
Critique de la raison juridique, 2. Gouvernants sans frontires, entre mondialisation et post-mondialisation
Le postulat la base de cet ouvrage repose sur le constat que la mondialisation ou globalisation dans le champ conomique et des marchs financiers et dans celui des relations internationales implique un bouleversement des certitudes et une rvolution dans le champ dĠexercice, le mode de production et de mise en Ïuvre dĠune rgulation par le droit. Il sĠagit donc au pralable de prendre acte de la fin de lĠordre juridique ancien rvolu caractris par la souverainet des Etats-Nations et de lĠaltration de la raison juridique travers la Ç dilution des lignes territoriales face lĠinvasion des technologies qui se moquent des espaces borns È.
LĠauteur discerne dans les mutations contemporaines, une reconfiguration des relations entre les deux raisons qui sĠopposent dans le droit : lĠconomique (part de jeu, de prise de risque, mouvement) et le symbolique (protecteur de la communaut restreinte, scurit) travers le retour dans le droit dĠune raison plurielle et projective fonde sur le jeu, plus segmente que fractionne.
Il axe son analyse sur des couples dĠoppositions, dĠantinomies : central/ priphrique, ludique/ providentiel, homogne/ htrogne, simple/ complexe, conflit/ ngociation, reprsentation/ participation en montrant comment les mutations du droit contemporain affectent les principes directeurs et les concepts recteurs fondamentaux sur lesquels sĠest fonde la rationalit juridique moderne.
LĠouvrage est conu comme Ç une histoire raconte par couches successives une suite de panneaux coulissants È qui illustrent le fait que si lĠobjet demeure le mme, le regard change. Il est au cÏur de son temps et des problmatiques actuelles et convie une analyse la fois rigoureuse et foisonnante dĠun monde contemporain hyper complexe travers le prisme du droit et de ses mutations.
On retrouve lĠrudition la laquelle nous a habitu Andr-Jean Arnaud, une connaissance intime de lĠhistoire des ides laquelle il a en outre particip lui-mme et dont il fait volontiers une auto-critique qui apparat comme particulirement rafrachissante soulignant en creux lĠimportance quĠil accorde la vise critique qui sert de fil conducteur cet ouvrage. Une certaine factie aussi dans le maniement des paradoxes et des concepts. Un affinement progressif de la pense vers plus de nuances qui fait que cĠest dans la dernire partie de lĠouvrage quĠapparaissent les avances significatives aprs une monte en puissance savamment orchestre.
Cet ouvrage est bas sur une axiologie complexe : lĠauteur fait preuve dĠun optimisme prudent et lucide dans le cadre duquel il expose et pse soigneusement les rcuprations possibles notamment autour de la question de la Ç bonne gouvernance È conue en ralit sur le modle no-libral. A-J Arnaud vise ainsi affronter une ralit dans laquelle il constate un dcalage entre la thorie de la globalisation et sa mise en pratique (notamment la primaut de la globalisation de contrle sur celle des droits de lĠhomme quĠil illustre notamment avec les politiques de tolrance zro). Il insiste sur les risques de rcupration de la globalisation, sur les intrts sous-jacents et notamment la volont de faire prvaloir un modle conomique et dĠinstaurer la suprmatie de certains acteurs particulirement puissants et souligne les effets pervers possibles de la globalisation travers le renforcement des dsquilibres et des ingalits entre les acteurs.
Il sĠagit dĠune
belle thse qui sĠarticule sur quatre propositions :
- La rationalit ludique caractristique de la globalisation repose sur des fondements philosophiques quivoques.
- La globalisation emporte une segmentation de la raison juridique travers la reconfiguration des lieux de production, de rgulation et une redfinition des protagonistes qui rclament le pouvoir en partage et ne se contentent plus de revendiquer, de contester, de protester, dĠexercer une pression. Bref, une qute de participation la production des normes (et lĠauteur dĠajouter aussitt, Ç ce nĠest pas la rgle È, un paradoxe de plus)
- LĠapparition dĠune rgulation de type interactif entre ce qui est produit par la reprsentation et ce qui est labor au travers de la participation avec lĠoutil appropri pour donner forme au dsir de participation : la Ç gouvernance È.
- Et enfin, lĠmergence dĠun nouveau projet de socit qui ncessite un schme thorique adquate et respectueux de la complexit. Il propose un projet de participation citoyenne au dire droit permettant dĠorienter lĠaction et de donner chacun une place et assurant le passage dans lĠre de la post-mondialisation.
Le plan de lĠouvrage comprend cinq chapitres: I. la fin dĠun ordre (de la presse la puce), II. Un jeu subverti (de la Providence au jeu), III. Dire le droit : une dclinaison irrgulire (dĠune reconfiguration des lieux de rgulation), IV. le pouvoir en partage (dĠune redfinition des protagonistes : des acteurs diffrencis), V. rinventer un projet : le long chemin vers la post-mondialisation (les limites du dire droit en rgime de reprsentativit.
LĠauteur commence par dresser, dans la description de la fin dĠun ordre (I), un tat du monde en retraant les ruptures et les brches lĠorigine de la globalisation : le choc ptrolier de 1973 et la chute du mur de Berlin, le passage des accords de Brettons Woods lĠOMC, lĠchec des ngociations de lĠUruguay Round dans le cadre du GATT avec comme rsultant la ncessaire confrontation au choix entre le maintien du protectionnisme tatique et lĠouverture des frontires lĠconomie de march.
Il dcrit la remise en question des frontires nationales et lĠrosion de la souverainet des Etats travers la soumission la rationalit conomique notamment dans le domaine des marchs financiers, de lĠcosystme, de la criminalit et du terrorisme. Il montre comment la contractualisation des changes a impliqu un remplacement progressif de la suprmatie de lĠautorit publique par celle de la ngociation prive travers notamment le passage de la rglementation la rgulation.
Il analyse le march comme champ transnational chappant aux droits nationaux et internationaux ; ainsi il montre que la globalisation est une ralit, un fait, et que si elle doit son apparition des conditions dĠmergence particulires, elle est aujourdĠhui incontournable ; ses causes sont multiples, ses affinits avec lĠconomique videntes travers lĠintroduction du jeu, du mouvement, du risque, du projet.
A-J Arnaud fait le constat quĠil nĠexiste pas aujourdĠhui de fondements philosophiques permettant de donner la globalisation la rationalit dont elle manque: les rponses du droit et du politique sont inadquates, les gouvernants dsorients, les chercheurs et intellectuels dpourvus dĠoutils conceptuels. Cette place vide permet le dveloppement et lĠpanouissement dĠune orientation voire dĠune rcupration visant instaurer lĠhgmonie du libralisme en matire de relations conomiques travers la rintroduction en force et sans alternative srieuse des doctrines no-librales et hgmonique du march : il sĠinterroge en creux sur les conditions intellectuelles et politiques pour que la globalisation soit autre chose, un potentiel et une chance de repenser le droit et avec lui une socit globale plus juste É
A-J Arnaud instille au fur et mesure de lĠavancement de sa rflexion, des lments de nature contrer la rcupration no-librale de la globalisation : la ncessit de comprendre les enjeux, de tourner la page et de mobiliser une capacit dĠinvention, de crativit, en bref dĠaffronter la bte; lĠintroduction de la complexit travers la dialectique du global et du local ; la prise en compte des nouveaux acteurs et avec eux notamment lĠmergence de la notion de gouvernance.
Il montre dans la deuxime partie (Un jeu subverti), les soubassements philosophiques et pistmologiques de la globalisation se fondant sur la rationalit marchande travers une prsentation des penses dĠauteurs no-libraux comme Nozick, Rawls et surtout Hayek et montre que, face ces thories, aucune critique constructive du march nĠest vritablement propose. Il sĠinterroge ce propos sur la question troublante de savoir pourquoi certains penseurs, en citant notamment lĠÏuvre de P. Bourdieu, nĠaient fait quĠalimenter la rsistance?
Tandis que Rawls tente une rconciliation entre les deux traditions politiques opposes de la libert (Locke) et de lĠgalit (Rousseau), Nozick fait lĠapologie de lĠEtat minimal et du dsengagement de lĠEtat rejoignant ainsi les travaux dĠHayek et sa thorie de la main invisible avec la valorisation de lĠordre spontan auto-organis, auto-gnr du march conu comme lĠarchtype du kosmos par opposition au taxis (organisation). Dans ce modle, lĠEtat tire sa lgitimit exclusivement dan la protection collective des intrts individuels en lĠabsence dĠautre entreprise susceptible de prendre en charge cette protection induisant une rduction du rle de lĠEtat et le dveloppement de celui du juge, gardien des rgles de bonne conduite. Hayek propose une critique de la toute puissance illusoire de la raison et du mythe du lgislateur suprme, laquelle il prfre la tradition, la coutume et lĠhistoire. Ainsi, pour ces auteurs la rationalit qui caractrise la rgulation est axe sur le jeu du march tempr par le recours des standards comme lĠquit sĠopposant la justice sociale et consistant dans la soumission aux mmes rgles abstraites, la dmocratie et les droits de lĠhomme.
Il montre galement comment le libre jeu du march est sens tre frein par dveloppement dĠune dmocratie globalise comprenant les Droits de lĠhomme et le modle dmocratique reprsentatif dĠune raison humaniste, (Lex humanitatis) tout en montrant les risques de vhiculer un nouvel expansionnisme de lĠordre occidental et du libre change favoris par un rgime dmocratique.
LĠauteur souligne la mise en scne du temps (raison chrono-logique) dans la globalisation travers la notion de dure et de durable et lĠide de risque. Mais ici aussi, il pointe les ambiguts lies aux relents ethnocentriques travers la prdominance des conomies des pays dvelopps dans ce Ç march È.
La Justice nĠest pas lĠabri de ses mutations travers le retour un droit dĠessence judiciaire. Le juge occupe une place cruciale comme gardien de rgles de juste conduite qui assurent le respect de lĠordre spontan avec comme rsultat global escompt de faire en sorte que le plus grand nombre possible dĠanticipations se trouvent confirmes. Ainsi apparaissent la fois lĠadaptation de la Justice aux mutations des socits contemporaines et la globalisation dĠun modle de justice, celui de la Common Law.
Quant aux tendances contemporaines la djudiciarisation, dlgalisation, et drglementation, lĠauteur souligne quĠil ne sĠagit pas dĠun dsengagement de lĠEtat mais dĠun passage un autre type de rgulation sous lĠgide dĠun systme normatif diffrent dans lequel lĠEtat participe son propre dcentrement (par exemple travers la promotion des modes alternatifs de rsolution des conflits). Le rle de lĠEtat est galement raffirm travers lĠexercice dĠune souverainet accrue dans les institutions rgionales et internationales et la protection quĠil est seul en mesure dĠassurer contre lĠordre global qui sĠintroduit par la voie notamment des changes conomiques.
Dans sa troisime partie (Dire le droit, une dclination irrgulire), lĠauteur dveloppe son argument quant la segmentation du pouvoir de dire le droit travers lĠapparition aux cts du droit tatique, dĠautres modes de rgulation juridique. Les divers centres dĠlaboration de normes et de rgles et leurs nouveaux acteurs forment des niveaux diffrencis, dans le cadre dĠune Ç polycentricit È juridique qui fait cho au pluralisme juridique et qui suppose une porosit entre les diverses autorits susceptibles de produire des actes de rgulation. Il insiste sur la ncessit de diffrencier les diffrents niveaux de dploiement de la globalisation partir du centre de gravit que constitue lĠEtat, chaque domaine dĠaction spcifique correspondant un champ de rgulation partiellement autonome.
La globalisation par en dessus sĠexprime au niveau rgional par lĠintermdiaire des blocs rgionaux qui visent pour les plus aboutis dĠentre eux et notamment la Communaut Europenne lĠharmonisation et lĠintgration, le principe de subsidiarit tant destin permettre la constitution dĠun droit communautaire intgr tout en offrant une incontournable juxtaposition et intgration des rgles juridiques. Au niveau mondial, les instances internationales classiques conues sur le mode dĠententes entre Etats souverains sont de plus en plus supplantes par les entreprises transnationales, des institutions puissantes comme le FMI, la Banque mondiale, le G7, lĠOMC ainsi que par les gouvernements des pays centraux.
Quant aux instances globales telles que dessines par le rapport de la Commission sur la gouvernance globale institue par lĠONU et sur lequel lĠauteur sĠappuie, (notamment le projet de cration dĠun Conseil de Scurit Economique) elles auraient vocation intervenir l ou les processus internationaux prouvs ne parviennent pas trouver de solutions notamment pour des motifs humanitaires ou de scurit globale la rserve prs notamment du caractre indpassable des Etats Nations chargs de mettre en oeuvre les dcision prises au niveau global.
La globalisation sĠeffectue galement par en dessous travers la dmocratie globale et le dveloppement des droits de lĠhomme sous plusieurs formes : celle de pouvoirs dlgus par lĠEtat travers la dlocalisation, dconcentration, dcentralisation ou par la constitution dĠautorits rgulatrices chargs de la rgulation dĠespaces rendus la libert de commerce et dans des domaines en mutation technologique mais aussi travers lĠauto-rgulation du secteur priv et la gnralisation des codes de bonne conduite et le mode de gestion principalement contractuel de la vie associative.
La globalisation au travers est symbolise, quant elle, par le rseau internet, les marchs financiers ainsi que par les entreprises transnationales chappant aux rgulations nationales et internationales. Elle sĠexprime galement travers une criminalit au sens large chappant aux rgulations et aux contrles conus pour un monde pass et exploitant les moyens technologiques pour la fois la maximisation des opportunits criminelles et la minimisation du risque.
La globalisation sur les bords recouvre les hypothses de pluralisme juridique, de lgalit poreuse sous la forme dĠalternatives informelles se dveloppant soit dans le cadre du droit de lĠEtat travers les voies para-judiciaires de rglement des litiges soit hors du cadre du droit de lĠEtat avec lĠexemple du mouvement des juges alternatifs au Brsil. Ce type de globalisation exprime selon lĠauteur lĠmergence de la notion de communaut (justice informelle, populaire, gouvernement privÉ) et travers elle le dsir de participation des acteurs de la socit civile.
Et enfin, la globalisation par del dpasse le droit tatique sans pour autant relever dĠune instance suprieure. Il sĠagit des droits de lĠhomme et de la tendance contemporaine leur protection globale travers le rle accru des ONGs mais sans oublier de souligner la dlicate question du contrle juridictionnel.
Cette segmentation ncessite un ensemble dĠacteurs diffrencis et implique le partage du pouvoir de dire le droit (IV : le pouvoir en partage). Elle implique la prise en compte de la socit civile comme acteur part entire et lĠauteur de constater que les organisations du tiers secteur sĠimposent comme des interlocuteurs de plus en plus incontournables, porteurs aujourdĠhui dĠune rationalit thique majoritairement anti-mondialisatrice utilisant les moyens dĠinformation des nouvelles technologies pour se dvelopper.
Un certains nombre de questions se posent quant au contours de cette socit civile et quant sa lgitimit. LĠauteur insiste sur le caractre composite de la socit civile o lĠon trouve des revendications diffrentes : droits crances, revendications territoriales, des groupes divers : minorits, identits collectives et culturelles, des objectifs diffrents : affinits conomiques et identits rgionales É
La socit civile se caractrise par une volont de participer la vie publique, travers la gestion ngocie des normes juridiques qui peut tre qualifie sous le nom de gouvernance qui requiert selon lĠauteur deux conditions : la volont de participation lĠlaboration des dcisions et lĠaptitude de la gouvernance faciliter cette participation. Ainsi la rationalit juridique se dcline dsormais au pluriel : droit hors la loi travers la marge de manoeuvre dont dispose lĠadministration dans lĠapplication de la loi, normes hors le droit travers la participation des groupes dĠintrt dans la prparation des politiques publiques et les modes alternatifs de rsolution des conflits, grve du droit sous la forme dĠun regain du contrat et de la responsabilit, droit hors des nations qui suppose une approche pluraliste seule mme de saisir les rapports complexes entre ordres juridiques interne et droit europen...
Il sĠagit dans le cadre de la gouvernance non pas de faire la critique systmatique du politique mais au contraire du projet de rinventer le politique en prnant la diversit des formes de gouvernance.
LĠauteur souligne que si, la notion de gouvernance vient des Etats-Unis et notamment de la gouvernance dĠentreprise, il convient de concevoir la gouvernance globale comme le dpassement du bilatralisme et lĠimplication dĠinstances non titulaires dĠune souverainet tatique. Ainsi, malgr une pratique diversifie, lĠauteur montre que la gouvernance est devenue un paradigme impliquant un certain nombre dĠlments: la coordination des diffrents acteurs dans lĠaction publique, la gestion collective, des buts propres discuts collectivement, lĠarticulation entre des logiques dĠaction divergentes, la construction dĠun consensus, lĠlaboration de programme dĠaction et de politiques publiques concertes.
LĠauteur souligne les limites et dangers propres la conception et la mise en Ïuvre de la gouvernance en termes notamment de sensibilisation, de cot, de reprsentation de la participation, de comptence notamment par rapport au rle des experts, de qui dcide en fin de compte et au nom de quoi et surtout la question centrale de la lgitimit en lĠabsence de normes constitutionnelles. Ainsi, selon lĠauteur les questionnements et les drives possibles concernant la gouvernance ne pourront trouver de rponse que dans le cadre dĠune thorie crdible notamment des rapports entre gouvernement et gouvernance. (V. Rinventer un projet politique : le long chemin vers la post-mondialisation)
CĠest autour du concept clef de gouvernance que lĠauteur formule sa thse autour de plusieurs axes :
4. La gouvernance doit tre reconnue Ç juridiquement È constitutionnellement comme mode de rgulation. Soit dit en passant, ne sĠagit-il pas ici dĠune rapparition fugace dĠune posture positiviste travers cette ide que la lgitimit ultime provient ncessairement de la ratification par lĠEtat et du systme reprsentatif.
Cette formalisation dĠune pluralit de niveaux autonomes et spcifiques correspondants au trois sous-systmes quĠil a identifi (projet de socit/ plans dĠaction/ slection des dcisions) dans lĠlaboration de la dcision politique, permettrait selon lĠauteur de djouer les faiblesses identifies auparavant dans la mise en Ïuvre de la gouvernance.
A-J Arnaud insiste sur lĠurgence de penser lĠpoque contemporaine en terme de rupture et non dĠvolution et de la ncessit de construire une nouvelle cathdrale en cho aux propos de Paul Valery. On peut considrer, en particulier la lumire de la modification radicale du rle de chercheur quĠil dcrit, boussole la fois au service de la socit et de ses gouvernants, quĠ travers son ouvrage il a pos une pierre.
Carole Youns