Christoph Eberhard (dir.)

 

Enjeux fonciers et environnementaux : Dialogues afro-indiens

 

Pondichery, Institut Franais de PondichŽry, 2007, 549 p

 

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Enjeux fonciers et environnementaux :
une introduction

Christoph Eberhard

QuÕest-ce que le foncier ?

Les questions foncires et environnementales nous plongent au cĻur de la vie de lÕHomme[1]. Elles nous invitent ˆ rŽflŽchir sur les manires dont celui-ci construit ses rapports avec son environnement, comment il sÕadapte ˆ ses contraintes, comment il le modle. Mais cette interaction nÕest pas uniquement celle dÕun sujet, lÕHomme, et dÕun objet, la Nature, voire lÕaction du premier sur le secondÉ comme pourrait le suggŽrer une lecture en termes cartŽsiens o lÕHomme appara”t surtout comme celui qui devrait soumettre la nature ˆ travers sa volontŽ, volontŽ ˆ laquelle cette dernire rŽsisterait par son Ē inertie Č. Sans entrer dans des considŽrations de deep ecology et sans adhŽrer ˆ la thŽorie ga•a, celle dÕune terre vivante, animŽe par une ‰me et ˆ ce titre elle aussi sujet[2], et tout en restant inscrit dans une vision anthropocentrŽe caractŽristique des sciences sociales issues de la modernitŽ occidentale[3], il appara”t de manire de plus en plus Žvidente que lÕaction de lÕhomme sur son environnement est mŽdiŽ par ses reprŽsentations, par sa manire dÕenvisager sa place au monde, par son rapport avec celui-ci et par les relations quÕil doit Žtablir paralllement avec ses congŽnaires. La question foncire se pose car nous ne sommes pas des Robinson Cruso‘ vivant solitairement sur notre ”le, mais des tres humains devant partager des espaces de vie et les ressources quÕils reclent[4]. ƒtienne Le Roy qui conoit le juridique comme profondŽment marquŽ par nos imaginaires et qui considre que Ē [le] rapport foncier est [É] une relation ŌimaginŽeÕ entre les hommes ˆ propos de lÕespace et qui nÕexiste que selon les conventions qui sÕinscrivent dans les systmes dÕidŽes avant dՐtre matŽrialisŽes dans lÕespace social Č (Le Bris, Le Roy, Matthieu 1991 : 12), propose une dŽfinition qui rŽsume les ŽlŽments que nous venons dՎvoquer. Pour cet auteur, Ē [É] le foncier est lÕensemble particulier de rapports sociaux ayant pour support la terre ou lÕespace territorial. Ces rapports sociaux sont principalement dŽterminŽs par les facteurs Žconomiques (accumulation primitive de capital et extraction de rente), juridiques (normes dÕappropriation et modalitŽs de rglement des conflits) puis par les techniques dÕamŽnagement pouvant matŽrialiser et caractŽriser ces rapports sociaux en autant de rŽgimes distincts. Č Il ajoute, et cette remarque est primordiale dans nos contextes de recherche contemporains que Ē [É] plus substantiellement, cÕest le politique qui influe sur la manire de poser et de traiter la problŽmatique foncire, la sensibilitŽ du foncier au politique Žtant augmentŽe par la concurrence ou la contradiction des choix pouvant Žmerger aux Žchelles internationale, nationale et locale. Č (Le Roy in Le Bris, Le Roy, Matthieu 1991 : 13-14).

Du foncier au Ē foncier-environnement Č

Aux ŽlŽments de lÕanalyse dŽgagŽs ci-dessus sÕajoute depuis une bonne dŽcennie un ŽlŽment nouveau. Aprs sՐtre principalement intŽressŽs ˆ la sŽcuritŽ foncire des acteurs humains, les travaux scientifiques sur le foncier se sont progressivement ouverts ˆ des considŽrations plus Žcologiques et intgrent davantage les enjeux environnementaux dans leurs analyses. Il appara”t de plus en plus insatisfaisant de ne rŽflŽchir ˆ lÕenvironnement quÕen termes de son exploitation par lÕhomme et en se prŽoccupant principalement de lÕorganisation des systmes de gestion et dÕexploitation visant ˆ sŽcuriser les acteurs concernŽs. La dŽmographie mondiale exerce une pression toute nouvelle sur notre plante et nos modes de vie contemporains ont un impact important et parfois irrŽversible sur la nature. Nous comprenons petit ˆ petit que lÕenvironnement nÕest pas uniquement un espace qui nous entoure et quÕil nous est loisible dÕexploiter. CÕest le milieu dans lequel nous nous inscrivons[5]. Nous avons la responsabilitŽ de le prŽserver, ne serait-ce que pour assurer notre seule survie et celle de nos enfants. Il convient de rŽaliser un Ē juste milieu Č, une approche permettant de concilier les besoins humains et la sauvegarde de la plante et de ses Žcosystmes (Ost 1995). Cette prise de conscience se reflte aux niveaux de lÕaction politique, Žconomique et juridique. En tŽmoigne la place croissante que prend le Ē dŽveloppement durable Č dans les discours et montages institutionnels aux niveaux tant internationaux que nationaux, voire locaux. Il est supposŽ dÕune part Žquilibrer les piliers Žconomiques, sociaux et environnementaux et dÕautre part permettre aux gŽnŽrations prŽsentes de rŽpondre ˆ leurs besoins tout en prŽservant la capacitŽ des gŽnŽrations futures ˆ en faire autant selon la cŽlbre formule du rapport Brundtland (La Commission mondiale sur lÕenvironnement et le dŽveloppement 1988 : 51). En tŽmoigne aussi, dans le contexte francophone, le dŽveloppement dÕune recherche qui essaye dՎmanciper le foncier du cadre propriŽtariste et de lÕouvrir ˆ des approches en termes de Ē patrimoine Č, faisant ainsi Žcho ˆ lÕintroduction de la notion dans le droit de lÕenvironnement (voir Klemm 1996)[6]. On est bien face au dŽfi dÕun Ē droit ˆ inventer Č comme le soulignent Olivier et Catherine Barrire (2002 : 15-16) pour qui Ē [se] reprŽsenter le foncier comme Žtant assignŽ au seul rapport ˆ la terre reflŽterait insuffisamment la portŽe rŽelle des actions des hommes sur le milieu, indispensable ˆ intŽgrer dans la recherche dÕune gestion environnementale. Il est nŽcessaire de considŽrer en mme temps le rapport de lÕhomme ˆ la ressource et ˆ lÕespace. LՎtude de la conjonction du fonds, en tant que support, et de la ŌsuperficieÕ permet dÕaboutir ˆ une combinaison de droits portant sur lÕespace, la ressource et lՎcosystme. Sur cette base, il est possible de rŽflŽchir ˆ un rŽgime qui ne repose pas sur lÕappropriation du fonds mais qui est contenu dans une dualitŽ espace/milieu. Cette approche dŽfinit une forme de gestion patrimoniale de lÕenvironnement, dŽsignŽe par le nŽologisme Ōfoncier-environnementÕ. Nous entendons par lˆ dŽpasser une vision ruraliste du foncier, qui restreint son analyse aux rapports dÕaccs aux ressources et ˆ leur distribution entre les diffŽrents acteurs car elle occulte la prise en compte des processus Žcologiques et de tous les ŽlŽments naturels. Le foncier ne peut plus se dŽfinir uniquement en termes de rgles affŽrentes aux ressources renouvelables ou en termes de construction dÕespaces ; il doit intŽgrer une dimension environnementale. Č[7]

Foncier-environnement et foncier urbain

Si lÕapproche du foncier-environnement semble se confirmer, il faut souligner lՎmergence dÕun autre enjeu majeur qui fait vaciller les approches traditionnelles ruralistes du foncier : lÕexplosion urbaine. LÕhumanitŽ vient en effet de franchir un cap historique. DŽsormais, la majoritŽ de la population mondiale habite en ville et cette tendance ˆ lÕurbanisation nÕest pas prte de sÕarrter (Delcourt 2007 : 7)[8]. En outre, cette urbanisation qui va de pair avec une paupŽrisation des populations urbaines prend une forme inŽdite. Ė lÕexode rural classique, sÕajoute maintenant une colonisation du monde rural par les villes. Ē Partout, ces villes Žmergentes et ces mŽgapoles ne cessent de sՎtaler horizontalement, grignotent et empitent de plus en plus sur les territoires alentours. De fait, le monde rural sÕurbanise in situ. CÕest maintenant non plus les paysans qui vont ˆ la ville, mais la ville qui va aux paysans. Par de complexes processus de Ōco-urbanisationÕ, les villes repoussent aussi loin que possible leurs frontires ; Žtablissent entre elles de nouveaux nĻuds ; contournent les bourgades ; encerclent et enferment les villages. Et se dessinent de vastes zones polycentriques, entrecoupŽes dÕespaces hybrides semi-ruraux, semi-urbains. Č (Delcourt 2007 : 10). Cette Žvolution ne manque pas dÕinterpeller la recherche foncire qui est confrontŽe ˆ lÕeffacement dÕune distinction fondatrice entre monde rural et monde urbain qui sÕest traduite jusque rŽcemment par une sŽparation entre les approches du foncier rural et du foncier urbain que ce soit au niveau scientifique ou politique. Tout en reconnaissant les ruptures et les discontinuitŽs entre foncier rural et urbain, il est de plus en plus inŽvitable dÕarticuler ces deux champs et de commencer ˆ identifier les continuitŽs et les dynamiques communes (Durand-Lasserve 2007).

Le foncier-environnement dans le cadre dÕune globalisation de la Ē gouvernance Č et du Ē dŽveloppement durable Č

La prise en compte croissante de notre Ē milieu Č qui oblige de croiser les regards et les disciplines, ˆ dŽpasser des dŽcoupages disciplinaires qui ne font plus sens et ˆ aborder les problŽmatiques de manire plus holiste, sÕinscrit par ailleurs dans un contexte de modification importante de nos reprŽsentations politiques, juridiques, Žconomiques et scientifiques qui elles aussi complexifient nos Ē jeux modernes Č. Nous sommes dans une transition paradigmatique o les formes de perception et dÕorganisation du rŽel issues de la modernitŽ sont partiellement remises en question et complŽtŽes par de nouvelles approches (de Sousa Santos 1995 ; Arnaud 1998). Ainsi, la segmentation, la compartimentation voire le cloisonnement caractŽrisant lÕapproche scientifique moderne, de mme que nos manires modernes de penser le politique, le juridique et lՎconomique se trouvent remis en cause. En science, on ne croit plus ˆ la sŽparation radicale entre lÕobservateur et lÕobservŽ et on reconna”t lÕimportance dÕinscrire les deux dans un tout. Du c™tŽ de la Ē gestion Č de nos sociŽtŽs, il appara”t de moins en moins rŽaliste de sŽparer des champs comme lՎconomique, le social et lÕenvironnemental comme en tŽmoigne le concept de dŽveloppement durable. La rŽalitŽ est complexe et pour aborder les dŽfis quÕelle nous pose, il appara”t nŽcessaire de sÕouvrir ˆ lÕinterdisciplinaritŽ, ˆ lÕintersectorialitŽ, ˆ des approches permettant de faire participer tous les acteurs concernŽs, ˆ croiser les points de vue ainsi quՈ articuler des besoins, logiques et enjeux qui peuvent a priori sembler sÕexclure (voir par exemple Calame 2003). Cette Žvolution nous Žmancipe des grands partages de la modernitŽ qui ont ŽtŽ explicitŽs par Bruno Latour (1997 : 132 ss) entre Ē eux Č et Ē nous Č et entre Ē humains Č et Ē non-humains Č qui peuvent se dŽcliner par la suite de multiples manires : entre science et politique, entre profanes et experts, entre administrateurs et administrŽs, entre administrateurs des hommes (politiques) et administrateurs des choses (scientifiques). Au niveau politico-juridique, cette transition du Ē simple Č, du Ē pur Č, du Ē segmentŽ Č au Ē complexe Č et ˆ Ē lÕhybride Č[9] se manifeste par un passage de formes classiques de Ē gouvernement Č ˆ de nouvelles formes de Ē gouvernance Č qui fait Žcho ˆ une transition du juridique que certains ont analysŽe dans les termes dÕune possible transition de la Ē pyramide Č au Ē rŽseau Č (Ost & van de Kerchove 2002) et qui serait le passage obligŽ vers une Ē dŽmocratie dialogique Č (Callon, Lascoumes, Barthes 2001).

Mais si Ē gouvernance Č et Ē dŽveloppement durable Č sont devenus des termes clefs dans le champ sŽmantique tel quÕil se redessine ˆ lÕheure de la globalisation, et quÕils apparaissent souvent comme les deux faces dÕune mme rŽalitŽ quÕil sÕagirait de promouvoir dans lÕintŽrt de la survie de notre espce et de notre plante, il est important de ne pas se perdre dans des approches idŽologiques et dŽconnectŽes des rŽalitŽs Ē de terrain Č. De telles approches peuvent se rŽvŽler non seulement inefficaces, mais mme hautement contreproductives au point dÕaboutir ˆ de vŽritables catastrophes humaines et naturelles[10]. Et lÕenjeu est dÕautant plus crucial que ces termes, outre le flou qui les caractŽrisent et qui contribue probablement ˆ leur donner une apparence dÕuniversalitŽ, sont tout autant utilisŽs comme Ē concepts Č[11] scientifiques que comme mots dÕordre idŽologiques[12].

Il est donc primordial dÕalimenter les grands dŽbats thŽoriques sur la prise en charge de notre prŽsent et de notre futur commun ˆ travers des Žtudes de terrains qui permettent dÕillustrer et par lˆ de comprendre les mŽcanismes et processus en jeu. Ė travers lÕattention portŽe ˆ divers terrains et problŽmatiques ˆ dimension plus locale ou globale se dŽgagent aussi les enjeux de traduction dÕune Žchelle ˆ une autre, dÕun monde ˆ un autre, voire dÕun domaine dÕaction sur un autre[13]. La reconnaissance de cet enjeu de la traduction participe plus profondŽment ˆ la prise de conscience de lÕimportance du dialogue interculturel autour des questions de gouvernance et de dŽveloppement durable[14].

Les origines dÕune dynamique de recherche collective. Ses enjeux et les difficultŽs du dialogue

Cet ouvrage est issu dÕune dynamique de recherche collective visant ˆ prendre ˆ bras le corps les dŽfis que nous venons dÕexposer. Il sÕagissait de sÕinterroger sur les enjeux et les perspectives du foncier dans le contexte actuel. Ce dernier est caractŽrisŽ, entre autres, par la globalisation, une pression de plus en plus insoutenable de lÕHomme sur son milieu, une rŽorientation des approches politiques et juridiques en termes de gouvernement et de croissance vers des approches en termes de gouvernance et de dŽveloppement durable. On peut y ajouter lՎmergence dÕune exigence de plus en plus incontournable de dialogue interculturel, cette dernire entra”nant dans son sillage toute une sŽrie de problŽmatiques liŽes ˆ la traduction. Ė un niveau plus humble, il sÕagissait dans la prŽsente dynamique de faire se rencontrer plus particulirement des chercheurs africains ou africanistes et indiens ou indianistes en vue dÕengager des dialogues sur les enjeux fonciers et environnementaux tels quÕils pouvaient appara”tre ˆ partir de ces deux contextes[15]. LÕenjeu paraissait dÕautant plus important quÕil semblait y avoir un intŽrt rŽciproque de connaissance, mais que souvent ces mondes sÕignorent É car la recherche indienne est majoritairement anglophone tandis que la recherche dans une grande partie de lÕAfrique (notamment dans les rŽgions ŽtudiŽs principalement par des chercheurs francophones) est francophone.

CÕest ainsi que ce projet se cristallisa dans le creuset de plusieurs institutions et dynamiques quÕil faut mentionner ici et sans la participation active desquelles nos envies de dialogue nÕauraient pas pu aboutir, dÕabord sous la forme de lÕorganisation dÕun colloque ˆ PondichŽry en mars 2006, puis sous celle de cette publication. Il sÕagit, par ordre alphabŽtique, de lÕAssociation Francophone dÕAnthropologie du Droit (AFAD) dont un certain nombre de chercheurs travaillent depuis de nombreuses annŽes sur la problŽmatique foncire, mais surtout dans des contextes francophones (voir CAD 2002), du Dr. Ambedkar College of Law de PondichŽry trs intŽressŽ par une recherche comparative entre approches francophones et anglophones, africaines et indiennes, de la dynamique Ē Droit, gouvernance et dŽveloppement durable Č coordonnŽe ˆ partir des FacultŽs universitaires Saint Louis ˆ Bruxelles (FUSL), de lÕInstitut Franais de PondichŽry (IFP), fentre de la France Š et de plus en plus de lÕEurope Š sur lÕInde et inversement de lÕInde sur lÕEurope et la France, dÕun rŽseau informel de chercheurs indiens qui sÕest constituŽ autour de la question du pluralisme juridique aprs une premire publication collective sur le pluralisme juridique en Inde (Eberhard & Gupta 2005) et qui a maintenant crŽŽ une structure plus officielle la Asian Initiative on Legal Pluralism (AILP) et enfin la SociŽtŽ de Droit ComparŽ de PondichŽry qui ne pouvait pas rester indiffŽrente ˆ cette recherche comparative, mme si elle dŽbordait le cadre strict du droit[16].

RŽunir des chercheurs de disciplines diffŽrentes est en soi dŽjˆ une entreprise difficile si lÕon veut dŽpasser la simple juxtaposition de discours et tenter de sÕorienter de la multi- vers une vŽritable interdisciplinaritŽ (voir Kothari 1990 : 23 ss ; Ost & van de Kerchove 1987 : 25 ss). Or nous avons poussŽ ici encore plus loin le dŽfi : dÕune part, le colloque Žtait non seulement ouvert ˆ des chercheurs de disciplines diverses mais aussi ˆ des praticiens[17] ; et dÕautre part, il se dŽroulait en deux langues, en anglais et en franais. Le travail collectif a vite fait appara”tre que derrire ces deux langues se cachaient aussi deux visions diffŽrentes du droit et du monde et que tout nՎtait pas toujours traductible. En effet, avant mme de pŽnŽtrer les mondes africains et indiens, on Žtait dŽjˆ confrontŽ ˆ deux manires fort diffŽrentes de penser le droit officiel Žtatique, lÕune civiliste pour la plupart des pays africains abordŽs et lÕautre de Common Law en ce qui concerne lÕInde[18].

SÕil fallait se mŽfier des faux amis tels que Ē propriŽtŽ Č / Ē property Č et veiller ˆ traduire la Ē propriŽtŽ privŽe Č du Code civil plut™t par le Ē ownership Č anglais, on se rendait vite compte que derrire les mots se dissimulaient des manires trs diffŽrentes de dŽcouper les champs juridiques et de nouer les problŽmatiques foncires et environnementales[19]. Le Ē foncier Č franais lui-mme se transforma en anglais en Ē Land Law and Natural Ressources Management Č et on sÕaperut vite quÕainsi toute la problŽmatique sÕen trouva transformŽe. Si la majoritŽ des contributions francophones sÕinscrivent dans une approche du foncier peru avant tout comme la sŽcuritŽ foncire des terres surtout agricoles, les auteurs indiens dŽlimitaient beaucoup plus largement le champ de leurs rŽflexions en y incluant la gestion de lÕeau, la pisciculture, les activitŽs de minageÉ Par ailleurs, dans le contexte francophone, Ē [le] terme Foncier renvoie ˆ de multiples enveloppes juridiques, correspondant ˆ autant de statuts, sinon de procŽdures, dites domaniales ou foncires, qui gŽnŽralement, aujourdÕhui, sont toutes conues pour tre situŽes au regard du droit de propriŽtŽ. Č comme le rappelle Alain Rochegude (2002 : 20). Ainsi, si pour les auteurs franais ouvrir les approches dÕun foncier pensŽ avant tout en relation ˆ un droit Žtatique organisant la propriŽtŽ de manire stricte et ouvrir la rŽflexion vers les nouveaux enjeux de la gouvernance constituaient des enjeux importants, il nÕen Žtait pas tout ˆ fait de mme pour les auteurs indiens. Ceux-ci, enracinŽs dans un systme hŽritŽ de la Common Law, semblaient beaucoup plus naturellement croiser leurs analyses avec des approches en termes de gouvernance et de dŽveloppement durable. Ceci semble sÕexpliquer de manire gŽnŽrale par une attitude plus pragmatique de la Common Law qui Ē ne privilŽgie [É] pas les valeurs de gŽnŽralisation et dÕuniformisation quÕautorise la voie commune du commandement lŽgislatif, mais bien lÕindividualisation et la particularisation Č (Legrand 1999 : 97) ce qui conduit ˆ nouer plus facilement des approches perues comme distinctes ˆ partir dÕun contexte de droit civiliste. En effet, dÕun point de vue de Common Law, Ē Ōles arguments fondŽs sur la cohŽrence sont susceptibles dÕinduire en erreurÕ, puisque la grande richesse du Common Law reste son Ōcaractre pratiqueÕ qui lui permet de ŌsÕadapter ˆ la riche diversitŽ de la vie humaineÕ. Aussi Ōle fait quÕune doctrine donnŽe ne sÕaccorde pas logiquement avec une ou plusieurs autres nÕest pas un motif pouvant fonder son rejetÕ. Č (Legrand 1999 : 75). On peut ensuite relever le dŽcoupage beaucoup plus large du champ de recherche par les auteurs indiens et le fait que le rŽgime de la Ē property Č de la Common Law renvoie ds le dŽpart ˆ un Ē bundle of rights Č, qui de surcro”t est assorti de certaines responsabilitŽs comme lÕillustrent les institutions du trust et du stewardship. Ainsi, il nՎtait par exemple pas toujours Žvident de faire comprendre la pertinence dÕune approche patrimoniale pour sՎmanciper du Ē tout propriŽtŽ Č ˆ des interlocuteurs o le problme dÕune catŽgorie absolue et fermŽe de propriŽtŽ ne se posait pas puisque la Ē property Č renvoie ˆ un bundle of rights et contient aussi des devoirs qui peuvent tre mobilisŽs dans le souci dÕune prise en compte plus large des enjeux environnementaux voire sociaux. En retour, les discussions nÕont pas manquŽ dÕinterpeller le chercheur francophone quant ˆ lÕidŽologie de la propriŽtŽ privŽe promue par les agences de dŽveloppement qui sÕinscrivent dans une vision anglo-saxonne Š il se pourrait que, replacŽ dans son contexte dÕorigine, le systme promu se rŽvlerait plus nuancŽ que ne le laisse entendre la rŽfŽrence implicite au droit de propriŽtŽ compris ˆ la franaise et que ne manquera pas dÕeffectuer le francophoneÉ

LÕexercice de dialogue bien que difficile fut nŽanmoins salutaire. Il permit de prendre conscience des enjeux Žnormes de la traduction entre diffŽrents univers linguistiques, juridiques et mentaux et de la nŽcessitŽ de ne jamais perdre de vue quÕil ne saurait jamais y avoir de traduction parfaite É malgrŽ lÕillusion que peut crŽer la traduction simultanŽe lors des grands sommets internationauxÉ CÕest lÕexigence de respecter les topoi des uns et des autres qui nous a finalement convaincu de la pertinence de publier cet ouvrage en anglais et en franais et de ne pas opter pour le choix dÕune traduction de tous les textes en anglais en privilŽgiant ainsi la plus grande audience. En effet, si lÕessence des problŽmatiques a sans conteste pu tre communiquŽe dans les deux langues, il reste nŽanmoins que les prŽsentations en tant que telles ne font vraiment sens que dans leur langue dÕorigine et replacŽes dans leur contexte culturel et scientifique. Pour ceux qui ne sont pas bilingues, nous avons dŽcidŽ de faire prŽcŽder chaque contribution dÕun rŽsumŽ Žlargi de deux pages permettant au lecteur de saisir lÕessentiel de la problŽmatique des articles Žcrits dans la langue quÕil ne ma”trise pas. Enfin, cette prise de conscience de la difficultŽ de dialogue entre deux langues et deux systmes de droit dÕorigine europŽenne soulignent les enjeux Žnormes de la prise en compte des langues et visions du monde et du droit qui existent Ē ˆ lÕombre Č des droits Žtatiques dans les ƒtats africains ou en Inde. De nombreuses contributions de cet ouvrage pointent vers ces rŽalitŽs, sans malheureusement les approfondir dans toute leur originalitŽ. Ce sera lÕenjeu pour une prochaine recherche.

Une dernire remarque importante. Si nous avons essayŽ de respecter les topoi de tous les intervenants, il est clair que la dynamique de recherche gŽnŽrale Žtait orientŽe ˆ partir dÕun topos particulier. LÕinitiative ayant ŽtŽ prise par lÕAFAD et par la dynamique Ē Droit, gouvernance et dŽveloppement durable Č des FUSL, cÕest lÕapproche francophone, et par surcro”t une approche fortement inspirŽe par le point de vue de lÕanthropologie du Droit qui fournit en quelque sorte la perspective organisant lÕensemble de la dŽmarche, comme en tŽmoigne cette introduction. JÕespre que le lecteur ne verra pas ceci comme un dŽfaut, mais comme une limite caractŽristique intrinsque de tout dialogue : il faut bien commencer ˆ partir dÕun topos donnŽ É mme si celui-ci influe ensuite forcŽment sur la suite du dialogue et sur la restitution de ce ˆ quoi il a abouti. Comme le rappelle Pierre Legrand (1999 : 64) ˆ propos de toute dŽmarche comparative forcŽe de sÕouvrir au dialogue avec dÕautres univers, Ē [le] comparatiste apprŽhende une culture juridique dÕun lieu qui nÕest jamais cette culture juridique mme et qui se trouve toujours, ds lors, ˆ tout le moins un peu Ōhors-elleÕ. Aussi reste-t-il en lutte contre la difficultŽ dÕarticuler une relation avec lÕautre qui ne peut tre quÕasymŽtrique et doit-il constater que son activitŽ critique demeure assujettie ˆ ce dilemme. Č

Les fondements ŽpistŽmologiques de la recherche

Aprs avoir brossŽ une image impressionniste du champ de la recherche et avoir ŽclairŽ certains enjeux majeurs, il convient maintenant de prŽsenter brivement les contributions afin que le lecteur dispose dÕune carte permettant de se repŽrer au fil de ses lectures.

Il a semblŽ pertinent de prolonger cette introduction gŽnŽrale par deux autres textes ˆ caractre introductif qui permettront au lecteur de profiter pleinement du voyage de dŽcouvertes qui lui est proposŽ ˆ travers les multiples terrains africains et indiens prŽsentŽs par la suite. Le premier texte repose les termes des enjeux actuels autour du foncier face ˆ lÕidŽologie dominante de la Ē propriŽtŽ privŽe Č. ƒtienne Le Roy y soulve un certain nombre dÕenjeux transversaux du foncier contemporain tels que lՎmancipation nŽcessaire du cadre idŽologique de la propriŽtŽ privŽe promue par les institutions de dŽveloppement et la nŽcessitŽ de complŽter les approches top down par des approches bottom up qui prennent en compte les rŽalitŽs quotidiennes des acteurs concernŽs. MalgrŽ les discours dominants, et dÕautant plus dans des contextes o lÕautoritŽ censŽe garantir ce droit est dŽfaillante Š comme cÕest le cas dans de nombreux ƒtats des Ē Suds Č - la sŽcuritŽ foncire ne tient que secondairement ˆ la dŽtention de titres et au caractre plus ou moins absolu du droit ainsi reconnu. Une approche en termes de Ē propriŽtŽ Code civil Č nÕest pertinente que dans des contextes o existent un ƒtat de Droit et un marchŽ gŽnŽralisŽ. Avec un ƒtat dŽfaillant, lÕautoritŽ reprŽsentative de lÕintŽrt gŽnŽral apte ˆ garantir la propriŽtŽ dispara”t. Et lorsque le marchŽ nÕest pas gŽnŽralisŽ mais que lÕon observe des situations de marchandisation imparfaite de la terre, ce qui est caractŽristique de la majoritŽ des contextes des Ē Suds Č, la propriŽtŽ privŽe peut se rŽvŽler non seulement inefficace, mais aussi dangereuse : Ē un marteau-pilon pour Žcraser une noix Č. La contribution dՃtienne Le Roy souligne la nŽcessitŽ dÕune approche plus pragmatique, sensible aux rŽalitŽs de terrain et tentant de rendre conciliables et opŽrationnels les dispositifs juridiques Žtatiques et les processus endognes qui concourent ˆ la stabilitŽ des Žchanges et ˆ la pacification de la sociŽtŽ. Le concept de patrimoine et la gestion patrimoniale lui semblent fournir des outils prŽcieux pour aborder les problŽmatiques de dŽveloppement durable qui pourraient offrir des solutions ˆ la hauteur des enjeux contemporains en sortant des oeillres de lÕidŽologie de la mondialisation de la propriŽtŽ privŽe.

Matthieu Galey, met en perspective cette approche en analysant Ē lÕadapteur cognitif Č que reprŽsente la classification des systmes de propriŽtŽ ŽlaborŽe par lՎconomiste Charles Reinold Noyes. Si les rŽflexions dՃtienne Le Roy renvoient ˆ des problŽmatiques que le lecteur retrouvera tout au long de lÕouvrage, elles sÕinscrivent nŽanmoins dans une vision civiliste du droit. La prŽsentation de Matthieu Galey met en lumire cette spŽcificitŽ et permet de saisir lÕimportance des diffŽrences formelles par lesquelles il est possible dÕopposer la manire dont lÕappropriation du sol est juridiquement organisŽe dans les traditions juridiques de Common Law et les traditions romano-germaniques ou civilistes. Loin dՐtre de simples clauses de styles, elles recouvrent des diffŽrences institutionnelles substantielles quÕil est possible de caractŽriser ˆ partir dÕune modŽlisation de la structure des systmes de propriŽtŽ, conus comme systmes de relations entre personnes ˆ propos dÕun bien immeuble. Cette modŽlisation constitue un outil prŽcieux pour naviguer entre mondes juridiques civiliste et de Common Law et pour prŽparer le lecteur ˆ une transition en douceur entre les mondes africains explorŽs dans la premire partie, en grande majoritŽ inscrits dans un systme civiliste et les mondes indiens explorŽs dans la deuxime partie qui sÕinscrivent dans un univers juridique marquŽ par la Common law

Points de vue dÕAfrique

Alain Karsenty nous introduit ˆ la problŽmatique foncire en Afrique en croisant les acquis de terrains au Maghreb, en Afrique noire et ˆ Madagascar. Sa prŽsentation souligne la nŽcessitŽ dÕapproches interdisciplinaires dans le domaine et explore les contraintes et enjeux mŽthodologiques des recherches sur le foncier. La difficultŽ ne consiste pas seulement ˆ parvenir ˆ Ē penser ensemble Č les niveaux d'analyse (voir ˆ la fois les stratŽgies individuelles et les choix collectifs rŽsultants de lÕhistoire et de la culture, par exemple), mais aussi de Ē faire penser ensemble Č des chercheurs provenant de disciplines scientifiques ou de cultures institutionnelles diffŽrentes. Les catŽgories analytiques proposŽes par les diffŽrentes disciplines thŽoriques mobilisŽes pour comprendre les problmes fonciers, si elles constituent dÕindispensables faisceaux lumineux pour Žclairer diffŽrents angles des phŽnomnes sociaux, peuvent Žgalement produire des effets dÕinintelligibilitŽ quand elles sont employŽes de manire exclusive pour saisir Ē lÕessence Č (et le sens) des phŽnomnes dont on entend Ē rendre raison Č. On peut illustrer ce phŽnomne ˆ travers Ē lÕinvention de la tradition Č par le chercheur qui ne distingue pas soigneusement entre les donnŽes de terrain et la modŽlisation quÕil en tire. Dans son analyse diachronique de lՎconomie politique des rŽformes foncires en C™te dÕIvoire, et plus particulirement la loi de 1998 sur les droits fonciers coutumiers qui redessine le rŽgime de transfert de droits entre Ē autochtones Č et Ē Žtrangers Č, Jean-Pierre Chauveau souligne lÕimpor-tance de ne pas essentialiser les phŽnomnes observŽs mais de veiller ˆ les inscrire dans un contexte historique et politique plus large. Les discours sur la dŽcentralisation et sur le dŽveloppement participatif qui redŽcouvrent Ē le local Č et les Ē savoirs endognes Č ont tendance ˆ essentialiser ces derniers. Ils approchent ces rŽalitŽs comme si elles Žtaient anhistoriques et non-inscrites dans des luttes de pouvoir, de domination et de rŽsistance. LՎtude de Jean-Pierre Chauveau constitue une mise en garde envers de telles approches idŽalistes dÕune gouvernance ou dÕun dŽveloppement durable participatifs quÕil faudrait avoir ˆ lÕesprit lorsquÕon sÕimmergera dans dÕautres contributions qui soulignent moins ces pesanteurs.

La dŽcouverte des situations africaines se poursuit ensuite avec cinq contributions qui, chacune ˆ leur faon, mettent en Žvidence lÕimportance, mais aussi les limites, dÕune gestion participative du foncier et des ressources naturelles. Ē Local is lekker. Č, Ē le local, cÕest bon Č, lance Renaud Lapeyre dans le titre de sa contribution sur la mise en place dÕune gestion participative de parcs naturels en Namibie. Sa rŽflexion porte sur le r™le du secteur privŽ dans le dŽveloppement endogne. Alors quÕune rŽforme foncire plus profonde appara”t comme incontournable, si lՃtat namibien souhaite promouvoir efficacement le dŽveloppement rural durable, on voit actuellement Žmerger un nouveau paradigme et une nouvelle forme institutionnelle face aux limites des structures communautaires : les contrats de joint-ventures qui lient les communautŽs locales au secteur privŽ pour la mise en valeur des actifs naturels des territoires. Si ces contrats locaux basŽs sur une sŽcurisation des droits fonciers des communautŽs permettent une redistribution de la rente touristique vers les populations rurales, la situation reste nŽanmoins instable puisque cette structure institutionnelle est source de conflits et marginalise encore trop les conservancies. Les enjeux de la participation du Ē local Č et de la prise en compte des logiques et pratiques endognes continuent ensuite ˆ tre ŽclairŽs par Robinson TchapmŽgni et Christian Adonis Milol qui nous introduisent ˆ la rŽalitŽ foncire du Cameroun, en quelque sorte par les deux bouts de la lorgnette. Robinson TchapmŽgni, juge, expose les difficultŽs provenant dÕune dŽconnexion, qui semble sÕexacerber, entre un droit de la propriŽtŽ foncire Žtatique et les rŽgimes de Ē propriŽtŽ traditionnelle Č qui constituent une rŽalitŽ bien vivante bien quÕils ne soient pas reconnus lŽgalement. Christian Adonis Milol, quant ˆ lui, sÕintŽresse aux jeux et enjeux fonciers ˆ travers lՎtude de la mise en place dÕun ambitieux programme de rŽforme de la politique forestire et de gestion durable des ressources forestires renouvelables entrepris par le Cameroun depuis 1994. Cette rŽforme qui sÕest traduite dans les faits par la promotion de la gestion participative et dÕune foresterie sociale avec lÕinstitution dÕune nouvelle catŽgorie de forts (les forts communautaires) et dÕespaces (territoires de chasse communautaire) donne lieu ˆ une analyse qui se place explicitement dans lÕentre-deux entre institutions Žtatiques et communautŽs locales. Il appara”t que les mŽcanismes de gestion participative/communautaire proposŽs reposent en dernire analyse la plupart du temps sur un modle occidental prŽŽtabli qui sÕinspire peu des modles autochtones lesquels pourtant fonctionnent dŽjˆ. Les populations dŽsabusŽes commenceraient mme ˆ rŽsister aujourdÕhui aux pratiques de gouvernance locale dans lesquelles elles ne se retrouveraient pasÉ LÕexpŽrience malgache relatŽe par Mustapha Omrane confirme la vitalitŽ des modes non-Žtatiques de gestion de la terre, mais aussi la revendication croissante pour une sŽcurisation foncire formelle de la part des paysans dont la mise en Ļuvre ne pourra faire lՎconomie dÕune reconnaissance des pratiques actuelles des exploitants ruraux en la matire. Sigrid Aubert et Manuela Lesage concluent cette sŽrie dՎtudes sur le foncier rural par une Žtude de terrain ˆ La RŽunion, lÕun des dŽpartements dÕOutre-mer franais. Le constat de la dŽfaillance du droit Žtatique y a conduit ˆ la tentative de mettre en Ļuvre des approches plus participatives, articulŽes autour de lÕinstitution dÕune mŽdiation foncire. Cette dernire pourrait bien contenir en germe une approche renouvelŽe du droit foncier lÕouvrant vers une gestion plus participative.

Nada Auzary-Schmaltz et Jellal Abdelkafi concluent cette partie par une exploration du foncier tunisien. Nada Auzary Schmaltz retrace lՎvolution de la lŽgislation foncire tunisienne depuis son origine dans la promulgation de la loi foncire de 1885. Cette loi exogne inscrite dans le contexte de la colonisation nÕaurait pu tre quÕune lŽgislation de circonstance vite emportŽe par les vicissitudes de lÕhistoire. Or, elle sÕest retrouvŽe ŽlevŽe au rang de prototype peu de temps aprs sa promulgation inspirant dÕautres lŽgislations. Elle a ensuite perdurŽ au prix de rŽformes nŽcessitŽes par lՎvolution de la Tunisie et a constituŽ le socle du droit positif foncier postŽrieur ˆ lÕindŽpendance en 1956. Aprs avoir ŽtŽ pendant longtemps la dynamique dÕextension des surfaces agricoles, lÕenjeu actuel du foncier tunisien semble de plus en plus tre la gestion du foncier urbain. Jellal Abdelkafi montre lÕimbrication des phŽnomnes de lÕurbanisation dans le processus de dŽveloppement dÕune part et dans la construction juridique et institutionnelle de la RŽpublique tunisienne dÕautre part. En un demi-sicle, la pression des hommes et la concentration de leurs activitŽs sur le littoral ont modifiŽ les territoires et les sociŽtŽs, parfois de faon radicale. Elles ont bousculŽ les rapports traditionnels des gouvernants et des gouvernŽs et ont inaugurŽ une tension exceptionnelle sur le double front de la crŽation dÕemplois et de la production de logements. En ce dŽbut de XXIe sicle, il sÕavre que la structuration juridique et institutionnelle, incluant lÕimmatriculation de la propriŽtŽ et lÕinscription au livre foncier, reste inachevŽe et en partie alŽatoire. La dŽmocratisation des institutions locales et la participation des citadins ˆ la planification semblent ici aussi un ŽlŽment dŽcisif pour affronter les dŽfis dÕune urbanisation qui va se poursuivre avec intensitŽ pour encore au moins un demi-sicle.

Points de vue dÕInde

Faisant Žcho ˆ la rŽflexion de Jean-Pierre Chauveau, la contribution introductive ˆ cette seconde partie explore lՎconomie politique des relations entre environnement et dŽveloppement dÕune part et la reconnaissance des droits des adivasi, ou populations indignes, de lÕautre. Ajit Menon dŽmontre ˆ travers une analyse diachronique que dÕune faon gŽnŽrale les droits des adivasi ont ŽtŽ faonnŽs par les prioritŽs du Ē dŽveloppement Č et de Ē lÕenvironnement Č. On ne peut nier ni les avancŽes rŽelles ni lÕimportance du champ du droit comme forum de luttes o les activistes peuvent faire avancer lÕagenda de la reconnaissance des droits. Mais lÕarticle souligne les limites du droit dans un contexte politique o le dŽveloppement constitue la prŽoccupation hŽgŽmonique et o les reprŽsentations de lÕenvironnement qui ont voix au dŽbat sont surtout celles des classes moyennes et urbaines et non pas celles des adivasi. Si la reconnaissance des adivasi par le systme juridique Žtatique ˆ travers la reconnaissance des droits coutumiers demeure un objectif important, cette dynamique ne doit pas occulter les enjeux dÕune lutte plus large qui ose affronter lÕidŽe et les postulats mmes du dŽveloppement. Les dŽveloppements de D. Parthasarathy compltent cette analyse ˆ travers lՎtude de lÕexploitation des ressources minires qui sont principalement localisŽes dans des zones forestires habitŽes par les adivasi, ou dans des zones rurales dŽpendant largement de lÕagriculture comme source principale de revenu. LÕauteur sÕinterroge sur les enjeux dÕune sŽcurisation de lÕexploitation minire artisanale traditionnelle et / ou informelle qui est la base de survie pour de nombreux adivasi et dÕautres larges sections pauvres de la sociŽtŽ indienne. Comment faire participer ces Ē exclus Č aux bŽnŽfices de lÕexploitation minire et non pas seulement leur faire supporter ses externalitŽs qui se manifestent par exemple sous forme de dŽplacements forcŽs de populations en vue dÕune exploitation minire industrielle de leur territoire ? La reconnaissance et lÕarticulation dÕune pluralitŽ des rŽfŽrents juridiques et politiques semblent indispensables. Si le passage du gouvernement ˆ la gouvernance, tel quÕil est promu par un ensemble dÕagences de dŽveloppement nationales autant quÕinternationales dans leurs agendas de Ē bonne gouvernance Č, est problŽmatique quant ˆ son contenu idŽologique, il ouvre nŽanmoins des espaces susceptibles dÕaccro”tre la participation authentique des adivasi dans les processus de dŽveloppement et de gouvernance des ressources naturelles. Lucie Dejouhanet, boucle cette premire vague de textes relatifs aux droits des adivasi avec une Žtude plus gŽographique que politique sur les droits dÕusage et de contr™le des produits forestiers non ligneux de la fort keralaise lesquels sont surtout exploitŽs par des collecteurs adivasi pour alimenter lÕindustrie pharmaceutique ayurvŽdique dŽvoreuse de plantes mŽdicinales. Les cueilleurs se trouvent au centre dÕun jeu de rivalitŽs auquel ils se plient et auquel ils sÕadaptent en dŽveloppant des flux parallles ou en profitant des brches dans les structures qui les encadrent. Ė lÕinstar des autres contributeurs de cet ouvrage, lÕauteur ne manque pas de noter que malgrŽ la promotion dÕun discours de Ē participation Č la fort reste rŽgie de lÕextŽrieur et les cueilleurs nÕont quÕun r™le trs faible dans lÕorganisation de leur activitŽ. Si les cueilleurs bŽnŽficient dÕun droit dÕusage et sÕils peuvent rŽcolter les produits, ils doivent faire confiance aux institutions ou contourner le contr™le des autoritŽs en investissant des marchŽs parallles pour sortir les produits de lÕespace de la fort. On constate aujourdÕhui ˆ une politisation croissante des adivasi et ˆ un meilleur accs des cueilleurs aux informations sur leurs droits et les diffŽrents dŽbouchŽs pour les produits de leur cueillette. Cette situation pourrait mener ˆ lÕirruption de la Ē sociŽtŽ civile Č dans le dŽbat autour de la gestion de lÕexploitation des ressources.

Les deux contributions suivantes de J. B. Rajan & T. P. Haribabu et dÕIgnatius Prabhakar, qui quittent la problŽmatique des adivasi, nous prŽsentent deux autres facettes de la Ē participation Č des acteurs de terrain ˆ leur propre dŽveloppement, lÕune en partant du secteur Ē formel Č, lÕautre de Ē lÕinformel Č. J. B. Rajan et T. P. Haribabu dŽcrivent la rŽforme radicale de la dŽcentralisation au KŽrala qui attribue une grande autonomie aux institutions de Panchayati Raj (Panchayati Raj Institutions Š PRI) dans le domaine de la planification et de la mise en Ļuvre de projets de dŽveloppement adaptŽs ˆ lÕenvironnement local. Leur analyse se focalise plus particulirement sur les pcheries maritimes et leur impact sur les Žcosystmes c™tiers. La gestion dŽcentralisŽe du Panchayati Raj qui organise une autonomie de dŽcision jusquÕau niveau des villages pousse trs loin la dŽcentralisation et lÕessai dÕune mise en place dÕune dŽmocratie participative. Cette architecture ne permet cependant pas de compltement rŽpondre aux besoins locaux ni ˆ reflŽter les jeux politiques, Žconomiques, juridiques qui sÕobservent sur les terrains. Ignatius Prabhakar approfondit cet enseignement ˆ travers une exploration de lÕagriculture illŽgale dans les Žtangs-rŽservoirs servant ˆ lÕirrigation au Sud de lÕInde, et plus particulirement au Tamil Nadu et ˆ PondichŽry. LÕempitement des populations locales sur les Žtangs-rŽservoirs, bien quÕillŽgal et constituant une menace ˆ lÕexistence de telles rŽserves dÕeau, est nŽanmoins largement rŽpandu et semble peru comme une Ē infraction lŽgitime Č. La multitude de pratiques illŽgales et stigmatisŽes comme immorales ˆ Ē petite Žchelle Č forment nŽanmoins, dans leur ensemble, une pratique dÕempitement des Žtangs-rŽservoirs qui semble jouir dÕune lŽgitimitŽ certaine puisquÕelle nÕest vŽritablement remise en cause par personne. LÕauteur, qui privilŽgie une approche anthropologique, insiste sur lÕimportance du politique local, sur les jeux et enjeux de pouvoir entre les stakeholders locaux. Le Ē local Č qui sÕorganise de manire semi-autonome[20] face aux institutions officielles nÕest pas un champ homogne[21]. Il constitue au contraire une arne o sÕaffrontent de multiples acteurs et stratŽgies[22]. La crŽation dÕassociations dÕusagers dÕeau qui est promue depuis peu par le gouvernement et les organismes non gouvernementaux dans une optique de bonne gouvernance et de dŽveloppement participatif complexifient encore la situation. Le transfert de la gestion et de lÕentretien des Žtang-rŽservoirs du gouvernement aux associations sÕinscrit en effet dans une idŽologie qui peroit le local comme un vacuum ˆ remplir et nie lÕexistence de structures et de pratiques de gestion de lÕeau dŽjˆ existantes.

Philippe Cullet introduit un changement dՎchelle en se penchant sur la question des rŽformes du secteur de lÕeau au niveau national. Leur nŽcessitŽ sÕest affirmŽe au cours des trois dernires dŽcennies. Mais les rŽformes de lÕeau proposŽes sont basŽes sur un nombre limitŽ de principes considŽrŽs comme LA solution appropriŽe pour tous les pays en dŽveloppement. Elles sont centrŽes autour de lÕidŽe que lÕeau doit tre considŽrŽe avant tout comme un bien Žconomique en Žvacuant toute autre perspective sociale. Le discours de la participation et de la responsabilisation des acteurs qui les accompagne perd ainsi en crŽdibilitŽ. La formation dÕassociations dÕusagers, censŽe donner aux usagers directs dÕeau dÕirrigation de surface un contr™le plus important sur lÕeau quÕils reoivent sous couvert de dŽcentralisation et de participation, ne donne pas dans les faits, un contr™le effectif aux agriculteurs sur lÕeau dÕirrigation. La Ē participation Č leur impose surtout la prise en charge de la gestion des projets au niveau local. Elle lŽgitime un transfert des responsabilitŽs financires du gouvernement vers les agriculteurs. Si les rŽformes actuelles sont importantes et redŽfinissent le cadre juridique du droit de lÕeau pour les dŽcennies ˆ venir, elles ne sont cependant pas satisfaisantes parce quÕelles ne prennent pas suffisamment en compte la prioritŽ qui doit tre accordŽe au droit de lÕhomme ˆ lÕeau et aux autres aspects sociaux de lÕeau.

V. Balaji conclut cette seconde partie en inscrivant la problŽmatique dÕun dŽveloppement durable en Inde devant prendre en compte non seulement la croissance Žconomique mais aussi la prŽservation de lÕenvironnement et la prise en charge de ses aspects sociaux dans le contexte plus large des droits de lÕhomme. Comme la jouissance effective des droits de lÕhomme implique la garantie dÕun environnement viable, elle peut ˆ son tour concourir ˆ dŽvelopper une sensibilitŽ plus grande aux enjeux environnementaux. Aprs un rappel du contexte international, lÕauteur retrace les Žvolutions du droit indien dans lesquelles la jurisprudence de la Cour Suprme joue un r™le primordial. Une jurisprudence environnementale fondŽe sur la reconnaissance des droits ˆ lÕeau potable, ˆ une atmosphre non polluŽe, ˆ un environnement sain etc. sÕest dŽveloppŽe. Elle est fondŽe sur une interprŽtation extensive de lÕarticle 21 de la Constitution indienne par la Cour Suprme selon laquelle le droit fondamental ˆ la vie qui est reconnu dans cet article comprend le droit ˆ un environnement qui puisse permettre une vie saine. En Inde, le droit de lÕenvironnement qui rŽgule la gestion des forts, de la pche et de lÕeau et qui a un impact considŽrable sur la vie et les moyens de subsistance de nombreuses communautŽs se trouve par ce biais de plus en plus couplŽ ˆ une approche des droits de lÕhomme.

Conclusions et ouvertures

Les contributions ˆ cet ouvrage mettent en Žvidence la richesse des terrains et la complexitŽ de la question foncire qui est encore exacerbŽe par la prise en compte, incontournable, des prŽoccupations environnementales. Elles soulignent la nŽcessitŽ dÕenlever les Ļillres que constituent les approches idŽologiques, quÕelles soient nŽolibŽrales ou autres, pour tre capable de prendre en compte les contraintes et potentialitŽs concrtes quÕil faudra apprendre ˆ articuler.

Deux enjeux abordŽs dans la recherche collective qui semblent bŽnŽficier dÕun contexte actuel (tout au moins discursif) favorable ˆ leur approfondissement et qui dŽpassent la question foncire et environnementale au sens strict, me paraissent particulirement importants. Il sÕagit de lÕenjeu de la Ē participation Č et de lÕenjeu de la Ē traduction Č et du Ē dialogue Č qui lui est liŽ.

De nombreuses contributions ont soulignŽ le potentiel Žmancipateur mais aussi les contraintes, les limites, voire les effets pervers dÕapproches en termes de participation. Ē LÕidŽologie de la participation Č promue par les agendas de Ē bonne gouvernance Č et de Ē dŽveloppement durable Č ouvre une fentre bienvenue ˆ la prise en compte des Ē rŽalitŽs locales Č tout autant en ce qui concerne la prŽservation de lÕenvironnement que la prise en compte des besoins de survie des populations locales. CÕest en termes de prise en compte de la complexitŽ des situations qui ne se rŽsume pas ˆ la vision que peuvent en avoir des experts du dŽveloppement et de la gouvernance inscrits dans des logiques institutionnelles nationales et internationales quÕil faut aborder ses enjeux. Le Ē local Č pur nÕexiste pas plus quÕun Ē national Č ou un Ē global Č pur. Les diffŽrentes Žchelles et les diffŽrents rŽseaux dÕacteurs et leurs actions sÕenchevtrent ˆ chaque niveau. Or cette complexitŽ reste souvent ignorŽe dans des approches top down caractŽristiques de lÕaction politique, juridique et Žconomique et de plus soumis la plupart du temps ˆ des points de vue sectoriels[23]. Si approfondir les enjeux de la participation est bienvenu, il faut cependant veiller ˆ ce que la rŽpŽtition incantatoire du mantra de la participation ne rende pas inaudible la diversitŽ des logiques et des points de vue. Jean-Pierre Olivier de Sardan (1995 : 189) rappelle les malentendus dans le dialogue entre chercheurs en sciences sociales et opŽrateurs du dŽveloppement en sÕinterrogeant sur la notion dÕenqute nŽcessaire ˆ la prise en compte des rŽalitŽs locales qui ne se rŽsume pas ˆ une attitude bienveillante ˆ une Žthique de lÕouverture de la part des Ē dŽveloppeurs Č. Dire que lÕon est Ē sensible au terrain Č nÕimplique pas forcŽment quÕon lÕest, si lÕon ne se donne pas les moyens de lՐtre et que lÕon accepte de tenir effectivement compte des enseignements dans son action. Aborder la complexitŽ des problŽmatiques foncires et environnementales dans des terrains donnŽs exige un travail rigoureux de recherche couplŽ ˆ une attitude dialogale qui permet au chercheur de prendre conscience de la diversitŽ et de lÕoriginalitŽ des visions du monde, logiques, pratiques, stratŽgies et enjeux impliquŽs, prise de conscience qui doit ensuite tre traduite pour devenir accessible aux acteurs institutionnels de la gouvernance et du dŽveloppement durable. Au-delˆ de lÕenjeu de ne pas la rŽduire ˆ la pure et simple dŽlŽgation hiŽrarchique de responsabilitŽs aux exŽcutants dÕun projet dŽcidŽ ailleurs et niant la participation ˆ lՎlaboration du projet lui-mme[24], promouvoir la participation oblige ˆ sÕatteler ˆ la mise en place dÕespaces de dialogue ˆ la hauteur des forums hybrides qui en sont la condition et o les enjeux de la traduction sont centraux (voir Callon, Lascoumes, Barthe 2001 : 209 ss).

SÕengager sur les voies du dialogue, ce qui est inhŽrent ˆ toute approche se voulant vŽritablement participative, Žveille ainsi graduellement nos consciences ˆ lÕhorizon dÕun pluralisme de visions du monde qui pourrait se rŽvŽler bien plus profond que ne le suggrent les dŽveloppements de cet ouvrage[25]. Tout en jetant un regard critique sur la gestion foncire et environnementale et tout en dŽgageant un certain nombre dÕenjeux importants, cette recherche collective ne sÕest cependant pas vraiment ŽmancipŽe dÕun point de vue informŽ par le vocabulaire et la grammaire dominants des sciences sociales et humaines, du politique et du droit. Tel nՎtait pas son objectif. Mais la dynamique a tout de mme contribuŽ ˆ aiguiser nos sensibilitŽs ˆ lÕaltŽritŽ et a dŽmontrŽ quÕun dialogue entre disciplines et cultures diffŽrentes Žtait possible et pouvait aller au-delˆ dÕune simple juxtaposition de discours comme en tŽmoignent dans cet ouvrage les enrichissements mutuels qui ont rŽsultŽ des Žchanges et qui se sont cristallisŽs dans les contributions de certains ˆ des renvois explicites aux idŽes de leurs collgues.

JÕespre quÕau-delˆ de lÕapprofondissement des questions foncires et environnementales, cet ouvrage en promouvant un dialogue Ē Sud / Sud Č participera ˆ un dŽcentrement de regards sur la gouvernance et le dŽveloppement durable qui restent dominŽs par les Ē Nords Č, mme si le croisement de points de vue africains et indiens nՎtait pas uniquement le fait dÕIndiens et dÕAfricains, mais plus largement de personnes travaillant sur ces rŽgions et sensibles ˆ leurs situations. Un tel dŽcentrement permettra peut-tre de repenser autrement un certain nombre de nos questions afin de dŽgager des modes de vie respectueux de lÕHomme et de son milieu[26].

ƒtant donnŽ que ce livre est le fruit dÕune dynamique de travail collective qui a ŽtŽ accueillie en Inde en 2006, il semble appropriŽ de conclure cette introduction par une interpellation indienne, un appel de Rajni Kothari (1990 : 49-50, 63-64 ), lÕun des importants politilogues indiens du sicle dernier pour qui :

Ē Increasingly, such a quest for alternative systems of thought and being is making intellectuals turn to non-Western cultures known for long standing humanist traditions and for integrated perspectives on the human condition. What is the role of the Third World in such a quest ? (É) It would be a real tragedy if cultures strong in speculative thought and deductive logic were to fall prey to the lure of positivist science, imported from the West at a time when the world was in fact crying out for new worldviews and meaning and value systems. (É) First, modernity is not something that can be wished away. Both as a doctrine of life and a guide to prudence, and as a framework for attending to the affairs of society, it has shaped our world in a fundamental manner, so fundamental, indeed, that we so often call it the Ōmodern worldÕ. Modernity is not just Western or Occidental ; it is part of us all. (É) Secondly, it is incumbent upon us all Š in the West and in other regions Š to relate this presently dominant tradition to other civilisational traditions and meaning systems, and to evolve a process of critical interaction between them. (É)

To the western mind, science, like all knowledge, is an instrument of secular power for creating a good social order. We must reject this as at once inadequate and dangerous. It is dangerous because power as the end of knowledge usually degenerates into power of the few over the many. It is inadequate because creation of a good social order can be no more than a means, the end being the liberation and self-realisation of each being. We come here to the Oriental conception of knowledge as a means of seeking truth which, in turn, is a means of liberating the self. (In Oriental thought truth is not an end in itself.) This harmonises perfectly with the conceptions of diversity and decentralization. But GandhiÕs basic principle must be borne in mind, namely, that such liberation is to be of all individuals, not only of the educated and the better-off. Such a conception rejects the dualism inherent in the Western paradigm and seeks the ends of individuals as well as of society in a composite philosophy of nature. With this also, incidentally, the discord between development and ecology disappears. Č

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[1] Entendu comme Ē tre humain Č.

[2] Pour une prŽsentation de ces approches de la Ē nature sujet Č et sur les problmes quÕelles soulvent pour penser un droit de lÕenvironnement, voir Ost 1995.

[3] Notons que les prŽmisses naturalistes sous-jacentes ˆ cette approche sont fondŽes sur le grand partage entre Nature et Culture ne vont pas de soi et ne sont en rien universelles. Philippe Descola (2005 : 127-128) sÕinterroge ainsi : Ē Est-il encore plausible de ranger parmi les universaux une opposition entre la nature et la culture dont lÕantiquitŽ ne remonte gure au-delˆ dÕun sicle ? Faut-il (É) conserver un dŽcoupage du monde aussi historiquement dŽterminŽ pour rendre compte des cosmologies dont maintes civilisations nous offrent encore le vivant tŽmoignage ou qui, consignŽes dans les rayons de nos bibliothques, nÕattendent que notre curiositŽ pour revivre ? Č Il y rŽpond par la nŽgative et son appel ˆ une approche Ē par-delˆ nature et culture Č permettant de Ē rŽflŽchir ˆ la diversitŽ des usages du monde sans cŽder ˆ la fascination du singulier ni ˆ lÕanathme contre les sciences positives Č nous para”t important dans le contexte actuel.

[4] Et mme en Žtant seuls faudrait-il encore inventer un mode de relation ˆ notre environnement. Lire dans ce contexte la rŽflexion de Franois Ost (2004 : 205 ss) sur le roman de Daniel Defoe et sur le mode de relation au monde en termes dÕappropriation quÕil vŽhicule.

[5] Sur le passage de la notion Ē dÕenvironnement Č ˆ celle de Ē milieu Č voir par exemple Ost 1995, Papaux 2007.

[6] Voir aussi les dŽveloppements sur Ē Le patrimoine, un statut juridique pour le milieu Č dans Ost 1995 : 306 ss.

[7] Voir aussi sur cette approche Barrire 2005.

[8] Sur les enjeux de lÕexplosion urbaine et la mondialisation, se reporter au Volume 14 2007/2 dÕAlternatives Sud entirement dŽdiŽ ˆ cette thŽmatique.

[9] Voir ˆ ce sujet les analyses de Callon, Lascoumes et Barthe (2001) sur lՎmergence des forums hybrides et des enjeux dont ceux-ci sont porteurs. Les rapports dialogiques et lÕimportance du paradigme de la traduction Žbranlent en effet profondŽment nos approches modernes de la science et du politique. Voir aussi plus particulirement sur les rapports entre les sciences et le droit de lÕenvironnement Gutwirth 1996.

[10] Lire comme illustration de ce point par exemple, lÕanalyse critique que fait Joseph Stieglitz (2002) des programmes dÕajustement structurels quÕa imposŽs le Fonds MonŽtaire International ˆ de nombreux pays les menant ainsi au dŽsastre. Selon lÕauteur, lÕaveuglement du FMI face ˆ certaines rŽalitŽs rŽsulterait du fait que son action, plut™t que dՐtre basŽe sur une analyse Žconomique et financire Ē neutre Č, sÕinscrit dans une idŽologie qui ne souffre pas la contradiction.

[11] Sur les ambigu•tŽs du concept de gouvernance voir par exemple, Arnaud 2003 : 330 ss & Baron 2003.

[12] Voir sur cette ambigu•tŽ entre science et idŽologie et sur les enjeux dÕun travail de terrain dans le domaine du  foncier Žchappant ˆ la chape idŽologique, la rŽflexion de Frank Muttenzer (2002) sur lÕintrouvable gouvernance de la biodiversitŽ ˆ Madagascar. Voir aussi de manire plus gŽnŽrale, sur lÕidŽologisation de la Ē gouvernance Č ˆ travers la promotion de la Ē bonne gouvernance Č Arnaud 2003.

[13] Comme par exemple, les enjeux de croiser logiques et attentes environnementales, Žconomiques et sociales ˆ des Žchelles locale, nationale, rŽgionale et mondiale.

[14] Une publication rŽcente de la dynamique de recherche internationale Ē Droit, gouvernance et dŽveloppement durable Č coordonnŽ par les FacultŽs universitaires Saint Louis ˆ Bruxelles (voir Eberhard 2005 et 2006), coorganisatrice de la prŽsente recherche en est une illustration, ainsi que la recherche sur la Ē traduction Č qui est actuellement menŽe au sein de son SŽminaire Interdisciplinaire dՃtudes Juridiques.

[15] Dans le cadre de la dynamique Ē Droit, gouvernance et dŽveloppement durable Č il est prŽvu de mener un travail comparable entre chercheurs indiens et chinois. Par ailleurs, un colloque international Ē Droit, gouvernance et dŽveloppement durable. Les nouveaux chemins de la responsabilitŽ Č qui se tiendra ˆ Bruxelles en octobre 2007 rŽunira des chercheurs des cinq continents.

[16] Outre les membres du ComitŽ consultatif dont la liste figure en dŽbut dÕouvrage, T. V. Kamalambal qui sÕest occupŽe de la mise en page finale de lÕouvrage, Tai Walker qui a relu les textes anglais, N. Ravichandran qui a rŽalisŽ la couverture, lÕIFP, Alain Karsenty, Manuela Lesage et Jean-Pierre Muller qui ont mis ˆ notre disposition les photos pour la couverture et tous ceux qui ont participŽ de prs ou de loin ˆ lÕorganisation de cette dynamique de recherche, jÕaimerais remercier plus particulirement pour leur soutien dans cette entreprise collective David Annoussamy (AFAD / SociŽtŽ de droit comparŽ), Kandasamy Chandrasegaran (Dr. Ambedkar Government Law College, Pondicherry), Marie-Claire Foblets (AFAD), Abdul Razak Kaffur Khan (Dr. Ambedkar Government Law College, Pondicherry), ƒtienne Le Roy (AFAD), Jean-Pierre Muller (IFP) et Laurent PordiŽ (IFP).

[17] Les participants Žtaient anthropologues, Žconomistes, gŽographes, juristes, politistes, juges et urbanistes. Ceci explique la non-uniformitŽ du langage employŽ dans les diverses contributions pour renvoyer ˆ des phŽnomnes similaires. Pour une synthse des diffŽrentes approches politique, Žconomique, juridique, anthropologique autour de la property et sur les dangers et enjeux dÕune dŽmarche interdisciplinaire qui court toujours le risque de ne devenir quÕun cherry picking sŽlectif par une discipline dans dÕautres pour enrichir son argument voir von Benda Beckmann & Wiber 2006 : 4ss. Sur les requis mŽthodologiques dÕune approche interdisciplinaire du foncier voir par exemple Le Roy, Karsenty, Bertrand 1996, plus spŽcialement p 185 ss.

[18]  Pour une prŽsentation du droit indien moderne et de ses enjeux voir par exemple Annoussamy 2001, Galanter 1992, Menski 2003. Voir aussi Menski 2006.

[19] Sur ces questions le lecteur se rapportera avec intŽrt aux travaux de Pierre Legrand (voir par exemple Legrand 1999) qui met en Žvidence les enjeux liŽs ˆ la traduction juridique et ˆ un droit comparŽ sensible ˆ lÕaltŽritŽ et qui les illustre ˆ travers une comparaison entre traditions civilistes et Common Law. Voir aussi sur le dŽfi de lÕaltŽritŽ en Droit, Eberhard 2003.

[20] Voir dans ce contexte les importantes rŽflexions de Sally Falk Moore sur les champs sociaux semi-autonomes quÕelle dŽveloppe et illustre de manire approfondie dans Moore 1983.

[21] et certainement pas un ensemble de coexistance harmonieuse tel que se le reprŽsente une certaine idŽologie du Ē small is beautiful Č ou Ē local is beautiful Č qui semble imprŽgner une bonne partie des discours sur la Ē participation Č.

[22] Voir sur ce point les rŽflexions sur les arnes et groupes stratŽgiques en jeu dans le dŽveloppement local dans Olivier de Sardan 1995 : 173 ss.

[23] Notons sans lÕapprofondir et en reconnaissant que nous pchons ici nous-mmes par lÕemploi de ce vocabulaire, que les analyses Ē global / local Č, Ē top down / bottom up Č contribuent ˆ entretenir un dualisme dans lÕorganisation des donnŽes et de nos discours qui est problŽmatique et quÕon essaye dÕailleurs de dŽpasser ˆ travers de nouveaux concepts comme Ē glocal Č (Arnaud 1998), Ē study through Č (Randeria 2002). Ces divisions reproduisent les grands partages ŽvoquŽs plus haut entre nous et les autres, les sujets et les objets, lÕuniversel et le particuler, la thŽorie et la pratique etc. et nous inscrivent par ailleurs dans le principe de lÕenglobement du contraire dŽgagŽ par Louis Dumont et dont jÕai explicitŽ quelques implications dans nos manires dÕaborder le Droit dans Eberhard 2002 et 2003.

[24] Voir sur ces questions par exemple Campbell 1997, Eberhard 2006 : 145 ss, Eberhard 2007, Rahnema 1997.

[25] Voir sur ces horizons pluralistes par exemple Eberhard 2002, Panikkar 1982 & 1990, Vachon 1990, 1997 & 1998.

[26] Voir dŽjˆ dans cette optique Eberhard 2005 et 2006.