Olivier Barrire & Catherine Barrire, Un droit ˆ inventer. Foncier et environnement dans le delta intŽrieur du Niger, France, IRD ORSTOM, 2002

 

 

 

Espace partagŽ entre plusieurs systmes dĠactivitŽs (agriculture, pche, Žlevage), le delta intŽrieur du Niger au Mali est aussi un espace conflictuel. La pression dŽmographique et les sŽcheresses ont accru la compŽtition pour lĠaccs aux ressources naturelles dont dŽpendent les populations. Pour rŽsoudre des conflits fonciers incessants et gŽrer lâensemble de ces ressources, quel droit appliquer? Ni le droit Žtatique, directement issu d'une conception occidentale, ni les systmes traditionnels, ni la pratique locale ne parviennent ˆ apporter de solutions pertinentes et durables. La dŽcentralisation, malgrŽ ses promesses, nĠa pas encore restituŽ aux acteurs locaux la ma”trise de leurs ressources naturelles. Ds lors, il faut repenser, et mme inventer, un modle juridique qui soit ˆ la fois lŽgitimŽ par les populations et lŽgalisŽ par lĠƒtat. Telle est lĠambition de cet ouvrage.

RŽsultat dĠun double travail, juridique et anthropologique, il allie la connaissance des pratiques foncires et environnementales dans le delta ˆ lĠanalyse des droits existants. Par le recours aux concepts dĠespace-ressource et de foncier-environnement, il dŽveloppe une approche juridique novatrice pour une gestion foncire et environnementale qui soit participative et responsable et il invite ˆ repenser le devenir des droits africains.

 

Olivier Barrire, chercheur de lĠIRD, est docteur en droit, juriste de lĠenvironnement et anthropologue du droit. Il poursuit actuellement ses recherches sur la gouvernance des ressources naturelles et de lĠenvironnement.

Catherine Barrire est docteur en anthropologie, spŽcialisŽe en anthropologie de lĠenvironnement et en anthropologie religieuse. Dans le cadre des relations entre les sociŽtŽs et leur environnement, elle mne des recherches sur lĠŽlaboration des reprŽsentations mentales, les pratiques et les stratŽgies quĠelles induisent chez les acteurs sociaux.

 

 

 

INTRODUCTION

 

ProblŽmatique juridique de la gestion dĠune vaste zone humide au Sahel

 

Ç Que dois-je faire ? Appliquer le droit coutumier et aller ˆ l'encontre de mes principes, ou bien m'en remettre aux textes de loi, c'est-ˆ-dire ˆ moi-mme puisque, en matire de foncier, le juge est livrŽ ˆ lui-mme. De toute faon, la loi elle-mme me renvoie au droit coutumier. Le problme est de savoir en quoi peut consister la rgle coutumire applicable ˆ ce cas prŽcis. Le propre de la coutume, c'est l'oralitŽ. La rgle change en fonction de l'ethnie, de la localitŽ et bien souvent en fonction de critres trs difficiles ˆ apprŽhender de l'extŽrieur. Dans ces conditions, il est impossible d'avoir une jurisprudence fiable. Je plonge encore une fois dans le code domanial et foncier. Je n'ai pas rvŽ : ˆ part l'article 127 qui m'indique que Ç les terres non immatriculŽes dŽtenues en vertu des droits coutumiers font partie du domaine privŽ de l'ƒtat È, je ne vois rien d'autre ˆ mettre dans la balance. Allez expliquer au paysan du Delta que ses terres ne lui appartiennent pas puisqu'il n'a pas de matricule. Il vous rira au nez, vous traitera de faux frre. Ici, on ne fait pas immatriculer ses terres, parce qu'on ne sait pas qu'il faut le faire, parce que de toute faon la dŽmarche est trop compliquŽe et qu'en plus on est dŽjˆ propriŽtaire ou utilisateur, devant les siens, devant les anciens, et devant Dieu. Voilˆ. È (Propos de SŽkou KonŽ, prŽsident du tribunal ˆ Mopti, in Noray et al., 2000).

 

            La question posŽe par ce magistrat du sige qui doit ˆ la fois dire le droit et en constituer une source par sa jurisprudence est celle que se posent les juges dans les nombreux pays o l'Žcrit ne s'est pas vraiment imposŽ ni gŽnŽralisŽ dans la pratique. Cette rŽalitŽ dŽclinŽe ˆ Mopti fait surtout appara”tre la difficultŽ du pluralisme juridique : la cohŽsion est rarement de mise entre diffŽrents systmes de droits prŽsents sur un mme lieu et ˆ une mme Žpoque. Le prŽsident du tribunal de premire instance de Mopti souligne bien dans ses propos l'opposition entre le rŽgime de droit national, qui fait des terres citŽes une propriŽtŽ de l'ƒtat, et un droit plus local, connectŽ ˆ un autre type de rapport ˆ l'espace et dŽpendant d'un contexte historique et social rŽgional. Pour celui-ci, la terre est une ressource objet de droits, elle s'imbrique dans un espace qui autorise souvent une pluri-activitŽ et qui se caractŽrise par une superposition de droits. On comprend ainsi la situation trs embarrassante du juge, qui est tenu de trancher sous peine de dŽni de justice, tout en Žtant coincŽ entre la lŽgitimitŽ locale et la lŽgalitŽ nationale. S'il ne nous appartient pas de faire un choix entre l'oralitŽ et l'Žcrit, en revanche les ŽlŽments d'analyse apportŽs ˆ partir du cas de la RŽgion de Mopti nous permettent de contribuer ˆ la rŽflexion par le dŽveloppement d'un mode de lecture, de concepts et la proposition de rŽponses.

Bien au-delˆ des conflits constitutifs de l'espace pathologique du droit qui intŽresse directement le juge, la question se pose Žgalement dans le domaine de la gestion de l'environnement, o un mode de rŽgulation juridique est appelŽ ˆ fixer les rgles du Ç jeu environnemental È constitutif des rapports sociŽtŽ/nature.

 

Ce que nous nommons le droit est quelque chose de vivant, qui est qualifiŽ de Ç positif È lorsqu'il est appliquŽ. Il est situŽ au cÏur de la dynamique sociale ˆ laquelle il participe et dont il dŽpend. Le rapport entre oralitŽ et Žcrit s'inscrit dans une dŽmarche politique o l'ƒtat croit trop souvent Ç possŽder È le droit, en raison de la violence lŽgitime dont il dispose. Cette vision produit des dŽrives : l'unicitŽ d'un droit Ç posŽ È par le lŽgislateur, qui considre le reste dans une formulation Ç coutumire È et qui est portŽ par la conviction que l'univers juridique ne se dŽcline qu'en normes. Nous partons du postulat que le droit dŽpasse le cadre de la rgle, qui n'est que le sommet de l'iceberg du champ juridique. Les faons de faire, de penser et d'agir participent ˆ l'Ždifice juridique, au sein mme de chaque groupe social, afin de permettre la prise en compte de la diversitŽ culturelle dans un milieu faisant l'objet de plusieurs activitŽs diffŽrentes. La problŽmatique juridique de la gestion environnementale entra”ne ˆ innover par lĠŽlaboration d'une alternative contribuant ˆ la construction d'un droit de l'environnement africain.

De fait, lĠinteraction trs forte entre les hommes et leur environnement naturel conduit ˆ trouver un mode de rŽgulation des rapports entre homme et milieu. La thŽorie de la juridicisation, dŽveloppŽe par Michel Alliot et le laboratoire d'anthropologie juridique de Paris, met en Žvidence l'idŽe que Ç le droit est moins un type particulier de relations sociales qu'une qualification spŽcifique que chaque sociŽtŽ dŽcide de donner ˆ certaines relations sociales et qui dŽtermine la variabilitŽ du juridique È (Rouland, 1988 : 147). Certains secteurs de la vie sociale sont juridicisŽs, alors que dĠautres ne font pas lĠobjet dĠune apprŽhension juridique. Le problme de cette qualification revient ainsi ˆ diffŽrencier ce qui est du droit de ce qui ne l'est pas. Les Žcoles de juristes s'affrontent sur ce domaine. En effet, une bonne partie du systme normatif n'est pas considŽrŽ comme du droit par l'approche positiviste, contrairement ˆ la sociologie et ˆ l'anthropologie juridique, qui ont une conception beaucoup plus large de ce quĠest le droit.

            La gestion viable des ressources naturelles peut faire lĠobjet dĠune juridicisation de certaines pratiques, en partant de lĠobservation des faits pour construire la thŽorie juridique, ce qui ne peut manquer dĠoffrir des garanties en termes de lŽgitimitŽ. En outre, la prise en compte des reprŽsentations divergentes du milieu permet de cerner les enjeux vŽritables des conflits fonciers environnementaux et donc de ne pas heurter la logique inhŽrente aux acteurs.

 

 

1. La nŽcessitŽ dĠun droit Žcrit reposant sur des logiques plus endognes quĠoccidentales [appliquer 2e niveau de titre]

 

            La rŽalitŽ Žcologique est souvent ignorŽe des catŽgories juridiques et gŽnŽralement leur critre dominant est celui de lĠappropriation. Il conviendrait donc dĠadapter le droit ˆ lĠŽcologie, en sĠinterrogeant sur la rŽponse quĠil apporte aux dŽgradations anthropiques ou naturelles du milieu. Le droit dont il est question dŽpasse le domaine des normes de fond, il intŽresse aussi les rgles de procŽdures et lĠorganisation institutionnelle (les rouages et niveaux de dŽcisions). Mais, comme nous l'avons ŽnoncŽ, lĠŽtude de la pluralitŽ juridique ne se limite pas ˆ la norme, quĠelle soit dĠorigine lŽgislative ou coutumire. Au-delˆ des formulations, notre dŽmarche intgre les pratiques, les schŽmas de conduite et les reprŽsentations qui concourent ˆ la formalisation des modes de rŽgulation des rapports sociaux vis-ˆ-vis de la gestion de lĠenvironnement. Il conviendrait Žgalement de transformer la confrontation du droit Žtatique aux systmes locaux en un systme qui intgre la pluralitŽ des contextes au sein dĠun schŽma juridique cadre, initiateur dĠespaces de nŽgociations sociales locales. La remise en cause du critre de lĠappropriation de l'espace est essentielle et conduit ˆ lui substituer dĠautres critres.

 

                        Le droit de propriŽtŽ peut se scinder en plusieurs droits diffŽrents, qui intŽressent le mme bien attribuŽ ˆ divers titulaires. La pleine propriŽtŽ est susceptible dĠtre dissociŽe physiquement, car le sol fait simultanŽment lĠobjet dĠun droit de superficie et dĠun droit du trŽfonds (sous-sol), ou dissociŽe juridiquement par le dŽtachement dĠun droit de jouissance plus ou moins Žtendu ou dĠune servitude. Les prŽrogatives du droit de propriŽtŽ peuvent susciter un grand nombre de dŽcoupages possibles. En effet, la liste des droits rŽels nĠest pas limitative et le droit de propriŽtŽ peut se dŽcomposer en une quantitŽ infinie de dŽmembrements diffŽrents. Les trois attributs de la propriŽtŽ, rŽunis dans une seule main, sont constitutifs de la pleine propriŽtŽ. En associant lĠusus et le fructus, on dŽfinit lĠusufruit, tandis que lĠabusus seul dŽfinit la nue-propriŽtŽ. La propriŽtŽ ne peut tre considŽrŽe comme un bloc, car elle se traduit par un ensemble de droits de jouissance, de servitudes et de superficie, rassemblant toutes les utilitŽs possibles et imaginables dĠun Ç espace-fonds È.

Le modle propriŽtariste nĠest pas rŽdhibitoire et ne peut tre considŽrŽ comme une solution universelle ou une fatalitŽ. Le rŽgime gŽnŽral du droit des biens correspond ˆ une culture juridique, reflet dĠune conception du monde, qui ne peut justifier une vocation ˆ uniformiser les rapports sociŽtŽs/nature. La gŽnŽralisation du systme de lĠappropriation de lĠespace nĠest pas inŽluctable si l'on tient compte du caractre inaliŽnable des fondements culturels de la gestion de cet espace.

 

 

2. Une problŽmatique foncire ouverte sur une perspective environnementale

 

Les rapports fonciers peuvent se dŽfinir comme Žtant l'expression des rapports sociaux sur le sol, qui Ç n'existent pas par eux-mmes et sur la carte mais seulement comme l'expression d'un rapport entre la dimension sociale et la dimension physique de l'espaceÉ Le droit foncier est alors la somme des virtualitŽs rŽalisŽes et rŽalisables de ma”trise et d'utilisation de l'espace È (Le Roy, 1983 : 27). Le foncier est surtout conu dans l'Afrique traditionnelle comme Ç une relation Ç imaginŽe È entre les hommes ˆ propos de l'espace et qui n'existe que selon des conventions qui s'inscrivent dans les systmes d'idŽes avant d'tre matŽrialisŽes dans l'espace social È (Le Roy, 1991 a : 11).

            Les rapports fonciers ont constituŽ notre point de dŽpart en raison du lien Žtroit entre le statut des sols et la gestion Žcologique des espaces. LĠimportance du foncier pour un dŽveloppement durable est maintenant reconnue par la communautŽ scientifique. Certains dŽveloppeurs et chercheurs le soulignent : Ç Du dŽbut ˆ la fin de sa durŽe de vie, le paysan demeure trs attachŽ ˆ sa terre qui, plus qu'une ressource naturelle, est tout un symbole, un culte qui renvoie ˆ son identitŽ dans le temps et l'espace È (Coulibaly et Magassa, 1994).

 

Se reprŽsenter le foncier comme Žtant assignŽ au seul rapport ˆ la terre reflŽterait insuffisamment la portŽe rŽelle des actions des hommes sur le milieu, indispensable ˆ intŽgrer dans la recherche d'une gestion environnementale. Il est nŽcessaire de considŽrer en mme temps le rapport de l'homme ˆ la ressource et ˆ l'espace. LĠŽtude de la conjonction du fonds, en tant que support, et de la Ç superficie È permet dĠaboutir ˆ une combinaison de droits portant sur lĠespace, la ressource et lĠŽcosystme. Sur cette base, il est possible de rŽflŽchir ˆ un rŽgime qui ne repose pas sur lĠappropriation du fonds mais qui est contenu dans une dualitŽ espace/milieu. Cette approche dŽfinit une forme de gestion patrimoniale de lĠenvironnement, dŽsignŽe par le nŽologisme Ç foncier-environnement È.

Nous entendons par lˆ dŽpasser une vision ruraliste du foncier, qui restreint son analyse aux rapports dĠaccs aux ressources et ˆ leur distribution entre les diffŽrents acteurs car elle occulte la prise en compte des processus Žcologiques et de tous les ŽlŽments naturels. Le foncier ne peut plus se dŽfinir uniquement en termes de rgles affŽrentes aux ressources renouvelables ou en termes de construction dĠespaces ; il doit intŽgrer une dimension environnementale.

Dans ce sens, on peut dire que les rapports fonciers expriment dans une dynamique spatiale et temporelle les modes de rŽgulation, les formes de reprŽsentation et de pratique existant aux diffŽrentes Žchelles dĠintervention des acteurs sur leur milieu. Ils prennent aussi en compte les processus et les composantes des systmes Žcologiques. Le foncier traduit un jeu dĠacteurs organisŽ qui tŽmoigne de lĠenjeu que reprŽsentent les relations entre sociŽtŽs et nature.

 

            LĠimbrication mutuelle du foncier et de l'environnement a ŽtŽ exposŽe par Bernard Crousse en 1991 ˆ la manire d'une prophŽtie : Ç Travailler sur la prise en compte rŽgulatrice des contraintes environnementales par les systmes fonciers traditionnels, chercher ˆ en vŽrifier ou ˆ en infirmer la rŽalitŽ, analyser les diffŽrents facteurs qui ont exercŽ et exercent encore un effet sur la prise en compte de l'environnement par ces systmes, Žvaluer si, Žventuellement, certains ŽlŽments traditionnels peuvent aider les sociŽtŽs ˆ gŽrer les nouvelles situations environnementales qui se manifestent, voilˆ des pistes de recherche qu'il faudrait explorer systŽmatiquement È (Crousse, 1991 : 155).

 

            Le foncier-environnement relve d'une approche interdisciplinaire, de nature holistique, qui rŽpond au besoin de responsabiliser tous les acteurs aux diffŽrentes Žchelles dĠintervention sur lĠenvironnement. Mais, tout comme le concept de dŽveloppement durable qui nĠest pas juridicisŽ, lĠenvironnement, en tant quĠensemble conditionnant la vie dĠun groupe biologique, nĠa pas de dŽfinition juridique dans sa globalitŽ. En effet, il nĠexiste pas de propriŽtaire de lĠenvironnement et ce dernier nĠest pas un bien susceptible dĠappropriation.

 

 

Pendant longtemps, le rapport de l'homme ˆ la terre a ŽtŽ placŽ uniquement dans le registre agraire. Cependant, depuis quelques annŽes, on commence ˆ entendre parler de foncier pastoral, halieutique et forestier (Le Bris et al., 1991). Il est temps d'adopter une approche foncire moins restrictive qui se justifie par les relations imbriquŽes qui caractŽrisent la dynamique spatio/environnementale. Les rapports fonciers sont effectivement pluriels, dans la mesure o ils prennent en compte toutes les ressources naturelles, le sol, la faune, la flore, les ligneux et lĠeau. Il devient nŽcessaire dĠemployer une appellation tenant compte de cette dimension environnementale, ce qui nous conduit ˆ parler de Ç foncier-environnement È.

 

 

3. Le delta intŽrieur du Niger

 

Le delta intŽrieur du Niger constitue une vaste zone humide gŽnŽratrice d'interfŽrences de toutes sortes dans un milieu sahŽlien. Pendant la saison des pluies, les troupeaux p‰turent ˆ l'extŽrieur du delta, en zone exondŽe, dans un Sahel recouvert de prairies vertes. Peu de temps aprs la fin de la dernire pluie, l'herbe commence ˆ sŽcher et les mares disparaissent lentement. C'est alors que le delta devient une opportunitŽ exceptionnelle pour les pasteurs qui, au lieu d'effectuer des dŽplacements vers le sud ˆ la recherche d'autres zones exondŽes p‰turables, entrent dans les espaces devenus accessibles gr‰ce ˆ la dŽcrue. Les troupeaux sŽjournent ainsi dans le delta pendant la saison sche, jusqu'ˆ l'arrivŽe des pluies, moment ˆ partir duquel les animaux sont contraints de sortir en raison de la montŽe des eaux, des dangers parasitologiques et de la prolifŽration d'insectes.

 

DŽpassant le cadre de lĠorganisation autour dĠune ressource, cette Žtude sĠintŽresse ˆ la pluri-activitŽ dans un espace. Au cÏur dĠune dynamique pastorale sahŽlienne, le delta se prŽsente comme un espace dĠenjeux, de conflits o se conjuguent toute une sŽrie de pouvoirs, parfois susceptibles de transformer un lieu en arne meurtrire autour dĠune ressource agraire, pastorale ou halieutique. Mais le delta ne doit pas tre peru sous un angle uniquement conflictuel ; cĠest un espace territorialisŽ o la problŽmatique foncire sĠapprŽhende dans une dimension environnementale.

 

Le delta, un espace dĠenjeux [appliquer 3e niveau de titre]

 

SituŽ au Mali, le delta intŽrieur du fleuve Niger constitue la plus grande zone humide de toute l'Afrique de l'Ouest, jadis appelŽe la MŽsopotamie nigŽrienne (Bernard A., 1939, citŽ par Gallais, 1967, t. 1 : 11). Son altitude varie de 263 ˆ 271 mtres. OrientŽ SO-NE, il s'Žtend en moyenne sur 425 km de long et 87 km de large. LocalisŽ dans le milieu sahŽlien, le delta s'organise en une pluralitŽ d'arbres hydrographiques raccordŽs latŽralement par des chenaux de jonction, formant chacun un delta ŽlŽmentaire et se collectant sur des nÏuds de confluences (Gallais, 1967, t. 1 : 12). Ce systme gŽnre environ 30 100 km2 de zones inondŽes (plaines et tertres) et exondŽes (ceinture pŽriphŽrique) (ibidem : 16). Il est ˆ l'origine d'une confluence de plusieurs activitŽs humaines (agriculture, pche, Žlevage bovin transhumant, etc.) et d'une grande diversitŽ biologique.

 

            Le delta intŽrieur du Niger se trouve de nos jours confrontŽ au problme de la pŽrennisation des ressources naturelles renouvelables et ˆ celui de la conservation de la biodiversitŽ. Dans un contexte pluviomŽtrique longtemps dŽficitaire, les transformations Žcologiques et socio-Žconomiques remettent en cause la gestion traditionnelle du milieu naturel. FondŽe sur une rŽpartition trilogique de systmes d'exploitation pastorale, agricole et halieutique qui correspondent aux principales ressources naturelles du delta, lĠherbe, la terre et le poisson, la gestion pratiquŽe ne sĠadapte pas ou trop peu aux nouvelles donnes environnementales. Il sĠensuit une compŽtition exacerbŽe pour lĠaccs aux ressources, gŽnŽratrice de conflits. Ë son tour, la biocŽnose en subit directement les effets : sa survie et la prŽservation de sa diversitŽ se trouvent menacŽes par une pression anthropique excessive et par lĠabsence dĠune conscience Žcologique.

L'intŽrt Žcologique du delta intŽrieur du Niger provient de sa caractŽristique de zone humide. Il constitue un biotope de reproduction, de frayres et de nurseries de premire importance pour les espces ichtyologiques qui y pondent et y demeurent jusqu'ˆ la dŽcrue o elles peuvent cro”tre en Žtant protŽgŽes des prŽdateurs. Les biotopes offerts par la bourgoutire sont Žgalement favorables ˆ l'avifaune migratrice qui s'y reproduit et aux mammifres comme l'hippopotame (Hippopotamus amphibius) et le lamantin (Trichechus senegalensis), menacŽs d'extinction.

            Pour leur nidification, un certain nombre d'espces, comme les hŽrons, dŽpendent des bosquets d'acacias. Sur les vingt-cinq sites anciens connus dans le delta, six seulement sont encore occupŽs en 1986/1987. La rarŽfaction des hŽronnires sĠexplique par la suppression du couvert arborŽ delta•que et dans la rŽduction de l'importance des crues (Skinner, 1987 b). Enfin, selon Hughes (1992 : 366), plus de cent espces de poissons ont ŽtŽ capturŽes dans le delta, mais seule une minoritŽ d'entre elles est endŽmique.

 

            Le delta central du Niger comprend trois sites de protection rattachŽs ˆ la convention relative aux zones humides d'importance internationale particulirement comme habitat des oiseaux d'eau : les lacs Walado et DŽbo (103 100 ha), les plaines de Seri (40 000 ha) et le lac Horo (18 900 ha).

Le Mali a adhŽrŽ ˆ la convention de Ramsar en juillet 1985 ; il lĠa ratifiŽe en mai 1987 et en est en est devenu membre ˆ part entire en septembre 1987. Aucun des sites inscrits par le Mali nĠa de statut juridique particulier.

 

            SĠimpose donc la nŽcessitŽ de concevoir une gestion viable ˆ long terme pour lĠensemble des ressources renouvelables qui soit axŽe sur la conservation de la biodiversitŽ. Dans cette perspective, et afin d'aboutir ˆ une coexistence pacifique entre les diffŽrents systmes d'exploitation et d'Žviter notamment l'extension agricole sur l'espace pastoral, il sĠavre nŽcessaire de sŽcuriser les rapports des diffŽrents types dĠexploitants au milieu, dans le but de circonscrire leur contr™le sur l'espace et leur accs aux ressources.

Il sĠagit de responsabiliser les usagers du milieu au moyen dĠun rŽgime juridique qui soit ˆ la fois lŽgitimŽ par les populations et lŽgalisŽ par lĠƒtat, et qui permette de dŽgager des modes de conservation des ressources et de la biodiversitŽ. [EX]

 

Le delta, un espace territorialisŽ

 

            Le delta est caractŽrisŽ par diffŽrents niveaux de territorialisation qui se superposent de faon diachronique et synchronique. Si lĠespace est Ç fini È, ses limites bien rŽelles tendent ˆ fluctuer au grŽ des alŽas climatiques. Dans ce contexte, le rapport juridique des hommes au milieu se traduit davantage en termes de contr™le spatial et de droit dĠaccs aux ressources quĠen termes dĠappropriation. De fait, rien nĠest absolu au sein de cet espace delta•que multifonctionnel, qui se territorialise en fonction des ressources convoitŽes, exploitŽes ou prŽlevŽes. Ici peut-tre plus quĠailleurs, le territoire se dŽfinit en fonction dĠun rapport ˆ lĠespace qui est garant dĠune survie quotidienne. Dans cette synergie de rencontres, de complŽmentaritŽs et dĠoppositions, la notion de territoire embo”te des espaces de pouvoirs traditionnels et modernes.

 

De la gestion de lĠespace delta•que

 

            La question de la gestion dĠun espace renvoie ˆ la politique foncire ˆ adopter. La cohabitation de diverses activitŽs dans un mme milieu conduit ˆ la problŽmatique de la gestion dĠun Ç systme dĠactivitŽs È (Gastellu, 1997 : 701), notion qui Žlargit celle de Ç systme de production È.

            Cette problŽmatique conduit ˆ s'interroger sur les relations entre les modes dĠexploitation du milieu pour une gestion globale de ce dernier. La logique pastorale peut-elle fŽdŽrer de multiples usages ? Et faut-il la domination dĠun groupe social pour organiser lĠaccs aux ressources et une gestion conservatrice du milieu ?

            Une approche patrimoniale constituerait une alternative ˆ la conception capitaliste hŽgŽmonique des rapports homme-milieu. De fait, tout ne peut tre monŽtarisŽ, en particulier les systmes et processus Žcologiques ainsi que les ŽlŽments naturels nĠintŽgrant pas le caractre de Ç ressource È. Les Žcosystmes et la diversitŽ biologique nĠont pas seulement une valeur dĠordre Žconomique, elle est Žgalement dĠordre patrimonial, rŽalitŽ que le droit apprŽhende actuellement surtout au niveau international.

 

 

Dans les faits, la logique pastorale peut conduire ˆ faire Žmerger dĠun espace partagŽ la rŽalitŽ des rapports de force dont elle fait lĠobjet entre des acteurs ayant des intŽrts divergents au point parfois dĠexploser en litige. De cet espace caractŽrisŽ par des fonctions, acteurs et intŽrts multiples, nous aborderons les ŽlŽments structurants et fonctionnels dans le cadre des enjeux fonciers. Nous irons aussi plus loin en nous interrogeant sur la gestion mme de cette multifonctionnalitŽ dans la perspective dĠun dŽveloppement viable ˆ long terme, dĠune durabilitŽ ˆ construire. Dans ce but, lĠanalyse a nŽcessitŽ plusieurs Žchelles de lecture indispensables pour apprŽhender les dynamiques locales et rŽgionales connectŽes au niveau national, qui lui-mme sĠinsre dans un cadre international.

 

Plusieurs Žtapes, constitutives chacune d'un chapitre, se succdent dans une dŽmarche qui dŽcline les enjeux fonciers environnementaux avant de dŽgager les perspectives d'un droit foncier environnemental. Dans un premier temps, nous allons nous intŽresser ˆ l'expression territoriale des sociŽtŽs dans leur milieu, espace de jeux de pouvoirs sur la terre. Puis, l'exemple du leydi Wuro Neema permettra de rendre compte d'une rŽalitŽ delta•que de la gestion environnementale avant que soit abordŽe l'Žtude des conflits dans l'ensemble du delta, expression d'une dysharmonie profonde. Cela nous conduira ˆ la question fondamentale que se posent quasiment tous les acteurs du delta : quel droit appliquer ? [eX] Les rŽponses apportŽes par l'ƒtat autoritaire puis dŽmocratique vont nous inviter ˆ dŽvelopper une approche juridique novatrice, diffŽrente de l'orthodoxie du droit classique.

 

            Le delta intŽrieur du Niger pose la problŽmatique des rapports entre les sociŽtŽs et leur milieu, o celui-ci dŽfinit un espace interculturel sollicitŽ par des usages multiples. Outre la diversitŽ biologique du systme Žcologique, il existe une diversitŽ culturelle que toute politique dĠintervention doit absolument prendre en compte, a fortiori dans la perspective dĠun dŽveloppement durable.

 


 

Conclusion

 

 

De la lŽgitimitŽ ˆ la lŽgalitŽ pour une gestion patrimoniale de la diversitŽ delta•que

 

 

            Entre un rŽgime coutumier et un rŽgime dĠappropriation, il semble bien quĠil nĠy ait pas jusquĠˆ prŽsent dĠautre alternative que de considŽrer la primautŽ dĠun droit de propriŽtŽ, privŽ ou public, sur un droit traditionnel praeter legem ou confinŽ dans une clause prŽfŽrentielle, sĠil sĠavre plus protecteur pour lĠenvironnement. Le Mali a adoptŽ dans sa lŽgislation foncire la solution de laisser au juge le soin de dŽcouvrir par lui-mme les rgles coutumires qui souvent baignent dans une totale confusion due aux particularismes locaux et ˆ lĠinterprŽtation du droit traditionnel. La coutume ne peut prŽvaloir dans les matires non rŽglŽes par les textes que si elle est constante et bien Žtablie, comme lĠaffirmait Portalis au cours des travaux prŽparatoires du Code civil franais : Ç Ë dŽfaut dĠun texte prŽcis sur chaque matire, un usage ancien, constant et bien Žtabli, une suite non interrompue de dŽcisions semblables, une opinion ou une maxime reue tiennent lieu de loi È (Roland et Boyer, 1993 : 333). Pour Maurice Kamto, il faudrait insŽrer dans les lŽgislations modernes une Ç clause de prŽfŽrence coutumire È disposant que Ç chaque fois quĠune rgle du droit coutumier ou une pratique traditionnelle ŽprouvŽe est plus protectrice de lĠenvironnement quĠune rgle du droit moderne, la premire doit prŽvaloir È (Kamto, 1996 : 94).

 

Le principe de hiŽrarchie des normes ne peut que confŽrer un pouvoir supplŽtif aux droits locaux. Cependant, la considŽration simultanŽe des deux rŽgimes juxtaposŽs risque fort de les contenir dans une opposition chronique, o la coutume est souvent contra legem. Le Mali vit cette situation, qui ne pourra pas tre modifiŽe par le processus de dŽcentralisation. LĠapproche foncire environnementale se prŽsente dĠautant plus comme un rŽgime alternatif quĠune gestion patrimoniale de lĠenvironnement rŽpond aux aspirations des communautŽs lignagres.

            LĠinnovation du rŽgime des ma”trises foncires environnementales ne rŽside pas dans la proposition dĠun droit radicalement neuf, mais dans celle dĠun systme juridique nouveau, issu dĠune approche fondŽe sur lĠendogŽnŽitŽ. La diversitŽ culturelle ainsi que celle des systmes dĠexploitation en prŽsence (ne serait-ce que dans le cadre du delta intŽrieur du Niger) rŽfutent lĠidŽe dĠune uniformisation juridique.

 

            LĠƒtat ne peut pas se dŽgager de ses responsabilitŽs de puissance publique qui le contraignent ˆ veiller ˆ lĠintŽrt gŽnŽral, notamment ˆ l'Žgard de lĠenvironnement. Les ƒtats ne cessent dĠailleurs dĠaffirmer leur souverainetŽ dans les conventions internationales sur les ressources naturelles et lĠenvironnement. La convention du 2 fŽvrier 1971 (Ramsar) relative aux zones humides d'importance internationale, particulirement comme habitat des oiseaux d'eau, spŽcifie dŽjˆ que lĠinscription dĠun site dans la liste des zones humides dĠimportance internationale ne porte pas prŽjudice ˆ la souverainetŽ de lĠƒtat (article 2). Ce respect de la souverainetŽ nationale sera notamment rŽitŽrŽ dans la convention de lĠUnesco sur la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel (Paris, le 23 novembre 1972, dans son article 6). Selon lĠAgenda 21 de la confŽrence des Nations unies sur l'environnement et le dŽveloppement (Rio de Janeiro, 3-14 juin 1992), la biodiversitŽ et lĠexploitation des ressources sont placŽes sous la souverainetŽ des ƒtats qui ont Ç [...] le droit souverain d'exploiter leurs propres ressources biologiques conformŽment ˆ leurs propres politiques environnementales ainsi que la responsabilitŽ de prŽserver ces ressources et d'en assurer l'utilisation durable [...] È (chapitre 15). Ce principe de souverainetŽ est Žgalement rappelŽ dans la dŽclaration relative aux forts dans les termes suivants : Ç Les ƒtats ont le droit souverain et inaliŽnable d'utiliser, de gŽrer et d'exploiter leurs forts conformŽment ˆ leurs besoins en matire de dŽveloppement et ˆ leur niveau de dŽveloppement Žconomique et social, ainsi qu'ˆ des politiques nationales compatibles avec le dŽveloppement durable et leur lŽgislation, y compris la conversion de zones forestires ˆ d'autres usages dans le cadre du plan gŽnŽral de dŽveloppement Žconomique et social et sur la base de politiques rationnelles d'utilisation des terres È (principe nĦ2-a, Rio de Janeiro, 3-14 juin 1992, dŽclaration de principes, non juridiquement contraignante mais faisant autoritŽ, pour un consensus mondial sur la gestion, la conservation et l'exploitation Žcologiquement viable de tous les types de forts).

 

            Ce principe de souverainetŽ sur lĠenvironnement des territoires nationaux se traduit souvent en Afrique par une appropriation publique du milieu naturel, en domaine public naturel et domaine privŽ forestier. Cependant, lĠexpŽrience montre que lĠƒtat propriŽtaire ne parvient pas ˆ assumer ses responsabilitŽs de gestionnaire et les auteurs sont unanimes sur ce point. CĠest ainsi que Maurice Kamto constate que gŽnŽralement Ç lĠƒtat est un propriŽtaire absent et nŽgligent, peu prŽoccupŽ par le sort du patrimoine dont il a la charge È (Kamto, 1996 : 92). Plut™t quĠune appropriation publique du milieu, il serait souhaitable de confŽrer aux personnes publiques une ma”trise intentionnelle les intŽgrant dans une dynamique dĠensemble de gestion de lĠenvironnement. Il devient donc nŽcessaire de repenser la propriŽtŽ publique, qui est d'ailleurs trop alignŽe sur la propriŽtŽ privŽe, pour une domanialitŽ environnementale.

           

Repenser la place de lĠƒtat [2E niv. de titre]

 

            Le monopole foncier de lĠƒtat sur les espaces naturels s'exerce au moyen de la domanialitŽ ou de la nationalisation, en excluant les populations de leurs droits sur la terre et sur les ressources naturelles renouvelables quĠelle supporte. De ce fait, il ne peut donner lieu ˆ une protection efficace de lĠenvironnement. DĠabord, parce quĠune rŽglementation restrictive et rŽpressive reste moins le gage dĠune gestion que dĠun acte de police. Ensuite, lĠƒtat nĠa pas les moyens financiers, techniques, matŽriels, etc. pour mener ˆ bien une gestion environnementale ˆ lui tout seul sans le concours des populations locales, quelle que soit la planification adoptŽe. La gestion environnementale fait lĠobjet dĠune stratŽgie, dans laquelle on ne peut occulter aucun des acteurs. LĠobjectif est dĠinfluencer les comportements de chacun dĠeux en les guidant vers la conservation des milieux.

 

            Ë cette fin, le rapport de pouvoir de la puissance publique sur lĠenvironnement ne peut plus rester ˆ un niveau dĠappropriation, il doit tre repensŽ en termes de patrimoine. LĠƒtat et les collectivitŽs territoriales dŽcentralisŽes disposeraient dĠune gestion intentionnelle sur ce patrimoine naturel commun de la nation. Celui-ci pourrait sĠexprimer dans une Ç domanialitŽ environnementale È se superposant aux espaces-ressources qui constituent le patrimoine des communautŽs lignagres.

            LĠintŽrt gŽnŽral de protection de lĠenvironnement pourrait faire lĠobjet dĠun Žtablissement public de gestion de lĠenvironnement (pour la conservation des ressources naturelles et la prŽservation de la biodiversitŽ), personne morale de droit public placŽe sous la tutelle de la rŽgion (collectivitŽ territoriale dŽcentralisŽe). La ma”trise intentionnelle exercŽe sur le domaine environnemental se traduirait par des procŽdŽs conventionnels, incitatifs et dissuasifs tels que :

organiser des forums paritaires locaux dans lĠobjectif dĠarriver ˆ des consensus dŽbouchant sur des chartes de gestion de lĠenvironnement, pouvant consister dans des codes de bonne conduite permettant de concilier les comportements avec une prŽservation du milieu;

dŽvelopper les campagnes de sensibilisation, dĠinformations sur lĠenvironnement, en faisant la promotion de lĠauto-surveillance ;

initier des programmes dĠŽco-dŽveloppement (reboisement, lutte anti-Žrosive, etc.) intŽgrŽs dans des projets financŽs par des bailleurs de fonds ;

Žtablir des rŽseaux de conciliation de conflits ;

rŽaliser des conventions de gestion sur des zones particulires (limitation de la pression anthropique exploitations, prŽlvements , mise en place dĠun systme de surveillance, etc. ;

Žlaborer, adopter et suivre la planification de la gestion environnementale de la rŽgion ;

mettre en application les lŽgislations nationales sur les ressources renouvelables et la protection des Žcosystmes.

La fiscalitŽ environnementale, incitative ou dissuasive selon les activitŽs, pourrait constituer un moyen de pression non nŽgligeable. LĠŽtude dĠimpact des projets de dŽveloppement est Žgalement du ressort de la compŽtence de la ma”trise intentionnelle telle que nous lĠavons dŽfinie.

 

            Les personnes publiques ont donc un r™le ˆ jouer dans la gestion environnementale. Ce r™le ne correspond pas ˆ lĠexercice dĠun monopole, mais consiste plut™t ˆ orienter vers une rationalitŽ Žcologique des activitŽs, des actes et des actions des hommes sur le milieu. Les effets de cette gestion intentionnelle se rŽpercutent sur les utilisateurs directs du milieu qui, eux, ont un r™le dŽterminant ˆ jouer dans la conservation de leur ressource renouvelable et la prŽservation de la biodiversitŽ.

 

Repenser la place des populations

 

Devant lĠŽchec de la gestion Žtatique de lĠenvironnement et avec le dŽveloppement de la dŽmocratie participative, le r™le des populations locales est appelŽ ˆ prendre de lĠimportance afin que celles-ci assument elles-mmes la gestion de lĠenvironnement. Le principe de participation, entŽrinŽ au sommet de la terre ˆ Rio en 1992, rŽpond ˆ ce besoin, qui justifie lĠadoption dĠun rŽgime juridique adaptŽ.

            Le principe de participation est ˆ lĠorigine de la responsabilisation des populations locales ˆ la gestion viable ˆ long terme de leur environnement. LĠidŽe gŽnŽrale dĠassocier les populations vient de la prise de conscience de leurs mŽthodes et de leurs connaissances sur lĠenvironnement. Celles-ci leur permettent effectivement de tirer profit du milieu, en lui maintenant en principe sa capacitŽ de rŽgŽnŽration et en prŽservant la biodiversitŽ. Ë cette fin, les acteurs locaux doivent tre associŽs aux processus de dŽcision et bŽnŽficier dĠune sŽcurisation foncire et environnementale, cĠest-ˆ-dire de droits sur la terre et vis-ˆ-vis de lĠexploitation des ressources naturelles renouvelables et de la conservation des Žcosystmes.

 

            LĠassociation des populations ˆ la protection de lĠenvironnement contribue ˆ dŽvelopper lĠidŽe dĠune gestion participative, qui ne cesse dĠtre affirmŽe dans les confŽrences et textes internationaux. Ds 1977, la confŽrence des Nations unies sur la dŽsertification (Nairobi, 29 aožt 9 septembre) recommande expressŽment cette participation locale comme Ç partie intŽgrante des mesures de prŽvention et de lutte contre la dŽsertification È (recommandation nĦ 3). La StratŽgie mondiale de la conservation de 1980 considre avec force que le soutien ˆ la conservation doit tre assurŽ par la participation des populations rurales (section nĦ 13). CĠest ˆ Rio que le principe de participation a ŽtŽ rŽaffirmŽ et vŽritablement consacrŽ : Ç La meilleure faon de traiter les questions d'environnement est d'assurer la participation de tous les citoyens concernŽs, au niveau qui convient [...] È (principe nĦ 10). Cette participation concerne les femmes (principe nĦ 20), les jeunes (principe nĦ 21) aussi bien que les populations et communautŽs autochtones : Ç Les populations et communautŽs autochtones et les autres collectivitŽs locales ont un r™le vital ˆ jouer dans la gestion de l'environnement et le dŽveloppement du fait de leurs connaissances du milieu et de leurs pratiques traditionnelles. Les ƒtats devraient reconna”tre leur identitŽ, leur culture et leurs intŽrts, leur accorder tout l'appui nŽcessaire et leur permettre de participer efficacement ˆ la rŽalisation d'un dŽveloppement durable È (principe nĦ 22, principes de la dŽclaration de Rio sur lĠenvironnement et le dŽveloppement, Rio de Janeiro, 3-14 juin 1992).

 

             La gestion effectuŽe par les populations, dont l'existence dŽpend du milieu, se justifie par les mŽthodes et les connaissances traditionnelles, voire par la Ç sagesse populaire È (confŽrence sur la dŽsertification en 1977, dans la recommandation nĦ 3), qui sont gŽnŽralement susceptibles dĠtre conservatrices : Ç [...] Les gouvernements devraient reconna”tre et encourager les mŽthodes traditionnelles et les connaissances des populations autochtones et de leurs collectivitŽs [...] pour assurer la prŽservation de la diversitŽ biologique et l'utilisation durable des ressources biologiques [...] È (chapitre 15 de lĠAgenda 21). Le rapport Žtroit de lĠhomme avec son environnement crŽe un capital de connaissance, source dĠune gestion viable ˆ long terme : Ç Les populations autochtones et leurs communautŽs ont un lien historique avec leurs terres et sont gŽnŽralement les descendants des habitants originaux de ces terres [...)] Elles ont dŽveloppŽ au cours des gŽnŽrations une connaissance scientifique traditionnelle et holistique de leurs terres, de leurs ressources naturelles et de leur environnement È (chapitre 26 de lĠAgenda 21).

            La convention sur la diversitŽ biologique (Rio de Janeiro, le 5 juin 1992) insiste bien sur cette dŽpendance (prŽambule) qui doit impliquer une intŽgration des populations dans le processus dŽcisionnel national pour aboutir ˆ une conservation intŽgrŽe. La participation des populations et particulirement celle des collectivitŽs locales est sollicitŽe ds lĠŽlaboration de programmes nationaux, rŽgionaux et sous-rŽgionaux, afin de les rendre effectifs localement : Ç Les programmes d'action nationaux prŽcisent le r™le revenant respectivement ˆ l'ƒtat, aux collectivitŽs locales et aux exploitants des terres ainsi que les ressources disponibles et nŽcessaires. Ils doivent, entre autres : [...] f) prŽvoir la participation effective aux niveaux local, national et rŽgional d'organisations non gouvernementales et des populations locales, et en particulier des utilisateurs des ressources, notamment des cultivateurs et des pasteurs et des organisations qui les reprŽsentent, en faisant une place aussi large aux femmes qu'aux hommes, ˆ la planification des politiques, ˆ la prise des dŽcisions ainsi qu'ˆ la mise en Ïuvre et ˆ l'examen des programmes d'action nationaux; [...] È (article 10-2 de la convention sur la dŽsertification, Paris, le 17 juin 1994). La mme convention encourage ainsi une politique de dŽcentralisation active Ç ayant pour objet de transfŽrer aux autoritŽs locales la responsabilitŽ de la gestion et de la prise de dŽcisions, d'inciter les collectivitŽs locales ˆ prendre des initiatives et ˆ assumer des responsabilitŽs, et de favoriser la mise en place de structures locales È (article 8-3 de lĠannexe 1). LĠimportance accordŽe aux collectivitŽs locales est fortement soulignŽe par lĠAgenda 21 qui recommande quĠelles suivent la planification des besoins, fixent les orientations et la rŽglementation locale et concourent ˆ lĠapplication des politiques adoptŽes aux Žchelons national et infra-national (principe nĦ 28-1).

 

            LĠintŽrt Žconomique des populations est imbriquŽ dans l'intŽrt dĠune exploitation rationnelle et conservatrice. Celle-ci aboutit ˆ lĠidŽe dĠune gestion dans laquelle les activitŽs humaines sur le milieu sont intŽgrŽes. Il est donc nŽcessaire de Ç [...] donner ˆ ces groupes la possibilitŽ de tirer profit des avantages Žconomiques et commerciaux provenant de l'utilisation de ces mŽthodes et connaissances traditionnelles È (chapitre 15 de lĠAgenda 21). Plus spŽcifiquement, la dŽclaration de principes relatifs aux forts prŽconise dans la mme optique lĠapport de conditions appropriŽes pour Ç leur permettre d'tre Žconomiquement intŽressŽs ˆ l'exploitation des forts, de mener des activitŽs rentables, de rŽaliser et conserver leur identitŽ culturelle et leur organisation sociale propres et de jouir de moyens d'existence et d'un niveau de vie adŽquats, notamment gr‰ce ˆ des rŽgimes fonciers incitant ˆ une gestion Žcologiquement viable des forts È (principe nĦ5-a).

 

            Le principe de participation induit que lĠƒtat reconnaisse des droits aux utilisateurs locaux du milieu. Cet aspect dŽcoule logiquement des prŽcŽdents. Les textes expriment le besoin dĠune sŽcurisation foncire et environnementale. La confŽrence de Rio affirme l'importance premire de mettre en place un cadre juridique qui soit efficace pour l'application des politiques de l'environnement et du dŽveloppement : Ç Tous les pays sont certes dans la nŽcessitŽ de procŽder en permanence ˆ des rŽformes juridiques, mais de nombreux pays en dŽveloppement, en particulier, ont souffert des insuffisances de leurs lois et rŽglementation. Si l'on veut que les questions d'environnement soient vŽritablement intŽgrŽes ˆ l'action de dŽveloppement dans les politiques et dans la pratique de chaque pays, il est indispensable d'Žlaborer et d'appliquer des lois et rŽglementations intŽgrŽes, efficaces, que l'on puisse faire respecter et qui s'appuient sur de bons principes sociaux, Žcologiques, Žconomiques et scientifiques È (chapitre 8 de lĠAgenda 21). On comprendra lĠintŽrt dĠune telle conviction ˆ travers le besoin de dŽvelopper un droit de lĠenvironnement adaptŽ aux contextes locaux et rŽellement effectif. Dans cet objectif, dŽjˆ en 1977, il Žtait demandŽ aux ƒtats dĠassurer une sŽcurisation foncire aux pasteurs en Žtablissant Ç [...] de meilleurs systmes d'occupation des terres et de droits d'eau qui conduisent ˆ une gestion intŽgrŽe des terrains de parcours. ProtŽger les droits de pacage des pasteurs par les moyens suivants : i) Planification de l'utilisation des terres et des ressources et amŽlioration des systmes d'occupation des terres, appuyŽes par une lŽgislation, une information et une Žducation appropriŽes ; ii) RŽglementation des autres utilisations possibles des terres et des ressources [...] È (recommandation nĦ 6 de la confŽrence des Nations unies sur la dŽsertification). LĠAgenda 21 considre que les populations ne peuvent assumer les responsabilitŽs dĠun dŽveloppement durable quĠˆ la condition de rŽformes foncires et juridiques afin Ç dĠassurer ˆ la population rurale, en particulier aux femmes, aux petits exploitants, aux sans-terre et aux populations autochtones un accs Žquitable ˆ la terre, ˆ l'eau et aux ressources forestires [...] Mettre en Ïuvre des politiques visant ˆ modifier de manire positive les droits patrimoniaux et le rŽgime foncier en tenant džment compte de la taille minimale requise pour les exploitations en vue de maintenir la production et d'empcher tout nouveau morcellement [...] Renforcer et dŽvelopper la gestion et les capacitŽs internes des organisations populaires rurales et des services de vulgarisation et dŽcentraliser au maximum la prise de dŽcisions [...]. Assigner clairement les titres, les droits et les responsabilitŽs en ce qui concerne la terre ainsi que les individus ou les collectivitŽs afin d'encourager l'investissement dans les ressources foncires È (chapitre 14). Cet appel ˆ la sŽcurisation des droits des exploitants sur la terre est repris par la convention sur la dŽsertification, qui demande lĠadaptation du cadre institutionnel et rŽglementaire Ç dans lequel s'inscrit la gestion des ressources naturelles afin que les populations locales bŽnŽficient de la garantie d'occupation des terres È (article 8-3c de l'annexe 1).

            Mais de faon plus spŽcifique, les droits fonciers et environnementaux des populations autochtones font lĠobjet dĠun texte (la convention 169 de lĠOrganisation internationale du travail, du 7 juin 1989) qui revendique un droit de conservation des ressources renouvelables, en quelque sorte une sŽcurisation foncire environnementale : Ç Les droits des peuples intŽressŽs sur les ressources naturelles dont sont dotŽes leurs terres doivent tre spŽcialement sauvegardŽs. Ces droits comprennent celui, pour ces peuples, de participer ˆ l'utilisation, ˆ la gestion et ˆ la conservation de ces ressources È (article 15-1). Cette mme convention reconna”t les modes endognes dĠaccs ˆ la terre et le droit ˆ maintenir une endo-transmissibilitŽ (art. 17).

 
DĠune relecture du foncier au fondement dĠune gestion du delta

            La problŽmatique foncire relve dĠun questionnement juridique qui lui-mme va dŽpendre dĠun contexte politique, local, rŽgional et national, auquel participent les systmes dĠautoritŽ. Ainsi la politique foncire relve autant dĠenjeux locaux que nationaux et se traduit par une construction juridique faite de systmes Žcrits et oraux.

 

            LĠimportance ˆ la fois Žcologique et Žconomique du delta intŽrieur du fleuve Niger se situe aux Žchelles rŽgionale, nationale et internationale. Qui plus est, les enjeux fonciers environnementaux de cette zone humide expriment pleinement lĠinterface sociŽtŽs/nature ˆ laquelle sĠintŽresse le droit de lĠenvironnement pour lĠadministration dĠun espace multifonctionnel par nature. Nous pourrions mme Žcrire Ç des È espaces car la socialisation de la nature ne se rŽduit pas ˆ des usages mais sĠouvre sur des constructions mentales, territoriales en raison des types de rapports entretenus entre lĠhomme et le milieu dans lequel il vit. En effet, les sociŽtŽs crŽent des espaces de liens, de flux et de territoires dans lesquels sĠorganisent les rapports de pouvoirs. LĠusage tirŽ de lĠenvironnement nĠest pas en soi une finalitŽ mais davantage lĠexpression dĠune occupation. LĠaffectation dĠun usage ˆ un espace ne signifie pas pour autant quĠon se lĠapproprie. DĠabord, parce quĠun espace peut supporter plusieurs usages, de telle sorte que plusieurs usagers seraient susceptibles de sĠapproprier le mme fonds, ce qui sĠoppose ˆ la nature mme de lĠappropriation, exclusive et absolue. Ensuite, le systme culturel exerce une influence sur le rapport juridique au milieu et peut ainsi ne considŽrer lĠespace que comme un contenant de droits, uniquement susceptible de faire lĠobjet de formes de territorialisations.

 

            Ds le dŽpart, nous avons effectuŽ le choix dĠune approche opŽrant des ruptures ŽpistŽmologiques et une remise en cause dĠune vision ethnocentrique. Ce choix nous a conduit ˆ une lecture plus endogne et plus fine des rapports fonciers.

On a trop voulu considŽrer que les populations rurales se comportaient, face ˆ leur environnement, comme de simples Ç usagers È. Or ce n'est pas le cas des pasteurs, des agriculteurs, ni des pcheurs du Sahel, qui se dŽfinissent chacun comme des acteurs d'un systme dĠexploitation o l'on est loin du simple prŽlvement. Le monopole Žtatique qui ne les considre pas comme partenaires dĠune gestion effective peut difficilement concevoir la rŽalitŽ dĠune vŽritable protection environnementale. Ce cas peut tre rapprochŽ du rŽgime des communaux franais, qui peut se superposer ˆ une appropriation Žtrangre du fonds. Si celle-ci est Žtatique, les populations sont relŽguŽes au statut dĠusager, au sens de lĠarticle 630 du Code civil franais, qui dispose que Ç celui qui a lĠusage des fruits dĠun fonds, ne peut en exiger quĠautant quĠil lui en faut pour ses besoins et ceux de sa famille È.

 

             Afin dĠŽviter cette situation, qui nĠoffre pas les conditions aptes ˆ gŽnŽrer une participation efficace des populations ˆ la gestion conservatrice des ressources naturelles et des Žcosystmes, il semble nŽcessaire de rŽpartir les droits et les devoirs de gestion environnementale entre lĠƒtat et les populations. Le droit de souverainetŽ des ƒtats sur lĠenvironnement naturel de leur territoire pourrait se combiner avec un droit des populations locales sur leur milieu. La redŽfinition de la domanialitŽ en termes de patrimoine national circonscrirait le r™le le lĠƒtat dans une fonction dĠacteur environnemental bŽnŽficiant dĠune ma”trise intentionnelle plut™t que dans celui de propriŽtaire. On pourrait ainsi mettre en application le principe de participation par la rŽpartition des droits sur lĠenvironnement et adopter lĠalternative dĠune gestion patrimoniale excluant dans ce cas un rŽgime de droits de propriŽtŽs.

 

            La relecture des rapports fonciers par une analyse environnementale peut aboutir pour le delta intŽrieur du Niger ˆ la formulation dĠun schŽma juridique et institutionnel de gestion qui sorte de la logique de la coercition, qui crŽe un lien avec les gŽnŽrations futures et qui dŽpasse une relation contractuelle pour atteindre un consensus social.

 

Les fondements dĠun schŽma juridique et institutionnel de gestion pour le delta

 

LĠobjet dĠun schŽma juridique et institutionnel de gestion du delta intŽrieur du Niger est dĠaboutir ˆ une construction qui serait lŽgitimŽe par tous les acteurs, et o la place et la fonction de chacun seraient reconnues en fixant les rgles du jeu foncier dans le cadre dĠune dŽcentralisation effective.

Les analyses de terrain concluent ˆ la nŽcessitŽ de penser le droit dans sa pluralitŽ, en tenant compte de sa dimension spatiale, qui est constitutive dĠun ordre provisoire car dans le champ social, le droit est un phŽnomne dynamique. Il se prŽsente comme un cadre, mais ce dernier, Ç sit™t quĠon en fixe les bords, se dissout en brumes È (Assier-Andrieu, 1996 : 23). Dans cet esprit dĠabsence de rigiditŽ du cadre juridique, nous pensons que la politique foncire dans le delta devrait promouvoir une articulation des droits au sein dĠun rŽgime de sŽcurisation ˆ lĠaccs aux ressources renouvelables, qui soit patrimonial et qui repose sur une dynamique de nŽgociation.

 

DŽpasser la logique de la coercition [3e niveau de titre]

Il est difficile de b‰tir une gestion viable ˆ long terme des ressources et de lĠenvironnement sur le fondement dĠun rapport de police entre lĠƒtat et les populations rurales. Les interdictions, les obligations de faire ou de ne pas faire de telle faon ainsi que les sanctions dŽfinissent davantage une forme dĠexclusion des hommes par rapport au milieu dans lequel ils vivent que leur participation ˆ sa gestion. La question qui se pose aujourdĠhui est de savoir comment sortir de cette logique de coercition, puisquĠil ne sĠagit plus maintenant uniquement de conserver le milieu pour le milieu, mais de trouver les moyens de parvenir ˆ une gestion conservatrice du milieu allant de pair avec un dŽveloppement Žconomique durable. La vision obsolte des hommes exclus de leur environnement est remplacŽe par celle de la recherche dĠune harmonie dĠexistence avec leur espace de vie. Dans ce cadre-lˆ, le lŽgislateur doit faire preuve dĠinnovations pour mettre pleinement en application le principe de participation. SĠil peut tre rapide dĠŽlaborer un instrument juridique coercitif sur la base de modles Žtrangers ou historiques, travailler sur un droit rŽpondant ˆ une gestion dŽcentralisŽe de lĠenvironnement, impliquant pleinement les populations locales, constitue un dŽfi beaucoup plus grand.

La dŽmarche que nous proposons relve de la reconnaissance dĠune capacitŽ de gestion aux populations. Nous entendons ainsi sortir du schŽma qui consiste ˆ accorder ˆ ces dernires un Ç droit dĠusage È, les excluant de toutes autres formes de reconnaissance juridique sur le milieu. La prise en compte de la gestion effective et dĠune gestion intentionnelle nous a conduits ˆ un rŽgime dĠaffectation de droits de contr™le et dĠaccs o tous les acteurs intervenant ˆ des Žchelles diffŽrentes ont une place inscrite dans la gestion de lĠenvironnement. De cette manire, le schŽma est bien intŽgrŽ par lĠƒtat mais ˆ des niveaux de fonction et dĠimplication qui nĠentravent pas la responsabilisation des populations locales.

 

Penser le lien avec les gŽnŽrations futures [3e niv. titre]

            La prise en compte de la reproduction sociale dans une perspective ˆ long terme sĠintgre dans la construction juridique sous la forme dĠune reconnaissance explicite de lĠexistence dĠune personne juridique ˆ venir, qui nĠexiste pas encore. Cet Žcueil pourrait tre contournŽ si le lŽgislateur ou mieux, le constituant, posait le principe dĠun droit des gŽnŽrations ˆ venir, sur la base du concept de patrimonialitŽ contenu dans le droit international et lĠAgenda 21. Au nom du droit des gŽnŽrations futures, une gestion intentionnelle pourrait se justifier lorsque la conduite collective et de chacun serait conditionnŽe par le long terme.

            La considŽration dĠune patrimonialitŽ commune ˆ un groupe, ˆ une nation ou ˆ lĠhumanitŽ a forcŽment des consŽquences sur les rapports juridiques ˆ lĠespace et ˆ lĠenvironnement. En effet, le fait de devoir transmettre quelque chose appelle une gestion prŽcautionneuse, une prise en compte dĠun terme ŽloignŽ dŽpassant lĠexistence de celui qui en a la jouissance. Ce dernier ne peut donc en disposer librement, ce qui aboutit au fait que les gŽnŽrations futures ont des droits sur lĠenvironnement actuel dont elles vont avoir besoin pour assurer leur propre subsistance et ainsi perpŽtrer la reproduction sociale en ayant elles-mmes lĠobligation de transmettre un espace viable.

            Dans ce contexte de gestion patrimoniale, il est difficilement concevable de prŽtendre ˆ la propriŽtŽ dĠespaces, cĠest-ˆ-dire de les faire siens, donc dĠen disposer librement, en raison du lien intergŽnŽrationnel qui fixe la gestion dans le long terme. Lˆ, lĠesprit du Ç bon pre de famille È du Code napolŽonien se trouve largement dŽpassŽ, car nous ne sommes plus dans la sphre du patrimoine individuel, mais bien dans celle du patrimoine commun. Le milieu dans lequel les hommes vivent repose sur un hŽritage qui dŽpend du prŽsent pour son avenir. Ils ne sĠapproprient donc pas un espace, mais en assurent un contr™le, une gestion intentionnelle qui va conditionner les droits dĠaccs et dĠexploitation des ressources renouvelables.

 

Passer du contrat ˆ une consensualitŽ sociale [un consensus social ?] [3e niv.]

            Le contrat est un accord de volontŽ destinŽ ˆ produire un effet de droit ou une convention donnant lieu ˆ des obligations. LĠinstauration de rapports contractuels entre les populations et lĠƒtat ayant pour objet lĠenvironnement est fortement discutable comme fondement de gestion du milieu. En effet, lĠƒtat, en sĠarrogeant la propriŽtŽ de lĠenvironnement, nie dĠabord les droits patrimoniaux des populations sur ce dernier dont elles dŽpendent absolument pour leur existence. Ensuite, la nature des rapports donne lieu ˆ un contrat administratif, assorti dĠun cahier des charges, qui est par essence inŽgalitaire. Pourquoi les populations seraient-elles toujours en situation dĠinfŽrioritŽ, alors quĠen retour la politique publique de gestion de lĠenvironnement sĠavre particulirement catastrophique ? Une gestion viable ˆ long terme de lĠenvironnement ne peut sĠopŽrer efficacement de faon verticale, du haut vers le bas, mais gagnerait ˆ impliquer les populations de faon horizontale en Žtablissant des rapports consensuels entre les diffŽrents niveaux dŽcisionnels et en rassemblant ˆ chaque Žchelle de gestion les diffŽrents acteurs dans des espaces de nŽgociation. LĠobjectif du droit est justement dĠarticuler ces divers rouages et de contenir les marges de manÏuvre des stratŽgies de chacun, pour clarifier et lŽgitimer les rgles du jeu foncier environnemental auprs de tous.

 

 


 

 

TABLE DES MATIéRES

 

Sommaire

Glossaire

Introduction

ProblŽmatique juridique de la gestion dĠune vaste zone humide au Sahel

 

Partie 1

Des enjeux fonciers environnementaux en zone humide

 

Un espace territorialisŽ

1 Un espace pastoral rŽgulŽ

1 1 Le jowro, souverain du leydi ou simple Ò ma”tre des p‰turages Ó ?

1 La dŽsignation du jowro

Le jowro, un gestionnaire de p‰turages et un vendeur d'herbe

1 1 3 Le jowro, un souverain terrien

1.2      Un patrimoine foncier pastoral

1 2 1 Le p‰turage lignager

1 2 2 Le p‰turage villageois : le hariima

1.2.3        Le p‰turage public

1.2.4        Le p‰turage beitel

1.3      Un troupeau infŽodŽ ˆ son p‰turage

1 3 1 Un accs rŽglementŽ aux p‰turages

1 3 2Le droit de pacage

1.4      Une diversitŽ de leyde

2          Un espace agraire en expansion

2 1 Des zones agricoles dŽterminŽes

2 1 1 Les champs ouverts et les jachres

2 1 2 Les champs clos

2 1 3 Les casiers rizicoles

2.2      LĠespace pastoral en question

2 2 1 La rŽduction des bourgoutires

2 2 2 La violation des hariima et le non-respect des infrastructures pastorales

2.2.3 La destruction d'un Žcosystme

2 2 4Une pression pastorale croissante

2.2.5 Une dŽgradation des p‰turages

3 Un espace halieutique en mutation

3.1. Un contr™le saisonnier de lĠespace

3.2. L'enjeu de l'espace exclusif

4      Un espace delta•que multifonctionnel

4.1.          Un espace multifonctionnel exploitŽ

4.2.          Un espace multifonctionnel Ò marquŽ Ó

4.3.          Un espace multifonctionnel patrimonialisŽ

4 3. 1 Le sol, support communautaire

4. 3. 2. Ò LĠespace-ressource Ó, patrimoine commun

4. 3. 3. La qualification des choses par le droit

4. 3. 4.La pluralitŽ des notions de patrimoine

 

Des hommes confrontŽs ˆ la gestion de leur environnement,

lĠexemple du leydi Wuro Neema

1.      Une mosa•que de communautes villageoises et de rapports ˆ lĠenvironnement

1.1.           La construction historique du leydi Wuro Neema

1.1.1.        Les pŽripŽties du passŽ

1.1.2.       Les groupes humains

1.2.           Une dŽmographie hŽtŽrogne et fluctuante

1.3.           Structures socio-politiques villageoises et rapports ˆ lĠenvironnement

1.3.1.       Les villages peuls-rimaybe dirigŽs par des Peuls Feroo'be

1 3 1 1 Les conflits entre autochtones et Peuls Fulinkriyabe et les stratŽgies de rŽsolution

1.3 1 2 Le problme de la dŽgradation des sols liŽe ˆ la dŽsertification

1 3 1 3 Les rivalitŽs Peuls-Malinke et Peuls-Bozo

1.3.2.       Les villages dirigŽs par une chefferie rimaybe

1.3.3.       Les villages dirigŽs par des Peuls Ò Žtrangers Ó

1.3.4.      Les villages bamana

1.3.5.       Les villages malinke

1 3 5 1  Les problmes de dŽgradation du sol

1 3 5 2 Le manque dĠorganisation et dĠentente au sein des villages

1.3.6.      Les villages bozo

1 3 6 1 La ma”trise des techniques dĠirrigation

1 3 6 2 Une concurrence avec les pasteurs et les agriculteurs gŽnŽrŽe par la pluri-activitŽ

1 3 7 Entre attentes et initiatives pour l'environnement

2.     Savoirs locaux et reprŽsentations culturelles de lĠenvironnement

3.     1 Savoirs et sensibilitŽ Žcologique chez les adultes

2 1 1 Des arbres ˆ prŽserver

2 1 2 Des espces vŽgŽtales investies de reprŽsentations culturelles

2 1 3 Transmission d'un savoir spŽcialisŽ chez le jowro

2 2 La transmission du savoir aux jeunes : contenu et modalitŽs

2 2 1 LĠintŽrt pour les arbres

2 2 2 Les axes privilŽgiŽs de transmission du savoir

tions

3 Convictions religieuses et gestion de lĠenvironnement

3 1 Une nature pŽtrie de religieux

3 1 1 Les pactes avec l'invisible

3 1 2 Alliance tutŽlaire entre hommes et animaux

3 1 3 Les tres de l'eau

3 2 Un sacrŽ islamique transcendant

3 2 1 La toute-puissance divine

3 2 2 La sŽcheresse voulue par Dieu

3 2 3 Islam et Žcologie

 

Des conflits fonciers environnementaux

1. Les caractŽristiques des conflits dans le delta

1.1. Les protagonistes

1.2. Les enjeux

1.3. L'espace conflictuel

1.4. Les Žpoques des conflits

1.5. Les modes de rŽsolution des conflits

2. Le droit appliquŽ

2.1 Une pluralitŽ de droits en prŽsence

2 2 Un droit Ò prŽtorien Ó entre deux systmes juridiques

3. Le fondement des conflits : reprŽsentations et stratŽgies antagonistes

3.1. Les pratiques conflictuelles de l'espace

3 1 1 Les pratiques contradictoires de l'espace agraire

3 1 2 Les pratiques antagonistes de l'espace halieutique

3 1 3 Les pratiques incompatibles de l'espace pastoral

3.2. Pratiques conflictuelles et dysfonctionnements de la sociŽtŽ

3.2.1. De l'empiŽtement ˆ la revendication : lĠexpression dĠun dŽsir de pouvoir

3.2.2. Des instances d'arbitrage dŽfaillantes

3 2 2 1 Conflits et perturbations sociales ˆ l'Žchelle villageoise

3 2 2 2 Conflits et dŽrglements sociaux au sein du leydi

3 2 2 3 Conflits fonciers et tensions sociales ˆ l'Žchelle delta•que

3 2 2 4 Conclusion

4. Les tentatives de maintien d'un Žquilibre

4 1 LĠorganisation de lĠaccs aux espaces pastoraux

4 2 Le bornage des zones pastorales

4 3 L'officialisation des hariima

4 4 La gestion de l'entrŽe et de la sortie des animaux du delta

4 5 L'Žchec de l'Odem

4. 6 La confŽrence rŽgionale sur les bourgoutires

4 6 1 Les contentieux autour des taxes de traversŽe des fleuves

4 6 2 Les interventions ˆ la confŽrence de 1994

 

Partie 2

Un droit foncier environnemental ˆ construire

 

La rŽgulation juridique par lĠƒtat centralisateur

1. LĠappropriation Žtatique de lĠenvironnement

1 1 Une domanialitŽ foncire

1 2 Une domanialitŽ environnementale

2. LĠabsence de sŽcurisation foncire

2.1. La terre, support de droits

2 1 1 La concession rurale, une logique Žtatique nŽo-libŽrale

2 1 2 L'immatriculation, instrument de crŽation de la propriŽtŽ foncire

2.2. La purge du droit traditionnel

2.3. Le pastoralisme ignorŽ

2.4. Une gestion normative et rŽpressive de la fort

2 4 1 Une protection normative

2 4 2 Une obligation de surveillance et de protection de l'environnement

2 4 3 Des droits d'usage strictement rŽglementŽs

2 4 4 Une exploitation commerciale soumise ˆ autorisation

2 4 5 Une rŽglementation rŽpressive

2 4 6 Un droit forestier ˆ repenser

2 4 6 1 Une lŽgislation forestire restrictive, exclusive et rŽpressive

2 4 6 2 Du Code forestier ˆ la rŽalitŽ

2.5. La conservation normative de la faune et de son habitat

2 5 1 La prŽservation de la faune

2 5 2 La rŽglementation de l'activitŽ cynŽgŽtique

2.6. La rŽglementation de l'activitŽ halieutique : de la loi aux conventions locales

2 6 1 Le contr™le des engins de pche et la riverainetŽ halieutique

2 6 2 Le dŽcret de 1975 : le droit de pche appartient ˆ l'ƒtat

2 6 3 La loi de 1986 : des aires protŽgŽes et des permis

2 6 4 L'apport des conventions locales

3. Des tentatives de gestion locale des ressources pastorales

3.1. Un projet de Code pastoral non retenu

3.2. Domaine pastoral et unitŽs agropastorales : des propositions avortŽes

3.3. La protection et l'exploitation du burgu : une rŽglementation inappliquŽe

 

L'apport de la dŽmocratie : une gestion environnementale dŽcentralisŽe ?

1. Une gestion Žconomique des ressources forestires

1. 1. 1. La fort, un milieu ˆ exploiter

1 1 2 La fort, un milieu ˆ conserver

1 1 3 La fort, un bien appropriŽ

1.2. Un espace classŽ

1 3 Un espace immatriculŽ

1.4. Un espace soumis ˆ un contr™le rŽpressif

2. La gestion de la faune sauvage et de son habitat

2.1. La conservation d'un Ò habitat Ó

2 1 1 Les aires protŽgŽes

2 1 2 Le Ò domaine faunique national Ó

2.2. La rŽglementation de l'accs ˆ la ressource cynŽgŽtique

2 2 1 Une prŽoccupation touristique

2 2 2 Une activitŽ soumise ˆ un contr™le rŽpressif

3. La gestion de la pche et de la pisciculture

4 La gestion du domaine des collectivitŽs territoriales dŽcentralisŽes

4.1. Une division de l'espace en domaines

4.2. La gestion des ressources par les collectivitŽs territoriales dŽcentralisŽes

 

La ma”trise foncire environnementale, un outil de gestion de lĠenvironnement

1. Un mode de lecture des rapports fonciers : approche dĠun foncier de lĠenvironnement

1.1. La nŽcessitŽ dĠune lecture juridique endogne

1 1 1 Quel droit foncier ?

1 1 2 Une lecture juridique des rapports fonciers environnementaux

1.2. Une superposition de lŽgitimitŽs

1.3. La matrice foncire environnementale du delta

2. Proposition dĠun rŽgime juridique pour une gestion patrimoniale

2 1  Des contraintes cristallisŽes dans un faisceau de ma”trises

2 2 Les ma”trises foncires environnementales, rouages de la coviabilitŽ des systmes sociaux et Žcologiques

2. 3 Une thŽorie des ma”trises foncires

3. ƒlŽments pour lĠeffectivitŽ dĠune gestion locale ˆ long terme

3.1. Des pouvoirs lŽgitimes ˆ intŽgrer dans la gestion locale

3.2. Le besoin de sŽcurisation juridique sur les espaces et les ressources

3 2 1 L'Žpreuve de la variabilitŽ hydro-gŽographique de Ò l'espace-ressource Ó

3 2 2 Le dŽfi de la dŽlimitation de l'espace-ressource

3.3. Des situations auxquelles le droit doit rŽpondre

4. Proposition de lĠorganisation dĠune cogestion environnementale

 

Conclusion

De la lŽgitimitŽ ˆ la lŽgalitŽ pour une gestion patrimoniale de la diversitŽ delta•que

 

Bibliographie

Annexes

RŽsumŽ

Summary

Table des illustrations

Table des annexes

Table des matires