Christoph Eberhard (dir.)

 

Traduire nos responsabilitŽs planŽtaires.

Recomposer nos paysages juridiques.

 

Bruxelles, Bruylant, 2008, 764 p.
 

 

Notre monde rŽtrŽcit. Nous prenons de plus en plus conscience de sa finitude et de sa fragilitŽ. Cette prise de conscience nous renvoie ˆ notre propre finitude et notre propre fragilitŽ, aussi bien en tant quՐtres humains individuels, quÕen tant quÕhumanitŽ dans son ensemble. Une question fondamentale surgit : comment Žtablir un rapport avec cette nouvelle rŽalitŽ ? Comment, non seulement prendre acte passivement dÕune transformation de nos conditions de vie, mais agir dans ce nouveau cadre ? Comment faire Žmerger une nouvelle Žthique pour notre action collective ?

Ces dernires dŽcennies, nos manires dÕorganiser et de penser le vivre-ensemble ont connu des changements sensibles. Que ce soit dans nos approches du politique, du juridique, de lՎconomique, de lÕenvironnement, nous avons commencŽ ˆ nous Žmanciper progressivement dÕun cadre de rŽfŽrence moderne. Des approches plus segmentŽes, plus pyramidales, plus normatives ont petit ˆ petit cŽdŽ leur place ˆ des approches plus participatives, plus rŽticulaires, plus dialogales. La visŽe de croissance Žconomique a ŽtŽ remplacŽe par une approche de dŽveloppement durable qui enjoint dՎquilibrer les p™les Žconomique, social et environnemental. La forme du gouvernement classique a ŽtŽ dŽtr™nŽe et mise en concurrence avec des approches en termes de Ē gouvernance Č. La protection de lÕenvironnement ne se rŽsume plus ˆ la protection de certaines espces, voire de certains sites, mais elle est devenu une prŽoccupation globale.

Ces mutations politico-juridico-Žconomiques sÕinscrivent dans un horizon plus vaste : celui de la redŽfinition de nos responsabilitŽs dans un monde globalisŽ qui devient de plus ou plus fragile et incertain. Nous avons dŽpassŽ le seuil o nous pouvions agir sans trop nous poser de questions. La pression dŽmographique, les impacts de nos styles de vie sur nos environnements, lÕinterconnexion croissante de nos vies doivent dŽsormais tre abordŽs de front. Nous devenons responsables non plus uniquement de nos actions passŽes, mais des effets futurs quÕelles peuvent produire. Nous ne sommes plus simplement responsables de lÕeffet individualisŽ de nos actions, mais nous devons prendre en compte lÕeffet collectif de nos actions individuelles.

La pensŽe moderne Žtait porteuse dÕhistoire. Elle sÕinscrivait dans une mythologie du progrs infini. LՉge dÕor serait atteint dans le futur par un progrs constant de lÕHistoire avec un grand Ē H Č. Contrairement ˆ dÕautres cultures qui interprtent la situation de lÕhumanitŽ dans des termes plus cycliques et dont certaines insistent sur le fait que lՉge dÕor se situe plut™t dans le passŽ, la vision moderne se caractŽrisait par la foi optimiste que lÕHomo Faber saurait tre lÕagent dÕun monde meilleur. Les progrs technologiques ont dans un premier temps soutenu cet optimisme avant de nous confronter ˆ des dŽfis porteurs dÕune mutation profonde de notre rapport au monde. Comme le rŽsume fort bien Guillaume de Stexhe (2005 :106),

Ē Cette imbrication du dŽveloppement de nos pouvoirs techniques et de lÕauto-affirmation de la libertŽ sÕest progressivement nouŽe dans une dynamique dÕappropriation de notre avenir par nous-mmes. En ce sens, on peut caractŽriser la modernitŽ par un rapport ˆ lÕavenir en tant quÕobjet dÕun projet. Mais lorsque le dŽveloppement des pouvoirs techniques et sociaux menace la possibilitŽ mme dÕun avenir, alors le sens de nos capacitŽs et de notre rapport ˆ lÕavenir sÕinverse. Car de cet avenir devenu fragile Žmane alors une rŽquisition qui convoque libertŽs et pouvoirs, et les ordonne ˆ lÕobligation de lÕavenir (selon le titre significatif dÕun moment-clŽ de lÕouvrage de Jonas. [É] Il y a donc mutation de sens de ce qui structure au plus profond lÕaventure moderne : le dŽveloppement de nos pouvoirs, muŽs en responsabilitŽs, et le rapport ˆ lÕavenir, qui passe du projet ˆ lÕobligation. Č

LÕavenir devient donc une responsabilitŽ qui nous incombe. Si nous la prenons au sŽrieux, cette responsabilitŽ doit se traduire dans nos styles de vie prŽsents. La question se pose : comment traduire nos responsabilitŽs planŽtaires ? Et tout dÕabord comment les dŽfinir ? Comment ne pas tomber dans le pige dÕignorer nos prŽsents et nos passŽs en nous focalisant sur le futur ? Comment sՎmanciper du mythe mme dÕun futur ? Peut-tre y en a-t-il autant que de cultures, mme sÕil devient aussi nŽcessaire de dŽgager des horizons de comprŽhension et dÕaction partagŽs ? Le mythe moderne a ŽtŽ souvent implŽmentŽ dÕune manire qui acceptait plus ou moins explicitement, plus ou moins cruellement, que lÕon ne Ē pouvait pas faire dÕomelette sans casser des Ļufs Č, et quÕil Žtait donc normal que certaines populations, certaines gŽnŽrations, certaines expŽriences humaines soient sacrifiŽes sur lÕautel du dŽveloppement pour permettre lՎmergence dÕun futur meilleur. Or il semble que ce mythe vacille : le roi est nu. Pour une grande majoritŽ de la population humaine, les promesses de la modernitŽ nÕont pas ŽtŽ tenues. Le temps est peut-tre venu de tenter de dŽgager des alternatives Š oui, nous disons bien DES alternatives, le pluriel est de mise bien que logiquement il ne devrait y en avoir quÕune.

Car sÕil y a enjeu de Ē responsabilitŽ Č, celui de la traduction y est corollaire ˆ plusieurs titres[1]. Tout dÕabord, dans le sens dŽjˆ indiquŽ plus haut, ˆ supposer que nous puissions dŽfinir ce en quoi consistent nos nouvelles responsabilitŽs, il faut encore les traduire en institutions, mŽcanismes, procŽdures, manires de faire permettant de les actualiser dans notre vivre-ensemble. Mais dans un second sens, lÕidŽe de responsabilitŽ mme renvoie par sa racine Žtymologique ˆ la notion de rŽpondre. Or toute rŽponse implique un appel et une rŽponse ˆ cet appel. Elle implique donc un dialogue. Et tout dialogue, sÕil ne se rŽsume pas ˆ la traduction, comporte un enjeu de traduction. Comment comprendre ce qui mÕest adressŽ, comment me faire comprendre ˆ mon tour ? Comment dŽgager ensemble un horizon de sens et dÕaction commun ?

De nos jours, lÕexigence de traduction et de dialogue est mise en exergue, dans des approches qui ne sont plus fragmentaires, mais plut™t holistes, a fortiori lorsque nous nous intŽressons ˆ la traduction de nos Ē responsabilitŽs planŽtaires Č. Le Droit, entendu comme ce qui met en forme et met des formes ˆ la reproduction de notre vivre-ensemble[2] est de moins en moins conu comme un ordre qui sÕimpose ˆ partir dÕun point de fuite objectif surplombant lÕespace du social, mais davantage comme invention et mise en Ļuvre collective de manires de dire et de faire. Ė cette pluralisation de nos approches, sÕajoute lՎmergence aux niveaux tant globaux que locaux de Ē plurivers Č (voir Eberhard 2008b). Si la globalisation au sens Žconomique et financier contribue effectivement ˆ une certaine homogŽnŽisation du monde, dÕautres formes de globalisations Š telles les diverses globalisations culturelles et altermondialistes Š font entendre des points de vue qui jusque rŽcemment nÕavaient pas vraiment voix au chapitre. Il sÕagit donc de sÕengager dans un dialogue avec toutes ces visions du monde qui ont jusquÕici ŽtŽ muselŽes ou ont ŽtŽ mises sous tutelle par la pensŽe moderne, laquelle, si elle ne niait pas carrŽment leur existence, les construisait au mieux comme survivances du passŽ, qui ne tarderaient pas ˆ dispara”tre.

Au-delˆ de lÕhorizon Žthique indispensable que constitue le dialogue, on peut sans doute aussi y voir une occasion, pour ceux dÕentre nous qui sommes marquŽs par la culture moderne dÕopŽrer une anthropologie du dŽtour, qui en nous ouvrant ˆ lÕautre, nous fait aussi entrevoir des possibilitŽs insouponnŽes dans nos propres approches. Des approches vŽritablement dialogales[3] pourraient bien contribuer ˆ nous aider ˆ reposer de manire fondamentale la question de la manire dՎtablir un lien avec nos fragilitŽs et finitudes individuelles et collectives. Car si nous sommes conscients Ē que quelque chose ne va pas Č, que des diagnostics pointent de plus en plus clairement les problmes, nous restons nŽanmoins prisonnier de nos manires fondamentales de poser les questions. Il y a presque vingt ans, Robert Vachon (1990 : 22) de lÕInstitut Interculturel de MontrŽal notait en introduction ˆ un ouvrage provocateur sur des alternatives au dŽveloppement,Š et ses remarques nÕont rien perdu de leur pertinence Š que

[lÕ]Ē On commence ˆ se poser des questions sur sa notion mme, mais cette fois dans son ensemble : le dŽveloppement est-il une bonne chose ?Õ ŌFaut-il refuser le dŽveloppement ?Õ ŌEst-il un requis universel ?Õ Des livres et des articles paraissent : La fin du dŽveloppement, Il Žtait une fois le dŽveloppement, LÕaide qui tue, La victoire des vaincus, Alternatives ˆ lՎconomie, Aprs le dŽveloppement, quoi ? etc. Mais il y a comme une sorte de loi de gravitation du dŽveloppement, trs difficile ˆ surmonter, qui fait en sorte quÕon rŽpond toujours ˆ ces questions, en disant, tout dŽpend de quel dŽveloppement vous parlezÕ. On laisse entendre quÕil existe un prŽsupposŽ qui ne devrait jamais tre remis en question : le dŽveloppement. On ne parle plus alors que de dŽveloppement alternatif : Ōplus humain, plus authentique, autonome, Žcologique, endogneÕ, ou encore Ōtransculturel, interculturel, intŽgral, globalÕ. On fait alors du dŽveloppement un besoin fondamental, non seulement de lÕOccident mais aussi de lՐtre humain o quÕil soit. Il devient pratiquement impossible de parler dÕalternatives au dŽveloppement sans rŽduire lÕexpression ˆ signifier alternatives ˆ un certain dŽveloppement. Or, ce dont ce livre parle, cÕest surtout dÕalternatives au dŽveloppement tout court, ˆ toute forme de dŽveloppement, et donc au dŽveloppement alternatif. Le titre est dŽlibŽrŽment provocateur. Aussi, court-il le risque dՐtre incompris, comme Žtant opposŽ ˆ tout dŽveloppement ou comme lui prŽconisant un substitut. Ce qui nÕest pas le cas. Il sÕagit plus prŽcisŽment dÕun appel au dialogue entre le dŽveloppement alternatif et les alternatives au dŽveloppement. DÕo le sous-titre : approches interculturelles ˆ la bonne vie et ˆ la coopŽration internationale. Č

LÕintroduction[4] ˆ un ouvrage collectif nÕest certes pas un confessionnal, mais je dois avouer que jÕaurais rvŽ aboutir ˆ une telle publication, dialogale au sens profond du terme, ce qui Š cela va en rassurer certains et dŽcevoir dÕautres Š nÕest pas le cas. LՎtendue des dialogues qui ont menŽ ˆ cet ouvrage collectif, la diffŽrence des topoi o se situaient les diffŽrents participants, bien quÕallant bien au-delˆ de ce qui se fait gŽnŽralement en termes de recherche collective, restent nŽanmoins assez largement circonscrits ˆ lÕintŽrieur des paradigmes des sciences sociales et humaines modernes, mme si pour certaines dans leurs mutations postmodernes.

Ceci implique des avantages et des inconvŽnients comme le montrera un bref survol de la dynamique de recherche. Commenons par les derniers.

Les limites de la dynamique Ē Droit, gouvernance et dŽveloppement durable Č

Cet ouvrage est lÕaboutissement dÕune recherche collective initiŽe aux FacultŽs universitaires Saint Louis ˆ Bruxelles en 2004 et qui a donnŽ lieu ˆ plusieurs publications collectives, certaines plus globales, dÕautres plus rŽgionales[5]. Il rŽunit les contributions, retravaillŽes, prŽsentŽes lors du colloque international Droit, gouvernance et dŽveloppement durable. Les nouveaux chemins de la responsabilitŽ, accueilli par les FacultŽs universitaires Saint Louis ˆ Bruxelles du 25 au 27 octobre 2007. LÕobjectif initial de la dŽmarche collective Žtait de scruter les mŽtamorphoses du vivre-ensemble contemporain ˆ lÕheure de la globalisation en sÕintŽressant ˆ la restructuration des champs de notre agir collectif ˆ travers les notions de plus en plus omniprŽsentes de Ē gouvernance Č et de Ē dŽveloppement durable Č. SÕil sÕagissait de comprendre, de mettre en lumire des dynamiques Žmergentes, il paraissait indispensable de ne pas se cantonner dans des analyses purement techniques. Il fallait oser accepter deux enjeux qui bien quՎtant Žthiques sont au cĻur de la question de la redŽfinition de lÕorganisation de notre vivre-ensemble : celui de notre agir responsable dans ce monde en mutation et celui du dialogue interculturel, auquel je suis particulirement sensible par mon enracinement dÕanthropologue du Droit. Si le bilan me semble positif quant au premier enjeu, il est beaucoup plus nuancŽ quant au second. Il sÕest confirmŽ quÕil est en effet trs difficile dÕouvrir nos espaces de rŽflexion acadŽmique et les forums de dŽcision et de pratique politique, juridique et Žconomique ˆ lÕinterculturalitŽ : cette dŽmarche nÕest pas vraiment prŽvue dans nos systmes de connaissance et dÕaction et demande un engagement individuel et collectif trop important de la part de personnes dont Ē ce nÕest pas la spŽcialitŽ Č et dÕun systme qui nÕen peroit pas encore vraiment toute lÕimportance. LÕinterdisciplinaritŽ et le dialogue entre experts provenant dÕhorizons culturels diffŽrents Š bien que partageant une matrice thŽorique de sciences sociales et humaines commune Š pose dŽjˆ des enjeux majeurs de dialogue et de traduction.

Deux tentatives abouties de recherche collective dans le cadre du programme Droit, gouvernance et dŽveloppement durable que jÕai coordonnŽ sont une illustration de la difficultŽ de sÕouvrir radicalement ˆ dÕautres manires de penser le monde et la mise en forme de notre rapport avec lui et nos congŽnres. La publication collective sur le pluralisme juridique en Inde que nous avons coordonnŽe avec Nidhi Gupta, tout en rŽunissant des chercheurs indiens et internationaux intŽressŽs par les enjeux interculturels nÕa finalement dŽbouchŽ Ē que Č sur un ensemble dÕanalyses sur le pluralisme juridique, lÕarticulation des systmes Ē modernes Č et Ē traditionnels Č, mais sans finalement nous apprendre beaucoup sur ces systmes en tant que tels (Eberhard et Gupta 2005). De mme, la recherche collective sur les enjeux environnementaux et fonciers dans un dialogue afro-indien que jÕavais lancŽ avec lÕespoir de faire Žmerger des points de vue Ē du Sud Č sur ces questions, tout en apportant de prŽcieuses contributions sur les enjeux du foncier et de la gestion des ressources naturelles dans des contextes africains et indiens contemporains, ne sÕest finalement pas vraiment ŽmancipŽe des cadres formels modernes. Le dialogue entre monde francophone et anglophone de la recherche, entre systmes formels englobant de Common Law, ou de tradition civiliste Žtait en soi un enjeu majeur, qui ne laissait plus beaucoup de place ˆ la dŽcouverte des conceptions autochtones africaines et indienne, Ē non-modernes Č ou Ē non-formelles Č, mais qui restent dÕune vitalitŽ extraordinaire et forment la matrice de la rŽappropriation par les acteurs des institutions lŽguŽes par la colonisation[6]. LÕautre enjeu Žtant que dans les formes hŽgŽmoniques de savoir, ces savoirs, savoir faire et savoir tre ne comptent pas vraiment. Ils peuvent tre intŽressant pour des ethnologues pour en faire des ethnographies. Ils peuvent tre ŽvoquŽs dans des rapports dՎvaluation de projets pour se donner la bonne conscience, que lÕon a quand mme Ē ŽcoutŽ lÕautochtone Č. Mais cela sÕarrte lˆ. Dans notre rŽflexion et dans lՎlaboration de nos projets de sociŽtŽ supposŽs participatifs, ces rŽalitŽs demeurent fondamentalement invisibles et inaudibles. On ne prend aucunement au sŽrieux ces visions du mondeÉ Dans une vision Žmancipatrice, tout un toilettage ŽpistŽmologique incluant une sociologie des absences serait un prŽalable nŽcessaire ˆ des dŽmarches se voulant vŽritablement dialogales ou interculturelles[7].

Je ne peux rŽsister ici, avant de passer aux acquis positifs de notre recherche collective, de faire partager au lecteur lÕexpŽrience vŽcue par Peter Raine (2001 : 3-4) dans une rŽunion informelle de prŽparation d'audiences sur un projet de dŽveloppement contestŽ qui nŽcessitait des consentements ˆ l'attribution de ressources pour la construction d'une centrale gŽothermique dans le nord de la Nouvelle ZŽlande et qui regroupait promoteurs du projet, gŽologues, acteurs intŽressŽes de la sociŽtŽ civile et porte-parole de la tribu maorie locale, les Ngapuhi[8].  Son tŽmoignage, reproduit dans lÕencadrŽ ci-dessous, condense toute la problŽmatique du dialogue interculturel dans la formulation et la mise en ouvre de projets de vivre-ensemble dÕune faon trs vivante, et par cela bien plus parlante quÕun simple rŽsumŽ analytique ou conceptuel. Elle met par ailleurs en exergue les enjeux de la participation, de nos approches environnementales et Žconomiques que nous retrouverons tout au long de cet ouvrage.

LÕextrait est long par rapport aux standards habituels de citation. Mais cette longueur me para”t justifiŽe. En effet, la construction des Ē silences Č, ˆ laquelle nous nous sommes rŽfŽrŽ plus haut, se fait dans une large mesure de manire implicite. Tout discours sÕinscrivant dans un paradigme, ceux qui sont ˆ lÕaise dans le paradigme pourront exprimer leur pensŽe de manire trs succincte : leurs mots seront trs denses, chargŽs de sens et dÕimplications car ils portent en eux toute lՎpaisseur que leur a donnŽe une communautŽ interprŽtative[9]. En revanche, pour dire des choses diffŽrentes, il est nŽcessaire non seulement de dire, mais, dans toute la mesure du possible, de livrer de surcro”t, les clefs dÕinterprŽtation. Ce qui signifie quÕil est nŽcessaire de placer davantage ce que lÕon a ˆ dire dans son contexte Š tout en sachant que lÕon aboutira au mieux ˆ une traduction imparfaite de notre vision ˆ travers le cadre interprŽtatif diffŽrent de Ē lÕautre Č. Cette nŽcessitŽ de formats diffŽrents dans la communication nÕest gŽnŽralement pas reconnue. Il en rŽsulte que ce qui ne fait pas partie du systme a beaucoup du mal ˆ sÕy faire entendre. CÕest pourquoi tout au long de cette introduction, je recourrai ˆ lÕinsertion de certains encadrŽs qui aideront ˆ mettre en perspective nos analyses occidentales par des tŽmoignages qui sÕenracinent dans des univers de sens diffŽrent. Ceci me para”t dÕautant plus important que ces visions culturelles diffŽrentes, avec lesquelles il faudra bien apprendre ˆ dialoguer pour ouvrir les horizons contemporains dÕun agir collectif responsable, sont pour ainsi dire totalement absentes de nos rŽflexions juridiques, politiques et Žconomiques sur la gouvernance, le dŽveloppement durable et les approches responsables de la globalisation. Bien entendu, il faudrait, afin de dŽgager de vŽritables horizons communs dÕaction responsable, sÕatteler ˆ des dialogues approfondis avec chacune de ces expŽriences, ce quÕil nÕest pas possible de faire ici. JÕespre nŽanmoins que ces perspectives Ē interpelleront Č le lecteur, Žveilleront sa conscience ˆ des horizons dÕaction insouponnŽs, le rendront peut-tre mme curieux dÕen savoir plus, voire lÕinciteront ˆ sÕinterroger sur les implications de leur prise au sŽrieux pour lՎlaboration de nos projets de sociŽtŽ contemporains[10].

Voici donc lÕexpŽrience de Peter Raine (2001 : 3-4) :

 

Ē Le principal point litigieux Žtait l'impact nŽgatif que le projet risquait d'avoir sur un ensemble de sources chaudes naturelles qui prŽsentaient un intŽrt curatif et rŽcrŽatif, mais Žtaient aussi considŽrŽes comme des lieux sacrŽs par certains a”nŽs ngapuhi. La proposition impliquait le forage de puits profonds pour le captage du fluide gŽothermique sous pression et surchauffŽ. SŽparŽ de la surface par une Žpaisse couche de roche, ce fluide Žtait en plus fortement toxique, comme l'avaient montrŽ les forages d'essai. Ceux-ci avaient dŽjˆ affectŽ le rŽgime de pression, entra”nant des modifications dans les sources chaudes; un Žpanchement avait totalement dŽtruit la vŽgŽtation native aux alentours du site d'essai.

Les gŽologues ˆ l'emploi des promoteurs donnrent leur description du champ gŽothermique selon les principes scientifiques, prŽsentrent un exposŽ raisonnŽ et logique de la situation. Un a”nŽ ngapuhi (ou kaumatua) expliqua ensuite ce que ce champ, connu sous le nom de ngawha (lieu chaud), reprŽsentait pour son peuple. Pour les Ngapuhi, les sources chaudes n'Žtaient qu'une petite partie du volcanisme plus large affectant la rŽgion ; chaque endroit chaud, c™ne de cendre ou rhyolite, avait reu un nom en rapport avec un taniwha (tre ayant la nature d'un esprit) souterrain. L'existence des sources chaudes Žtait due au fait que l'Žpine dorsale du taniwha perait la surface ˆ cet endroit. Le champ gŽothermique plus vaste Žtant pour les Ngapuhi entirement liŽ au paysage environnant, le kaumatua considŽrait que le forage de puits dans la terre ˆ cet endroit Š outre les dangers inhŽrents ˆ de telles activitŽs Š allait porter atteinte aux sources chaudes, mais aussi perturber l'harmonie de toute la rŽgion.

Le groupe de scientifiques, promoteurs, amŽnagistes et citoyens d'origine europŽenne continua de dŽbattre de questions pratiques, sans prendre sŽrieusement en considŽration l'intervention du kaumatua. On prenait acte du bout des lvres de la vision des Ngapuhi, alors que c'Žtait une description de la situation tout aussi cohŽrente, quoique totalement diffŽrente. Le problme, c'Žtait que les deux parties, tout en parlant de la mme rŽgion gŽothermique, offraient des explications radicalement diffŽrentes de sa constitution et de ses origines. Si diffŽrentes qu'il n'y eut en fait aucun dialogue, l'intelligibilitŽ intrinsque de la vision des Ngapuhi Žtant, en l'occurrence, rejetŽe par les scientifiques et les autres qui, sans s'en rendre compte, jugeaient seule valable leur propre description de la rŽalitŽ.

Ce que cette situation avait de frappant, c'est que chaque description, selon son propre ensemble de critres, prŽsentait une vision du monde entirement lŽgitime, mais que la perspective scientifique occidentale Žtait entŽrinŽe, tandis que celle des Ngapuhi Žtait relŽguŽe dans le domaine du Ē mythe Č. Loin de marquer une pause pour questionner la validitŽ de leur propre exposŽ par rapport ˆ celui de l'a”nŽ ngapuhi, les NŽo-ZŽlandais non maoris ne mettaient sŽrieusement en question aucune de leurs hypothses, aucun de leurs prŽsupposŽs. Dans la vision du monde occidentale, les faits primaient sur les prŽsentations dites Ē mythologiques Č.

Lorsque des questions d'environnement sont abordŽes dans la conversation gŽnŽrale, comme dans le cas que l'on vient de voir, le questionnement s'y rapportant est essentiellement de nature statique. Les gens ont tendance ˆ centrer leur attention sur ce qui se produit sur la scne environnementale, c'est-ˆ-dire les faits concrets de l'affaire ou du problme en cause. On se demandera occasionnellement pourquoi la dŽgradation de l'environnement se poursuit sans rel‰che, mais il est rare que de sŽrieuses tentatives soient faites pour suggŽrer comment Ē nous Č allons rŽsoudre le problme. Par Ē nous Č, j'entends n'importe quel Ē nous Č, car il n'est plus de mise de laisser entendre qu'un groupe de gens appartenant ˆ une culture particulire, ou ˆ un certain mode de perception de la rŽalitŽ, pourra apporter les solutions ˆ des problmes environnementaux complexes. La question du comment soulve celle de la communication interculturelle, car bien que tous les peuples habitent la mme Terre, tous ne la dŽcrivent pas, ou n'entretiennent pas des relations avec elle, de la mme faon. Tandis que certains peuples considrent leur environnement comme sacrŽ, d'autres y voient une source d'inspiration philosophique ; pour d'autres encore, c'est une question de faits scientifiques ou une source de matires premires ayant une valeur Žconomique.

Ces diverses affirmations mnent ˆ une trs importante question : qui sera responsable de prŽserver des nuisances notre Terre dispensatrice de vie ? CÕest lˆ, Žvidemment, une question transformationnelle, car elle peut mener en dŽfinitive ˆ une interrogation profonde sur la faon qu'on a de percevoir la rŽalitŽ. Cela signifie que nous pourrons avoir ˆ mettre en question nos propres hypothses et prŽsupposŽs fondamentaux. Il a ŽtŽ longtemps admis que la rationalitŽ de type occidental Žtait l'unique critre pour discerner la vŽritŽ sur toute question donnŽe; or, il devient de plus en plus Žvident qu'il y a diffŽrentes faons de percevoir la rŽalitŽ, dont beaucoup peuvent tre incommensurables entre elles. La question du comment nous amne ˆ examiner les fondements de l'intelligibilitŽ qui servent d'horizon ˆ l'Žlaboration des diverses visions du monde, y compris la n™tre. Avant que de modernes gardiens de l'environnement puissent Žmerger, il faudra entreprendre un dialogue entre visions du monde diffŽrentes, de manire ˆ dŽterminer ceux qui sont capables de parler et d'agir pour les lieux qui sont les leurs, ainsi que les questions qui les concernent. Il n'est plus acceptable de soutenir qu'un groupe, une culture ou une nation puisse dŽcider comment les autres pourront Žtablir leur relation au monde naturel, et moins encore d'attendre des autres qu'ils suivent l'exemple occidental. Ė l'Žpoque moderne, la science, la technologie et l'Žconomie se sont combinŽes pour devenir une force globalisante qui a menŽ beaucoup de gens ˆ croire au concept idŽologique de Ē village planŽtaire Č o tous les peuples seraient unis pour le bien de toute l'humanitŽ. [É]

Les mŽthodes occidentales de dialogue acceptŽes de nos jours ont tendance ˆ Žchouer lorsque des gens reprŽsentant des visions du monde radicalement diffŽrentes essaient de communiquer. Ce n'est pas une question de diffŽrence de langues et d'expression culturelle seulement, mais plut™t une question d'horizons d'intelligibilitŽ diffŽrents. Ces horizons d'intelligibilitŽ, et les dŽlimitations de chacune des visions du monde qui en sont issues, prŽsentent une barrire apparemment insurmontable. Pour surmonter l'Žcart entre visions du monde, il nous faut un nouveau Ē modle Č, un Ē modle Č qui puisse dŽpasser et traverser les topoi, c'est-ˆ-dire les lieux situŽs entre ces visions du monde, o l'on peut trouver un terrain commun. Pour rŽussir, un tel Ē modle Č ne devrait pas seulement surmonter l'argumentation et la dialectique, mais aussi faciliter l'Žchange de sagesse, afin que le rŽsultat ne soit pas une simple conversion de l'un ˆ l'autre, mais un enrichissement mutuel. Č

 

La limite de notre projet collectif consiste dans le fait que nous ne sommes pas vraiment sortis, sauf petites ouvertures occasionnelles, de notre matrice de sciences sociales et humaines modernes. Mais quel en est lÕavantage ?

Les acquis de la dynamique Ē Droit, gouvernance et dŽveloppement durable Č

Il me semble que le souci continu de maintenir tout au long de notre effort collectif un vŽritable souci de dialogue, dÕouverture, de curiositŽ et de remise en question, a permis dÕouvrir plus grandement notre fentre occidentale. Pour reprendre une image dÕun texte cŽlbre de Raimon Panikkar (1984b : 5) sur les droits de lÕhomme dans le dialogue interculturel afin de dŽcrire la situation pluraliste dans laquelle nous nous trouvons, notre monde nÕest pas uniquement le Ē monde objectif Č, qui serait entirement connaissable ˆ travers les lumires de la Raison. CÕest un monde que nous partageons mais dont font partie aussi les diffŽrentes perspectives que nous portons sur lui. Le monde est composŽ dÕune multitude de fentres. Et si le dialogue est dialogue entre ces fentres, il implique dÕune part dÕoser sauter de fentre en fentre pour pouvoir voir les choses diffŽremment, mais il implique aussi de traduire dÕune fentre ˆ lÕautre Š et ce faisant on ouvre plus grandement sa fentre dÕorigine car toute traduction rŽvle aussi les potentialitŽs latentes de notre cadre de rŽfŽrence et permet ainsi dÕen Žtendre les bornes.

Notre travail collectif, en insistant sur lÕimportance dÕune dŽmarche diatopique, cÕest-ˆ-dire consciente de la nŽcessitŽ dÕenraciner continuellement nos discours et analyses dans leur cadre, leur topos, a permis de faire Žmerger les problmes du dialogue. Comme le montrent de nombreuses contributions ˆ cet ouvrage, les termes de Ē responsabilitŽ Č, de Ē gouvernance Č, de Ē participation Č, de Ē dŽveloppement durable Č, de Ē droit Č, pour nÕen citer que quelques-uns, tout en dŽvoilant des problŽmatiques semblables, sont abordŽs de manires assez diffŽrentes selon les enracinements disciplinaires et culturels des chercheurs et praticiens. Lorsque lÕon demeure ˆ un niveau de dialogue superficiel, on peut avoir lÕimpression de parler de la mme chose, mais ds que lÕon creuse un peu on se rend compte, de tous les non-dits qui ont permis ce malentendu lequel entŽrine dans ce cas Š ce qui peut para”tre paradoxal Š non pas un dŽsaccord, mais un accord[11]. Or ces non-dits ont des implications importantes qui deviennent rapidement visibles quand on passe de la discussion ˆ la mise en Ļuvre Š selon que la responsabilitŽ ˆ laquelle on se rŽfre est moulŽe principalement dans une conception politique, juridique, Žconomique ou Žthique, ses traductions dans lÕaction collective en seront fort diffŽrentes.

Ainsi la dŽmarche dialogale a permis de mettre ˆ jour des diffŽrences dÕapproche tout en soulignant la nŽcessitŽ de prendre en compte ces diffŽrences non pas dans une logique dÕexclusion des contraires, mais dans la mesure du possible, dans une logique de complŽmentaritŽ des diffŽrences.

Le caractre occidental, limite de notre recherche collective, me semble par ailleurs une chance. Tout dÕabord, on sÕaperoit que mme en travaillant sur les mutations juridico-politico-Žconomico-sociales dans un cadre occidental, lÕexigence de dialogue sÕaccro”t. Aborder lÕaltŽritŽ, se soucier de dŽgager les diffŽrentes logiques, visions du monde qui informent les discours, pratiques et stratŽgies des parties prenantes (stakeholders) ˆ une problŽmatique particulire appara”t de plus en plus comme une exigence incontournable. Ainsi lÕaltŽritŽ ne se trouve plus relŽguŽe dans le champ de Ē lÕexotique Č, du Ē lointain Č. Ce nÕest plus tellement un objet de recherche, mais une sensibilitŽ qui doit tre introduite dans toute recherche, et dans toute action collective[12]. Cette prise de conscience invite ˆ sÕouvrir naturellement ˆ des dialogues de plus en plus inclusifs avec des visions de traditions de savoir enracinŽs dans des matrices culturelles diffŽrentes. Mais on aura dŽpassŽ ainsi le pige culturaliste, consistant ˆ se laisser fasciner par la diffŽrence, et ˆ y enfermer Ē lÕautre Č.CÕest ainsi que jÕai sciemment dŽcidŽ dans cette publication de ne pas regrouper dans une partie spŽcifique les contributions touchant aux peuples autochtones et aux visions non-occidentales des questions du droit, de la gouvernance et du dŽveloppement durable, mais de les insŽrer dans les parties au dŽbat desquelles elles participent. Le lecteur sÕapercevra que finalement les enjeux de base se retrouvent partout, incluant bien sžr lÕenjeu sous-jacent de mŽthode qui est de rester constamment vigilant sur les questions de traduction et de dialogue. Il nÕy a donc pas lieu de poser des distinctions a priori entre Ē nous Č et les Ē autres Č.

En outre, le fait dÕavoir travaillŽ dans le cadre hŽgŽmonique et dÕavoir analysŽ ses mutations, nous a confrontŽ ˆ une certaine exigence de pragmatisme. Ou, disons que nous nÕavons cessŽ dՐtre confrontŽ ˆ un principe de rŽalitŽ. En effet, sÕil me semble indispensable de commencer ˆ prŽparer des horizons dÕaction et de rŽflexion dŽpassant le cadre hŽgŽmonique actuel, il nÕen demeure pas moins que les transformations doivent se faire petit ˆ petit et en prenant appui sur le systme existant. RepŽrer les blocages, mais aussi les potentialitŽs Žmergentes, dŽgager leurs implications dans les mondes du droit, de lՎconomie, de la politique est une Žtape quÕon ne peut sauter, si Ē traduire nos responsabilitŽs planŽtaires Č nous tient ˆ cĻur. Les transformations de nos modes de vie, de nos institutions, de nos manires dÕorganiser lÕagir collectif et le vivre-ensemble ne peuvent que se faire pas ˆ pas. Il est tentant de Ē sՎchapper Č, de se complaire dans la contemplation Ē dÕavenirs qui chantent Č en construisant des utopies par dŽfinition atopiques. SÕil est nŽcessaire dÕoser imaginer des futurs possibles, et par lˆ de renouer avec la tradition dÕutopie, lÕenjeu corollaire est de le faire en approfondissant nos investigations sur les possibles qui existent dŽjˆ, comme nous y invite Boaventura de Sousa Santos pour qui nos utopies contemporaines devraient prendre la forme dÕhŽtŽrotopies, de dŽplacement des centres du savoir hŽgŽmonique vers ses marges Š ce qui fera Žmerger ˆ nos yeux un nouveau monde, que jÕaborde pour ma part en termes de Ē plurivers Č[13]. Cette orientation pragmatique nous conduit aussi vers les questions dÕune mise en Ļuvre de la reconnaissance dÕaltŽritŽs et de leur mise en dialogue. Le dialogue nÕest pas quÕun enjeu philosophique ou thŽorique, cÕest une nŽcessitŽ pratique. Cette constante rŽfŽrence au terrain souligne lÕimportance de toujours relier nos rŽflexions ˆ des terrains concrets Š ce qui permet dՎviter certaines impasses thŽoriques qui nÕexistent que dans le cadre de la thŽorisation pure, mais disparaissent ds lors que lÕon se situe dans une perspective de comprŽhension restant reliŽe aux expŽriences concrtes[14].

Ces prŽliminaires Žtablis, il est temps maintenant de procŽder ˆ une introduction des contributions ˆ cet ouvrage. Comme lÕaura notŽ le lecteur curieux en consultant le sommaire, nous procŽderons ˆ un voyage de dŽcouvertes en cinq parties. Tout dÕabord nous Žclairerons certains des prŽalables ˆ notre interrogation : quels sont les enjeux contemporains de la responsabilitŽ et de la traduction ? Puis, nous voyagerons dans divers terrains relevant du champ Ē Droit, gouvernance et dŽveloppement durable Č. Je les ai regroupŽs en trois parties qui reprennent les trois piliers que lÕon assigne au dŽveloppement durable : le pilier social, le pilier Žconomique et le pilier environnemental. Ainsi, la deuxime partie nous introduira plus particulirement aux enjeux de la prise en compte de la sociŽtŽ civile et de sa participation ˆ la Ē bonne gouvernance Č et au Ē dŽveloppement durable Č. La troisime partie illustrera les mutations relevant plut™t de la sphre Žconomique ˆ travers les mouvements de responsabilitŽ sociale des entreprises et de commerce Žquitable. La quatrime partie illustrera les dŽfis environnementaux. Enfin, la cinquime et dernire partie regroupent des contributions ˆ caractre plus Ē prospectif Č qui sÕinterrogent de front sur les mutations juridico-politiques contemporaines et leurs enjeux. On peut noter quÕactuellement lÕUNESCO prŽpare un rapport sur la diversitŽ culturelle qui devrait para”tre ˆ la fin de lÕannŽe. On envisage dÕy introduire la culture comme un quatrime pilier du dŽveloppement durable. Comme je mÕen suis expliquŽ plus haut, il me para”t pour lÕinstant plus sage dÕintroduire de manire gŽnŽrale une sensibilitŽ culturelle dans toutes nos analyses, ce qui a conduit ˆ ne pas attribuer de partie spŽcifique ˆ cette perspective. Le lecteur gardera ˆ lÕesprit que, bien Žvidemment, tous ces piliers sont interconnectŽs, et que certaines contributions auraient trs bien pu tre placŽes dans des parties diffŽrentes. Par ailleurs, soucieux de mettre en Žvidence lÕarticulation des contributions qui tout en multipliant les terrains et les approches suivent un fil rouge, leur prŽsentation dans les pages suivantes mettra en exergue des passages reprŽsentatifs. JÕespre que la prŽsentation choisie semblera tout aussi logique et pŽdagogique au lecteur, quՈ leur humble serviteur et quÕil lui fera partager dans une certaine mesure lÕatmosphre dialogale dans laquelle sÕest construit cet ouvrage collectif. PrŽsentons en donc les parties, en dŽgageant ˆ chaque fois des acquis, en soulignant les enjeux et en proposant une remise en perspective interculturelle qui permettra de pallier quelque peu lÕinsuffisance de la sensibilitŽ interculturelle du reste de lÕouvrage.

 

 

Sommaire

 

 

 

Introduction

 

Christoph Eberhard : Traduire nos responsabilitŽs planŽtaires, recomposer nos paysages juridiques. Une introduction

 

 

Premire Partie : PrŽalables : Enjeux de la responsabilitŽ et de la traduction

 

Franois Ost : La septime citŽ : la traduction.

 

Xavier Thunis : La responsabilitŽ : succs dÕun malentendu.

 

Guido Gorgoni : La responsabilitŽ comme projet. RŽflexions sur une responsabilitŽ juridique Ē prospective Č.

 

Daniel Dumont : Responsabilisation et droits sociaux : en deˆ ou au-delˆ de lՃtat-providence ?

 

Yannick Rumpala : Le Ē dŽveloppement durable Č comme systŽmatisation dÕune gestion des consŽquences. Nouvelles responsabilitŽs et traductions institutionnelles.

 

Daniel de Beer : Le brevet et lÕaccs aux mŽdicaments essentiels: le pas de danse des juristes, ou la difficultŽ de la mise en responsabilitŽ.

 

D. Parthasarathy : The Antinomies of Modernity and Sustainability? Developing an Indian perspective on Governance and Responsibility.

 

 

Deuxime Partie : Le pilier social : La sociŽtŽ civile et les enjeux de la participation

 

Laurence BlŽsin : Mouvements Žmergents et action collective. Apports du pragmatisme ˆ la notion de Ē citoyennetŽ active Č.

 

AndrŽe Lajoie et Pierre Noreau : DŽveloppement durable et gouvernance autochtone.

 

Geoffroy Filoche : Le droit coutumier au service du dŽveloppement durable ? Enjeux et problmes de lÕarticulation et de lÕhybridation des normativitŽs autochtones et Žtatiques.

 

Akuavi Adonon: Jeux de responsabilitŽs et enjeux de gouvernances. Populations indignes et grands projets dÕinfrastructure Žtatique au Mexique.

 

Caroline Planon : Concertation et responsabilitŽ dans lՎlaboration des politiques publiques.
LÕexemple de la rŽforme foncire au SŽnŽgal.

 

Jean-Paul Segihobe : La responsabilitŽ des partenaires au dŽveloppement dans le Bassin du Congo ˆ lՎpreuve de la Ē verdure Č du droit ? Envisager le droit autrement.

 

Sarah Kuen : La Participation du public en droit environnemental chinois.

 

Jim Dratwa  : Public Action and Collective Experimentation. What Europe Through Proof?

 

 

Troisime Partie : Le pilier Žconomique : Les mouvements de responsabilitŽ sociale des entreprises et de commerce Žquitable

 

Thomas Berns et Ga‘lle Jeanmart : La responsabilitŽ qui sÕimpose : le cas de la responsabilitŽ sociale des entreprises.

 

Marie-AndrŽe Caron et Michle Charbonneau : Pour une traduction multiple de la responsabilitŽ :
engagement et action au pluriel.

 

Ivan Tchotourian : La compagnie, instrument futur dÕun Ē capitalisme stakeholder Č? La perception nouvelle du concept dÕĒ intŽrt social Č en droit nord-amŽricain et europŽen au service dÕun management en charge dՉmes.

 

Virginie Diaz Pedregal et Nil Ozcaglar-Toulouse : LÕinstitutionnalisation du commerce Žquitable : lՎmergence dÕune lŽgislation relative ˆ un commerce Ē diffŽrent Č.

 

Walid Abdelgawad : Le commerce Žquitable et la fabrique dÕun droit alternatif par les acteurs de la sociŽtŽ civile internationale.

 

 

Quatrime Partie : Le pilier environnemental : Les dŽfis environnementaux

 

Delphine Misonne : La loi et la protection de lÕenvironnement, une alliance qui reste nŽcessaire?
Retour sur un vieux dŽbat.

 

Amarpal Singh : Community Participation and Environmental Management: An Indian Experience.

 

Bertrand Hamaide : BiodiversitŽ et crŽation de rŽserves naturelles : croisement entre les analyses biologiques, Žconomiques et mathŽmatiques.

 

Marie Bonnin et Estienne Rodary : Gouvernance et connectivitŽ Žcologique. Vers une responsabilitŽ partagŽe de la conservation de la nature.

 

Jovita L. De Loatch : A Sustainable ŌMiddle WayÕ to Economic Responsibility in Environmental Governance: The Case of EC Salmon Aquaculture.

 

 

Cinquime Partie : Prospectives : Recompositions de nos paysages juridiques, politiques et Žconomiques

 

Matthieu Galey : Gestion patrimoniale et Žthique de surintendance (stewardship) : parentŽs, complŽmentaritŽs, inadŽquations.

 

ƒtienne Le Roy : Les gouvernances patrimoniales et la responsabilisation des acteurs du dŽveloppement durable.

 

FrŽdŽric Bouscaut : Le principe de prŽcaution Š vers un changement de paradigme juridique ?

 

Vincent Le Coq : Le projet de dŽveloppement durable de la ville. Recul du droit public ou mutation de la normativitŽ juridique?

 

Marcia Bernardes : Slave Labor in Brazil: Is Globalization Recreating Old Problems
or Making Possible New Forms of Responsibility?

 

Benjamin Denis : LÕinternationalisation de lÕaction publique et la transformation des relations de responsabilitŽ : lÕexemple du mŽcanisme pour un dŽveloppement propre.

 

Alain Papaux : DŽveloppement durable, Jus cogens et justice internationale.

 

 

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Vachon Robert, 1997, Ē Le mythe Žmergent du pluralisme et de lÕinterculturalisme de la rŽalitŽ Č, ConfŽrence donnŽe au sŽminaire Pluralisme et SociŽtŽ, Discours alternatifs ˆ la culture dominante, organisŽ par lÕInstitut Interculturel de MontrŽal, le 15 FŽvrier 1997, 34 p. Consultable sur : http://www.dhdi.org

 

Vertovec Steven & Cohen Robert (dir.), 2002, Conceiving Cosmopolitanism. Theory, Context and Practice, New York, Oxford University Press.

 

 

 

 

 

 



[1] Voir dans ce contexte, les dŽfis et enjeux de La grammaire de la responsabilitŽ (Genard 1999).

[2] Vision anthropologique, ˆ laquelle je rŽfŽrerai tout au long de cette introduction lorsque jՎcrirai Ē Droit Č avec un Ē D Č majuscule.

[3] Voir sur une possible mŽthode dialogale Panikkar 1984 et 2008, et pour son application dans le domaine juridique Eberhard 2002a : 98 ss.

[4] Le lecteur sera certainement surpris par la forme de cette introduction Š longue, oscillant entre Ē lÕintroduction Č, Ē lÕarticle de recherche Č, Ē le document pŽdagogique Č, Ē lÕhistorique de projet de recherche Č, Ē le confessionnal ČÉ CÕest quÕelle se veut ˆ lÕimage de la dŽmarche dialogale mise en Ļuvre. Elle propose au lecteur un menu. Mais si ce dernier lui para”t trop copieux en premire lecture, il pourra choisir ˆ la carte : en se contentant par exemple de lÕintroduction gŽnŽrale ˆ lÕouvrage, en se reportant plus particulirement ˆ la prŽsentation de la partie qui lÕintŽresse, en sautant les encadrŽs Š ou au contraire en ne lisant quÕeuxÉ Il lui sera toujours loisible de revenir ˆ ce quÕil aura laissŽ de c™tŽ, si sa lecture des diverses contributions le met en appŽtit. Au-delˆ de lÕintroduction ˆ cet ouvrage, elle se veut une introduction possible ou plut™t une invitation au dialogue sur un vivre ensemble responsable dans le monde contemporain.

[5] Le lecteur intŽressŽ par les origines de cette rŽflexion que lÕon peut retracer assez directement jusquÕau dŽbut des annŽes 1980, se reportera ˆ lÕintroduction, Ē RedŽfinir nos responsabilitŽs entre globalitŽs et localitŽs. Dialogues introductifs Č du premier ouvrage collectif, balise de mi-parcours, de cette dynamique, Droit, gouvernance et dŽveloppement durable (Eberhard 2005a : 9 ss).

[6] Le lecteur intŽressŽ par les difficultŽs et les enjeux rencontrŽs dans ces dialogues se reportera ˆ mon introduction dans Eberhard 2008 (surtout 35 ss)

[7] Sur lÕimportance dÕune sociologie des absences dans les dŽbats contemporains sur la globalisation voir de Sousa Santos 2006 : 15ss. Pour des tentatives dÕĒ interculturaliser Č nos approches du Droit et de la globalisation voir Eberhard 2002a (une seconde Ždition est en voie de prŽparation) et 2006. La difficultŽ se reflte aussi a contrario dans un rŽcent ouvrage dÕanthropologie du Droit en honneur dՃtienne Le Roy (Eberhard et Vernicos 2006). Aucune contribution (sauf une trs partiellement) sur une bonne trentaine nÕinvite le lecteur ˆ la dŽcouverte dÕun monde juridique diffŽrent.

[8] Cette expŽrience lÕa poussŽ ˆ rŽdiger une thse de doctorat Who guards the guardians ? Theoretical and practical criteria for environmental guardianship dont des extraits ont ŽtŽ publiŽs dans la revue Interculture (Raine 2001).

[9] Pour se rendre compte de lՎpaisseur sŽmantique des concepts structurant le Ē monde du dŽveloppement Č, on se reportera au Development Dictionary coordonnŽ par Wolfgang Sachs (1997) et qui explicite les origines, les dŽveloppements, les implications et les enjeux de concepts clŽs tels que Ē dŽveloppement Č, Ē environnement Č, Ē aider Č, Ē marchŽ Č, Ē besoins Č, Ē participation Č, Ē pauvretŽ Č, Ē progrs Č, Ē science Č, Ē niveau de vie Č, Ē Žtat Č. On se reportera aussi avec bŽnŽfice ˆ lÕannexe 3 Ē Le champ sŽmantique de lՎconomie Č de lÕouvrage Justice sans limites. Le dŽfi de lՎthique dans une Žconomie mondialisŽe de Serge Latouche (2003 : 339 ss).

[10] Sur lÕambigu•tŽ du concept mme de Ē projet de sociŽtŽ Č dans un contexte de dialogue interculturel voir Eberhard 1999.

[11] Notons lÕimportance de Ē malentendus productifs Č - lÕidŽologie dominante pr™ne la transparence et lÕintercomprŽhension parfaite. Or, dans un monde o existent des perspectives radicalement diffŽrentes, des zones dÕombre, dÕincomprŽhension peuvent jouer le r™le primordial Ē dÕamortisseur Č entre univers de sens. LÕincomprŽhension initiale non-consciente rŽduit le choc culturel et le rend supportable. Et ce nÕest que petit ˆ petit dans un patient travail de comprŽhension mutuelle quՎmergeront certaines de nos diffŽrences radicalesÉ mais dont lÕacceptation sera devenu plus simple car la familiarisation progressive avec elles aura aussi soulignŽ nos fonds communs et aura contribuŽ ˆ rŽvŽler Ē lÕautre en nous Č, rendant ainsi lÕexpŽrience plus libŽratrice que douloureuse.

[12] On notera que lÕanthropologie, science sociale de lÕaltŽritŽ par excellence, a elle-mme vŽcu cette transformation. Si ˆ lÕorigine elle se caractŽrisait surtout par ses objets Ē autres Č, les peuples Ē primitifs Č, les sociŽtŽs Ē exotiques Č, aujourdÕhui cÕest son regard imprŽgnŽ par une sensibilitŽ ˆ lÕaltŽritŽ qui est son signe diacritique. Cette sensibilitŽ continue ˆ tre dŽveloppŽ par ce qui reste pour lÕinstant de manire encore assez gŽnŽrale un passage obligŽ de la formation de lÕanthropologue par un terrain dans une culture ne partageant pas sa matrice culturelle et dŽclencheur de Ē choc culturel Č, ou Ē choc de lÕaltŽritŽ Č. Voir sur ces questions le chapitre Ē Le regard de lÕanthropologue du Droit Č dans Eberhard 2006.

[13] Voir sur ces questions, la quatrime partie Ē Utopia, Emancipations and Subjectivities Č dans Santos 2005 (475 ss) et Eberhard 2008b.

[14] Dans le domaine des droits de lÕhomme par exemple, la rŽorientation des questionnements du cadre Ē universalisme / relativisme Č vers celui du Ē global / local Č, en lՎmancipant dÕune approche idŽaliste marquŽe par une logique dÕopposition des contraires par une rŽorientation vers lÕobservation pragmatique de processus sociaux a ainsi permis de sortir de lÕimpasse universalitŽ des droits de lÕhomme versus diversitŽ des cultures. Voir par exemple Eberhard 2002a ; Goodale and Merry 2007 ; Merry 2006. Voir aussi sur cette Žvolution de manire plus gŽnŽrale Eberhard 2008b.

į Le lecteur pardonnera deux Ē dŽsŽquilibres Č de cette bibliographie. Les nombreuses autocitations ne sont pas le fruit dÕun vain dŽsir de se mettre en Žvidence, mais doivent tre comprises permettant de mieux cerner une dynamique collective dont je suis le porte parole. Le dŽsŽquilibre dans le renvoi ˆ certains auteurs provient du fait que sÕils paraissent essentiels pour la dŽmarche mise en Ļuvre, leurs Ļuvres sont gŽnŽralement mŽconnus dans le domaine de la thŽorie du droit, mme entendu dans son sens le plus large.