ÇLa religion du sujet en AfriqueÈ, Politique africaine, octobre 2002, nĦ 87, p. 5.

[122] Article du 16 octobre 2001, Courrier International, nĦ 570.

[123] SERVANT J.C., Le Monde Diplomatique, juin 2003, p. 13.

[124] Voir Annexe nĦ 2.

[125] MBOUGUEN H., ÇPŽtrole : le brut nigŽrian, alternative pour les USA ?È, article du 06 avril 3003, sur le site www.grioo.com.

[126] ÇReligious Freedom Report 2000È, Bureau of Democraty, Human Rights, and Labour, sur www.us.state.gov.

[127] RADCLIFF BROWN A. R., The Social Organization of Australian Tribes, Glencoe, Illinois, The Free Press, 1948.

[128] MONTCLOS (de) M.A., le NigŽria, Ibadan, Karthala-IFRA, 1994, p. 147.

[129] NICOLAS G., ÇReligion, sociŽtŽ et dŽveloppement : exemple du NigeriaÈ, Paris, Culture et dŽveloppement, s.d., p. 411.

[130] Les quatre cinquimes des richesses pŽtrolires du Nigeria se situent dans cette rŽgion.

[131] MEILLASSOU C., Anthropologie de l'esclavage, PUF, 1986.

[132] LACOSTE Y., ÇGŽopolitiques internes en AfriqueÈ, HŽrodote, juillet-septembre 1987.

[133] LACOSTE Y., ÇAfriques blanches, Afriques noiresÈ, HŽrodote, juillet-septembre 1992.

[134] ÇLutte contre la traite des enfants en Afrique Centrale et en Afrique OccidentaleÈ, article de juin 2001, Žditions archivŽes de lĠOIT, texte nĦ 39 sur le site www.ilo/public/french/bureau/inf/magazine.

[135] BANGRE H., ÇDes enfants sauvŽs de lĠesclavage, 74 BŽninois libŽrŽs au NigeriaÈ, article du jeudi 16 octobre 2003 sur le site www.afrik.com

[136] VEREECKE C., ÇThe slave experience in AdamawaÈ, Cahiers dĠEtudes Africaines, 1994, p. 133-135.

[137] MORRE M., Dictionnaire encyclopŽdique dĠhistoire, Paris, Bordas, 1989, p. 3285.

[138] Ville yorouba du sud-ouest, cÏur religieux de la nation yorouba o le fils du dieu suprme Olorun aurait eu sept enfants qui se seraient partagŽs le royaume.

[139] MONTCLOS (de) M.A., Le Nigeria, Ibadan, Karthala-IFRA, 1994, p. 21.

[140]Le dernier recensement officiel au Nigeria date de 1963. Il est le dernier ˆ comporter des indications confessionnelles. Il est ancien mais demeure la seule rŽfŽrence en chiffre existant sur le pays car les suivants ont tous ŽtŽ invalidŽs car avŽrŽs ÇgonflŽsÈ pour des raisons politiques par chacune des rŽgions.

[141] NICOLAS G., ÇDynamisme de lĠIslam au Sud du SaharaÈ, Publications orientalistes de France, 1981, p. 267.

[142] ALLIOT M., Le droit et le service public au miroir de lĠanthropologie, Paris, Karthala, 2003, p. 79-85.

[143] LEWIS B., Musulmans en Europe, Arles, Actes Sud, 1992.

[144] IBRAHIM T., ÇLĠesprit humaniste dans lĠIslamÈ, article du 24 novembre 1993, sur www. mouvementhumaniste.free.fr. ÇMacro - anthropeÈ : lĠhomme a grande Žchelle.

[145] ALLIOT M., Le droit et le service public au miroir de lĠanthropologie, Paris, Karthala, 2003, p. 81.

[146]LE ROY E., Les Africains et lĠInstitution de la Justice. Entre mimŽtismes et mŽtissages. Paris, Dalloz, 2004, p. XIV.

[147]. LE ROY E., ÇL'accs ˆ l'universalisme par le dialogue interculturelÈ, Revue gŽnŽrale de droit, vol. 26, 1995, p. 14-15. LĠarchŽtype ÇunitaireÈ sĠest transformŽ en ÇunitaristeÈ, source de difficultŽs.

[148] RUFF P.J., Adam, Eve et le serpent, Paris, Flammarion, 1989, p. 72 et p. 227.

[149] Transcendance : image verticale, le droit vient dĠen haut dĠo lĠidŽe dĠun droit imposŽ.

[150] Immanence : image horizontale, le droit se crŽe peu ˆ peu par lui-mme donc conception dĠun droit nŽgociŽ.

[151]ALLIOT M., Anthropologie et juristique - Sur les conditions d'Žlaboration d'une science du droit, 1953-1989, Paris, LAJP, 1983, p. 226.

[152] LE ROY E., ÇL'hypothse du multijuridisme dans un contexte de sortie de modernitŽÈ, LAJOIE A. (dir.), ThŽorie et Žmergence du Droit, pluralisme juridique, Bruxelles, Brulyant/thŽmis, 1998, p 37.

[153] Le mythe de fondation Dogon par exemple avec la rŽunion des paires de jumeaux ou celui des Bambara du Mali.

[154] EBERHARD C., ÇPluralisme et Dialogisme : Les Droits de lĠHomme dans un contexte de mondialisation qui ne soit pas uniquement occidentalisationÈ, Revue de Mauss, 1er semestre 1999, nĦ 13, p. 265.

[155] DUMONT L., Essais sur lĠindividualisme, une perspective anthropologique sur lĠidŽologie moderne, Paris, Seuil, 1991, p. 140-141.

[156] Ibid., p. 266.

[157] VACHON R., ÇL'Etude du pluralisme juridique: une approche diatopique et dialogaleÈ, Communication au XIe Congrs International des Sciences Ethnologiques et Anthropologiques, QuŽbec, Journal of Legal Pluralism, Aožt 1983.

[158] LE ROY E., ÇL'hypothse du multijuridisme dans un contexte de sortie de modernitŽÈ, LAJOIE A. (dir.), ThŽorie et Žmergence du Droit, pluralisme juridique, Bruxelles, Brulyant/thŽmis, 1998.

[159] SCHMITT N., ÇLe fŽdŽralisme vaudou ! Le Nigeria ˆ l'heure de la dŽmocratisationÈ, sur www.unifr.ch/spc, article de novembre 1992.

[160] Ibid.

[161] Le gŽnŽral Johnson Aguiyi Ironsi, chef de lĠarmŽe lors du premier coup dĠEtat en janvier 1966, il emprisonne les putschistes et se pose en continuateur de la lŽgitimitŽ fŽdŽrale.

[162] En juillet 1966, un groupe dĠofficiers nordistes renverse Ironsi qui est tuŽ ; le lieutenant colonel Yakubu Gowon prend le pouvoir.

[163]Le 29 juillet 1975, un coup dĠEtat menŽ par le gŽnŽral Murtala Mohammed renverse la junte en lĠabsence de Gowon.

[164] Le 27 aožt 1985, le coup dĠEtat sans effusion de sang du gŽnŽral Ibrahim Babangida renverse lĠadministration civile de Shagari.

[165] Le principe de dŽrivation, basŽ sur le montant des contributions locales au budget fŽdŽral, est censŽ garantir lĠindŽpendance politique et financire des Etats fŽdŽrŽs mais il a ŽtŽ abandonnŽ ˆ mesure que se disloquent les rŽgions.

[166] Le fŽdŽralisme amŽricain est nŽ de lĠassociation dĠEtats unitaires prŽalablement autonomes alors que le fŽdŽralisme nigŽrian sĠest construit par dissociation dĠun Etat unitaire.

[167] Phrase entendue lors dĠun journal dĠinformation sur Radio France International en juin 2004.

[168] ÇO Dieu de la crŽation, dirige notre noble cause, guide nos dirigeants vers le bienÈ, ÇDonc aide moi mon DieuÈ

[169] BIA T.B., article paru dans Afriquespoir, juillet-septembre 2001, nĦ 15.

[170] Rosicrucianisme ou Rose-Croix : mouvement spirituel qui se veut tre une synthse des diffŽrentes religions orientales et occidentales. Sorte de philosophie de vie, proximitŽ avec le mouvement de franc-maonnerie.

[171] ZEGHIDOUR S., ÇLes croisŽs de lĠApocalypseÈ, Le nouvel observateur, nĦ 2051, p. 18.

[172] FOUCAULT M., Dits et Žcrits volume 2, Paris, Gallimard, 1994, p. 719.

[173] NICOLAS G., Les nations ˆ polarisation variable et leur Etat. Le cas nigŽrian, Terray E. (dir.), lĠEtat contemporain en Afrique, Paris, LĠHarmattan, 1987.

[174]VANDERLINDEN J., ÇReturn to Legal Pluralism:Twenty Years LaterÈ, Journal
of Legal Pluralism and Unofficial Law
, 1989, nĦ 28, p. 153.

[175] LE ROY E., Le jeu des lois, une  anthropologie dynamique du droit, Paris, LGDJ, col. Droit et sociŽtŽ, 1999.

[176] MENDRAS H., ElŽments de sociologie, Paris, Armand Colin, 1989.

[177] LIJPHART A., Democracy in Plural Societies. A Comparative Exploration, New Haven, Yale University Press, 1980.

[178] LIJPHART A., ÇThŽorie et pratique de la loi de la majoritŽ : la tŽnacitŽ dĠun paradigme imparfaitÈ, Revue internationale de sciences sociales, aožt 1991, Paris, nĦ 129, p. 515.

[179] Cf. la thŽorie de Raimon PANNIKAR sur lĠuniversalisme en tant que requis.

[180] LE ROY E., Le jeu des lois, une  anthropologie dynamique du droit, Paris, LGDJ, col. Droit et sociŽtŽ, 1999.

[181] LE ROY E., Les Africains et lĠInstitution de la Justice. Entre mimŽtismes et mŽtissages, Paris, Dalloz, 2004, p. 42-43. LĠauteur rappelle lĠŽpistŽmologie du mot ÇpalabreÈ et explique la prŽcaution avec laquelle il faut lĠemployer.

[182] ÇEntretien avec Mgr John Onaiyekam, Archevque d'AbujaÈ article du 17 aožt 2001, Voix dĠAfrique, nĦ 53.

[183] CROWLEY J., ÇPacifications et rŽconciliation : quelques rŽflexions sur les transitions immoralesÈ, Cultures et Conflits, Printemps, 2001, nĦ41, p. 75-98.

[184] LEVI-STRAUSS C., Structure ŽlŽmentaire de la parentŽ Paris, Mouton, 1967, p. 10.

[185] VACHON R., ÇGuswenta ou lĠimpŽratif interculturelÈ, Interculture, Vol. XXVIII, 1995, nĦ 2, cahier nĦ 127, p. 10-11.

 

[186] PANIKKAR R., ÇLa notion des droits de lĠhomme est-elle un concept occidental ?È, Interculture, Vol. XVII, 1984, nĦ 1, Cahier 82, p. 3-27.

[187] LĠendoculture ou endo-culture est lĠessence ˆ lĠintŽrieur de notre culture propre. Elle est notre construction personnelle, ŽdifiŽe par notre histoire, notre Žducation etc.

[188] VACHON R.,ÇLe mythe Žmergent du pluralisme et de lĠinterculturalisme de la rŽalitŽÈ, ConfŽrence donnŽe au sŽminaire Pluralisme et SociŽtŽ, Discours alternatifs ˆ la culture dominante, organisŽ par lĠInstitut Interculturel de MontrŽal, le 15 FŽvrier 1997, p. 7.

 

[189] HASSNER P., ÇMŽmoire, justice, rŽconciliationÈ, Critiques Internationales, 1999, nĦ5, p. 124.

[190] ROULAND N., Anthropologie juridique, PUF, ÇQue sais-je ?È, Paris, 1990, p. 84.

[191] ALLIOT M., Le droit et le service public au miroir de l'anthropologie, Karthala, Paris, 2003.

[192] MICHALLON T., ÇReconstructions nationales. LĠAfrique au dŽfi de lĠEtat pluricommunautaireÈ, Le Monde diplomatique, dŽcembre 2003, p. 16-17.

[193] NICOLAS G., Religion, sociŽtŽ et dŽveloppement : exemple du Nigeria, Paris, Culture et dŽveloppement (Žd.), s.d., p. 411.

[194] ÇRŽsolution de conflits locaux/initiatives locales pour la paixÈ, Document prŽparŽ pour le ComitŽ coordinateur canadien pour la consolidation de la paix, le 27 janvier 1998. Sur le site www.canada.gc.ca.

[195] Cours dĠanthropologie juridique de Monsieur LE ROY, annŽe DEA ÇEtudes AfricainesÈ.

[196] Rapport intitulŽ ÇCivil Society and Conflict Management in AfricaÈ, AcadŽmie mondiale pour la paix.

[197] BONTE-IZARD, Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, Paris, PUF, 2002, p. 218.

[198] POLANYI K. et ARENSBERG C., Les systmes Žconomiques dans lĠhistoire et dans la thŽorie, Paris, Larousse, 1975.

[199] ÇLĠEtat de lĠAfrique en 2004È, Jeune Afrique lĠIntelligent, Hors-sŽrie nĦ 6, p. 182.

[200] MONTCLOS (de) M.A., le NigŽria, Ibadan, Karthala-IFRA, 1994, p. 212.

[201] Entretien avec lĠex Ambassadeur au Nigeria, voir Annexe nĦ 2.

[202] ÇLĠEtat de lĠAfrique 2004È, Jeune Afrique lĠIntelligent, Hors sŽrie nĦ 6, p. 183.

[203] MONTCLOS (de) M.A., le NigŽria, Ibadan, Karthala-IFRA, 1994, p. 214.

[204] BONTE-IZARD, Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, Paris, PUF, 2002, p. 222.

[205] KARDINER A., The Individual and his Society, New York, Colombia, 1939.

[206] BONTE-IZARD, Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie, Paris, PUF, 2002, p. 223.

[207] MEAD M., Une Žducation en Nouvelle GuinŽe, Paris, Payot, 1973.

[208] MAWETE S., ÇLĠenseignement de la culture ˆ la paix ˆ lĠŽcole primaire congolaiseÈ, 06 juin 2003, Texte nĦ 4, sur www.educaf.org.

[209] LEIF J., Philosophie de l'Žducation, tome 2, Paris, Delagrave, 1967, p. 92.

[210] Mot franais qui traduit les ÇvoiesÈ ou Çchemins de DieuÈ dont les membres se disent frres.

[211] BALTA P., LĠislam dans le monde, Paris, Le Monde Ždition, col. La mŽmoire du monde, 1991, tableau p. 352.

[212] Cette description de messe pentec™tiste est elle tirŽe dĠŽmissions diverses sur le sujet, particulirement au BrŽsil avec LĠAssemblŽe de Dieu, Eglise en pleine expansion.

[213] COPANS J., Introduction ˆ lĠethnologie et ˆ lĠanthropologie, Paris, Nathan, 2002, p. 80.

[214] MONTCLOS (de) M.A., Le Nigeria, Paris, Karthala, 1994, p. 248.

[215] ALLIOT M., Le droit et le service public au miroir de lĠanthropologie, Paris, Karthala, 2003, p. 12.

[216] Telles que dŽfinies dans le Jeu des lois. LE ROY E., Le jeu des lois, une anthropologie dynamique du droit, Paris, LGDJ, col. Droit et sociŽtŽ, 1999.

 

[217] Les ÇMCCÈ sĠintgrent dans un systme juridique tripode, parmi les ÇSystme de Disposition DurableÈ (SDD) et les ÇNormes GŽnŽrales et ImpersonnellesÈ (NGI), respectivement coutumes, habitus et lois selon la thŽorie de la juridicitŽ ŽlaborŽe par Etienne Le Roy.

[218] SOLJENITSYNE A., Comment rŽamŽnager notre Russie ?, Paris, Seuil, 1980, p. 68.

[219] DURKHEIM E., Les formes ŽlŽmentaires de la vie religieuse, Paris, PUF 5e Žd., 1968.

[220] Compromis dia-social plut™t quĠun Çcontrat socialÈ ˆ la Jean Jacques Rousseau, plus caractŽristique des sociŽtŽs occidentales.

[221] PANIKKAR R., ÇLa notion des droits de lĠhomme est-elle un concept occidental ?È, Interculture, Vol. XVII, 1984, nĦ 1, Cahier 82.

 

[222] TemporalitŽ tripode relevant donc du religieux, du politique et de lĠŽconomie expliquŽe par Etienne Le Roy dans Le jeu des lois.